CHAPITRE X
POSTÉRITÉ DE MONTESQUIEU DANS LA POLITIQUE ET DANS L HISTOIRE MONTESQUIEU ET LA CRITIQUE
La restauration de la royauté en France, en ISI'j, rendit à la politique cette seconde branche de la lignée de Montesquieu que la Révolution avait proscrite, et que l'Empire avaitabsorbée dans le sénat ou dans le conseil d'Etat. Elle reprit le gouvernement dans des conditions qui lui permettaient d'accomplir l'expérience tic la monarchie constitutionnelle, avortée en ÎT'.'I.
Chateaubriand avait d'abord prétendu recommencer l'Esprit des luis dans V Essai sur les révolutions : il n'avait guère fait que transposer les formules et exagérer jusqu'au ridicule les artifices de composition de Montesquieu. Il le loua et l'admira, comme il convenait, clans le Génie du christianisme; il développa plusieurs de ses maximes préférées dans la Monanohte selon lu Charte. Benjamin Constant s'inspira des chapitres de VEsprit des luis sur la liberté politique, dans ses Réflexions sur la Constitution. Les doetri- Albeut Sorel. — Montesquieu. J 1
naires s'efforcèrent <le corriger la classification des gouvernements de Montesquieu, en appliquant à la
démocratie et à la monarchie cette pensée de Pascal : « La multitude qui ne se réduit pas à l'unité est confusion, l'unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. » Louis XVIII avait lu VEsprit des lois en pur bel-esprit lorsqu'il n'était que prétendant; il l'interpréta en roi prudent lorsqu'il fut sur le trône. Le ministère du duc de Richelieu et celui de M. de Martignac, la belle campagne du comte de Serre dans la discussion de la loi de la presse, les discours du duc de Broglie et de Royer-Collard contre la loi désastreuse du sacrilège, voilà bien, dans un gouvernement qui eût été sans aucun doute, en ce tempslà, le gouvernement de ses vœux, l'esprit de Montesquieu.
Talleyrand porta cet esprit dans la diplomatie. Il s'en était pénétré dès sa jeunesse. Le mémoire qu'il écrivait à Londres, en novembre 1792, sur les inconvénients de la politique de conquête, 'en fournit la preuve. On retrouve cet esprit, avec une élévation île vues et un art de composition qu'un document diplomatique n'a peut-être jamais égalés, dans les Instructions que Talleyrand se lit donner en 1814 pour le congrès de Vienne, et que La Besnardière rédigea sous son inspiration. La conception de l'Europe et la définition du droit public y sontempruntéesà Montesquieu. Le tableau de la Prusse est un des plus brillants morceaux de son école littéraire. On croit, en vérité, reconnaître une citation dans le passage qui corn-
mence par cette phrase : o [.a Pologne rendue à l'indépendance le serait invinciblement à l'anarchie. » Le développement qui suit semble un chapitre inédit de YEsprit des lois. On en retrouve l'essence même dans cette maxime qui résume toute la pensée des Instructions : u La France est dans l'heureuse situation de n'avoir pas à désirer que la justice et l'utilité soient divisées, et de n'avoir point à chercher son utilité particulière hors de la justice qui est l'utilité de tous. »
Ce n'est pas seulement la pensée de Montesquieu, c'est son procédé de style et jusqu'à ses comparaisons qui se renouvellent, comme d'eux-mêmes, sous la plume de Talleyrand. 11 reprend dans une de ses notes de Vienne, et rectifie en se l'appropriant, une image très belle, mais un peu téméraire, des Considérations : « La France, dit Talleyrand, n'avait à pmter au congrès aucune vue d'ambition ou d'intérêt personnel. Replacée dans ses antiques limites, elle ne songeait plus à les étendre, semblable à la mer, qui ne franchit ses rivages (pie quand elle a été soulevée par les tempêtes. « Montesquieu avait moins justement écrit lorsqu'il faisait cette réflexion : « Il est admirable qu'après tant de guerres, les Romains n'eussent perdu que ce qu'ils avaient voulu quitter, comme la mer qui n'est moins étendue que lorsqu'elle se retire d'elle-même. »
Cette allusion aux Considérations nous ramène à l'histoire. Montesquieu n'y fait pas moins grande école que dans la politique. Il y enseigne l'enchaînement des faits, le l'apport des causes, la liaison des
\lVt MONTESQUIEU
événements, l'explication des lois par l'histoire et l'explication de L'histoire par les mœurs. On voit procéder de lui toute l'école des historiens du droit, et toute relie des modernes philosophes de l'histoire. Guizot n'est pas de la filiation directe de Montesquieu, mais, quoique le plus indépendant et le plus original des disciples, il L'est cependant de l'auteur de V Esprit des lois. Il lui a succédé, durant la première moitié de notre siècle, dans le rùle d'initiateur et d'instituteur de la science historique. « 11 a, dit Augustin Thierry, ouvert, comme historien de nos vieilles institutions, 1ère de la science proprement dite; avant lui, Montesquieu seul excepté, il n'y avait eu que des systèmes. » Guizot applique à l'histoire l'idée du progrès que Montesquieu a pressentie sans la concevoir; Turgot et Gondorcet l'ont dégagée; Guizot en fait l'esprit même <!«• la civilisation, qu'il définit « le perfectionnement de la société et de l'humanité »; elle forme la trame de l'histoire, telle qu'il la déroule avec une admirable ampleur dans ses leçons de 1828.
Mme de Staël avait été une des premières à retenir cette conception de la perfectibilité. Elle l'avait unie .1 beaucoup de pensées tirées de X Esprit des lois, dans son écrit sur Y Influence des passions. Elle reprit cette idée dans son livre de Y Allemagne. Elle l'exposa avec une chaleur d'âme et une -orte d'enthousiasme religieux qui manquaient à l'humanité trop sèche et trop raisonnée de Montesquieu. Son dernier ouvrage et le plus fortement conçu, tes Considérations sur laRévo-
POSTERITE DE MOM 'ESOEI II" 165
lution française commence par une maxime qui est le fond de l'histoire de France selon l'Esprit des luis . < C'est la liberté qui est ancienne et le despotisme qui est moderne. » Ecrivant 1 histoire de la liberté de 1789 à 1814, Mme de Staël fait, pour ainsi dire, l'histoire des idées de Montesquieu à travers la Révolution et l'Empire.
La branche monarchique des fils de Montesquieu avait atteint sa plus haute fortune avec la Restauration. Elle avait fondé ce gouvernement; elle aurait été seule capable de le maintenir en le ramenant constamment à son principe : elle n'y réussit point. Ces politiques modérés ne parvinrent pas à faire comprendre aux théocrates de la monarchie restaurée cpie le mot abstrait de légitimité ne signifie rien en soi; que le droit qu'on en prétend déduire est un simple droit de prescription, que,#pour n'être point rompue, cette prescription doit être toujours renouvelée; que c'est « dans la suite des temps et par le consentement du peuple » que les gouvernements nouveaux se légitiment selon Bossuet, et que les anciens se soutiennent selon Montesquieu. « Le gouvernement le plus conforme à la nature, avait-il dit, e>t celui dont la dispositioii 'particulière répond le mieux à la disposition du peuple pour lequel il est établi. »
Les disciples royalistes de Montesquieu tombèrent du pouvoir avec la monarchie constitutionnelle. La France eut, une lois de plus, à choisir entre « l'Etat populaire et l'Etat despotique. » La démocratie s'y
166 MMMT.SOriKll
développait sur un vieux sol monarchique, dans une nation de plus de trente millions daines, civilisée jusqu'au raffinement, ne concevant point le progrès social sans le progrès de la richesse, commerçante, industrielle, aimant le luxe et en vivant. Cette démocratie déroutait toutes les notions de l' Esprit des lois. Montesquieu, qui avait été, en tant d'occasions graves, le conseiller bienfaisant de sa patrie, lui aurait manqué dans celle-là, si son génie n'avait suscité un continuateur et un propagateur de ses idées dans la Fiance moderne : Tocqueville. 11 représente la dernière branche des descendants intellectuels de Montesquieu. Cette partie de la famille a traversé la Révolution, l'Empire et la Restauration dans une opposition tantôt ardente, tantôt réservée, toujours inquiète et souvent mélancolique. Attachés de rieur et de conscience à la liberté, l'aimant pour elle-même, la souhaitant à leur pays, considérant l'avènement de la démocratie comme désormais inéluctable, ces patriotes prévoyants cherchaient à concilier cette révolution avec les traditions de la France. Ils demandèrent aux Etats-Unis, pour cette entreprise, un enseignement analogue à celui que leurs aînés avaient demandé à l'Angleterre lorsqu'il s était agi d'accorder La monarchie avec les libertés natio-
nales.
Tocqueville est, connue Montesquieu, un esprit généralisateur et dogmatique ; plus moraliste, au fond, que législateur, et surtout que politique. Son œuvre . pour la méthode et la distribution
POSTERITE DK MONTESQUIEU 167
des sujets, procède entièrement de celle de Montesquieu. Il a écrit sa grande étude historique, t 'Ancien régime et la Révolution, qui correspond aux Considérations sur les Romains; il a composé sa Démocratie en Amérique, qui est son Esprit des lois. Il a imprimé, dans la seconde moitié du siècle, aux études politiques et aux études historiques, une impulsion moin- éclatante sans doute et moins avouée, mais aussi efficace et aussi féconde que celle que Guizot y a imprimée dans la première moitié. Par lui Montesquieu se rattache à la France contemporaine et y trouve encore ses prises. Elles y sont plus étendues qu'on ne serait tenté de le croire. C'est grâce à l'influence de cet esprit, tout historique et expérimental, dont les institutions et les mœurs se sont peu à peu pénétrées, que l'on a abandonné la mécanique rationnelle de Sieyès, pour adopter la mécanique appliquée des praticiens; que la république est devenue parlementaire, et qu'elle s'est établie en France par l'effet de la constitution la plus sommaire en son texte, la plus coutumière en ses applications, la plus naturellement issue des mœurs et de la force des choses que la France ait encore possédée.
L'influence que Montesquieu a exercée en Europe égale celle qu'il a exercée en France. On l'aperçoit partout, dès la fin du siècle dernier. C'est le génie même de Y Esprit des lois qui semble inspirer, dans l'œuvre de régénération de sa patrie d'adoption, le plus grand homme d'Etat que l'Allemagne ait enfanté. Jamais la ruine d'un gouvernement par la corrup-
168 MONTESQUIBU
limi de ses principes ne se déduit avec plus de clarté que dans la catastrophe <l<- la monarchie prussienne après léna; jamais L'art de relever une nation et de restaurer une monarchie en la ramenant à son principe et en renouvelant ce principe qui s'était altéré, n'a été pratiqué avec plus de pénétration et de profondeur que par le baron de Stein.
Le gouvernement constitutionnel a passé sur le continent, apporté par le livre de Montesquieu, et s'y est propagé par l'exemple des Français. Les deux chapitres de Y Esprit des lois sur l'Angleterre et sa constitution sont devenus ainsi une oeuvre à part, et ont marqué une étape dans l'histoire des sociétés humaines. Les grands penseurs éclairent souvent moins par leurs rayons directs, que par leur lumière diffuse et le reflet de leurs satellites.
( >n a heaucoup écrit sur Montesquieu '. 11 me paraît difficile d'être plus large dans l'apologie que ne Ta
été- Villemain avec son Eloge et ses Leçons sur la littérature au XVIIIe siècle : d'être plus étroit et plus
1. Le lecteur trouvera une bibliographie des éditions originales de Montesquieu et des ouvrages écrits sur lui. à la tin du livre de M. Vian : Histoire de Montesquieu, .le nie suis sen i de ce li\ ie, en tenant compte des critiques qui en ont été faites par MM. Brûnetiêre et Taini/.ey de Larroque, ainsi que des recherches «le .M. Tourneux. J'ai mis à contribution l'inépuisable trésor des Lundis et de Port-Royal. J'ai trouvé les indications et les directions les plus utile-, dan- la Cite antique de .M. Fu6tel de Coulanges et dans la Civilisation et ses lois de M. Funck-Brentano, en particulier dans le livre I de eet ouvrage : Les mœurs et les lais : des moeurs politiques du/e; les démocraties et dans les monarchies.
CONC1 i SION 169
tranchant dans la contradiction que ne l'a été Destutl
de Tracv avec son Commentaire de l'Esprit des lois. Cette critique de Tracy, toute spéculative et a priori, n'esl plus celle que nous voulons aujourd'hui 11 nous importe assez peu qu'un auteur institue une comparaison entre les écrits d'un grand homme et la théorie qu'il s'est faite, à son usage, sur le même sujet. Ce procédé suppose, de la part du critique, la science définitive, qui n'a jamais été le fait de personne, et, de la part «lu lecteur, une déférence sans limites, qui n'a jamais été le fait que des Béotiens. Nous demandons a la critique de nous faire connaître les hommes, de nous expliquer la raison d'être et le sens réel de leurs ouvrages. M. Paul Janet dans son Histoire de la science politique, M. Laboulaye dans les Notices de sa grande édition de Montesquieu, M. Taine dans quelques pages magi<tralc> de son Ancien Régime, ont montré comment il convient d'appliquer ce fécond procédé de critique à l'auteur de YEsprit des lois. Tous les trois admirent son génie-, louent sa méthode ft. dans l'ensemble^ se pallient a ses principales conclusions.
Sainte-Beuve n'y consent qu'à demi et avec des restrictions infinies. C'est dans .ses écrits que l'on trouve, sous la forme plus insinuante, les ohjections les plus graves qui aient été faites à Montesquieu. Outre la notice personnelle qu'il lui a consacrée. Sainte-Beuve l'a pris et repris nombre de fois, a horde de tous les côtés et a tout propos, dans ses Lundi.-: ,t dans son Port-Royal. L'homme le séduit,
17ii MONTESQUIET
l'écrivain le charme, l'œuvre l'inqu.ete, l'historien l'impatiente, le législateur le déroute.
Au législateur il reproche d'élever trop haut la moyenne de l'humanité, de sacrifier trop à la décoration du monde et au respect humain, de ne pas faire la part assez large à la méchanceté primordiale toujours latente chez l'homme, de trop dissimuler, sous la draperie sociale, l'étoffe humaine, c'est-àdire la guenille. Sainte-Beuve ne voit pas que, dans la grande hygiène politique, l'optimisme est la condition même et l'âme de toute l'entreprise. Comment diriger l'homme si l'on ne le croit dirigeable? le perfectionner si l'on ne le croit perfectible? l'inciter a l'effort et rendre, par cet effort même, l'activité à ses muscles, si on le croit énervé et paralysé à jamais? guérir ce malade, si malade il y a, et le plier au régime si l'on commence par lui démontrer ([ne son ressort est usé, que son mal est sans remède; que ressort et remède sont d'ailleurs de simples figures de langage; qu'on ne sait au juste ni ce qu'est la santé ni ce qu'est la maladie; qu'en dernière analyse toute la science consiste à décrire un homme sain, et toute la médecine à dire à ceux qui souffrent : « Tâchez de vous bien porter »?
Dans l'histoire, Sainte-Beuve trouve que Montesquieu néglige trop l'inconséquence des hommes et le- caprices de la fortune. Montesquieu, d'après lui, simplilie trop et ordonne tout avec trop de mesure; il laisse de côté les accidents ; il isole dans la mêlée certains épisodes, les enchaîne et leur impose un