LA PATRIE
C'est toujours avec plaisir que nous assistons à la représentation d'une œuvre dramatique canadienne.
Cette semaine, M. Louis Guyon, qui n'en est pas à ses débuts, nous offre, au Théâtre National, une œuvre puissante, rappelant une des pages douloureuses de notre histoires, un deuil national. Cette œuvre mérite d'être vue plus d'une *ois, à cause d'abord de la co plication de sa tram^, puis pour la mâle beauté qui se dégage du caractère du héros.
M. Louis Guyon mérite de chaudes félicitations pour l'audace dont il à fait preuve en abordant un sujet aussi vaste. Il a su en tirer admirablement partie, et, d'un bout à l'autre de la pièce, le spectateur passe par les émotions sans cesse renouvelées, dans l'attente poignante de la solution des conflits d'autorité qui sont soulevés sous les pas du brave Montcalm par une administration pourrie dont l'intendant Bigot est le hideux représentant. Il y a, dans cette œuvre, des accents de pur patriotisme qui vont droit au cœur, accents exprimés en un langage élevés, fier et noble.
Sur le sujet principal, l'auteur a greffé une intrigue qui ne nuit nullement au développement historique de la pièce, et il a su très habilement jeter dans l'action deux sujets comiques, le sergent Picot et le Gascon Le Basset, dont les saillies amusantes reposent les spectateurs de la tension d'esprit qu'exige la gravité du sujet principal.
M. Louis Guvon peut être légitimement fier du succès remporté par son œuvre; mais je n'hésite pas à dire que ce succès, si brillant qu'il soit, n'est pas encore à la hauteur du talent dépensé dans cette œuvre remarquable à tant de titres.
Si l'on avait présenté la pièce comme un produit de l'art dramatique français, il est certain que l'enthousiasme aurait soulevé la foule. Mais c'es'. une œuvre canadienne, l'œuvre d'un de 1 os plus consciencieux écrivains, et il est de bon ton île lui marquer un peu de dédain. Cela est dans l'ordre des choses, malheureusement, et il faut bien donner raison à l'accablant proverbe: "Nul n'est prophète en son pays."
N'importe, nos auteurs ne doivent pas se décourager. C'est par la persévérance seule qu'ils parviendront à vaincre les préjugés qui pèsent sur eux, et il viendra un temps — temps pioche, tout nous le fait pressentir — où nous tirerons tout de notre propre fonds: romans, théâtre, ouvrages didactiques, etc.
M. Louis Guyon est un pionnier, qui subit le sort de tous les précurseurs. Cependant, il n'a pas trop lieu de se plaindre, car s'il ne recueille pas aujourd'hui toute la somme de gloire qu'il mérite, il a du moins conscience d'avoir fait œuvre utile: Utile par sa valeur propre et par l'excellent exemple qu'il donne à nos jeunes écrivains, trop timorés pour faire acte d'audace en produisant des œuvres canadiennes