DERNIÈRES ANNÉES
voulaient le Journal de Trévoux et les Nouvelles ecclésiastiques. Ils en conclurent que l'Esprit des lois « donnait gain de cause aux anciens et aux nouveaux persécuteurs de la religion chrétienne ». Le janséniste termina par une bonne dénonciation et par un appel au bras séculier contre un livre « qui apprend aux hommes à regarder la vertu comme un mobile inutile dans les monarchies ».
Montesquieu était sensible à ce genre d'insinuations. Il publia une Défense de l'Esprit des lois, qui parut au mois d'avril 1750. Le morceau est brillant et dune belle ironie. Montesquieu rétablit sa pensée dénaturée par des citations fragmentaires. Il triomphe sur la plupart des critiques de détail ; mais il n'a point raison des critiques de fond. Il lui aurait fallu, pour établir son orthodoxie et faire sa soumis-ion. désavouer le principe même de l'Esprit des lois et brûler la moitié de l'ouvrage. Il ne s'y résigna point, et finit par où il aurait dû commencer : le dédain. « Ce n'est rien, écrivait-il à un ami, de condamner le livre, il faut le détruire. » La Sorbonne n'était pas de taille. Elle se saisit de l'affaire; mais les docteurs ne purent s'accorder sur les principaux chefs d'accusation. On dénonça l'ouvrage à l'assemblée du clergé ; elle n'écouta qu'avec distraction les dénonciateurs. La congrégation du Sacré Collège mit le livre à l'index : on en parla peu, et personne n'y lit attention. Malesherbes, entre temps, avait pris la direction de la librairie et levé l'interdit qui arrêtait l'Esprit des lois à la frontière. Ce chef-d'œuvre du
génie français recul ainsi, à la fin de L75Q, ses lettres (le naturalisation. Il en fut fait vingt-deux éditions on moins de deux ans, et on le traduisit dans toutes les langues.
Les Italiens s'en montrèrent enthousiastes; les Anglais y rendirent un éclatant hommage. Le roi de Sardaigne le fit lire à son fils. Le grand Frédéric, qui avait annoté les Considérations sur les Romains, ne laissa point de faire quelques réserves sur Y Esprit îles lois. « M. de Maupertuis m'a mandé, écrivait Montesquieu, qu'il (Frédéric) avait trouvé des choses OÙ il n'était pas île mon avis. Je lui ai répondu que je parierais bien que je mettrais le doigt sur ces choses. » Mais Frédéric, qui prenait son bien où il le trouvait, n'eut garde cependant de négliger les leçons de Montesquieu, et l'on peut commenter par l'histoire de son gouvernement de la Silésie les sages maximes de l'Esprit tics /ois sur les conquêtes.
Montesquieu put goûter toute sa gloire. 11 vieillit environné de l'admiration de l'Europe, et n'écrivit plus guère. Un beau fragment stoïcien, Lysimaque, l'aimable roman d' Arsace et Isnahiie, un Essai sur le goût destiné à [ 'Encyclopédie, sont tout ce qui reste de ses dernières années. Partageant son temps entre Paris et La Brède, jouissant de son bien, jouissant davantage de la société de ses amis, il devenait aveugle et supportait avec sérénité cette grande épreuve. « Il me semble, disait-il, «pie ce qu'il me reste encore de lumière, n'est que l'aurore du jour où mes yens; se fermeront pour jamais. » C'était dans le dessein
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« le sa vie et dans son sentiment intime de mourir, coin me il l'avait dit, « du côté de l'espérance ». Il avait l'àme stoïque ; il finît en chrétien déférent et respectueux. Il expira à Paris le 10 février 175,5, âgé de soixante-six ans.
Sa gloire n'était point surfaite. Elle ne lit que s'affermir et s'élever avec le temps. Il se préoccupait fort du jugement delà postérité et de l'avenir de son livre, a Mon ouvrage, disait-il, sera plus approuvé que In. » 11 aurait pu ajouter : plus souvent lu que compris, et plus souvent compris qu'appliqué. Son hygiène hippocratique, dédaignée des spéculatifs, irritait les empiriques: Il conseillait aux princes la modération, et tons les gouvernements, en Europe, tendaient à se corrompre par l'abus du pouvoir. Le courant était an despotisme ('-claire, dans la pratique, au droit naturel dans la doctrine. Les penseurs et les politiques prirent dans Montesquieu ce qu'ils trouvèrent à leur portée : sa méthode leur échappa. <>n les voit invoquer son autorité dans le détail, et méconnaître' son esprit; appliquer des réformes qu il conseille et enfreindre les règles qu'il prescrit.
D'Alembert lit son Eloge et v ajouta une Analyse de l'Esprit des lois, où il tire le livre et l'auteur du côté de V Encyclopédie. Beccaria, qui s'inspire des chapitres sur les lois criminelles, est un pur jurisconsulte : il déduit et n'observe point. Filangieri imite Montesquieu et prétend le corriger : « Montesquieu s'occupe de montrer les raisons de ce qu'on a fait; et moi je tâche de déduire les règles de ce
qu'on doit faire. » Bielfeld prend à Montesquieu toute l'essence de ses Institutions politiques; mais il la noie dans le droit naturel et tâche de concilier, par cette mixture, Y Esprit des lois avec le système de Wolf.
Les princes en usent comme les philosophes. « Son livre est mon bréviaire », dit la grande Catherine. Elle en fait des extraits, qu'elle livre aux méditations de sa pompeuse commission du code russe; mais si elle prodigue à ses sujets des maximes d'apparat sur l'égalité et la liberté humaines, elle se pénètre, dans la pratique, de cette règle du maître : « qu'un empire étendu suppose naturellement un pouvoir illimité dans celui qui gouverne » ; elle en conclut que le meilleur moyen de soutenir l'Etat russe est d'en fortifier le principe, c'est-à-dire l'autocratie. Les auteurs du code prussien de 1792 ne laissent point de subir l'influence de l'Esprit des lois. L'ensemble de leur ouvrage ne respire que le despotisme éclairé; mais ces collèges administratifs se contrôlant et se contenant les uns les autres-; cette espèce d'inamovibilité des agents de l'Etat, qui leur assure l'indépendance; cette part considérable faite aux nobles dans l'administration communale ; ce maintien rigoureux de la hiérarchie et des cistes; cette interdiction faite aux gentilshommes d'exercer le commerce, rappellent les mesures (pie .Montesquieu proposait pour conserver le principe de la monarchie.
En France, Montesquieu passait toujours pour séditieux près des pédants et des dévots. Ils l'accusaient
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d'ébranler l'autel et le trône. Crevier entreprit de le démontrer, avec pièces à l'appui, et publia en 1764 un volume intitulé : Observations sur le livre dé l'Esprit des lois. Crevier savait l'histoire ancienne et n'eut pas de peine à prendre, ça et là, Montesquieu en défaut. Il avait l'esprit naturellement lourd, il eut encore moins de peine à en fournir la preuve. Il reprit la thèse des Nouvelles ecclésiastiques : ne voyant dans Montesquieu qu'un littérateur avide d'une gloire malsaine, il ne découvrit dans Y Esprit des lois que l'esprit de vanité, de paradoxe et de faction. « A force d'être ami des hommes, disait-il, l'auteur de l'Esprit des lois cesse d'aimer autant qu'il le doit sa patrie... L'Anglais doit être flatté en lisant cet ouvrage, mais cette lecture n'est capable que de mortifier les bons Français. »
Crevier disait vrai quand il parlait ainsi des Anglais. Ils se montraient flattés du livre ; ils faisaient mieux : ils en profitaient. Ils pratiquaient, jusque-là, leur constitution sans l'analyser. Montesquieu leur donnait la raison d'être de leurs lois. Il forma parmi eux des disciples. Blackstone procède de lui, et tous les commentateurs de la constitution anglaise relèvent de Blackstone. Il y faut comprendre le Genevois De Lolme; son ouvrage, qui parut en 1771, donna la description détaillée dp ce régime, dont Montesquieu n'avait présenté que les principes et les maximes.
Bien avant que les Européens songeassent à approprier ces maximes aux anciennes institutions monar-
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chiques du continent, les Américains, par une expérience plus hardie, les avaient appropriées à la démocratie. Montesquieu avait pressenti que les colonie» américaines de l'Angleterre se détacheraient dé la métropole, et il avait indiqué la (orme fédérat'ive connue le seul moyen de concilier ces éléments (pie l'antiquité n'avait point réunis : l'étendue des frontières, la démocratie et la république. Washington connaissait Y Esprit des lois, et l'influence de ce livre sur les auteurs de la constitution des Etats-Unis ne saurait être contestée. Les Américains se sont éclairés des vues de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs; ils ont placé la démocratie dans les Etats de l'Union, dont le territoire est restreint; ils ont placé la république dans la fédération de ces Etats. Ils ont pu organiser cette démocratie et cette république parce qu'ils en avaient les mœurs : ils gardaient de leurs origines puritaines le sentiment religieux très intense, la soumission à la règle, le renoncement à soi-même, qui étaient, selon Montesquieu, l'essence îles vertus républicaines. Tout en modifiant la disposition des lois conseillées par Montesquieu aux républiques, ils justifiaient sa pensée fondamentale, et complétaient son œuvre.
Ces traditions et ces mœurs, qui faisaient la force des Américains dans leur révolution, n'existaient point en Erance. On y était plus près, tout compte fait, de la Rome de César que de l'Angleterre de ( Iromwell. Lorsque Montesquieu pensait à la France, il ne pensait jamais ni à la démocratie ni à la repu-