L'ESPRIT DES LOIS : LES LOIS POLITIQUES ET LES GOUVERNEMENTS
Le livre des gouvernements commence par le gouvernement démocratique, c'est-à-dire par celui où le peuple, en corps, a la souveraineté. Montesquieu le conçoit d'après Rome, aux siècles où la République était encore la cité; d'après Athènes et Lacédémone, « dans un temps où le peuple grec était un inonde, et les villes grecques des nations ». La république ainsi constituée ne comporte qu'un territoire restreint; les citoyens, peu nombreux, sont divisés en classes; ils possèdent des esclaves ; ils ne s'occupent que de politique et de guerre ; ils ont la faculté, dans le loisir de leur vie privée et grâce à l'étroitesse de la cité, de vaquer par eux-mêmes, directement et constamment, aux innombrables et absorbantes fonctions de la vie citoyenne. Ils ne font point de commerce, ou ils en font peu, et celui-là seulement qui entraîne avec soi l'esprit « de frugalité, d'économie, de mo-
dératiôn, de travail, de sagesse, de tranquillités d'ordre el de règle ». Les portions de terre se partagent également entre eux : des [wopriétés trop étendues ou un négoce trop développé produiraient l'accroissement îles richesses particulières et, par suite, ruineraient l'égalité. La hiérarchie est strictement maintenue entre les classes. « Ce ne fut que dans la corruption de quelques démocraties que les artisans parvinrent à être citoyens. »
Le peuple en corps, c'est-à-dire l'assemblée des citoyens, fait les lois et exerce la souveraine puissance. « Ses suffrages sont ses volontés. » Il choisit S< s magistrats parmi les hommes dont il connaît l'esprit et dont il contrôle continuellement la gestion. Il pratique la véritable égalité, qui consiste « à obéir et à commander à ses égaux ». 11 jouit <le cette sorte de liberté que Bossuet avait admirablement définie, avant Montesquieu, un Etat « où personne n'est sujet que de la loi et où la loi est plus puissante que les hommes ». Etat très singulier, auquel né sauraient s'appliquer les notions que nous avons, dans nos temps modernes, de la liberté. Notre liberté est avant tout civile et individuelle, celle «les anciens est exclusivement civique et toute d'Etat. La liberté de conscience est pour nous la première et la pins essentielle des libertés; les anciens ne la concevaient même point. La liberté, pour eux, consistait uniquement dans L'exercice de la souveraineté. L'individu n'avait d'autre droit que son suffrage, et son suffrage épuisait tout son droit.; il demeurait ensuite,
en toute chose, en ses croyances, en sa famille, en ses biens, en son travail, en chacun de ses actes. asservi à la pluralité des suffrages, qui formaient la loi de l'Etat. Voilà, selon Montesquieu, la nature du gouvernement républicain dans la démocratie.
Ce gouvernement n'a pu s'établir que dans une société d'hommes où le sentiment profond de la solidarité sociale, la conception commune des intérêts et des besoins de la société, le dévouement égal de tous à la chose publique ont permis de fonder des institutions aussi contraires à l'instinct d'insubordination, d'égoîsme et de concupiscence que tout homme porte en soi. Ces conditions morales du gouvernement démocratique en constituent la raison d'être. C'est pourquoi Montesquieu conclut que le principe de ce gouvernement est la vertu et qu'il définit cette vertu : « l'amour de la république... l'amour des lois et de la patrie... l'amour de la patrie, c'est-àdire l'amour de l'égalité ».
Cette vertu, qui a fondé les institutions, est seule capable de les soutenir. Les luis, en conséquence, doivent instruire les citoyens à la vertu et les contraindre à la pratiquer. L'omnipotence de l'Etat sur La famille, l'éducation forcée des enfants, le partage des terres, la limitation des héritages, les lois somptuaires forment l'esprit de* ces législations écrasantes. Tout y dépend de cette maxime : « Le salut du peuple est la suprême loi. à
Cependant, malgré ces terribles remède-, soit qu'on ne les ait point employés à temps, soit qu'on
en ait abusé, la démocratie peut se corrompre. C'est lorsque l'esprit d égalité se fausse, et que l'ambition ne se borne plus « au seul bonheur de rendre à sa patrie de plus grands services que les autres citoyens »; la convoitise personnelle gâte l'ambition, et l'orgueil la pervertit; les richesses particulières augmentent, et avec elles l'indifférence au bien public; le sentiment de l'indépendance individuelle se substitué à celui de la liberté d'Etat; la solidarité se perd; la jalousie se fait jour; plus ae discipline ; l'égalité dégénère en anarchie; on voit disparaître des mœurs cette austérité qui ne retranchait tant des passions égoïstes que pour donner plus de force aux passions sociales qu'elle laissait subsister; les citoyens, en un mot, perdent « ce renoncement à soi-même » qui était le ferment de toute la vertu républicaine. Alors tout est fini, et les remèdes mêmes deviennent funestes, car la force artificielle qu'ils rendent à l'Etat ne profite qu'à la t}rrannie et achève de ruiner la république.
« Lorsque les principes du gouvernement sont une fois corrompus, les meilleures lois deviennent mauvaises et se tournent contre l'Etat; lorsque les principes en sont sains, les mauvaises ont l'effet des bonnes; la force du principe entraîne tout. »... « Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu'on perd l'eeprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander... Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. » '
La démocratie de Montesquieu semble bien éloignée de notre civilisation moderne. Elle y prend, quand on se l'y représente, je ne sais quel air de paradoxe et d'utopie. Le fait est que Montesquieu, cherchant autour de lui quelque exemplaire survivant de iciétés disparues, ne découvre rien d'analogue que dans les couvents de moines ou dans le Paraguay. Rien de plus contraire, en effet, aux conceptions modernes de la patrie, de la religion, du travail; aux idées de transformation incessante des institutions, de> croyances, des fortunes, des mœurs mêmes : rien de plu< opposé à la doctrine du progrès e1 à la Déclaration des droits de l'homme que l'esprit de ces républiques anciennes, avec leur hiérarchie, leurs esclaves et leur despotisme d'Etat. Montesquieu ne prévoyait point l'avènement rapide et le développement prodigieux de la démocratie moderne. Encore moins croyait-il à l'organisation de républiques démocratiques dans de vastes pays. < >n ne peut, disait-il, a propos des institutions des Grec-, se promettre cela dans la confusion, dans les négligences , dans l'étendue des affaires d'un grand peuple. » « Les politiques grecs, qui vivaient dans ie gouvernement populaire , ne reconnaissaient d'autre force qui put les soutenir que celle île la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de richesses, de luxe même. »
Montesquieu ne soupçonnait point que ces manufactures., ce commerce, ces richesses, ce luxe même qu'il
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jugeail incompatibles avec les démocraties, en deviendraient l'élément fondamental; que cette révolution s'opérerait dans son propre pays et gagnerait toute l'Europe. Cependant il y a dans toute démocratie des caractères organiques et permanents qui subsistent malgré la différence des formes. Montesquieu a regardé <le si haut et d'un regard si profond, qu'il a discerné les plus essentiels de ces caractères. Beaucoup des conseils qu'il tirait du spectacle des démocraties anciennes, s'appliquent avec autant de justesse aux démocraties d'aujourd'hui. Les mêmes excès risquent d'y corrompre le gouvernement. L'Etat dépend de la pluralité, et la pluralité se compose d'individus que leurs passions égoïstes travaillent constamment à aveugler sur l'intérêt public. Ces individus sont naturellement portés à confondre la liberté avec la participation au pouvoir, le trésor public avec le patrimoine commun des particuliers, le progrès avec l'innovation perpétuelle, et le droit avec le nombre, c'est-à-dire avec la force. De sorte que, dans une constitution fondée sur l'égalité et la liberté individuelle, la majorité tend à assujettir la minorité, et l'Etat à absorber la nation. Il faut donc se répéter sans cesse que la liberté ne vaut que par ceux qui l'exercent, la loi par ceux qui la font, le gouvernement par ceux qui le dirigent, l'Etat enfin par la nation, c'est-à-dire par les individus qui la constituent. Chacun est responsable du bien commun et comptable des intérêts de tous. Si la majorité des citoyens est avide , jalouse , insubordonnée ,
l'égalité engendre la spoliation, l'ostracisme, l'anarchie et produit ii: cessai renient la décadence de l'État. Plus les droits de l'individu sont étendus, plus ses passions deviennent impérieuses. Plus l'implacable loi de la lutte pour l'existence étend Son empire sur les sociétés, plus il est nécessaire que les démocraties se retrempent en leur principe : la solidarité nationale, l'amour supérieur de la patrie, l'union sociale en vue du bien commun. Qu'est-ce que tout cela, sinon la vertu telle que l'a définie Montesquieu?
Cette vertu ne serait pas moins nécessaire aux aristocraties, c'est-à-dire aux républiques où la souveraineté est entre les mains de quelques-uns. Montesquieu traite longuement de ces aristocraties ; mais le sujet ne nous intéresse plus : cette forme de république- a disparu de l'Europe. Elle y existait encore du temps do Montesquieu. Il l'avait observée à Yrenise et étudiée d'après la Pologne. Il déploie sur cette dernière république des vues qui portent loin. C'est, dit-il, la plus imparfaite des aristocraties, « celle oii la partie du peuple qui obéit est dans l'esclavage civil de celle qui commande ». La république ne subsiste en Pologne qu'à l'égard des nobles, et ils la ruinent. Pour la soutenir, « les familles aristocratiques doivent être peuple autant qu'il est possible ». Il faut que leurs privilèges se renouvellent et se légitiment sans cesse par de nouveaux services ; sinon la république n'est plus qu'un a Etat despotique qui a plusieurs despotes... » L'indépendance
de chacun d'eux devient l'objet des lois, et ce qui en résulte est l'oppression de tous. Les nobles étant très nombreux, si la corruption les gagne* tout ressort se brise dans l'Etat. « L'anarchie dégénère en anéantissement, a 11 faut qu'une aristocratie ainsi organisée soit sans cesse tenue en éveil par quelque crainte . « Plus ces Etats ont de sûreté. , plus , comme des eaux trop tranquilles, ils sont sujets à se corrompre. »
Les sujets d'inquiétude ne manquèrent nia Venise, ni à la Pologne; mais ces républiques, dans L'aveuglement de leur faiblesse, se fiaient à un droit public illusoire, que personne ne respectait. Elles se rassuraient aussi en considérant la division de leurs ennemis. Les Vénitiens abdiquèrent pour ainsi dire; les Polonais se livrèrent eux-mêmes, plus divisés dans leurs factions que leurs voisins dans leurs rivalités. L'accord se lit plus aisément entre la Russie, la Prusse et l'Autriche pour démembrer la république, ([n'entre les Polonais pour la défendre. Les adjurations du doge Rénier, en 1780, et l'essai que firent, en 1790, les patriotes polonais pour régénérer leur patrie, ne sont que le commentaire des préceptes de Montesquieu. La chute de ces deux aristocraties est la justification de ses jugements. « Si une république est petite, elle est détruite par une force étrangère; si elle est grande, elle se détruit par un vice intérieur a, avait-il dit. Venise et la Pologne périclitèrent par le vice intérieur et furent anéanties par la force étrangère.
La démocratie, qui n'était pour Montesquieu qu'un phénomène historique, règne aujourd'hui parmi quelques-unes des plus grandes nations du inonde et tend a s'introduire chez les autres ; la monarchie qu'il a décrite était la forme de gouvernement la plus répandue dans l'Europe : elle en a, de nos jours, presque complètement disparu. Montesquieu l'étudié par prédilection, et consacre un chapitre à en établir l'excellence. On ne peut douter, qu'en composant cette partie de son livre il ne se soit constamment préoccupé de la monarchie française et de la décadence dont elle lui paraissait menacée. La France tournait au despotisme; et rien n'était plus différent du despotisme que la monarchie telle qu'il la concevait. Bossuet avait distingué la monarchie absolue, où le prince gouverne selon des lois, et la monarchie arbitraire, où il gouverne selon son caprice. Ce gouvernement arbitraire, Montesquieu le nomme despotisme, et qualifie proprement de monarchique l'Etat où « un seul gouverne par des lois fixes et établies ».
Il est de la nature de la monarchie d'avoir des loi- fondamentales. Le monarque est la source de tout pouvoir politique et civil; mais il exerce ce pouvoir au moyen de canaux « par où coule la puissance ». Ce sont « les pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants », qui modèrent « la volonté momentanée et capricieuse d'un seul ». Les deux premiers de ces pouvoirs sont la noblesse et le clergé; le troisième est un corps de magistrats qui conserve le dépôt des lois fondamentales et les rappelle au
Albert Sûrel. — Montesquieu. 7
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prince lorsqu'il paraît les oublier. Cette hiérarchie est la condition nécessaire du gouvernement monarchique. Si on la détruit, on est fatalement conduit au despotisme ou à la démocratie.
L'honneur est le principe de ce gouvernement, comme la vertu est celui de la république : l'honneur n'est pas opposé à la vertu; il est, par excellence, la vertu politique de la monarchie. Pour le républicain , cette vertu consiste dans l'amour de la patrie et dans l'amour de l'égalité; pour le monarchiste, elle consiste dans l'amour du monarque et dans l'amour du privilège : ce qui fait que l'on sert le monarque, et qu'en le servant on le contient. La monarchie s'est formée parce que la nation n'était point capable de se gouverner elle-même : la nation s'en est remise à un chef et aux descendants de ce chef. Ce gouvernement reposant sur l'obéissance, il a fallu, pour le soutenir, que l'obéissance y fût glorieuse, et qu'elle ne dégénérât point en sujétion. A défaut d'indépendance, il importait qu'il y eût de la grandeur dans les âmes. C'est l'effet de l'honneur : on doit, pour bien entendre ce chapitre, le commenter sans cesse avec les Mémoires de Saint-Simon.
Les lois qui dérivent de ce principe et qui, par conséquent, forment le ressort de la monarchie, sont celles qui entretiennent le sentiment de l'honneur et les prérogatives sur lesquelles il repose. Ce sont les privilèges, le droit d'aînesse, les substitutions, l'interdiction aux nobles de faire le commerce.
La monarchie subsistant par l'opposition même
des différents pouvoirs intermédiaires, l'esprit de ce gouvernement est la modération. S'il cesse d'être modéré, il périclite, et on le voit périr par la corruption de son principe. L'honneur tourne à la vanité; l'obéissance dégénère en servitude : elle n'est plus une vertu, elle est un moyen de parvenir. Le service de la cour absorbe celui de l'Etat. « Si le prince aime les âmes libres, dit Montesquieu, il aura des sujets ; s'il aime les âmes basses, il aura des esclaves. » Il en a, et il les avilit en les pliant à ses caprices ; il réduit les magistrats au silence; il supprime les lois fondamentales ; il gouverne arbitrairement, et, cet absolutisme achevant de corrompre la cour, la cour corrompt le peuple par son exemple. Les mœurs qui avaient fait la monarchie disparaissent, les corps perdent leur dignité, les privilèges leurs raisons d'être, l'es privilégiés leur autorité, et l'on marche, comme pn aurait fait par la suppression îles privilèges, à l'un ou à l'autre de ces termes inévitables des monarchies en décadence : l'état populaire ou le despotisme.
Montesquieu abhorre le despotisme. Il en fait une peinture effroyable ; mais c'est une peinture cpii manque de vie. Montesquieu n'a point observé les faits par lui-même, les documents lui ont fait défaut. Il ne considère que le despotisme oriental, celui d'Ispahan et celui de Constantinople, celui des Lettres persanes, avec ses sérails mystérieux, ses harems redoutables, ses sultans jaloux et ses eunuques mélancoliques. Il lui manque d'avoir connu la Russie. Elle lui eût révélé une forme bien plus intéressante,
et bien plus accessible aux Européens, du despotisme tempéré par la religion. Montesquieu n'a fait qu'entrevoir, de très loin et confusément, l'autocratie des tsars. Ce que la Russie montrait déjà et ce qu'elle a montré depuis, ébranle beaucoup de ses maximes et en ruine quelques-unes.
« Personne, dit-il à propos des gouvernements despotiques, n'y aime l'Etat et le prince. » Voici un empire où le prince est la loi vivante et arbitraire, et où l'amour qu'il inspire au peuple fait toute la force de l'Etat. Montesquieu ne pense point que ce gouvernement comporte de magnanimité : Catherine II et son petit-fils Alexandre ont prouvé le contraire. Il estime que la faculté qu'a le tsar de eboisir son successeur, rend le trône chancelant : « l'ordre de succession étant une des choses qu'il importe le plus au peuple de savoir ». Le désordre le plus fantasque a régné dans la succession au trône de Russie pendant tout le xvm° siècle; ce trône s'est constamment affermi, et le peuple russe ne s'est enquis du nom de ses maîtres (pie pour changer dans ses prières le nom du saint qu'il invoquait. Montesquieu a écrit, pour conclure sur le despotisme en le flétrissant, ce fameux chapitre qui n'a que trois lignes et qui renferme une si grande image : « Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir dû fruit, ils coupent l'arbre au pied et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique. » C'est celui du sultan; ce n'est point celui du tsar Pierre ni celui de la grande Catherine.
On se demande pourquoi, ne traitant guère que des despotismes monstrueux de l'Orient, il y a tant insisté; comment il a pu disserter avec tant d'intérêt sur leur nature; leur principe et la corruption de leur principe. La symétrie, sans doute, y est pour quelque chose; pour quelque chose aussi l'impression des lectures de Tavernier et de Chardin. Il est également permis de croire que Montesquieu a cherché un effet de contraste, qu'il a voulu faire ressortir, par une sorte de repoussoir, l'excellence de la monarchie, le danger de sa dégénération, et qu'il a préparé de la sorte, par une transition naturelle, les esprits a mieux saisir ses idées sur la liberté politique.
Il en a traité dans un livre à part, en dehors des gouvernements. La liberté politique, en effet, est compatible avec plusieurs et n'est liée nécessairement à aucun de ceux avec lesquels elle est compatible. Montesquieu la distingue de l'indépendance nationale, qui est la liberté du peuple a l'égard des étrangers; et de la liberté civile, qui est, dans le sein du peuple, la liberté des personnes et celle des biens. Il définit la liberté politique : « le droit de faire tout ce que les lois permettent ». « La liberté ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir et à n'être point contraint à faire ce que l'on ne doit pas vouloir. » Définition vague et insuffisante. La loi peut être, et a été, un instrument de despotisme : elle peut m'ordonner ce que je ne dois point vouloir, et m interdire ce que je
dois vouloir. Les actes qui opprimaient les catholiques et les dissidents anglais, étaient des lois. ( )u jouissait de la liberté de conscience dans les Etats du grand Frédéric, où le roi régnait sans contrôle; on n'en jouissait pas en Angleterre, où il y avait un Parlement et des ministres responsables.
Où donc se trouve la liberté? « La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modères. Mais elle n'est pas toujours dans les Etats modérés; elle n'y est que lorsqu'on n'abuse pas du pouvoir... Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pou7 voir arrête le pouvoir. »
C'est la théorie fameuse de la séparation des pouvoirs.' Montesquieu la résume en ces termes : « Lorsque, dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n'y a point de liberté, parce qu'on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement. » On l'a vu, en France, sous le régime de la monarchie pure et sous celui des assemblées. La révocation de l'Edit de Nantes, la loi des suspects et la loi des otages en donnent la preuve. 11 faut donc que l'exécutif et le législatif soient séparés; mais, si cela est né< essaire pour garantir la liberté, cela n'y suffit point. « Il n'y a point encore de liberté si la puissance de juger n'est pas séparée de la puissance législative et de l'exécutrice. Si elle était jointe à
la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire, car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice , le juge pourrait avoir la force d'un oppresseur. » C'était, en fait, déjà le cas de plusieurs des gouvernements de l'Europe, du gouvernement français, par exemple, et c'est pourquoi Montesquieu qualifiait ces gouvernements de modérés.
Montesquieu n'avait point inventé ce système. Aristote l'avait présenté avant lui; mais personne ne l'avait exposé sous une forme aussi simple et aussi évidente. Montesquieu le lit passer de la théorie dans la pratique et le rendit populaire. Il n'avait vu appliquer l'ensemble de ces règles qu'en Angleterre, et c'est l'Angleterre qu'il décrit lorsqu'il veut présenter l'exemple d'une nation « qui a pour objet direct de sa constitution la liberté politique ».
Il ne fait pas l'histoire de cette constitution, et il n'effleure le problème des origines que pour renouveler, dans Y Esprit des lois, un paradoxe des Lettres persanes qu'il affectionnait fort. « Si l'on veut lire l'admirable ouvrage de Tacite sur les Mœurs des Germains, on verra que c'est d'eux que les Anglais ont tiré l'idée de leur gouvernement politique. Ce beau système a été trouvé dans les bois. » Montesquieu se piquait de descendre de ces Goths qui, « conquérant l'empire romain, fondèrent partout la monarchie et la liberté ». Il avait ses raisons d'état pour chercher dans Tacite les éléments de la constitution
anglaise, et ses grâces d'état pour les y découvrir. ])rs érudits très graves les y mit cherchés après lui, les ont trouvés, à leur tour, et montrés à beaucoup de personnes savantes qui sont persuadées dé les avoir vus. 11 y aurait de l'impertinence à railler Montesquieu sur ce préjugé de naissance, et l'on doit lui savoir gré de l'avoir présenté avec tant de bonne humeur et si peu de pédantisme. Faisons comme lui, n'y insistons pas, et renvoyons le lecteur a MM. Gneist et Freeman, l'un Allemand, l'autre Anglais, qui tiennent pour Tacite et les forêts; à M. Guizot et à son plus récent disciple et continuateur, M. Boutmy, qui me paraissent réfuter le préjugé de Montesquieu au moyen de sa propre méthode : ils appliquent ici cette méthode plus largement que Montesquieu de l'a fait lui-même, lorsqu'ils établissent que la constitution d'Angleterre a des origines beaucoup plus historiques qu'ethniques, et qu'elle est sortie, tout simplement, non des forêts ou des prairies, mais « des nécessités créées par les circonstances » .
Montesquieu analyse cette constitution dans sa maturité et dans ce degré de transformation où elle est devenue assimilable à d'autres Etats. Il la prend pour définitive ; il en rassemble et en généralise les éléments, comme il l'a fait pour les républiques de l'antiquité. Il met surtout en lumière cette partie des institutions qui peut être transportée ailleurs. Elle l'a été partout, en effet, non seulement dans les monarchies, mais aussi, avec quelques changements
de formes, dans les républiques où le territoire de l'État est trop vaste pour que le peuple puisse gou- \ erner directement.
Voici, pour Montesquieu, « la constitution fondamentale 9 du gouvernement anglais.' Un Corps législatif composé des représentants «lu peuple élus avec un système de suffrage très large, car il doit comprendre « tous les citoyens, excepté ceux qui
sont dans un tel état de bassesse qu'ils sont réputés n'avoir point de volonté propre » : ce Corps législatif fait les lois et en contrôle l'exécution; — une Chambré haut;', composée de membres héréditaires : elle contribue à la confection des lois avec le Corps législatif, sauf en matière d'impôt, où, de crainte que la couronne ne la corrompe, on ne lui concède que le droit d'empêcher; — un pouvoir exécutif confié à un monarque, parce que si l'a législation veut une délibération, qui est le fait de plusieurs, l'exécution exige une volonté qui n'est le fait que d'un seul; le pouvoir exécutif n'a pas nécessairement l'initiative des lois ; il n'entre pas dans le débat des affaires; il a un droit de veto sur les lois; si l'on n'a point de monarque, le pouvoir exécutif ne doit pas être confié à des membres du Corps législatif, car les pouvoirs seraient confondus; — le Corps législatif ne peut juger ni la conduite ni la personne du monarque, car il y aurait confusion dans les pouvoirs; — mais, si le monarque est inviolable et sacré, ses ministres peuvent être recherchés et punis; — les deux Chambres, se réunissent pério-
diquement et votent chaque année le chiffre de l'impôt et celui des soldats.
Le caractère très général que Montesquieu a donné à cette théorie, en a fait la force de propagation; ce caractère y imprime, par contre, une sorte de sécheresse littéraire. Ce chapitre est tout en maximes. C'est un dessin magistral; la couleur y manque avec la vie. Il faut le compléter par le chapitre du livre XIX où Montesquieu décrit les mœurs politiques des Anglais, et analyse cet esprit public qui est le véritable auteur, interprète et gardien de leur constitution. Il montre la vigueur et la constance de leur amour pour leurs libertés; il fait ressortir, à côté de cette vertu politique, les défauts qui y sont liés : l'agitation continuelle dans l'Etat, l'inconsistance dans le gouvernement, la corruption dans les élections et dans les affaires, l'impatience de l'autorité, la jalousie commerciale, l'âpreté dans le négoce, la hauteur dans toutes les rencontres, et cette fierté qui fait que, même dans la paix, les Anglais semblent « ne négocier qu'avec des ennemis ». Il généralise sans doute un peu trop vite lorsqu'il estime que les Anglais ne sont point conquérants par nature, et qu'ils sont affranchis des « préjugés destructeurs ». Ils ont conquis un des plus vastes empires du monde et opéré des destructions ('normes d'indigènes. Montesquieu parle de l'Irlande el <lu despotisme qui y règne avec trop d'indulgence. Mais, pour l'ensemble, il a bien vu.
Il a dégagé et mis en évidence ce terrible ressort
national des Anglais, qui échappait aux regards des Européens du continent. 11 a réfuté, d'un trait de plume, ce préjugé qui a trompé si longtemps les Français, abusé les conventionnels et perdu Napoléon. Il a, en un mot, prévu Pitt et discerné le caractère formidable de la guerre de vingt-trois ans, lorsqu'il a porté ce jugement, qui, induit des faits et confirmé par l'histoire, mérite d'être comparé aux plus fortes hypothèses scientifiques : « Si quelque puissance étrangère menaçait l'Etat, et le mettait en danger de sa fortune ou de sa gloire; pour lors, les petits intérêts cédant aux plus grands, tout se réunirait en faveur de la puissance exécutrice Cette nation aimerait prodigieusement sa
liberté, parce que cette liberté serait vraie; et il pourrait arriver que, pour la défendre, elle sacrifierait son bien, son aisance, ses intérêts; qu'elle se chargerait des impôts les plus durs, et tels que le prince le plus absolu n'oserait les faire supporter
à ses sujets Elle aurait un crédit sûr, parce
qu'elle emprunterait à elle-même et se payerait ellemême. Il pourrait arriver qu'elle entreprendrait audessus dei ses forces naturelles , et ferait valoir contre ses ennemis d'immenses richesses de fiction, que la confiance et la nature de son gouvernement rendraient réelles. »
On s'arrêterait volontiers devant cette large perspective; mais an n'aurait qu'une idée incomplète des vues de Montesquieu sur les gouvernements et sur les lois qui découlent de la nature et du principe des
constitutions. Il examine encore ces lois dans le rapport qu'elles ont avec les crimes el les peines, la levée des impôts et 1rs revenus de l'Etat. <>n vient de voir par quels liens intimes cette question tirs finances publiques se rattache à la liberté politique «1rs citoyens. La définition que Montesquieu fait des impôts est devenue classique, a Les revenus de l'Etat sont une portion que chaque citoyen donne de son bien pour avoir la sûreté de l'autre. » Il prouve les avantages des impôts indirects, et parait incliner vers l'impôt progressif : il y est porté peutêtre par ses illusions sur les républiques anciennes, niais il y est engagé surtout par l'exemple de la capitation, telle qu'on l'appliquait, de son temps, aux privilégiés : elle se réglait, non d'après la fortune mais d'après la dignité et le rang des contribuables dans l'Etat. Montesquieu condamne la régie et s'élève vigoureusement contre la maltôte et la gabelle. « Tout est perdu, dit-il, lorsque la profession lucrative des traitants parvient encore par ses richesses à être une profession honorée. »
Ses études sur les lois criminelles sont, à juste motif, rangées parmi ses plus beaux titres à la reconnaissance de l'humanité. Il n'a déployé nulle part plus de force dans la pensée et plus de finesse dans le style, que dans le chapitre sur la puissance des peines, (l'est un de ceux oii sa parenté avec Montaigne se signale par le plus de traits : « Il ne faut point mené)' les hommes par les voies extrêmes; on doit être ménager des moyens que la nature nous