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SAME A

presque toutes les richesses de l'Etat; c'est une société de gens avares qui prennent toujours et ne rendent jamais, ils accumulent sans cesse des revenus pour acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent pour ainsi dire en paralysie ; plus de circulation, plus de commerce, plus d'arts, plus de manufactures (1) ».

Il reprend le même thème dans l’Esprit des Lois : Le clergé recevait tant qu'il faut que, dans les trois races, on lui ait donné plusieurs fois tous les biens du royaume. Mais si les rois, la noblesse et le peuple trouvèrent le moyen de leur (sic) donner tous leurs biens, ils ne trouvèrent pas moins celui de les leur (6115 RAS Le clergé a toujours acquis, il a toujours rendu et il acquiert encore (2) ». Et ailleurs : « .. Ces acquisitions sans fin paraissent au peuple si déraisonnables que celui qui voudrait parler pour elles serait regardé comme un imbécile (3) ». Montesquieu ne

revient pas sur les raisons d'ordre économique qu'il a . invoquées dans les Lettres persanes contre l'extension des biens du clergé ; il reconnait à ce dernier le droit de posséder dans la limite du nécessaire, c'est-à-dire vrai-

(1) Lettre CXVII in fine.

(2: E. des Lois, IL. XXXI, ch. X.

(3) E. des Lois, !, XXV, ch. V.

semblablement de ce qui est nécessaire à l'entretien de ses ministres ; dans cette limite, son domaine doit être considéré comme « sacré et inviolable » ; mais il veut l'empêcher d'acquérir au delà. Ces acquisitions, en effet, suivant Montesquieu, ne peuvent se justifier comme pour les personnes physiques : « Les familles particulières « peuvent s'augmenter, il faut Conc que leurs biens « puissent croître aussi ; le clergé est une famille qui ne « doit point s’augmenter, les biens doivent donc y être « bornés (1bid.) ». C'est au législateur qu'il appartient d'apprécier le terme après lequel il n’est plus permis à une communauté religieuse d'acquérir (1) et les moyens à employer pour les restreindre dans les limites fixées ; Montesquieu fait allusion également au droit d'indemnilé et au droit d'amortissement établis dans certains Etats sur les acquisitions immobilières du clergé.

Il s’en fallait, en effet, que les Etats fussent restés indifférents en présence de l'extension prise par les biens du clergé. En France, la royauté avait maintes fois affirmé que ce patrimoine, formé grâce à des dons autorisés par la royauté et pour partie mème consentis par elle, demeurait sous sa puissance et sous son con-

(1) Comme application moderne de cette théorie, on peut citer la loi canadienne qui autorise l'installation des religieux de la Compagnie de Jésus ; cette loi porte dans son art. ? que « la Compagnie pourra pos- « séder, accepter et acquérir par tout titre légal des propriétés mobi- « lières ou immobilières, vendre, aliéner, hypothéquer, céder, louer, « disposer autrement à quelque titre que ce soit, pourvu, toutefois, que « le revenu annuel des meubles possédés par celte Compagnie pour des « fins de revenu, dans aucun diocèse, n'excède pas 30.000 piastres ». (Revue politique et parlementaire, 10.mai 1900, p.401).

trôle. Cette théorie fut celle des deux corps composant avec le clergé les Etats-Généraux et, en 1560, à l'assemblée tenue à Orléans, alors qu'il s'agissait de répondre à des demandes de subsides formées par la royauté, la noblesse proposa l’aliénation, jusqu'à concurrence de la. somme nécessaire, des biens du clergé, « attendu, disait- « elle, que cesont biens provenus du roiet de la noblesse « dont la propriété appartient en corps au commun du « royaume, et les gens d'Eglise n’en ont que l’usufruit « seulement (1) ». Un orateur du Tiers-Etat alla jusqu’à demander la vente de tout le patrimoine ecclésiastique: avec la somme provenant de l'aliénation, on devait subvenir à l'entretien du culte, à l'acquittement des dettes royales ; le reliquat, s'il en existait, serait affecté à l’extension du commerce (on voit que l’orateur part des mêmes principes que Montesquieu dans le passage des Lettres Persanes que nous avons rapporté : l’accroissement des biens du clergé et l'immobilisation de la richese acquise se produisent au détriment de la prospérité nationale, c’est donc à l'industrie et au commerce — une fois acquittées les dettes contractées par l'Etat et nécessaires à sa conservation — que doit aller l'excédent de richesses acquis par le clergé) (2).

Si ni l'une ni l'autre de ces propositions ne furent

(1) Picot, Histoire des Etats-Généraux, Il. p. 386 seq.

(2) On peut établir un certain rapprochement entre les idées que nou, venons d'indiquer et le projet de loi sur les associations actuellement en discussion à la Chambre des députés française. On sait qu'un article de ce projet consacre l’affectation des biens des congrégations religieuses non autorisées à une caisse de retraites ouvrières. V. Officiel, Dépb. Parl. Chambre, 1901, p. 176.

agréées par la royauté (1), cette dernière n’en tira pas moins du principe qu'elle avait formulé certaines applications pratiques : sans aller jusqu’à dépouiller le clergé, tout en le déclarant même en théorie exempt d'impôts, elle exige de lui des contributions importantes qui se renouvellent à intervalles périodiques ; en outre, au XVII et au XVII siècles, des ordonnances et des édits placent les communautés religieuses sous la tutelle royale, notamment au point de vue des acquisitions à réaliser.

Etant donné cette attitude de la royauté et celle des représentants de la nation à l'égard du clergé, on s'explique sans peine que la Révolution, dès ses débuts, alors que les idées religieuses étaient battues en brèche par les théories philosophiques de l'époque, ait décrété l'aliénation en masse des biens du clergé, dépassant ainsi les théories de Montesquieu qui, s'il estimait abusif l'enrichissement du clergé, s’empressait d'ajouter que « les lois civiles trouvent quelquefois des ‘obstacles à « changer les abus établis, parce qu'ils sont liés à des « choses qu'elles doivent respecter (2) ».

(1) Toutefois, un édit de 1563 ordonne l'aliénation des biens du clergé jusqu'à concurrence de 300.000 écus d'or.

(2) E. des Lois, 1. XXV, ch, V.— Au surplus, les idées de Montesquieu, en ce qui concerne les biens de l'Eglise, paraissent s'être siuguliérement modifiées avec le temps: alors que « la plupart des gens crient contre les grands biens possédés par l’Eglise », il en arrive à déclarer que « le principal inconvénient n’est pas là, mais dans le grand nombre de ceux qui les partagent ». Il regrette que le morcellement excessif des bénéfices ecclésiastiques en facilite l'accès aux fils d'ouvriers et de paysans dont l'activité est ainsi détournée de son application la plus utile au point de vue individuel comme au point de vue social: « Il n’y a guère « de petite ville qui n'ait un ou deux Chapitres, dans lesquels il y a de-

LE LUXE ET LES LOIS SOMPTUAIRES a1

LE LUXE ET LES LOIS SOMPTUAIRES. — Les explications qui précèdent relativement aux idèes de Montesquieu sur la propriété nous ont déjà indiqué ses vues en ce qui concerne la question du luxe. Il nous faut revenir maintenant, pour y insister d’une manière spéciale, sur cette question à laquelle est consacré le livre septième de l'Esprit des Lois.

On a toujours été embarrassé pour donner une définition du luxe, parcequ'on a craint tantôt d'en trop étendre, tantôt d'en trop restreidre la signification ; pour Montesquieu, le luxe est fondé sur les « commodités qu'on se donne par le travail des autres (1) ».

Pour qu'il puisse en être ainsi, il faut évidemment qu'un certain nombre d'individus possèdent plus que le nécessaire physique ; c’est précisément à l'aide de cet excédent, de ce superflus, qu’ils acquièrent des richesses produites par le travail des autres et fournissent à ces

« puis dix jusques à vingt et trente places d'un très petit revenu, et « qui par conséquent ne peuvent être enviées que par des gens de peu. « Elles font l'ambition des principaux artisans ou laboureurs qui tâchent « de faire étudier leurs enfants pour les obtenir, de manière que toutes « ces places dérobent autant de bons sujets à l’industrie et à l'agricul- « ture. Si les places étaient plus considérables, elles regarderaient la « noblesse, qui est le seul corps oisif du royaume et le seul qui ait be- « soin de biens étrangers pour se soutenir » (Pensées et fragm. inédits, Biens de l'Eglise, n° 2053). Les dangers que Montesquieu signalait n'ont pas disparu avec le temps, ils n'ont fait que changer de nature. Beaucoup de bons esprits s'élèvent aujourd'hui — sans grand succès d’ailleurs — soit contre la faveur particulière qui s'attache à l’obtention des diplômes donnant accès aux carrières administatives, soit contre l'attrait qu'exercent les viltes et les emplois industriels sur les habitants des campagnes qui sont de plus en plus délaissées. (1) E. des Lois, !. VII, ch. I.

derniers le moyen de se procurer le nécessaire physique.

‘En définitive, l'existence du luxe, dans les conditions où

Montesquieu le conçoit, implique l'accroissement des fortunes dans un pays, mais au profit d’un certain nombre de citoyens seulement et dans des proportions inégales. Le luxe peut, si on l’envisage de la sorte, faire l'objet d’une détermination mathématique : « Suppo-

LCA

sant le nécessaire physique égal à une somme donnée, le luxe de ceux qui n'auront que le nécessaire sera égal à zéro ; celui qui aura le double aura un luxe égal à un ; celui qui aura le double du bien de ce dernier, aura un luxe égal à trois ; quand on aura encore le double, on aura un luxe égal à sept : de sorte que le bien du particulier qui suit, étant toujours supposé double de celui du précédent, le iuxe croîtra du double plus une unité, dans cette progression, 0, 1, 3, 7, 15, 31, 63, 127. — Dans la République de Platon, le luxe auroit pu se calculer au juste. Il y avait quatre sorte de cens établis. Le premier étoit précisement le terme où finissoit la propriété ; le second étoit double ; le troisième, triple ; le quatrième, quadruple du premier. Dans le premier cens, le luxe étoit égal à zéro ; il était égal à un dans le second ; à deux dans le troisième ; à trois dans le quatrième ; et il suivoit ainsi la proportion arithmétique (1) ».

La comparaison qu’on peut établir, au point de vue du

luxe, entre les habitants d'un même pays, est également

possible si l'on envisage divers Etats : le plus riche sera naturellement celui où les dépenses seront le plus éle-

(AE enlesS Lois a TENNIS

vées, c'est-à-dire dont les sujets se procureront le plus de commodités à l’aide du travail des sujets des autres Etats. Ici, ce qu'il faut envisager surtout, ce n’est pas tant la disproportion des fortunes particulières que la richesse de l'ensemble : « En Pologne, par exemple, les « fortunes sont d'une inégalité extrême ; mais la pau- « vreté du total empêche qu'il y ait autant au luxe que « dans un état plus riche » (tbid.).

L'observateur penétrant qu'est Montesquieu se révèie dans cette remarque pleine de justesse: « Le luxe est en « proportion de la grandeur des villes et surtout de la « capitale ». En voici tout de suite la raison: « Plus il « y a d'hommes ensemble, plus ils sont vains, et sentent « naître en eux l’envie de se signaler par des petites « choses. S'ils sont en si grand nombre que la plupart « soient inconnus les uns aux autres, l'envie de se dis- « tinguer redouble parce qu'il y a plus d'espérance de « réussir. Le luxe donne cette espérance, chacun prend « les marques de la condition qui précède la sienne. « Mais, à force de vouloir se distinguer, tout devient « égal, eton ne se distingue plus : comme tout le monde « veut se faire regarder, on ne remarque personne » (/bid.).

Montesquieu ne veut pas abandonner ce point sans exprimer brièvement son appréciation sur les conséquences économiques du luxe résultant des agglomérations d'habitants. Il ne croit pas, comme certains l'ont prétendu, que le commerce puisse y perdre : si les individus vivaient éloignés, ils pourraient s'ignorer et nul n’imaginerait de condition supérieure à la sienne ; vivant rapprochés, ils sont frappés des diversités de situation

existant entre eux et se traduisant par des manières différentes de se nourrir, de se vêtir, etc... Ce qui devrait être, chez ceux que la fortune n’a pas favorisés, simple objet de curiosité, devient objet de désir, véritable besoin ; coûte que coûte, il faut se le procurer, et ainsi, il est très vrai de dire, à ce point de vue, que le luxe « fait « aller le commerce ». — 11 y a cependant, et Montesquieu l’a parfaitement vu, le revers de la médaille: l'engouement que font naître pour certains objets les caprices de la mode en augmente parfois la valeur dans des conditions telles qu'un petit nombre de personnes seules peuvent se les procurer, en sorte qu’« il n’y a plus « d'harmonie entre les besoins et les moyens ». On se rabat alors sur ce que Montesquieu appelle les « petits « talents », c’est-à-dire les fabricants, artistes, etc, moins réputés ; mais il arrive parfois que, voulant eux aussi tirer profit de la faveur momentanée qui s'attache à l'objet de leur art, ils en exagêrent le prix.

La théorie générale du luxe chez Montesquieu est, en définitive, fort incomplète. En dehors des quelques observations que nous venons de signaler, elle se résume en une définition singulièrement extensive qui n'a par elle-même aucune portée, n'emporte ni blâme ni approbation. Il n'y a pas véritablement, pour Montesquieu, de théorie du luxe envisagé en tant que luxe et indépendamment des formes politiques; l'existence du luxe, sa légitimité dépendent des régles qei président au gouvernement des hommes. La question n’est pas de savoir si le luxe, en lui-même, est une bonne ou une mauvaise chose ou dans quelle limite il faut l’admettre ; elle doit être posée ainsi: le luxe est-il compatible avec les prin -

cipes qui font agir chaque gouvernement ou est-il inconciliable avec ces principes? Aussi bien, le livre de l'Esprit des Lois relatif au luxe est-il intitulé: Conséquences des différents principes des trois gouvernements, par rapport aux lois somptuaires, au luxe et à la condition des femmes.

Nous avons apprécié déjà au point de vue économique cette manière d'envisager les questions ; nous ne reviendrons pas sur nos appréciations et nous nous bornerons à suivre Montesquieu dans son étude du luxe considéré successivement dans les républiques et dans les monarchies.

Dans les premières, notre auteur déclare qu’il ne saurait y avoir de luxe, parceque, les richesses étant également partagées, chacun n'a que le nécessaire physique. Ii s’agit, ne l'oublions pas, de pays étendus et où, tout au moins dans les débuts, les individus tirent exclusivement leurs moyens d'existence de la culture du sol ; d'autre part, les propriétés étant également réparties, chaque famille suffit à ses besoins. Tel est, aux yeux de Montesquieu, l'Etat démocratique idéal ; le luxe y est inconnu, puisque chacun y vit de son travail, que sa consommation est exactement adéquate au résultat obtenu par l’application de ses efforts à la culture de la terre et que son activité ne tend pas à autre chose qu'à la production du nécessaire physique.

En fait, les choses sont restées en cet état tant que l'égalité a été observée. Mais les républiques n’ont pas vécu longtemps sous un semblable régime ; à côté de l'agriculture, l'industrie, le commerce ont apparu, leurs produits ont été échangés contre les siens. A partir de

ce moment, le luxe a commencé à exister, puisque le travail des uns a servi à procurer aux autres certaines commodités. Cependant Montesquieu paraît admettre cette première manifestation du luxe qui n’est pas, d’ailleurs, nécessairement incompatible avec l'égalité des fortunes.

C'est lorsque l'égalité des biens a commencé à être rompue que le luxe s’est développé et est devenu peraicieux ; la recherche de jouissances immodérées par ceux qui possédaient plus que le nécessaire physique les a détournés de la gestion des affaires publiques : ils ont négligé l'intérêt général qui, jusque là, était leur seule préoccupation, pour ne songer qu'à leurs intérêts particuliers, Pour les ramener à leurs vrais devoirs, des lois somptuaires étaient nécessaires ; Montesquieu approuve ces lois et notamment celles qui furent en vigueur à Rome.

Dans les monarchies, au contraire, le luxe est nécessaire. Les richesses y sont inégalement partagées et cette inégalité tient à la nature même du gouvernement. Elle est, d’ailleurs, nous l'avons dit déjà, avantageuse à l'Etat, puisque la perspective de jouissances nouvelles et d'une satisfaction plus complète à donner aux besoins stimule les individus à rendre leur travail plus productif et plus rémunérateur : or, le déploiement äe cette activité a comme résultat final la prospèrité de l'Etat, la conservation de son prestige et de son autorité.

Ceux qui réussissent dans leurs entreprises et que la fortune favorise ont le choix entre deux partis : thésauriser ou dépenser. S'ils thésaurisent, non seulement ils ne donnent pas à leurs besoins la satisfaction qu'ils

réclament, mais ils exposent les pauvres à mourir de faim ; ils ne se sont, en effet, enrichis qu'au détriment de ces derniers, en les privant du nécessaire physique, il faut que ce nécessaire physique leur soit rendu, et pour cela, queles riches dépensent beaucoup : « il faut, « dit Montesquieu, qu'ils dépensent à proportion de « l'inégalité des fortunes (1) ». Et ce n'est pas, remarquons-le, un simple conseil que notre auteur entend leur donner : ÿ le faut, dit-il, « sans quoi tout serait perdu » et l'Etat monarchique ne pourrait plus se soutenir. Et plus on s'élève dans la hiérarchie sociale, plus la consommation doit augmenter : l’artisan dépensera plus que le laboureur, le négociant plus que l'artisan, les nobles, les magistrats, les grands seigneurs, les traitants principaux, les princes plus encore. Si ces diverses classes ne restituent pas au peuple une partie de leurs richesses, afin de lui permettre de subsister, il succombera et, comme alors personne ne travaillera plus, toute sorte de richesse sera tarie..…… (2).

(1) E. des lois, 1. 7, ch. 4 Destutt de Tracy admet, lui aussi, que le luxe est propre aux monarchies, non pas, comme le croit Montesquieu, parce que c’est le moyen pour la classe pauvre d’avoir part aux richesses — car, de quelque manière que la classe opulente emploie ses revenus, ils fournissent toujours la même quantité de salaires —, mais « parceque le monarque a besoin de rendre les esprits frivoles et légers « pour les éloigner des affaires..... et de ruiner, ceux de ses sujets qui « pourraient devenir solidement puissants par l'excès de leursrichesses » (Commentaire, p. 110).

(2) La même théorie ressortait déjà d’un passage des Considérations : « Le malheur n’est pas que le luxe règne, mais qu'il règne dans des con- « ditions qui, par la nature des choses, ne doivent avoir que le néces- « saire physique » (Chap, XVI in medio),

On voit combien Montesquieu est énergique : il n'autorise l'acquisition de richesses qu’à la condition qu’elles seront immédiatement consommées et retourneront au peuple qui a droit au nécessaire physique et à qui on peut les considérer comme appartenant en définitive.

Des développements qui précèdent, on doit conclure que Montesquieu a surtout envisagé la question du luxe à la lumière des règles qu'il avait posées sur la nature et le principe des diverses formes de gouvernement. Il a été ainsi conduit, d'une part, à donner à cette expression une signification très extensive et absolument inusitée, en y comprenant toutes les consommations qui ne répondent pas à des besoins de première nécessité; d'autre part, à encourager et à faire considérer comme obligatoires toutes les dépenses envisagées comme dépenses de luxe, quelque improductives qu'elles soient en ellesmêmes, par cetle raison qu'elles sont, dans certains gouvernements, le correctif indispensable de l'inégalité des fortunes.

Il existe une certaine analogie entre cette justification du luxe et celle que fournissent certains économistes modernes en ce qui concerne les consommations dites superflues (1) ; cette forme du luxe, disent-ils, loin d'accentuer l'inégalité des conditions, tend au contraire à la diminuer, puisqu'elle a pour résultat la dissémination des

(1) Jusqu’au XVIII: siècle, le luxe a été très sévèrement apprécié et généralement condamné. Il a eu cependant quelques apologistes au nombre desquels il faut citer La Fontaine (Avantages de la science) :

La République a bien à faire

De gens qui ne dépensent rien,

Je ne sais d'homme nécessaire

Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien,

richesses acquises entre un grand nombre de mains (1); on a même vu des individus qui, possédant un patrimoine modeste, mais suffisant à la satisfaction de leurs besoins essentiels et se trouvant tout à coup enrichis, se sont laissés aller à des dépenses telles qu'elles ont absorbé tout leur patrimoine. Il ya cependant une ombre au tableau et la justification proposée n'est pas toujours conforme à la vraie justice : l'argent ainsi employé n'échoit pas nécessairement à ceux qui en feraient le meilleur usage, tous les pauvres ne profitent pas également des « restitutions » opérées par les riches, en sorte que, certains recevant plus que le nécessaire physique et d’autres en étant privés, le luxe ne remplit pas exactement sa fonction réparatrice (2).

À un autre point de vue de vue, la théorie de Montesquieu sur le luxe donne prise à la critique. On peut lui reprocher de n'avoir pas discerné, parmi les emplois que les individus peuvent faire de leur superflu, ceux qui sont de nature à contribuer d'ane manière plus immédiate à la prospérité économique de la société. Ce repro-

(1) Il en est, naturellement, qui estiment que l'impôt est le meilleur procédé de nivellement des fortunes ; pour remplir ce but, il doit être établi suivant un système progressif.

(2) On sait que les physiocrates, se plaçant à un autre point de vue, se sont nettement prononcés contre les consommations de luxe : ne considérant comme susceptible de donner un produit net que l'industrie agricole et croyant pouvoir qualifier les autres de stériles, ils devaient se préoccuper d'assurer le développement de la première seule. Ils déclaraient, en conséquence, que le superflu venant de la terre, ne peut être employé utilement qu’à lui fournir de nouvelles avances afin d’augmenter son rendement, et ils condamnaient les dépenses de luxe parcequ'’elles retardent le moment où cette partie du revenu doit recevoir sa vraie destination,

che a été formulé notamment par Destutt de Tracy dans les termes suivants (1) : « Montesquieu, qui au reste en-

tendait très mal l’économie politique (2), croitles profusions des richestrès utiles, « parce que, dit-il,livre VIT, chapitre IV, si les riches ne dépensent pas beaucoup, les pauvres mourront de faim ». On s'aperçoit à ce peu, de mots et à beaucoup d’autres, qu'il ne savait ni d'où viennent les revenus de ce qu'il appelle les riches, ni ce qu'ils deviennent. Encore une fois, les revenus des riches oisifs ne sont que des rentes prélevées sur l’industrie ; c'est l'industrie seule qui les fait naître. Lers posseseurs ne peuvent rien faire pour les augmenter ; ils ne font que les répandre et ils ne peuvent pas ne pas les répandre. Car, s'ils ne les dépensent pas tout entiers pour leurs jouissances, à moins qu'ils ne jettent le surplus dans la rivière, ou qu'ils ne l'enfouissent, ce qui est une folie rare, ils le replacent, c'est-à-dire qu'ils en forment pour l'industrie de nouveaux fonds qu’elle emploie. Ainsi, même en économisant, ils ont soldé la même quantité de travail. Toute la différence, c'est qu'ils ont soldé du travail utile au lieu de travail inutile, et que sur les profits qu’il procure, ils se sont créé une nouvelle rente qui augmentera la possibilité de leur consommation à l’avenir. Le luxe, la consommation exagérée et superflue, n’est donc jamais bon à rien, économiquement parlant (3) ».

(1) Eléments d’idéologie, t. V p. 248 seq.

(2) On lit, en note : « Montesquieu était un très grand homme ; mais

la science n'était pas faite de son temps ; elle est toute nouvelle ».

(3) Les mêmes idées sont exposées dans le Commentaire sur l'Esprit

des Lois : Destutt de Tracy indique dans cet ouvrage que « le luxe,

Il y avait là une question très intéressante à étudier au point de vue économique et il est regrettable que Montesquieu ne l'ait pas abordée.

Nous venons de voir qu'à la différence des Républiques, les Etats monarchiques n’admettent pas, d’après Montesquieu, les lois somptuaires. Dans certains cas, cependant, ils peuvent être amenés à proscrire des dépenses de luxe. Il doit en être ainsi, d'abord, lorsque ces dépenses s'appliquent à des objets venant de l'étranger, dont le prix est très élevé et qu’on ne pourrait payer qu'en exportant une quantité beaucoup plus considérable de produits nationaux qui répondent d’ailleurs à des besoins plus pressants. Deux raisons, en pareil cas, autorisent le gouvernement à interdire l’entrée de ces produits : la première c'est que l'exportation d'objets de première nécessité empêcherait un certain nombre d'individus de donner satisfaction à des besoins primordiaux et entraiperait une diminution dela population ; la seconde, c'est que les motifs qui rendent le luxe légitime n'existeraient plus, puisque des étrangers et non les ouvriers äu pays, bénéficieraient des dépenses faites par les riches (1).

« c’est-à-dire le goùt des dépenses superflues est, jusqu’à un certain « point, l’effet du penchant naturel à l'homme pour se procurer inces- « samment des jouissances nouvelles, dès qu’il en a les moyens... » (p. 105), que c’est par conséquent une suite inévitable de l’industrie et des grandes fortunes (p. 106 seq.) ; il en conclut qu'il ne faut pas souhaiter le développement des branches d'industrie qui peuvent produire rapidement des richesses immenses, telles que le commerce maritime (p. 107).

(1) E. des Lois, 1. VII, ch. V. — On trouve la même observation dans l'Essai politique sur le commerce de Melon (Daire, Économistes et financiers du XVIIT: siècle, p. 754).

Le premier de ces motifs va expliquer une autre dérogation apportée par Montesquieu à ses principes relativement au luxe dans les Etats monarchiques (1). Les sujets de ces Etats peuvent se livrer à deux catégories de travaux : ceux qui ont pour but de procurer les choses indispensables à l'existence (travaux de la terre, fabrication des vêtements...) et ceux qui ont un autre but et que Montesquieu désigne sous le nom d’arts frivoles. Si la terre donne plus qu’il est nécessaire pour entretenir les travailleurs de la première catégorie, les riches peuvent faire des dépenses de luxe : ces dépenses profiteront aux ouvriers des « arts frivoles » qni emploieront les sommes reçues à se procurer le nécessaire physique. Mais, si l’on suppose que le travail des cultivateurs leur permet tout juste — äéduction faite des redevances qu'ils ont à payer — de se nourrir et de nourrir ceux qui les vêtissent, que deviendront les ouvriers employés à fabriquer les objets de luxe? Les riches prendront sur leur réserve pécuniaire, s'ils en possèdent, pour les rémunérer, mais la subsistance de ces ouvriers ne sera pas, pour cela, assurée, puisque les denrées qui devraient y pourvoir sont épuisées. Dans ce cas, le luxe est donc nuisible, puisqu'il détourne un certain nombre d'individus des travaux de la terre, alors que le sol suffit à peine à entretenir ceux qui le cultivent. En conséquence, lorsque le législateur peut prévoir une semblable éventualité, il doit restreindre et, si cela

(1) Afin de donner une idée suffisamment complète des idées de Yon tesquieu sur le luxe, nous.sommes obligés d'empièter sur les développements relatifs à la question de la population.

est nécessaire, empêcher les dépenses de luxe, afin d'obliger tout le monde à se retourner vers laterre et à lui demander, non pas les moyens de s'enrichir, mais ceux de subsister. La crise à laquelle notre auteur fait allusion n'est pas de nature à se produire dans un Etat dont la population croit lentement: un laboureur, selon lui, peut entretenir jusqu’à dix ouvriers; mais elle est à craindre si l'accroissement vient à être considérable. Montesquieu cite l'exemple de la Chine où « l'espèce « humaine se multiplie à un tel point que les terres, « quelque cultivées qu’elles soient, suffisent à peine pour « la nourriture des habitants (1) ».

Les conseils de Montesquieu n'étaient pas déplacés au XVIII: siècle, alors que, malgé l'extension des relations commerciales entre les divers pays, les guerres étaient encore trop fréquentes pour qu'un Etat pût faire fond sur les ressources des autres, en vue d'assurer, même partiellement, son approvisionnement en denrées de première nécessité. En méconnaissant ces conseils, une nation s’exposait à subir la famine, au cas où l’augmentation du chiffre de sa population aurait été plus considérable que l’accroissement de ses subsistances.

(1) E. des Lois, |. VIT, ch. VI.

rs

Les industries et le commerce extérieur

Montesquieu a parfaitement vu que l’agriculture, l’industrie et le commerce sont les trois facteurs indispensables de la prospérité d’un pays. « La culture des ter- « res, dit-il, est le plus grand travail des hommes; plus « le climat les porte à fuir ce travail, pius la religion et « les lois doivent y exciter (1) ». Toutefois, l'idéal ne consiste pas dans un Etat où « chaque particulier vivrait « de saterre et n'en retirerait que ce qu'illuifaut préci- « sément pour ne pas mourir de faim (2) ». Un semblable Etat « serait un des plus misérables qu'il y eût au « monde ». Par l’appät des bénéfices qu'elle procure, l'industrie engendre dans toutes les classes de la société une véritable émulation : la passion de s’enrichir excite l'ardeur pour le travail, car « personne n'aime à être plus pauvre que celui qu’il voit immédiatement audessous de lui ». Dans l'Esprit des lois, Montesquieu insiste à nouveau sur la nécessité de l’industrie, il en est même tellement pénétré qu’il n’est pas loin d'abandonner sa distinction entreles Etats républicains — où devraient régner l'égalité la plus absolue et la médiocrité des for-

(4) E. des lois, 1. XIV, ch. VI.

(2) 106° lettre pers.

LES INDUSTRIES ET LE COMMERCE EXTÉRIEUR ol

tunes — et les Etats monarchiques : s'il commence par faire des réserves en ce qui concerne les pays dans lesquels existe une loi agraire et où les terres sont également partagées, il s'empresse d'ajouter qu’ « il n’en était « ainsi que dans quelques anciennes républiques »; il constate que, dans les Etats modernes « où les fonds de « terre sont inégalement distribués, ils produisent plus « de fruits que ceux qui les cultivent n’en peuvent con- « sommer (1) ». Les cultivateurs ne seront encouragés à travailler afin de récolter au delà de ce qui est nécessaire à leur subsistance que s’ils ont la certitude de pouvoir échanger l’excédant contre les produits de l’industrie que Montesquieu désigne sous le nom de « superflu ». Les artisans qui produisent le superflu viendront augmenter la population, et nous verrons quelle importance on attachaïit au XVIIT-siècle à l'accroissement dela population.

En définitive, tout en attribuant à l’agriculture la place d'honneur, Montesquieu proclame la nécessité des autres industries en se plaçant surtout au point de vue de laugmentation de la population. Les Physiocrates ne devaient pas envisager tout à fait de la même manière les rapports existant entre ces diverses manifestations de l’ac-tivité humaine. Pour eux, la richesse c’est la matière, et la terre seule fournit la matière ; le travail appliqué à la terre est vraiment productif puisqu'il donne, après le remboursement des frais de culture, ce que les Physiocrates appellent un « produit net» que le propriétaire emploie en partie à se procurer les objets manufacturés.

(3) E. des lois, 1. XXIII, ch. XV.

Quant à l’industrie manufacturière et à l'industrie commerciale, elles sont à un double titre sous la dépendance de l’industrie agricole: d’une part, en effet, ce sont ses produits qu'elles utilisent, soit pour les transformer, soit pour les mettre à la disposition du consommateur après les avoir transformés; d'autre part, elles ne peuvent écouler leurs produits que tout autant que la culture de la terre donne un excédent susceptible d'être employé à l'achat de ces produits. Ce sont, en un mot, des « industries stériles », non pas qu'elles soient inutiles — puisque lêurs produits sont désirés par les propriétaires et les agriculteurs à quiils procurent certaines jouissances —., mais parce qu'elles n’ajoutent rien à la richesse natiopale; à la différence de l’agriculture qui « s'occupe des productions futures pour en procurer la naissance », elles « ne s'occupent que des productions déjà nées pour en procurer la jouissance ou la consommation (1) ». La richesse consistant dans la quantité desubsistances et de matières premières que l'Etat recueille annuellement, c'était, d'après les Physiocrates, faire double emploi que d’y ajouter les valeurs des ouvrages d'industrie. Montesquieu admet, lui aussi, aux deux points de vue que nous venons d’indiquer, la dépendance des industries manufacturière et commerciale par rapport à l'industrie agricole ; mais il croit qu’elles donnent, tout comme cette dernière, un produit net, et même que ce produit net est beaucoup plus élevé que celui que fournit l'agriculture. « Fais bien attention, écrit Usbek à Rika,

(1) Baudeau, Introd. à la philosophie économique, chap. I, $. 3, et autres auteurs cités par Daire, Physiocrates, t. I, p. XXXIV.

« jusqu'où vont les revenus de l'industrie. Un fonds ne « produit annuellement à son maître que la vingtième « partie de sa valeur ; mais, avec une pistole de couleur, « un peintre fera un tableau qui lui en vaudra cinquante. « On en peut dire de même des orfèvres, des ouvriers en « laine, en soie, et de toutes sortes d'artisans (1) ».

C’est précisément, d’après Montesquieu, parce que le commerce et l’industrie procurent des bénéfices élevés et parce que leurs produits sont désirés par la classe agricole qu’une partie de la population dans chaque pays va vers ces professions ; d'autre part, les agriculteurs, qui sont assurés de trouver un débouché pour leur excédent de récoltes, s’attachent à accroître la productivité de leurs terres. La certitude de pouvoir échanger ses produits entretient de part et d'autre une activité égale, en sorte qu'il finit par devenir difficile de savoir laquelle des industries, agricole, manufacturière ou commerciale, est la plus nécessaire aux autres.

Ainsi, l'idéal, selon Montesquieu, paraît être le développement parallèle de toutes les industries. La situation d’un royaume où «l’on ne souffre que les arts absolu- « ment nécessaires à la culture des lettres, qui sont pour- « tant en grand nombre, et d’où l’on bannit tous ceux « qui ne servent qu'à la volupté et à la fantaisie » lui apparaît comme particulièrement inquiétante : « Quand « les habitants auraient assez de courage pour se passer « de tant de choses qu'ils doivent à leurs besoins, le peu- « ple dépérirait tous les jours, et l'Etat deviendrait si faible qu’il n’y aurait si petite puissance qui ne püt le

(1) 106° Lettre persane,

« conquérir. — Il serait aisé d'entrer dans un long détail «et de te faire voir que les revenus des particuliers ces- « seraient presque absolument, et par conséquent ceux « du prince. Il n’y aurait presque plus de relation de « facultés entre les citoyens ; on verrait finir cette circu- « lation de richesses et cette progression de revenus qui « vient de la dépendance où sont les arts les uns des « autres ; chaque particulier vivrait de sa terre et n'en « retirerait que ce qu'il lui faut précisément pour ne pas « mourir de faim. Mais, comme ce n’est pas quelquefois « la vingtième partie des revenus d’un Etat, il faudrait « que le nombre des habitants diminuât à proportion, et « qu'il n’en restàt que la vingtième partie (1) ».

Le développement parallèle des industries a donc pour principal avantage d'assurer l'accroissement de la population, cet accroissement étant la conséquence d’une augmentation, d'une part dans la demande de produits agricoles pour faire face aux besoins des manufacturiers et des commerçants, d'autre part dans la demande de produits manufacturés à l’achat desquels les agriculteurs emploient leur superflu.

A un point de vue, cependant, Montesquieu, que nous venons de voir rectifier par avance certaines théories des Physiocrates, paraît au premier abord en retard sur son époque ; nous faisons allusions à la question des machines. Il déclare, nous l'avons vu, que toutes les industries donnent un produit net, représenté par la différence entre le prix de vente et les frais de production. Il va de soi que ce produit net est d'autant plus

(1) 106° Lettre persane,

élevé que l'économie réalisée sur les frais de production est plus grande. Or, grâce au perfectionnement des procédés de fabrication, grâce en particulier aux machines, Ja transformation que l'industriel fait subir aux matières premières afin de les rendre plus propres à la consommation, se produit avec plus de rapidité ; d’autre part, une même machine pouvant donner une quantité considérable de produits et les frais de production se répartissant sur la masse de ces produits, le consommateur pourra se les procurer à des conditions plus avantageuses, tout en étant suffisamment rémunératrices pour le producteur. La baisse des prix que l'emploi des machines entraine fatalement ayant pour résultat d'augmenter la demande, notamment de la part des agricul- ‘teurs, paraît de nature à stimuler ces derniers et à entretenir leur activité productrice.

Cet avantage n’a certainement pas échappé à Montesquie, qui montre également que l'invention et l'application des machines ont permis de suppléer au travail forcé que, dans certains pays, on fait faire aux esclaves, ce qui a fait disparaitre une des raisons que l'on invoquait pour établir la nécessité de l'esclavage (1). Et, cependant, il paraïît faire beaucoup de réserves au sujet de l'utilité des machines : « Ces machines, dont l'objet « est d’abréger l'art, ne sont pas toujours uiiles », ditil (2). — Lisons la suite et nous verrons que notre auteur est loin de se poser en adversaire absolu des machines : « Siun ouvrage est à prix médiocre et qui convienne

(1) E. des lois, XV, ch. VIII.

(2) E.-des lois, 1, XXITI, ch. XV.

56 CHAPITRE Il

« également à celui qui l’achète et à l’ouvrier qui l’a fait, « les machines qui en simplifieraient la manufacture, « c’est-à-dire qui diminueraient le nombre des ouvriers, « seraient pernicieuses ».

Ainsi, Montesquieu paraît réserver ses critiques pour le cas où l'emploi de la machine s'applique à un produit que son prix déjà réduit met à la portée de la plus grande partie des consommateurs. Or,telle n’est pas l'hypothèse qui se présente le plus fréquemment dans la pratique : généralement, les machines ont pour résultat de rendre accessible à plus de bourses un objet qui était auparavant considéré comme un objet de luxe. Dans ce cas, précisément, leur emploi ne parait pas pernicieux ; si l'objet peut être livré à meilleur marché, la demande augmentera— à supposer,cela va sans dire, qu’il réporde à un besoin général — et cet accroissement de Ja demande obligera l'industriel à conserver son personnel peut-être même à l’augmenter, surtout s’il est assuré d’avoir un débouché à l'étranger.

Dans le cas prévu par Montesquieu, au contraire, l’invention d’une machine entraînera presque fatalement le renvoi d‘un certain nombre d'ouvriers, puisque la demande ne doit pas augmenter en proportion de la productivité. Tout ce qu'on peut dire, c’est qu’il y aura, suivant les expressions de notre auteur, une « simplification de la manufacture », c'est-à-dire une économie sur les frais de production, et que les sommes ainsi économisées seront le plus souvent engagées dans d’autres industries dont l’activité productrice sera augmentée et qui auront besoin de plus d’ouvriers.

Ainsi donc, la plupart des ouvriers éliminés par suite

de l'introduction d'une machine ou d'un perfectionnement industriel quelconque trouveront peu à peu leur utilisation soit dans des industries de création nouvelle, soit dans des entreprises anciennes qui réclameront un supplément de bras, en sorte que la crise, très aigue peutêtre à ses débuts, ira s’atténuant. Plus elle tendra vers sa fin, moins Gn pourra songer à revenir à l’état de choses antérieur. C'est ce qu'avait fort justement remarqué Grosley en raisonnant au sujet des moulins à eau, innovation que Montesquieu avait critiquée, en lui reprochant notaniment d’avoir «fait reposer une infinité de bras » (1). — «Imaginons, disait Grosley, que tous les « moulins périssent en un jour, sans qu'il soit possible « de les rétablir ; où prendrait-on en France des bras « pour y suppléer ? Tous les bras que cela ôterait aux « arts, aux manufactures, seraient autant de bras per- « dus pour eux si les moulins n'existaient pas... » — Et notre auteur de reconnaitre, en réponse à ces observations, qui n’allaient pas d'ailleurs directement à l'encontre de sa théorie, que « à l'égard des moulins, ils sont « très utiles, surtout dans l’état présent. On ne peut, « ajoute-t-il, entrer dans le détail, ce qu'on en a dit « dépend de ce principe qui est presque toujours vrai : « plus il y a de bras employés aux arts, plus ilyena « d'employés nécessairement à l’agriculture. Je parle « de l’état présent de la plupart des nations ; toutes ces « choses demandent beaucoup de distinctions, limita- CHIOTS (2) ».

(1j E. des lois, 1. XXIII, ch. XV.

(2) Pensées, t, VI, p. 429 (œuvres complètes).

Montesquieu affirme ainsi une fois de plus que la prospérité d’un pays est assurée par le développement parallèle de ses diverses industries. L'Etat doit-il intervenir pour favoriser ce développement ? (1).

Le premier encouragement, de sa part, consistera à laisser à l’agriculteur et à l'artisan l'espérance d’un gain; si le produit de leur travail doit être absorbé tout entier sous forme d'impôt au profit de l'Etat, ou, même, si le bénéfice qu’on leur permet d’en retirer n'est pas proportionné aux sacrifices qu'ils se sont imposés, ils ne seront pas portés à travailler. Montesquieu n’a nulle part posé ces principes économiques qui sont cependant hors de toute discussion et que l'expérience a maintes fois permis de vérifier, mais il en a tiré quelques applications : c’est ainsi qu’il dit que lorsque l'esclavage de la glèbe s'établit après une conquête, « l’esclave qui cultive doit être le colon partiaire du maître », car « il « n'y a qu'une société de perte et de gain qui puisse « réconcilier ceux qui sont destinés à travailler avec « ceux qui sont destinés à jouir (2) ». — On lit plus loin,

(1) Notons en passant, le danger, signalé par Montesqnieu dans ses Pensées, auquel est exposé un] Etat dont les industries ont atteint un grand développement : « il est impossible qu’une nation fondée sur « l’industrie ne tombe de temps en temps : car, la prospérité même « qu’on y a eue nuit pour l'avenir et produit le déclin. Ainsi un com- « merce florissant de manufactures d'un Etat fait que les ouvriers de- « viennent plus chers, font plus de dépense et de consommation. La « marchandise devient pluschère et les autres nations peuventla donner « à meiileur marché ». (Puissance des Etats, n° 1773, p. 314).

Montesquieu est beaucoup trop absolu: l'éventualité qu'il signale peut se réaliser, mais on ne peut pas affirmer à priori qu’elle se produira toujours.

(2) E, des Lois, 1, XIII, ch, IT,

dans le même ordre d'idées : « Lorsque les Perses « étaient les maîtres de l'Asie, ils permettaient à ceux « qui amèneraient de l’eau de fontaine en quelque lieu « qui n’aurait point été arrosé, d’en jouir pendant cinq « générations, et, comme il sort quantité de ruisseaux « du Mont-Taurus, ils n’épargnèrent aucune dépense « pour en faire venir de l’eau. Aujourd'hui, sans savoir « d’où elle peut venir, on la trouve dans ses champs et « dans ses jardins (1) ».

Cette espérance d'un gain, qui est le meilleur encouragement au travail, Montesquieu ne la fait pas résulter de la fertilité du sol ou des avantages naturels qu'offre un pays, mais tout, au contraire, de sa stérilité. L'idée est très nettement formulée dans l'Esprit des Lois: « Les pays ne sont pas cultivés en raison de leur ferti- « lité, mais en raison de leur liberté (2) ».

La raison en est que les pays fertiles, plus recherchés — «ilest en effet naturel qu'un peuple quitte un mau- « vais pays pour en chercher un meilleur, et non pas « qu'il quitte un bon pays pour en chercher un pire » — ne peuvent être considérés comme offrant un établissement durable : le peuple quiles occupe est sans cesse exposé à des attaques ; s’il succombe, il perdra tout le fruit de ses labeurs et devra l’abandonner aux nouveaux venus.

De nos jours, les peuples qui occupent des régions particulièrement avantagées peuvent en général s'y considérer comme en sûreté ; les observations de Montesquieu ne trouvent plus que rarementleur application.

(1) E. des Lois, 1. XVIII, ch. VII.

(2)E. des Lois, 1, XVIII, ch, HIT.

Montesquieu demande enfin que le législateur imagine certains procédés pour stimuler l’activité des agriculteurs et celle des artisans, lorsque cette activité pourrait se trouver affaiblie soit par l'effet du climat, soit par une autre cause. Il a remarqué, notamment, que les peuples du midi sont plus paresseux et moins portés au travail que ceux du nord, mais qu'ils n’en sont pas moins, le plus souvent, très orgueilleux (1). Il estime qu'il serait possible de tirer parti de cet orgueil et qu’on encouragerait l'agriculture et l'industrie en « donnant « des prix aux laboureurs qui auraient le mieux cultivé « leurs champs ou aux ouvriers qui auraient porté plus « loin leur industrie (2) ». Montesquieu remarque, d’ailleurs, que ce procédé sera également efficace dans tous les pays, et, en fait, on peut se demander s’il ne l’est pas particulièrement dans ceux dont les habitants sont naturellement portés au travail et où l'émulation trouve un aliment de plus. — Il a, en tout cas, passé de la théorie dans la pratique. On lit dans les Æfudes financières et

(1) Montesquieu insiste ailleurs sur cette situation diamétralement opposée que la nature a faite aux peuples du Nord et à ceux du Midi : « Il y a dans l’Europe, lisons-nous ‘lans les Pensées et fragments iné- « dits, une espèce de balancement entre les peuples du Nord et ceux du « Midi. Ceux-là, avec une abondance de toutes choses qui les met en « état de se passer de tout, de vivre de chez eux et de n'avoir que peu « de besoins, auraient trop d'avantages sur les autres, si le climatetla « nature ne leur donnoit (sic) une paresse qui les ègalise ; tandis que « les autres ne peuvent jouir des commodités de la vie que par leur « travail et industrie, que la nature semble ne leur avoir donnés que « pour égaliser leur condition et leur fortune ; sans quoi elles ne pour- « roient subsister que comme barbares. Chacune partie est défendue « par son climat autant que par ses forces » (Histoire générale, p. 212, n° 1479).

(2) E. des Lois, 1. XIV, ch, IX.

d'économie sociale de M. P. Clément que, dans la seconde moitié du XVIII: siècle — quelques années à peine après la publication de l'Esprit des Lois —, le marquis de Turbilly, propriétaire aux environs de La Flèche de landes considérables qu'il était parvenu à transformer en champs de blé et de seigle, avait fondé à ses frais, dans ses domaines, des prix d'agriculture : « à partir de 1755, « il décerna tous les ans deux prix consistant en une « somme d'argent et'en une médaille de la valeur de six « livres gravée exprès... Les prix étaient décernés par « les cultivateurs de la paroisse et donnaient, outre le « droit de porter la médaille pendant une année entière, « celui d'occuper an banc d'honneur dans le chœur de « l'Eglise » (p. 126). L'exemple donné par le marquis de Turbilly, fut, paraît-il, peu suivi de son temps; mais, aujourd’hui, ne voit-on pas les Etats, les Départements, créer des expositions où les industriels et les agriculteurs viennent soumettre leurs produits à l'appréciation de personnalités compétentes et où des récompenses sont attribuées à ceux qui sont classés aux premiers rangs ?

Remarquons enfin que Montesquieu, qui-n’admet pas que les nobles puisssent se livrer au négoce, considère comme un précieux encouragement pour l'industrie ou le commerce d’un pays, la possibilité offerte aux roturiers qui les pratiquent d'obtenir des titres de noblesse. II fait, à cet égard, des réflexions très judicieuses : « Les lois « qui ordonnent que chacun reste dans sa profession et « la fasse passer à ses enfants ne sont et ne peuvent « être utiles que dans les Etats despotiques, où personne « ne peut ni ne doit avoir d'émulation. — Qu'on ne dise « pas que chacun fera mieux sa profession lorsqu'il ne

« pourra pas la quitter pour une autre. Je dis qu'on fera « mieux sa profession lorque ceux qui y auront excellé « espèreront de parvenir à une autre. — L'acquisition qu'on peut faire de la noblesse à prix d’argent encou- « rage beaucoup les négociants à se mettre en état d'y parvenir. Je n'examine pas si l’on fait bien de donner « ainsi aux richesses le prix de la vertu ; il y a tel gou- « vernement où cela peut être très utile (1) ». Montesquieu, qui ne dit rien ou à peu près du commerce intérieur (2), s'étend en revanche longuement sur le commerce international. Voici comment il se le re-

(1) E. des Lois, 1. XX, ch. XXII.

(2) Destutt de Tracy en fait la remarque etcommente dans les termes suivants le silence gardé par Montesquieu : « Montesquieu ne dit rien « du commerce intérieur et paraît supposer qu’il serait nul et d'aucun « effet s’il ne devait pas donner le moyen de faire des profits sur les « étrangers. Or, remarquons que si dans un grand pays, chacune de ses « parties demeurait isolée, elles seraient toutes dans le dénüment et « l’inaction ; aulieu qu’en formant des liaisons entre elles, chacune pro- « fite de l’industrie de toutes et y trouve l'emploi et le développement « de ses propres ressources... » (Commentaire, p. 360). Il nous semble que Destutt de Tracy va trop loin dans son appréciation. De ce que Montesquieu ne dit rien du commerce intérieur, il ne suit pas qu'il estime qu’une nation (surtout une nation moderne) puisse s’en passer : les hommes ne se sont adonnés à la création des industries et appliqués à Jes faire prospérer qu’en vue de l'échange de leurs produits ; or, cet échange constitue précisément le commerce. Ce qu’il faut reconnaitre, toutefois, c'est que Montesquieu, imbu de cette idée que la richesse d'un pays par rapport aux autres s'apprécie en rapprochant le chiffre de ses exportations de celui de ses importations, devait être naturellement porté à négliger le commerce intérieur — qui permet aux individus de donner plus largement satisfaction à leurs besoins, mais n’enrichit pas l'Etat à proprement parler — pour ne se préoccuper que du commerce international, qui permet d'opérer des déplacements de richesse d’un Etat par rapport à d’autres.

présente : « Les effets mobiliers, comme l'argent, les « billets, les lettres de change, les actions sur les com- « pagnies, les vaisseaux, toutes les marchandises, « appartiennent au monde entier qui, dans ce rapport, « ne compose qu'un seul Etat dont toutes les Sociétés « sont les membres. Le peuple qui possède le plus de « ces effets mobiliers de l'Univers est le plus riche. « Quelques Etats en ont une immense quantité : ils les « acquièrent chacun par leurs denrées, par le travail de « leurs ouvriers, par leur industrie, par leurs décou- « vertes, par le hasard même. L'avarice des nations se « dispute les meubles de tout l’univers (1) ».

En somme, Montesquieu ne fait que reproduire, en l’élargissant, l’idée qu'il exprimait au sujet de l'industrie envisagée dans un Etat particulier : la prospérité d'une nation commence lorsque les arts industriels viennent fournir aux agriculteurs des débouchés pour les produits qui ne sont pas nécessaires à leur subsistance et à celle de leur famille ; elle s'accroit lorsque sa production totale dépassant les besoins de la consommation, il emploie l'excédent à se procurer les richesses des autres Etats que son sol ne lui fournit pas ou lui fournit en quantité insuffisante. Il y a donc, entre les divers Etats comme entre les individus d’une même nation, une émulation constante, un concours permanent pour arriver à la possession de la plus grande quantité de richesses possible.

La conception de Montesquieu ne s'éloigne guère, on le voit, du système mercantiliste: les partisans de ce

(1) Esprit des Lois, 1. XX, ch, XXIIT.

système estimaient que le but du commerce avec l'étranger est de procurer à un pays ure grande quantité de numéraire ; non que tous aient considéré ce numéraire, en lui-même, comme une richesse: on sait, en effel, qu'une évolution s'est produite, à cet égard, dans le mercantilisme qui a fini par n’envisager l'or et l'argent que comme le « gage des échanges », c'est-à-dire comme le moyen universellement admis de se procurer toutes les marchandises nécessaires à {a satisfaction des besoins (1). Une nation doit tendre à se suffire à ellemême et avoir recours le moins possibie aux autres pour l'entretien de ses habitants ; mais elle peut et elle doit s’efforcer de faire rayonner son activité au dehors, c’està-dire de réaliser un excédent de production pour l’échanger, au dehors, contre du numéraire; elle doit, en d’autres termes, se préoccuper d'avoir une balance du commerce favorable, c'est-à-dire de faire prédominer les exportations sur les importations, la différence devant se régler en numéraire. « L'objet de la balance, « écrivait Melon dans son Æssai politique sur le Com- « merce publié en 1734, est d'augmenter la masse d’or « et d'argent comme gage des échanges. De cette aug- « mentation du gage suit la facilité de toutes les entre- « prises de commerce, si souvent arrêtées ou ruineuses € par l'usure: il suit par conséquent un commerce plus « étendu qui sontient toujours la faveur de la balance, « et il suit enfin que les habitants ont été pourvus, dans « le temps, de ce qui leur était nécessaire, puisque la « demande des marchandises étrangères a été moins

(1) V. Cossa, Hist, des doctr. économiques, p. 210, seq.

« grande que celle de nos marchandises à l'étranger (1) ». — L'Etat, en tant qu'Etat, était également intéressé, aux yeux des mercantilistes, à une balance du commerce favorable, puisque, les impôts étant perçus sans difficulté et pouvant être augmentés dans la mesure où augmentait la prospérité du pays, il devait subvenir plus aisément aux charges lui incombant. — Pour faire prédominer les exportations sur les importations, l'Etat n'avait qu'à laisser les premières s’effectuer en franchise et à frapper les marchandises étrangères de droits très élevés afin d’en empêcher l'entrée.

À ce système est venue s'opposer la théorie des Physiocrates, d’après laquelle l'Etat doit assurer à chaque individu le libre exercice de son activité dans quelque branche de l’industrie que ce soit ; toutes les restrictions apportées à la liberté du travail et des échanges sont contraires à l'intérêt général. Le commerce doit donc s’exercer sans entraves, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. — Quels vont être les résultats de ce régime de liberté ? Il faut, à cet égard, se référer aux idées émises par les Physiocrates relativement à la productivité des diverses industries : nous savons que, pour eux, le travail de l’homme appliqué à la terre donne seul un produit net dont une partie est consacrée à l'acquisition des objets manufacturés. L'Etat modèle est donc celui dans lequel il y a suffisamment de consommateurs, c'est-à-dire d'artisans, pour écouler l'excédent fourni par l’agriculture ; lorsque, au contraire, les consommateurs manquent dans le pays, les agricuiteurs sont con-

(1) Daire, Economistes financiers du XVIIT: siècle, p.799.

ut

traints à débiter leurs produits au dehors et l'écoulement de ces derniers se fait dans des conditions moins avantageuses, les frais de transport venant diminuer ie profit. Ainsi, aux yeux des Physiocrates, le commerce extérieur est, pour les nations, « un mal nécessaire et « même indispensable pour soutenir la valeur de leurs « productions et pour éviter le plus grand mal qui résul- « terait de leur avilissement (1) ». C’est un pis-aller au il faut rendre le moins désavantageux possible ; pour cela, la nation qui envoie ses produits à l'étranger doit s’efforcer d'en retirer, non de l'argent — qui, « considéré « comme monnaie, ne peut servir à rien que lorsqu'il « est échangé contre des productions, ce qui exige alors « un double commerce et de doubles frais de transport « et d'échange au dépens des nations » —, mais d’autres productions à son usage. Bref, « le commerce extérieur « est un pis-aller pour les nations auxquelles le com- « merce intérieur ne suffit pas pour débiter avantageu- « sement les productions de leur pays», et la balance en argent «est un pis-aller dans le commerce extérieur « pour les nations qui ne peuvent pas rapporter en re- « tour des productions à leur usage ».

Ce n’est pas ainsi que Montesquieu apprécie le commerce international. Il remarque, tout d'abord, que les uations ont été créées, comme les individus, pour vivre en sociéié ; or, l’existence de relations commerciales entre elles est une garantie du maintien de leurs bons rapoorts et de la paix internationale : « L'effet naturel

(1) Quesnay, Dialogues sur le commerce, Daire, Physiocrates, t. I, D°179:

« du commerce est de porter à la paix, deux nations qui « négocient ensemble se rendent récinroquement dépen- « dantes ; si l’une a intérêt d'acheter, l’autre a intérêt « de vendre, et toutes les unions sont fondées sur des « besoins mutuels (1) ».

Montesquieu ne veut pas dire par là que toutes les nations ont exactement les mêmes besoins; il établira plus loin, au contraire (1. XXI ch. III), que la différence de climat, de fertilité du sol etc..., place les peuples du Midi dans une situation absolument opposée à celle dans laquelle se trouvent les peuples du Nord: les premiers ont beaucoup de « commodités pour la vie », mais comme leurs besoins sont très limités, ils sont naturel-

(1) E. des Lois, 1. XX, ch. II. — Bodin avait bien davantage insisté sur le rôle du commerce international : « Quant à la traite des mar- « chandises qui sortent de ce royaume, il y a plusieurs grands person- « nages qui s'efforcent et se sont efforcés par dits et par écrits de la « retrancher tout-à-fait, s'il leur était possible, croyant que nous pou- « vons vivre heureusement et à bon marché, sans rien donner à l’étran- « ger et sans en rien recevoir ; ils s’abusent à mon avis, car nous avons affaire des étrangers et ne saurions nous en passer ».Et Bodin ajoute: « Quand bien même nous pourrions nous passer de telles marchandises, « ce qui est absolument impossible, et quand bien même il en serait « ainsi que nous en aurions à revendre, encore devrions-nous toujours « trafiquer, vendre, acheter, échanger, prêter, voire plutôt donner une « partie de nos biens aux étrangers, et même à nos voisins, quand ce ne « serait que pour communiquer et entretenir une bonne amitié entre « eux et nous » (Réponses aux paradoxes de M. de Malestroit, cit. empr. à Baudrillart, Bodin et son temps, p. 177). — Dans un autre passage, Montesquieu marque les rapports existant entre le développement du commerce et les progrès de la civilisation : « L'effet du commerce sont « les richesses ; la suite des richesses, le luxe ; celle du luxe, la perfec- « tion des arts. Les arts portés au point où on les trouve du temps de «Sémiramis, nous marquent un grand commerce déjà établi » (E. des Lois, 1. XX T;rch. VI).

lement paresseux, par suite portés à restreindre leur activité et à recourir aux peuples du Nord pour se procurer les produits qu'ils obtiendraient eux-mêmes avec un peu de travail ; les peuples du Nord,à qui, à l’inverse, la nature « donne peu, mais demande beaucoup », sont obligés, s’ils veulent assurer leur subsistance, de travailler beaucoup et de n’être entravés par aucun obstacle, par aucune appréhension, à quelque industrie qu'ils se consacrent. Autant, économiquement parlant, les nations du Midi s'accomodent de la servitude, autant celles du Nord ont besoin de liberté.

La diversité des climats et l'influence qu'ils exercent au point de vue économique sont, aux yeux de Montesquieu, une nouvelle preuve de l'harmonie, du « balancement » — pour employer son expression —, que la nature a établi entre les divers peuples. Nous savons, d’ailleurs, que notre auteur ne considère pas cet état de choses comme immuable et insusceptible de modifications : nous l'avons vu proclamer, en effet, que législateur doit, pour être fidèle à sa mission, utiliser les bons effets du climat, mais s’efforcer de réagir par tous les moyens contre ses conséquences néfastes.

Les conditions différentes dans lesquelles sont placés les divers Etats ne les conduisent donc pas à se livrer avec une égale activité au commerce ; elles sont également cause qu'ils n'ont pas intérôt ou ne sont pas naturellement portés à faire le commerce dans les mêmes conditions. Notre auteur distingue, en effet, le commerce fondé sur le luxe — qu'il déclare êtreordinairement celui des « gouvernements d’un seul» — et le commerce fondé

sur l’économie qu'on trouve le plus souvent dans le « gouvernement de plusieurs ». ;

Il faut, pour comprendre cette distinction, se souvenir que, pour Montesquieu, dans les pays riches et fertiles, les fortunes ne sont pas égales et ne peuvent pas l’être ; on n’y trouve pas, par conséquent, le gouvernement républicain; en outre, les habitants de ces pays, comptant sur leurs richesses naturelles et pouvant avec. peu de travail assurer leur subsistance, sont enclins à la paresse, et aussi au luxe et au faste. Le commerce, dans ces États, est fait en vue d'augmenter le luxe, de permettre une vie plus large ; les lois devront donc, non seulement ne pas empêcher le commerce (auquel ne se livreront, d’ailleurs, que les rôturiers), mais encore le favoriser autant que possible « afin qu'ils — les sujets « — puissent sans périr satisfaire aux besoins toujours « renaissants du prince et de sa cour (1) ». — Dans les pays moins favorisés par la nature, au contraire, où l'égalité règne et où la forme de gouvernement est républicaine, les habitants, qui ont peu ou qui n'ont point de richesses naturelles à mettre en valeur, sont conduits à donner une autre direction à leur activité: ils s'organisent afin de servir d'intermédiaires aux pays qui ont des produits à échanger, ils achètent dans l’un pour revendre dans l’autre et trouvent un bénéfice dans la différence entre le prix de vente et le prix d'achat. Montesquieu cite au nombre des Républiques qui ont pratiqué ce commerce celles de Tyr, de Carthage, d'Athènes, de Marseille (2), de Florence, de Venise et

(1) E, des lois, I. V, ch. IX.

(2) En ce qui concerne Marseille, v. le ch, V du liv, XX.

de la Hollande. 1l ne peut guère convenir aux États monarchiques, parce que la crainte de la concurrence oblige ceux qui s’y livrent à se contenter de gains peu élevés. Faire beaucoup d'opérations en réalisant sur chacune d'elles un léger bénéfice, tel est leur principe, d’où le nom de « commerce d'économie ». Sans doute, s’ils sont habiles, ils parviendront aisément à conserver et à augmenter leur clientèle et même à se constituer d'importants capitaux; mais ces capitaux, au lieu de les consacrer à des dépenses de luxe, ils les emploieront à l'extension de leurs entreprises, car, ainsi que le remarque justement Montesquieu, « un commerce mène « à l’autre, le petit au médiocre, le médiocre au grand; «et celui qui a eu tant d'envie de gagner peu, se met « dans une situation où il n’en a pas moins de gagner « beaucoup (1) ». Il y est encouragé par la nature même du gouvernement sous lequel il vit : les bouleversements y sont moins à craindre, car ils ne dépendent pas de la volonté d’un seul; il y a plus de stabilité, « une plus « grande certitude de sa propriété que l’on croit avoir « dans ces États fait tout entreprendre, et, parce qu'on « croit être sûr de ce que l'on a acquis, on ose l’exposer « pour acquérir davantage ». Montesquieu se garde,

(1) E. des lois, 1. XX, ch. 4. C'est ainsi que la République de Venise a fait sa prospérité commerciale : obligés, au début. de demander au commerce « non pas la fortune, mais la vie » (Blanqui, Hist. de l’écon. pol., p. 256) et, à défaut de produits plus précieux, de vendre du sel,les Vénitiens en sont venus à faire le trafic des produits agricoles du Nord de l'Italie et de ceux de la Turquie, de la Russie et de la Perse, et finalement à produire, chez eux, des denrées dont ils protégèrent l’écoulement en prohibant l'entrée des denrées étrangères similaires (V. Blanqui, loc. cit),

d’ailleurs, de toute affirmation absolue, iei comme en maints endroits : il veut seulement présenter le commerce de luxe comme la règle dans les États monarchiques et le commerce d'économie comme la règle dans les gouvernements républicains.

J.-B. Say, dans son Cours complet d'économie politique, a vivement critiqué cette distinction : Montesquieu et tous les auteurs qui ontemployé de semblables dénominations «ne représentent pas,selon lui,les choses telles « qu'elles se passent ; ils embrouillent les idées au lieu « de les éclaircir ; ce n’est pas perdre son temps aue de « les lire; c’est bien pis, c’est travailler à fausser son « esprit (1) ». Nous ne saurions adhérer à ces critiques, du moins en ce qui concerne la terminologie adoptée par notre auteur et la justification qu'ilen donne. Qu'il soit difficile, aujourd’hui, d'établir une démarcation entre les pays dont le commerce a pour but d'y introduire des objets qu'ils n’ont pas et que leurs habitants désirent se procurer pour augmenter leur bieu-être en donnant en échange ceux qu'ils produisent en quantité surahondante, et les pays qui servent aux autres d’intermédiaires, — que la plupart des pays fassent l'anetl'autre de ces commerces, cela n’est pas douteux (et déjà Montesquieu, nous l'avons vu, n’y contredisait pas absolument). Il n’en est pas moins incontestable qu'à l'époque où il vivait et dans les siècles précédents surtout, leur cumul dans un même Etat y aurait été la source de complications excessives auxquelles on ne voulait et on ne pou-

(1) T. I, p. 321. — La distinction de Montesquieu est également critiquée par Destutt de Tracy (Commentaire, p. 368-369).

vait même pas d'ailleurs s'exposer : ainsi que le remarque fort justement Montesquieu, « le peu de connoissance « que la plupart des peuples avoient de ceux qui étoient « éloignés d’eux favorisoient les nations qui faisoient le « commerce d'économie. Elles mettoient dans leur né- « goce les obscurités qu’elles vouloient : elles avoient « tous les avantages que les nations intelligentes pren- « nent sur les peuples ignorants (1) ».

Montesquieu fait quelques observations qui visent spécialement ie commerce d'économie ; nous les laisserons pour un instant de côté afin de le suivre dans ses développements relatifs au commerce international propre-ment dit.

Grâce à ce commerce, nous l'avons vu, les habitants de chaque nation donnent une plus ample satisfaction à leurs besoins et augmentent leur bien-être. Partant, le commerce intérieur est augmenté, les arts et l’industrie favorisés, le nombre des citoyens « se muliiplie à proportion des nouveaux moyens qu’on a de vivre » — nous aurons l'occasion de revenir sur cette conséquence — ; enfin, le commerce extérieur engendre le luxe, «aussi favorable au gouvernement d’un seul que fatal à celui de plusieurs (2) ».

Dans un passage des Pensées, Montesquieu insiste sur cette idée que le commerce consiste, en dernière analyse, dans un échange de produits et il discerne très nettement à cette occasion le rôle de la monnaie: « Dans le « fond, dit-il, tout est échange. Pour sentir ceci, il faut

(1) E. des Lois, IL. XXI, ch. VI.

(2) E. des Lois, 1. XXI, ch. XVI,

« penser qu'une nation négocie avec une autre nation. « Celle-ci envoie du vin et reçoit du bled. Qu'a fait la « monnoye ? Elle a, dans la suite continuelle des divers « marchés qui se sont faits, été la commune mesure et « du bled et du vin. Si cet état a envoyé moins de vin « qu'il n’a reçu de bled, l'argent a fixé le terme où cette « nation a reçu assez de bled pour son vin, c'est-à-dire « a fixé le moment où les échanges de part et d'autre « étaient justes. Que si elle reçoit encore du bled, la mon- « noye n'a plus cette même fonction à faire. Il faut que « l’argent soit donné comme troc, et non plus conime « signe. En un mot, dans la solde qui se fait toujours en « argent, l'argent ne doit plus être considéré comme « signe, mais comme marchandise (1) ». Pour ne pas anticiper sur des développements qui trouveront plus loin leur place, remarquons simplement que Montesquieu voit dans la monnaie la commune mesure des valeurs : dans les échanges internationaux, elle détermine la valeur jusqu’à concurrence de laquelle il y a équivalence entre les produits échangés. Pour le surplus, c’est-à-dire en ce qui concerne l'excédent de marchandises fourni par un pays, la monnaie est donnée en troc, comme marchandise.

Dans le fond tout est échange, telle est donc la maxime de Montesquieu ; c’est aussi celle que Hume développe, à la même époque, dans son Essai sur la jalousie du commerce : « Les Etats sont à cet égard dans la même « condition que les individus: un seul homme ne peut « guère être industrieux, ni actif, lorsque tous ses con-

(1) Pensées et fragments inédits, p. 161, n° 336.

« citoyens sont parresseux. Les richesses des divers « membres d'une communauté contribuent à accroître les miennes, quelle que soit la profession que j'exerce. Ils consomment le produit de mon industrie et me « fournissent le produit de la leur en retour (1) ».

Montesquieu tire une conséquence de cette maxime, lorsqu'il déclare que « l'établissement des manufactures « chez des nations quin'en auraient pas ne doit point si « fort alarmer celles qui en ont (2) » ; devenues ainsi plus riches, ces nations voudront se procurer en plus grande quantité les produits que leur industrie ne leur fournit pas ; ce sera un nouveau débouché offert aux autres Elats qui sont en situation de livrer ces produits. Notre auteur cite comme exemple les Hongrois qui, étant pauvres et sans manufactures, n’achetaient — et encore vil prix — que trois ou quatre habits dans leur vie: « que la Hongrie, dit-il, trouve ou qu’on lui donne quel- « que moyen de s'enrichir, on y verra bientôt toutes les « marchandises de l'univers (3) ».

Un Etat ne doit pas davantage chercher à ruiner le commerce des autres, car, en agissant ainsi « il se ruine « lui-même et, s'il manque à la prospérité commune, il « manque à la sienne. La raison en est claire : un Etat « ruiné ne peut faire d'échanges avec les autres, les « autres ne peuvent pas non plus faire d'échanges avec « lui. Ce qui fait que l’on ne sent pas bien cela, c’est « qu'on ne sent bien que le mal qui vous vient de la

go

(1) De la jalousie du commerce. p. 96 (petite éd. Guillaumin). (2) Pensées et frag. inédits. p. 162, n° 337. Gpr. Hume, Loco cit., p. 96. (3) Pensées et frag. inécits, p. 162,

« perte du commerce immédiat. Toutes les nations « tiennent à une chaîne et se communiquent leurs maux «et leurs biens (1) ». à

(1) Pensées et fragments inédits, p. 161, n° 336. — La même idée est exprimée dans un autre passage des Pensées : « Un prince croit qu'il « sera plus grand par la ruine d’un Etat voisin. Au contraire ! Les cho- « ses sont telles en Europe que tous les Etats dépendent les uns des « autres. La France a besoin de l'opulence de la Pologne et de la Mos- « covie, comme la Guyanne a besoin de la Bretagne et la Bretagne de « l'Anjou. L'Europe est un Etat composé de plusieurs provinces (Puis- « sance des Etats, no 1780, p. 316) ». — La réflexion qui suit (n° 1781) témoigne de sentiments égoïstes dont on a le droit d’être surpris do la part de Montesquieu : e Lorsqu'on a pour voisin un Etat qui est dans « sa décadence, on doit bien se garder de rien faire qui puisse hâter sa « ruine parce qu'on est à cet égard dans la situation la plus heureuse « où on puisse être : n’y ayant rien de si commode pour un prince que « d’être auprès d'un autre qui reçoit pour lui tous les coups et tous les « outrages de la fortnne ». Voici un autre passage qui fait encore moins pressentir les principes posés dans l'Esprit des Lois relativement aux relations que doivent entretenir entre eux les Etats. Montesquieu s’effraie du développement commercial de l'Angleterre et, comme ce pays détourne à son profit une partie importante du commerce extérieur des autres nations, il n’hésite pas à souhaiter sa ruine et à bien augurer, en vue de ce résultat, de l’état actuel de l'Europe : « Le commerce de l'An- « gleterre, dit-il, doit être plus odieux à la France que celui de toute autre a puissance, car les autres puissances faisant un grand commerce avec « nous, si elles étendent leur commerce lointain et s’enrichissent, nous « profitons de leur opulence ; au lieu que l'Angleterre, ne commerçant « presque point avec nous, elle acquiert des richesses qui sont entière- « ment perdues pour nous. — Il faut viser à la ruine de l'Angleterre : « les jalousies présentes entre l’Autriche et l'Espagne, d’un côté, et « l'Angleterre de l’autre peuvent devenir, à cet égard, avantageuses à « la France, s’il pouvait résulter de là que les défenses faites aux An- « glais de porter leurs principales marchandises dans les pays de l'Em- « pereur et de l'Espagne pussent subsister après la paix, parce que, par « là, les Anglais se trouveroient privés de deux grands débouchés » (Fi- « nances des Etats d'Europe n° 2019, p. 434, 17 mai 1727). Ce passage contient en germe, on le voit, l’idée du fameux blocus continental.

Enfin, comme il est de l’intèrêt d'un Etat dé se procurer les objets dont il a besoin aux meilleures conditions possibles, il ne doit « exclure aucune nation de son com; merce sans de grandes raisons », afin de ne pas se priver, en tant qu'acheteur, des avantages de la concurrence « qui met un prix Juste aux marchandises et qui établit les vrais rapports entre elles (1) ». Il ne doit pas davantage réserver ses produits à telle ou telle autre nation, moyennant le paiement d’une valeur convenue à l'avance : le pays qui procèderait de la sorte réussirait peut-être à assurer sa subsistance, mais il renoncerait à toute possibilité d’enrichissement résultant des éventualités futures (2).

Cette idée de la prospérité des nations réalisée grâce aux avantages réciproques qu'elles se concèdent fait le plus grand honneur à Montesquieu qui est, ici encore, fort en avance sur son siècle. Loin de songer à l’existence d’une solidarité quelconque entre les intérêts des divers pays, on était communément persuadé que ce qui fait la richesse de l'un fait nécessairement la pauvreté des autres ; cette manière de voir conduisait chaque Etat

(1j E. des Lois, I. XX, ch. IX.

(2) Il convient de rapprocher de cette théorie ce que Montesquieu dit ailleurs du commerce de l'Angleterre, sans désigner ce pays : « Si cette « nation etait située vers le nord et qu’elle eut un grand nombre de « denrées superfiues, comme elle manquerait aussi d’un grand nombre « de marchandises que son climat lui refuseroit, elle feroit un commerce « nécessaire, mais grand, avec les peuples du midi ; et, choisissant « les Etats qu'elle favoriseroit d’un commerce avantageux, elle feroit « des traités réciproquement utiles avec la nation qu'elle auroit choi- « sie » (E. des Lois, 1. XIX, ch. XX VII). Ceci n'est que de l'observation, mais prouve une fois de plus que notre auteur n’a pas voulu poser des règles absolues devant lesquelles dussent fléchir tous les cas particuliers:

à s’efforcer de monopoliser l'industrie et le commerce au profit de ses nationaux. -

Elle avait eu, à un moment, quelque raison d’être ; c'est lorsque la découverte de l'Amérique et l'exploitation de ses mines argentifères avait accru la quantité de numéraire existante. Cette découverte, dont bénéficiait l'Espagne, pouvait faire sa prospérité en lui permettant de donner plus d'extension à son activité économique. Les autres nations, la France en particulier, virent immédiatement le péril qui les meuaçait. Les gouvernements ressentaient d'autant plus la nécessité de le conjurer qu’ils avaient un besoin incessant de ressources pour soutenir les guerres, parfois assez longues, qu'ils entreprenaient ou contre lesquelles ils devaient se défendre et pour faire face aux dépenses énormes que nécessitait le faste toujours croissant des cours. Afin d’accroitre leurs revenus, certains rois peu scrupuleux n'avaient pas hésité à hausser artificiellement la valeur des monnaies, ils avaient eu recours aussi à des augmentations d'impôts et à la création de contributions nouvelles ; mais on s'était en définitive rendu compte que les gouvernements ne gagneraient rien à accroître les charges pesant sur les individus s’ils ne se préoccupaient pas en même temps d'assurer l'accroissement des richesses nationales. Or, ils ne pouvaient, pensait-on, l’assurer, qu’en s’attachant à conquérir, par la guerre au besoin, la su-, prématie économique. C’est contre cette idée que réagit avec raison Montesquieu.

Loin de rechercher soit l'isolement, soit la lutte, les Etats doivent s’attacher à avoir entre eux des relations commerciales aussi suivies et aussi cordiales que possi-

ble. L'idéal n’est pas ailleurs que dans l’équilibre entre leurs ventes et leurs achats, entre leurs importations et leurs exportations ; si les premières dépassent les secondes, l'Etat marche à sa ruine. « Un pays qui envoie « toujours moins de marchandises qu'il n’en reçoit se « se met lui-même en équilibre en s’appauvrissant ; il « recevra toujours moins jusqu'à ce que, dans une pau- « vreté extrême, il nerecoive plus rien (1) ». Montesquieu ajoute que, tandis que « dans les pays de commerce, l’ar- « gent, quis'esttout-à-coup évanoui, revient, parce queles « Etats qui l’ont reçule doivent, dans les Etats dont nous « parlons l’argent ne revient jamais, parce que ceux qui « l'ont pris ne doivent rien ». En un mot, lorsqu'un pays vend autant qu’il achète, il importe peu qu'il règle ses achats en monnaie, car il est sûr de retrouver les sommes déboursées lorsque ses propres marchandises lui seront payées. Sa situation ne sera nullement modifiée, l’argent n'aura servi qu'à faciliter l'échange, à mesurer la valeur des marchandises importées et exportées. L’opèration faite, il yaura dans le pays la même quantité de monnaie qu'avant et cette masse de numéraire permettra d’effectuer de nouveaux échanges, c'est-à-dire de nouvelles importations et de nouvelles exportations. —- Si l'Etat achète plus qu'il ne vend, la monnaie joue le rôle que nous venons de dire dans la mesure où les importations et les exportations se font équilibre ; pour le surplus d'importations, il y a abandon définitif de la quantité de numéraire payée : l'équilibre est rétabli, mais au prix d'une diminution de la masse de monnaie existant dans

(1) E. des Lois, 1. XX, ch. XXIII. ,

le pays importateur ; si, dans la suite, la situation de ce pays ne s'améliore pas, sa provision de numéraire faisant fonction de marchandise s'épuisera et il marchera à sa ruine.

Ainsi comprise — et il ne nous paraît pas qu’elle puisse l'être autrement (1) — la théorie de Montesquieu ne fait que s'inspirer de la situation économique de l'époque. De nos jours où les relations entre Etats se sont compliquées, si l’on veut se faire une idée exacte de la prospérité d'une nation par rapport aux autres, il ne faut pas s'attacher uniquement à la balance des exportations ct des importations ; il y a lieu de tenir compte de divers autres éléments, tels que les capitaux placés à l'étranger et dont les intérêts viennent se joindre aux bénéfices résultant du commerce international, les gains réalisés sur le transport des marchandises vendues lorsque ce transport s’effectue sur les navires de la nation exportatrice, les créances résultant du séjour des étrangers, etc.

Le commerce international doit-il être libre ? Montesquieu répond affirmativement à cette question dans

(1) On en trouve, d’ailleurs, au livre suivant l’application très nette en ce qui concerne le commerce des Romains : « On peut mettre en question s'il fut avantageux aux Romains de faire le commerce de l’Arabie et des Indes. Il falloit qu'ils envoyassent leur argent, et ils n’avoient pas, comme nous, la ressource de l'Amérique, qui supplée à ce que nous envoyons. Je suis persuadé qu’une des raisons qui fitaugmenter chez eux la valeur numéraire des monnoies, c'est-à-dire établir le billon, tut la rareté de l'argent causée par le transport continuel qui s’en faisoit aux Indes. Que si les marchandises de ce pays se vendoient à Rome le centuple, ce profit des Romains se faisoit sur les Romains mêmes, et n’enrichissoit pointl'Empire »{l, XXI, ch. XVI).

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