‹ MontesquieuChapitre 19 sur 25 · DERNIERES ANNEES · texte numérisé non relu

DERNIERES ANNEES

Dupin , et il compila en 1749 des Réflexions sur quelques parties d'un livre intitulé de l'Esprit des lois. Ce titre était d'un sot, et le livre valait le titre. « Si vous prétendez à quelcpie place, disait Dupin, vous ferez bien de prendre une autre route; celle-ci ne vous y conduirait pas. » La place où prétendait Montesquieu était de celles dont les Dupin ne disposent pas. « Me voilà, écrivait-il à un ami, cité au tribunal de la maltôte... » Dupin n'osa pas pousser l'affaire jusqu'au bout, et se contenta de faire circuler ses deux volumes sous le manteau. Il se rencontrait dans ce factum, sinon des réflexions, au moins des remarques justes. Montesquieu a'étail point sans inadvertances et sans distractions. Dupin releva ces erreurs, et Voltaire, plus tard, en fit son profit dans les écrits qu'il composa sur Montesquieu, l'A B C en 1768, et le Commentaire sur l'Esprit des lois en 1777. Voltaire préparait l'Essai sur les mœurs lorsque parut Y Esprit des lois. Il semble que ce chef-d'œuvre l'ait gêné. Il n'aimait point Montesquieu. Montesquieu montrait peu de goût pour Voltaire, ne voyant guère eu lui qu'un polisson de lettres : a II serait honteux pour l'Académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été. » « Il a trop d'esprit pour m'entendre », ajoutait Montesquieu. Voltaire n'écouta qu'à demi et n'entendit cju'à moitié. Il s'arrêta aux pointes, et aperçut à peine le fond. Il loua Montesquieu lorsqu'on l'attaquait, il l'attaqua lorsqu'on le louait, l'écorchant toujours, même en paraissant le caresser, et couvrant ensuite la

[38 MONTESQUIEÇ

plaie de petites fleurs. C'est de lui pourtant cette belle parole qui corrige bien des épigrammes : « Le genre humain avait perdu ses titres, M. de Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. »

Ce que Voltaire goûta le plus dans V Esprit des lois, c'est l'opposition que ce livre souleva de la part du clergé. Les jésuites le condamnèrent, en y mettant des formes, dans le Journal de Trévoux; les jansénistes l'attaquèrent avec acrimonie , dans les Nouvelles ecclésiastiques, aux mois d'avril et d'octobre 1.749. Les uns et les autres entreprirent Montesquieu sur le spinosisme, sur les climats, sur les stoïciens, sur le suicide, sur Montezuîna, sur la polygamie, sur le divorce et sur Julien l'Apostat. Mais ce n'étaient que buis escarmouches d'avant-postes. Ils portèrent le fort de leur polémique sur le chapitre de la religion, qui était, de leur côté, le faible de la place, et sur celui de la tolérance, où Montesquieu avait lui-même ouvert la brèche. Montesquieu, disaientils, considère toutes les religions comme des choses de police; il ne distingue point la véritable, qui a tous les droits, des fausses, qui n'en ont aucun. Ils le notèrent d'impiété et le convainquirent de contradictions, a Les parenthèses que l'auteur met pour nous dire qu'il est chrétien, écrivait le Nouvelliste, sont de faibles garants de sa catholicité. L'auteur rirait de notre simplicité si nous le prenions pour ce qu'il n'est pas. » Montesquieu inclinait à tolérer les huguenots en France et à interdire les missions en Chine; c'était précisément le contraire de ce que

Page 1