LES CLIMATS
la sapience des Normands, ni la perfidie d'Albion,
ni les querelles d'Allemand. La chaleur produit, un peu plus loin, chez les Asiatiques, tous les effets qu'il faudrait attribuer au froid chez les Russes. Je n'insiste pas. Il suffit d'avoir montré, dans ces imprudences, un côté du caractère de Montesquieu, celui où, pour entrer dans ses vues, on est porté à soupçonner l'influence du climat fantasque de la Gascogne.
Montesquieu n'a, pour dire vrai, jeté sur cette partie de la nature qu'un regard de curieux, regard indiscret et dérobé. Il n'a pas vu cpie ces diverses conditions des sociétés humaines, climat, pays, race, — la dernière bien incertaine et confuse dans ses données, les deux autres fort précaires dans leurs effets et saisissables seulement dans les ensembles et dans les masses, — ne sont encore que des causes premières, vagues et inaccessibles ; mais il en résulte des causes secondes qui produisent, en accumulant leurs effets, les éléments réels et vivants des phénomènes sociaux, c'est-à-dire les mœurs, les passions, les préjugés, les instincts, en un mot, le caractère national des individus et celui des peuples que ces individus composent. Montesquieu n'était point tenu de connaître une science qui en est encore à instituer ses méthodes, à débrouiller ses collections et à chercher ses frontières ; mais il en a discerné le principal objet lorsqu'il a écrit : « Ce sont les différents besoins' dans les différents climats qui ont formé les différentes manières de vivre; et ces diffé-
rentes manières de vivre ont forint' les diverses sortes de lois. » Cette vue lui a suffi pour éclairer sa route, et, parmi nos plus éruditsanthropologistes modernes, il n'en est pas un dont on puisse dire qu'il ait fait faire à la connaissance de l'homme social plus de progrès que Montesquieu.
Il considère les lois civiles « dans le rapport qu'elles doivent avoir avec l'ordre des choses sur lesquelles elles statuent » : vaste tableau des efforts des hommes pour organiser les sociétés humaines. Ces chapitres mériteraient, beaucoup mieux que l'ouvrage de Voltaire, le titre d'Essai si/r les mœurs et l'esprit des nations. De ce voyage qu'ils font l'un et l'autre à travers les annales de l'humanité, Voltaire dresse, comme On l'a dit très bien, « la carte sommaire » ; Montesquieu en compose le livre de raison. Il voit en profondeur ce que Voltaire n'a aperçu qu'en surface. Voltaire ne cherche point les « rapports nécessaires » des choses, il se plaît à signaler partout l'ouvrage du hasard : dans son acharnement a proscrire Dieu de l'histoire, il en bannit la logique, la conséquence, la. conscience et le jugement humain. Montesquieu les y ramène.
Il donne des conseils excellents sur la manière de composer et de rédiger les lois. On relèvera dans les chapitres sur le droit privé ses vues sur le divorce, dont il est partisan ; sur la contrainte par corps, qu'il veut supprimer en matière civile; sur l'état civil, dont il est un des promoteurs; sur l'expropriation, dont il a posé le principe. Il faut lui faire grand honneur de