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en elle-même qu'elle avait perdue après les revers éprouvés en Allemagne, la prise de Port-Mahon par le duc de Richelieu et les succès de Montcalm au Canada. L'organisation des milices remit des armes aux mains du peuple qui en avait désappris l'usage; parmi les montagnards écossais récemment révoltés, trois mille furent “enrôlés, organisés en régiments et envoyés à la Nouvelle-Angleterre ; on leva plus de cent mille hommes pour les services de mer et de terre; le parlement accorda 200 millions de subsides. L’amiral Bing, qui avait eu le tort de se laisser vaincre par M. de laGalissonnière dans la Méditerranée et de ne pas sauver Minorque, fut impitoyablement traduit devant un conseil de guerre, condamné à mort et fusillé; les étatsmajors épurés virent disparaître les officiers de cour et les nullités qui les encombraient; d'immenses préparatifs s'effectuèrent enfin pour enlever le Canada à la domination française. Pitt, avec le génie de l’homme d'État, considérait que la prise de cette colonie, en débarrassant l'Amérique anglaise d'un dangereux voisinage, assurerait dans le nouveau monde, dont il entrevoyait l'avenir sans limite, la suprématie définitive de l'Angleterre. Il régla en conséquence le plan des opérations de la campagne de 1758, bien décidé à écraser l'ennemi sous le poids de forces dix fois supérieures. [1 s’inspira dans ce but des avis d’un homme qui connaissait admirablement les contrées où la lutte décisive allait s'engager ; c'était Benjamin Franklin, alors agent à Londres de plusieurs des colonies angloaméricaines.
Mis en rapport avec le ministre et ses secrétaires, Franklin ne cessa d’insister auprès d'eux sur la nécessité, sur l'urgence d’arracher à la France sa colonie ; il indiquait en même temps les voies et moyens pour y réussir, Communications, brochures, il employa tous les procédés pour faire triompher son opinion. Prendre
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et garder le Canada, telle était son invariable conclusion qu'il finit par faire triompher. La guerre terminée, il insista avec la plus vive ardeur auprès du gouvernement anglais et de William Pitt en particulier pour que le territoire conquis ne fût pas rendu à la France; sa conservation était, selon lui, nécessaire pour la sûreté de la Nouvelle-Angleterre qui ne pourrait plus ainsi, être envahie ou inquiétée de ce côté.
Ce futle même homme qui, reçu plus tard en France avec un fol enthousiasme comme représentant des colonies anglaises révoltées, obtint le concours de nos armées en spécifiant que le gouvernement français, oubliant les soixante mille sujets qu’il avait abandonnés sur les bords du Saint-Laurent, s’abstiendrait de réclamer, comme prix de son alliance, la rétrocession du Canada cédé à l'ennemi!
Le plan d'attaque, mûrement élaboré, consista :
Dans le siège et la prise de Louisbourg, afin d'isoler complétement le Canada et de fermer aux secours qui pourraient être envoyés de France l'entrée du golfe Saint-Laurent ;
Dans une invasion simultanée de la colonie par une nombreuse armée réunie au fort Lydius, dont les forces écrasantes ne permettraient pas aux faibles détachements français d'arrêter la marche par le lac Champlain sur Montréal et Québec.
Ces deux attaques, savamment combinées, préparées avec tous les moyens dont pouvait disposer le cabinet anglais, furent conduites avec la même vigueur, sinon avec le même succès.
Vingt vaisseaux de ligne, dix-huit frégates, et quatorze mille hommes de troupes, sous le commandement du général Amherst, furent dirigés sur Louisbourg.
Les milices des colonies et les régiments envoyés d'Angleterre, formant une masse de cinquante mille hommes, destinés à opérer à la fois dans la vallée de
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l'Ohio et sur le lac Champlain, reçurent pour chef le général Abercromby, sur la vigueur et l'énergie duquel William Pitt comptait pour écraser enfin un adversaire à qui son infériorité numérique n'allait plus permettre une sérieuse résistance.
Quelle défense, en effet, pouvait opposer le Canada à ce formidable assaut? Une garnison de trois mille hommes, en y comprenant six cents miliciens et sauvages, défendait Louisbourg: cinq mille sept cent quatre-vingts hommes de troupes régulières, les sauvages et les miliciens de quinze ans à soixante ans, au total quatorze à quinze mille hommes, gardaient sur le continent les divers postes épars sur des centaines de lieues, depuis l'embouchure du Saint-Laurent et les frontières d’Acadie jusqu'aux pays d'en haut.
La population était réduite à deux onces de pain par jour et les arrivages de France étaient attendus avec une impatience fébrile. « L'article des vivres me fait frémir, disait Montcalm dans une de ses lettres. Il nous est arrivé dans la rade de Québec une frégate, une prise anglaise que la frégate a faite chemin faisant, et dix navires chargés, partis de Bordeaux, portant des vivres arrivés au dernier moment, le peuple commencant à brouter et la substance du soldat réduite à demi-livre de pain enc: * pour un mois. »
Le 18 avril 1758, au oment où les préparatifs de la nouvelle campagne all. ent commencer, le général, convaincu que la supériorité des forces ennemies ne lui permettrait plus de prendre l'offensive, écrivait à sa mère :
« Nous ne pouvons douter que les Anglais, qui ont reçu du renfort en automne, n'aient dans l'Amérique septentrionale , avec leurs montagnards d’ Écosse, vingt-trois bataillons de troupes dela vieille Angleterre bien complets. Quand même nous ne ferions qu'une défensive, pourvu qu'elle arrête l'ennemi, elle ne sera
pas sans mérite. Imaginez que je ne puis être en campagne avec des forces médiocres avant six semaines, et toujours obligé de licencier moitié de mon armée pour la récolte. Pour cette année-ci je croirai faire beaucoup de parer à tout; ainsi n'attendez rien de brillant; je veux être Fabius plus qu'Annibal, et c'est nécessaire. »
Enfin, le 10 avril, il disait au ministre :
« Nous sommes toujours dans la même position, grande disette de vivres, beaucoup de misère dans le peuple, de patience et de bonne volonté de la part du soldat qui est toujours réduit à vivre de cheval et à n'avoir qu'une demi-livre de pain, grande impatience de recevoir les secours en vivres que nous attendons de France. »
Dans une telle situation, l'offensive était impossible. Il fallait se préparer à recevoir le choc de l'ennemi et à résister de son mieux. C'est ce que le général faisait connaître le 16 juin au ministre, en ajoutant :
« Nous combattrons, nous nous ensevelirons s'il le faut sous les ruines de la colonie. »
Pendant que le général Abercromby se hâtait de réunir ses troupes et les milices au fort Lydius, la flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral Boscaven, arrivait le 2 juin devant Louisbourg.
Les fortifications de la place, malgré tout ce qu'avait pu faire le gouverneur, M. de Drucourt, étaient en mauvais état et tombaient en ruines. Les revêtements des courtines étaient en partie écroulés, et il fallait enlever les décombres des maçonneries gisant au pied des remparts dont ils rendaient l'accès facile pour l'escalade. « Rien dans ce pays, dit un témoin du siège, ne tient contre la rigueur des saisons. La terre de Louisbourg, quand elle est sèche, n’a pas plus de consistance que la tourbe et la cendre. L'air de la mer, joint aux pluies et aux neiges, détruit toute maçonne-
rie si elle n'est pas revêtue de madriers. Il y avait autant à craindre du détonnement de notre canon que de celui de l'ennemi, et cette raison a souvent empêché d'en tirer, » (Rapport de M. de la Haulière, 6 août 1758. Dépôt de la Guerre.)
Le chevalier de Drucourt, convaineu qu'il valait
mieux essayer de s'opposer au débarquement de l’ennemi, que del’attendre derrière des murailles délabrées, disposa la plus grande partie de ses troupes le long de la côte; il établit en outre aux points les plus accessibles des batteries que protégeaient des abattis d'arbres. Pendant six jours, il réussit à repousser toutes les tentatives des Anglais qui perdirent, dans ces divers engagements, plus de 500 hommes ; mais une centaine detirailleurs, conduits par le général Wolfe, ayant es- ‘aladé un rocher couvert d'épais buissons, parvinrent à s’y maintenir, grâce à l'appui des canons des vaisseaux, et permirent à d’autres troupes de mettre pied à terre. La garnison française, pour éviter d’être tournée, se vit dès lors contrainte de rentrer dans la place, après en avoir brûlé les faubourgs atin d'empêcher les assiégeants de s’y retrancher.
Les travaux du siège, qui furent conduits avec vigueur, commencèrent aussitôt. Dès que l'artillerie eût été débarquée, deux batteries installées sur des hauteurs dominant la rade commencèrent le 19 juin à tirer sur les navires et sur la ville. Les pièces qui défendaient l'entrée du port, couvertes de boulets et de bombes par la flotte anglaise, et celles des tranchées ayant été successivement démontées, M. de Drucourt, afin de s'opposer à l'entrée de l’ennemi dans le port, fit couler dans la passe, le 29 juin, deux frégates et quatre bâtiments marchands. Mais les travaux d'approche des assiégeants, favorisés par une brume épaisse, leur permirent d'établir de nouvelles batteries et d'augmenter la puissance de leur tir. Le 21 juillet, une bombe
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tombée sur un des vaisseaux restés à flot y mit le feu et le fit sauter. Deux autres, atteints par les flammes qu'il vomissait furent également détruits. Les deux derniers parvinrent à grande peine à échapper au désastre en passant entre les navires embrasés et les batteries anglaises dont le tir redoublait pour augmenter l'incendie. « Il y eut beaucoup de monde tué en y portant du secours ; cela fit un triste et affreux spectacle, » (De la Haulière.)
M. de Drucourt résistait de toutes ses forces aux atlaques des assiégeants. Il savait que l’armée qui attaquait Louisbourg devait, après la prise de la ville, aller se joindre aux troupes du général Abercromby pour envahir le Canada, et chaque jour de retard enlevait une chance à l'ennemi d'opérer sa jonction en temps utile. La femme du gouverneur lui apporta dans cette lutte acharnée le plus précieux concours. Pour encourager les troupes, elle allait chaque jour dans les batteries les plus exposées mettre le feu à plusieurs pièces de canon; elle visitait les blessés, les pansait et relevait par de douces paroles leur courage abattu. Son mépris du danger et son admirable conduite contribuèrent efficacement à soutenir le moral des troupes et à prolonger la résistance jusqu’à la plus extrême limite. Mais les murailles croulaient de toutes parts sous le feu des assiégeants; plusieurs brèches qu'il était impossible de réparer rendaient facile un assaut meurtrier ; les casernes étaient incendiées; des deux derniers navires restés à flot, l’un avait été enlevé par un coup de main de l'ennemi, l’autre brûlé; la garni son avait perdu par le feu des assiégeants et les maladies plus de quinze cents hommes, ceux qui survivaient étaient excédés de fatigue et incapables de résister à une nouvelle attaque; il ne restait de la ville qu'un monceau de ruines, les remparts étaient renversés et tous les canons, sauf douze pièces, démontés. La place
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avait pendant deux mois tenu l'ennemi en échec.
Le 26 juillet, le gouverneur réunit son conseil; l'avis unanime fut qu'une plus longue résistance était impossible et que le moment de capituler était arrivé. Amherst, renseigné par des déserteurs sur là situation désespérée des assiégés et ayant déjà fait ses dispositions pour une attaque générale par terre et par mer exigea que la garnison se rendit prisonnière de guerre.
Pour éviter un assaut qu'il aurait été hors d'état de repousser et préserver les habitants du meurtre et du pillage, M. de Drucourt finit par accepter cette dure condition. « Je n'aurais pas hésité un instant, dit-il dans son mémoire sur le siège, à sacrifier le reste de la garnison ainsi que le peuple qui était dans la ville si j'avais aperçu le plus léger avantage pour le bien du service du roi, »
La capitulation fut signée le 26 juillet et la place rendue le même jour. « Les soldats anglais n’y entrèrent pas seulement par la brèche, mais par dix endroits différents, auxquels les officiers supérieurs furent obligés de faire mettre des sentinelles pour empêcher le pillage et la licence. Au moment de la reddition, l'ennemi avait en batterie quarante-deux mortiers et soixante-cinq pièces de trente-six et de vingt-quatre, outre l'artillerie de vingt-quatre vaisseaux de ligne et dix-huit frégates. » (De la Haulière.)
La garnison, les matelots et les troupes de marine restèrent prisonniers de guerre. Les habitants furent transportés en France.
Les efforts désespérés du chevalier de Drucourt et des officiers sous ses ordres pour tenir dans une place à demi démantelée avaient immobilisé pendant de longues semaines la flotte anglaise et une armée entière devant les murs croulants de Louisbourg. Leur résistance prolongée avait empèché le général Amherst, retenu devant cette place, de s'embarquer avec ses trou-
to nec. pes et de se porter sur Québec, dont l'attaque aurait J'a- perdu le Canada en obligeant Montcalm à diviser ses ar 4 forces pour faire face aux envahisseurs. bd Pendant que la première armée assiégeait Louistion bourg, le corps d'invasion, fort de vingt-cinq mille JOBLe hommes, se réunissait, sous les ordres du général ist Abercromby, au fort Lydius. Neuf cents bateaux, cent er trente-cinq grandes chaloupes devaient servir au transat de port des troupes sur les lacs Saint-Sacrement et 4 du Champlain; l'artillerie et le matériel, les vivres et les dure munitions étaient chargés sur de nombreux radeaux: dit-il on n'altendait plus que le signal du départ. Soldats réte de guliers, bataillons écossais, miliciens, tous étaient “ville prèts à marcher à la voix de leurs pasteurs contre les en du Canadiens papistes et « à renouveler les jours où Moïse, les foudres de Dieu à la main, envoyait Josué place contre les Amalécites ».
ntre- La confiance dans le succès était générale, et les droits forces considérables réunies pour accabler l'ennemi obli- donnaient lieu de croire à tous que la résistance serait ner le insignifiante. Les éléments eux-mêmes contribuaient , l'en- à entretenir l'enthousiasme.
rs cl Au moment où l'armée s'embarquait sur le lac aire, Saint-Sacrement, le ciel était pur et le temps superbe, ligne dit un des membres de l'expédition; « la flotte avanù çait au son d'une musique guerritre. Les drapeaux Qrine flottaient étincelants aux rayons du soleil et l'espoir ureni du triomphe brillait dans tous les yeux. Le ciel, la terre et tout ce qui nous environnait présentaient un pure el spectacle enchanteur. Le soleil, depuis qu'il a complace mencé son cours dans les cieux, a rarement éclairé e lon- lant de beauté et de magnificence. » (Dwight.) niiere Cet enchantement allait bientôt faire place à l’effroi REREEr et aux tristesses de la déroute.
QUE Pendant que le chevalier de Lévis, à la tête de quel-
ques centaines d'hommes, devait tenter une diversion
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au sud du lac Ontario, Montcalm partait le 24 juin de Montréal pour le fort de Carillon autour duquel trois mille hommes étaient réunis le 30. Informé par ses éclaireurs des mouvements et de la concentration de l'ennemi sur les bords du lac Saint-Sacrement, à l'emplacement même du fort William-Henry détruit l’année précédente, il envoya l'ordre à M. de Lévis de le rejoindre à marches forcées et fit presser les secours que le gouverneur devait lui expédier. Six cents hommes purent ainsi atteindre Carillon avant que la bataille fût engagée,
Le fort de Carillon, destiné à arrèter les tentatives d d'invasion partant des forts Lydius et William-Henry, { était situé sur un plateau accidenté, commandant la rivière de la Chute, par laquelle les eaux du lac Saint- q Sacrement, après avoir franchi plusieurs rapides, viennent se déverser dans le lac Champlain. Ses murailles étaient faites de troncs d'arbres équarris, liés avec des traverses et soutenus par des épaulements en terre. Il pouvait contenir une garnison de trois cents hommes. Sauf du côté du lac, la place était environnée de bois à la lisière desquels s'élevait, à demi-portée de canon, une hauteur dominant la forêt. Montcalm, après avoir reconnu le terrain, fit entourer cette hauteur d’un retranchement solide. Il ordonna en même temps d’abattre tous les arbres aux alentours et leurs branches, renversées et aiguisées, s’entassèrent les unes sur les autres pour former, du fort à la hauteur, un rempart improvisé derrière lequel la garnison couvrait de ses feux le sol dénudé en avant des abattis.
Pour permeltre aux travailleurs d'achever ces retranchements, Montéalm se porta en avant et poussa une forte reconnaissance jusqu'au lac Saint-Sacrement, déployant ses troupes comme s’il allait prendre l’offensive. Son adversaire, le général Abercromby, trompé par cette démonstration, retarda son mouvement en
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avant jusqu'à ce qu'il eut concentré toute son armée et reconnu qu'il ne s'agissait que d’une fausse er Le 6 juillet, après quatre jours d'hésitation, il s'enga gea sur le lac Saint-Sacrement et chassa devant lui lou éclaireurs français qui se retirèrent le long de la rivière de la Chute dans la direction de Carillon en profitant de tous les obstacles pour faire le coup de feu et entraver la marche de l'ennemi.
La retraite se serait accomplie sans pertes, si un détachement de trois cents hommes ne s'était égaré dans la forèt et, revenant inconsciemment sur ses pas, n'avait débouché au milieu des colonnes anglaises qui l’attaquèrent de tous côtés et, malgré sa résistance acharnée, finirent par le disperser. La moitié des soldats qui le composaient furent pris ou tués; les autres parvinrent à se faire jour et à rejoindre à travers bois les avant-postes. Du côté des Anglais, les pertes furent aussi sensibles; une des premières balles échangées tua lord Howe, brigadier général, le second d’Abercromby et l'âme de l'expédition.
La lenteur avec laquelle s’avançait l’armée anglaise redoubla l’ardeur de Montcalm. En lui permettant d'achever ses préparatifs de défense, elle lui donnait la certitude d'arrêter l'ennemi dans sa marche et la chance de lui infliger peut-être une sanglante défaite. Il écrivit alors au gouverneur : « J'espère beaucoup de la volonté et de la valeur des troupes fr ançaises. Je vois que ces gens-là marchent avec précaution’ et tâtonnent; s'ils me donnent le temps de gagner les hauteurs de Carillon, ; je les battrai. »
Le 7 juillet, au lever du jour, le général, parcourant le terrain où lalutte allait s'engager, désignait à chaque bataillon l'endroit qu’il devait achever de retrancher et défendre ensuite. Toutes les troupes s'y employèrent « avec une ardeur incroyable »; les ofliciers, encourageant les soldats par leur exemple, travaillèrent eux-
mèmes, et dès le soir on fut en état de recevoir les Anglais, dont les postes avancés campèrent à trois quarts de lieue des retranchements.
Le 8, à 3 heures du matin, quatre cents hommes sous les ordres du chevalier de Lévis arrivaient au camp après avoir marché jour et nuit et occupaient, aux acclamations enthousiastes de l'armée, leur place de combat.
A l'aube, les abattis achevés, Montcalm prit le commandement du centre avec le Royal-Roussillon déployant son drapeau rouge et bleu, les quatre cents hommes amenés par Lévis et le bataillon de Berry; le chevalier de Lévis eut sous ses ordres la droite de l’armée composée des bataillons de Guyenne et de Béarn, les troupes de marine et les milices canadiennes, rivalisant d’ardeur et d’entrain avec les vieilles troupes de France; la gauche, appuyée à la rivière etcommandée par M. de Bourlamaque comprenait les bataillons de la Sarre et de Languedoc. « Un soleil de Naples » brillait au-dessus des deux armées et embrasait l'air de ses rayons. « Mes enfants, dit Montcalm, aux troupes qui l’entouraient frémissantes, la journée sera chaude! »
À midi et demi, les gardes avancées, tout en échangeant des coups de feu avec les éclaireurs anglais, se replièrent sur les retranchements. « Je vous amène les ennemis », dit le capitaine Duprat qui commandait ces braves: et, comme on lui criait d'escalader les abattis : « Non, répondit-il, à Dieu ne plaise que je leur donne l exemple! » Et sous une grêle de balles il fit le tour des fortifications et rentra par les barrières dans l’intérieur des lignes. (Bougainville.)
L'attaque commença par un feu des plus vifs, exécuté aux sons des fifres et des cornemuses. Les Anglais s'avancèrent vers les abattis sur quatre grosses colonnes débouchant des bois dans la clairière avec
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des tirailleurs dans leurs intervalles. Les deux premières colonnes marchèrent sur la gauche des Francais, la troisième sur le centre, et la dernière, en grande partie composée de montagnards écossais, contre la droite.
D'après l'ordre de Montcalm, les Français, disposés sur trois rangs le long des retranchements, laissèrent froidement tirer sans riposter et s'avancer jusqu'à quarante-cinq pas les masses ennemies qu'une effroyable fusillade couvrit alors de balles. Morts et blessés jonchèrent le sol pendant que les rangs éclaircis se reformaient aux cris des chefs pour s'élancer de nouveau et venir se briser au pied des abattis.
A la droite, le chevalier de Lévis, voyant l'ennemi s'acharner contre ses retranchements et gagner du terrain, ordonna aux Canadiens de faire une sortie et de prendre, par les bois, les assaillants à revers. Dispersés en tirailleurs, ils couvrirent de feux meurtriers la colonne anglaise qui, pour les éviter, se rejeta sur le centre et dût s'arrêter dans sa marche. Cette habile manœuvre répétée pendant le cours des assauts chaque fois que les attaques se renouvelaient de ce côté brisa tout l'élan des agresseurs et leur infligea des pertes énormes. Des soldats écossais plus de neuf cents restèrent sur le terrain avec vingt-cinq officiers tués ou grièvement blessés.
À la gauche, le feu fut si vif que la colonne d'assaut ne put déboucher que par pelotons qui s’approchèrent jusqu'à vingt pas des retranchements, mais qui, accablés par le tir des Français, furent toujours dispersés et détruits. (Lévis.)
Pendant ces attaques, une trentaine d’embarcations traïnées à bras jusqu’au pied du portage, s'apprechèrent de la rive pour menacer la gauche de l'armée. Du fort de Carillon, les canonniers leur envoyèrent plusieurs boulets qui en coulèrent deux; quelques
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coups de fusils tirés du rivage achevèrent de les mettre en fuite.
Repoussés une première fois et ralliés hors de portée, les Anglais reformèrent leurs colonnes et « avec une vivacité digne des meilleures troupes », marchèrent de nouveau sur les retranchements sous le feu le plus soutenu; mais ils durent se replier encore en désordre, laissant le terrain couvert de leurs morts.
Six fois, le général Abercromby, avec un acharnement infatigable, réunit ses régiments en masses et les lança contre les lignes que les Français défendaient avec une égale opiniâtreté; six fois ils vinrent jusqu'aux abattis pour reculer toujours devant les feux terribles qui les décimaient et les sorties à la bayonnette au milieu des amas de branches enflammées par le canon et la fusillade.
Vers 6 heures du soir, épuisés de fatigue et découragés, les Anglais se replierent sur les bois. Quelque temps encore, pour cacher leur retraite, des coups de feu continuèrent sur la lisière de la forêt, puis ils cessèrent avec la nuit.
Abercromby, dont les vingt mille hommes n'avaient pu entamer les lignes de Montcalm, en avait perdu pendant cette bataille quatre mille tués ou blessés. La lassitude extrème des vainqueurs ne permit pas de le poursuivre.
Dans la crainte d’un retour offensif, toute la nuit fut employée à réparer et à compléter les retranchements; mais des éclaireurs firent brentôt savoir que les Anglais, pris de panique, s’enfuyaient en désordre par le lac Saint-Sacrement. Le chevalier de Lévis, envoyé le 10 à la découverte, trouva sur le chemin suivi par les vaincus de nombreux blessés qu'il fit transporter à Carillon, des armes, des outils, des bagages, du matériel abandonné, et des barils de poudre jetés à l'eau qu'il prit le soin de faire repêcher.
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