‹ MontesquieuChapitre 25 sur 25 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

semblant de raison qu'ils n'ont jamais eu; il ne compte qu'avec les événements qui ont produit leurs effets; il abandonne tous ceux qui ont avorté en chemin; des mille façons dont l'événement aurait pu se dérouler, il en choisit une seule, celle qui a abouti; il supprime l'imprévu ; il méconnaît « le vrai de l'intrigue et de la mascarade humaine <> ; il prétend découvrir les grandes routes, il ne fait passer les siennes, ses grandes routes royales, « que par l'endroit de là note illustre ». En dehors de la Providence, qui ne dit point son secret, il n'y a, selon l'auteur de Port-Royal, dans cette cohue du monde que la force, que l'habileté, que la fortune. Pascal a vu la Fronde, médité sur la révolution d'Angleterre, et cherché le fond des choses; il n'a trouvé partout que le jeu du hasard : le nez de Gléopàtre, le grain de sable de Cromwell. 11 faut en venir là, et ce grand penseur y e-t venu. Voilà pour les hommes qui prétendent mener les autres; quant à ceux que l'on croit mener, ces masses obscures Opèrent les grandes œuvres , mais elles n'en savent rien. Les grandes révolutions et les grandes victoires sont l'ouvrage d'acteurs inconscients : tout s'y réduit aux mouvements d'aveugles ineonnus qui s'agitent dans l'ombre.

Telles sont les objections. Le mystique et l'épicuri< u, l'autoritaire et le sceptique, Pascal et Montaigne, Hobbes et La Rochefoucauld s'y rencontrent et. sans s'accorder le moins du monde, y font cause commune. Frédéric enseignait volontiers ce pyrrnonisme; il avait ses motifs pour se rallier, de la

main gauche, à cette ironique doctrine que le fait, clans ce inonde, « se couvre de droit comme il peut ». — « On se fait ordinairement, disait-il, une idée superstitieuse des grandes révolutions des empires; mais, lorsqu'on est dans la coulisse, l'on voit, pour la plupart du temps, que les scènes les plus magiques sont mues par des ressorts communs et par de vils faquins... » Etre dans la coulisse, c'est la vanité du monde; que de chroniqueurs ont prêté de grands effets à de petites causes, uniquement pour se vanter de les avoir aperçues! Voltaire a cru à cette boutade de Frédéric, et Frédéric a plié Voltaire à ses desseins, en le persuadant qu'il servait le hasard; le philosophe en tirait orgueil, et le roi le traitait comme ces laineux meneurs d'hommes ont usage de traiter leurs dupes, en faquin de la politique. Que resterait-il, a ce crible, de Frédéric lui-même, de ses campagnes et de sa politique? Montesquieu le confond d'un mot, en le ramenant à lui-même et à sa propre gloire : « La fortune n'a pas ces sortes de constance. » Il en est des phénomènes de l'histoire comme de ceux de la nature physique : le hasard seul ne fait point qu'ils se répètei/t et se succèdent dans des conditions identiques. Cette succession a ses lois : les laits ne sont point juxtaposés et isolés; ils se tiennent, ils ont leur connexion. Le hasard ne dispose que de la forme de l'événement. Le fleuve coule de la montagne et s'en va vers la mer : ce rocher le détourne, mais il ne lait point remonter les eaux vers leur source; il n'en modifie point la direction gêné-

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raie, qui est imposée par l'ensemble des mouvements du terrain. Au-dessus de l'action des individus,cause humaine isolée, ïly a l'action des sociétés, résultante vivante des causes individuelles accumulées. C'est « l'allure principale qui entraîne avec elle tous les accidents particuliers ». C'est elle qui fait que si César n'était pas venu, un autre aurait pris la place de César. Montesquieu ne la jamais mieux définie que par cet exemple : « 11 était tellement impossible que la république put se rétablir, qu'il arriva, ce qu'on n'avait jamais encore vu. qu'il n'y eul plus de tyran, et qu'il n'y eut |>lu- de liberté: car les causes qui l'avaient détruite subsistaient toujours. >■■

L'historien détermine et développe ces cuises. 11 suit, dit-on. lès grandes routes royales de l'histoirej ces routes sont aussi le> nationales et les populaires. L'humanité y a passé, l'historien relevé sur la carte la trace de son passage. C'est la voie large el directe de l'histoire. A quoi bon s'en écarter pour battre les buissons d'alentour? A quoi bon s'égarer sur toutes les pentes el s'évertuer vainement pour discerner la piste de tous les va ga bonds ? Les premiers piétons qui traversèrent les montagnes ont suivi le cours des torrents; les chemins se sont laits sur les sentiers; les grandes routes ont élargi les chemins, el les ingénieur- des lignes ferrées ont à leur tour côtoyé les grandes routes.

Entre Montaigne et Pascal, le trop-plein de l'ironie humaine et l'abîme de la raison anéantie en soi-même, il y a un milieu pour la science, la réflexion et le sens

commun: c'esl la place de Montesquieu. Il est avant tout l'honnête bomme social et politique, à qui rien d'humain n'est étranger, qui cherche à se connaître pour mieux connaître autrui, et à faire connaître aux hommes leur condition afin de leur enseigner à la rendre plus supportable. Ses écrits subsistent parce qu'ils sont historiques et qu'ils reposent sur l'observation de la nature. Ses vues générales sont justes, c'est l'essentiel; quant à ses erreurs de détail, elles importent médiocrement. Villemain l'a très bien dit : « Dans un ouvrage de ce genre, ces erreurs ne comptent pas plus que les fractions dans un grand calcul. » Montesquieu a laissé mieux que des préceptes : une méthode qui a permis de développer sa pensée et de l'appliquer à des conjonctures qu'il n'avait pas pu prévoir. Il a exercé une action profonde et prolongée sur son temps; il est encore plein d'enseignements pour le nôtre. Son nom est associé à plusieurs des meilleures réformes que nous ayons accomplies depuis un siècle. Il représente notre esprit national dans ce qu'il a de plus précis, de plus large, de plus généreux et de plus sage.

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