SCENE II
( Sebet, chaudement vêtu parait à la porte du magasin, tenant une affiche qu'il place à côté du perron, à gauche ) .
SEBET ( lisant ) .—ORDONNANCE.— A partir du 12 janvier, la; ration est fixée à un quarteron par tête pour les habitants du gouvernement de Québec. Signé: BIGOT, intendant.'' (Picot siffle bas. )
SEBET (descend en scène). — El'! bien, qu'en pensez-vous, messieurs les grenadiers deBéarn?... Ça vous coupe un peu le sifflet, pas vrai?...
PICOT (vient à Sebet). — Un peu, mon jeune turluppin... mais dis-moi, l'honnête Cadet fera-t-il servir de la corde à chaque distribution?
SEBET (étonné). — De la corde?... vous voulez vous pendre?
BASSET (riant, vient à Sebet ) .— Malheur! ...si jeune et innocent!
PICOT. — Mais non, mais seulement m' ajuster une sous-ventrière afin de garder le fameux quarteron
le plus longtemps possible... Ah! ventrebleu! .
( il frappe la terre avec son fusil. ) Mouvement de frayeur de Sebet) .
BASSET (même mouvement). — Cap-de-diou! ....
PICOT. — Toujours le ventre vide il reprend sa marche à droite. )
BASSET. — Et les pieds gelés. ( il reprend sa marche à gauche. )
SEBET. — Vous trouvez qu'il fait froid?
BASSET. — Il me le demande!... J'ai le frisson depuis la St-Michel.
SEBET. — Mais ce n'est rien cela. Je me suis laissé dire que sur le Cap, certains soirs, lorsque les soldats parlaient le^ mots tombaient par terie gelés.
BASSET ( s'approche de Sebet et le fait se retourner vers lui ) . — Mais à qui le dites-vous?.. C'est moi qui suis chargé de dégeler le mot de passe
PICOT (même mouvement). — Té! petit, chez nous, c'est le contraire. )1 faut ie!e\er ks factionnaires tous les vingt minutes à cause de la chaleur. Un jour, le sergent en oublie trois, et quand on est ; lié les chercher, plus nue Lrois uniformes qui se promtn ient.
SEBET. — Ah-! — et les soldats?
PICOT. — Fondus! ... tous fondus!... pas vrai le Basset ?
BASSET (s'essuyant les veux). — Il me le demande! ... C'étaient mes trois cousins.
SEBET (à part). — Parlez-moi d'une paire de menteurs, (haut) Vous vous plaignez de M. Cadet? Et lui qui se morfond pour vous tenir
approvisionnés de viande de cheval bien grasse !. .
PICOT. — Parlons-en des chevaux de M. Cadet! ..
BASSET. — Le caroussel des chevaux de bois de mon village, En a-t-on mangé du cheval depuis,
trois ans?.. Cheval rôti, cheval à la sauce piquante, cheval au grattin!... J'en rêve toutes les nuits. ( il reprend sa faction. )
PICOT (repasse à droite). — Et moi, donc, je baisse les yeux lorsque je rencontre le bidet du régiment
SEBET ( remonte tout-à-fait sur les marches ) . — Chut!... Si on vous entendait... M. l'intendant et M. Cadet sont à tirer des plans depuis trois heures... Il paraît que vous mangez trop. (Basset et Picot se précipitent sur Sebet qui rentre dans le magasin. )