‹ Montesquieu ÉconomisteChapitre 3 sur 9 · À À AL A · texte numérisé non relu

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l'Esprit des Lois. Seulement, il paraît entendre la liberté du commerce dans un sens tel que les partisans du libreéchange pourraient difficilement le considérer comme un des leurs : « La liberté du commerce, dit-il, n’est pas « une faculté accordée aux négociants de faire ce qu'ils « veulent; ce serait bien plutôt sa servitude. Ce qui gêne «le commerçant ne gêne pas pour cela le commerce. « C’est dans les pays de la liberté que le négociant trouve « des contradictions sans nombre, et il n’est jamais « moins croisé par les lois que dans les pays de la servi- « tude. L’Angleterre défend de faire sortir ses laines, «elle veut que le charbon soit transporté par mer dans « la capitale, elle ne permet point la sortie de ses che- « vaux s'ils ne sont coupés, les vaisseaux de ses colonies « qui commercent en Europe doivent mouiller en Angle- « terre. Elle gêne le négociant, mais c’est en faveur du « commerce (1) ».

Ainsi donc, ce que veut Montesquieu, c’est la liberté dans la mesure où elle peut se concilier avec l’état économique du pays, avec son développement industriel. Si l'industrie est assez forte pour lutter à armes égales avec celle des pays étrangers, elle ne souffrira pas d’un régime de liberté commerciale qui sera, tout au contraire, pour elle le meilleur des stimulants.

Mais il ne peut pas en être ainsi dans tous les pays : il en est qui, après avoir vécu sous un régime presque exclusivement agricole, veulent élargir la sphère de leur activité et l’appliquer à la création de fabriques où

(1) E. des lois, 1. XX, ch, XII. — La même théorie se retrouve dans Melon, Essai politique sur le commerce, ch. XI, coll. Daire.

seront transformés les produits de leur sol; mais ils se trouvent en présence d’autres pays plus avancés qu'eux et déjà arrivés à l’état économique complexe. Pendant un certain temps, ils ont en général intérêt à commercer librement avec ces nations qui fournissent des débouchés à leurs produits agricoles et qui les initient à leurs procédés de fabrication ; mais, lorsque le moment vient où l'industrie nationale est en mesure de se diriger seule et de fournir aux agriculteurs l'écoulement assuré de leurs denrées, le maintien du régime de libre concurrence internationale ne serait pas sans présenter de graves dangers pour le pays jusque-là soumis à ce régime : sur le marché indigène et, à plus forte raison, sur le marché international, son industrie ne pourrait soutenir la concurrence des industries étrangères qui, plus avancées au point de vue technique, perfectionnent sans cesse leurs procédés de fabrication, produisent davantage et à meilleur marché. Comme le remarque fort justement Montesquieu, le pays que nous envisageons vivrait, en théorie, sous un régime de liberté; mais, en fait, il serait, économiquement parlant, en élat de servitude, puisque ses industries ne tarderaient pas à succomber sous la concurrence que lui feraient celles des pays mieux outillés et mieux armés pour la lutte. Sans doute, un certain nombre de commerçants pourraient pendant quelque temps tirer profit de ce régime, notamment ceux qui allaient chercher les produits étrangers pour les vendre aux consommateurs nationaux; mais ces intérèts particuliers doivent être sacrifiés à ceux du plus grand nombre, à ceux de la nation qui ne doit pas se rendre exclusivement tributaire des autres.

82 CHAPITRE Il

Les commerçants auxquels la cessation du régime de liberté préjudicie se trouveront dans l'obligation de donner temporairement une autre direction à leur activité; nous disons temporairement, car de deux choses l’une : ou la protection accordée par l'État aux industries qu’il veut acclimater est inefficace et ne leur permet pas de se développer assez rapidement et assez complètement pour soutenir la concurrence des autres, et alors il faut cesser une expérience qui ne peut qu'être ruineuse pour le pays (1), — ou les industries nationales prospérent et, dans ce cas, la protection doit cesser dès qu’elles sont assez fortes pour se passer du secours de l'État.

En définitive, c'est à l'État, d’après Montesquieu, qu’il appartient de fixer la somme de liberté compatible avec l’état économique et les nécessités du pays. Si l’appréciation des gouvernants s'inspire réellement des intérêts de la nation, on pourra toujours dire que la liberté règne, quand bien même le négociant trouverait dans son commerce des « contradictions sans nombre ».

Cette manière d'envisager les choses a été celle des hommes d'Etat anglais : « L’Angleterre n'a guère de « tarif réglé avec les autres nations ; son tarif change, « pour ainsi dire, à chaque parlement, parles droits par- « ticuliers qu'elle Ôte ou qu’elle impose. Elle a voulu « encore conserver sur cela son indépendance. Souve-

(1) Eucore faudrait-il, à notre avis, faire une exception pour les industries dites nécessaires, c'est-à-dire pour celles qui concourent au premier degré à assnrer l’indépendance nationale (par exemple la marine marchande) et pour celles qui sont indispensables pour assurer la subsistance des habitants (par exemple l'agriculture).

« rainement jalouse du commerce qu'on fait chez elle, « elle se lie peu par des traités et ne dépend que de ses « lois. — D'autres nations ont fait céder des intérêts du « commerce à des intérêts politiques ; celle-ci a toujours « fait céder ses intérêts politiques aux intérêts de son « commerce » (1). Notre auteur est ainsi conduit à approuver le régime restrictif de l'Angleterre. Et c'est bien, en effet, après de longs siècles de protection que ce pays est parvenu à une immense expansion industrielle dont un régime de liberté établi à son heure lui a assuré tous les avantages. A une époque où la Flandre ne redoutait aucune concurrence pour le tissage de la laine, l'Angleterre se bornait à donner tous ses soins à l'élevage des moutons et à l'exportation de la laine ; elle se procurait à l'étranger le drap, le fer, la toile. Puis, comme elle avait réussi à attirer chez elle les ouvriers étrangers que les persécutions religieuses ou les guerres obligeaient à émigrer, elle pensa avec raison qu'il lui serait plus avantageux d’acclimater sur son sol les industries pour les produits desquelles elle était jusquelà tributaire des autres pays ; elle y parvint, grâce à d’énergiques mesures prohibitives touchant l'exportation de la laine et l'importation des draps de France ou de Flandre. Lorsque la fabrication du drap se fut, grâce à ces procédés, développée en Angleterre et que cette nation se trouva en état de lutter sur le marché international avec les autres pays producteurs de la même marchandise, elle s'empressa de supprimer les droits précédemment établis. — Flus tard, l'Acée de Navigation de

(1) E. des lois, 1. XX, ch. VII.

Cromwel (1660) lui permit d’abattre la suprématie maritime de la Hoïlande. — Postérieurement encore, pour permettre à son industrie cotonuière de se développer et afin d'assurer l’écoulement de ses produits sur le marché national, elle n'hésita pas à prohiber l'importation des cotonnades del’Inde. Au surplus, l’histoire économique de pays dont le développement industriel est plus récent contribue également à affirmer l'exactitude des idées de Montesquieu (1).

Il reste à rechercher maintenant, à supposer qu'un pays ait momentanément besoin d'être protégé, quel est le procédé le plus efficace à employer dans ce but. Montesquieu n’a pas jugé à propos, dans l'Esprit des Lois, de se livrer à cette recherche. Dans les Pensées et fragments inédits, on trouve son avis sur les prohibitions d'importer, en même temps que sur les prohibitions d'exporter. Il considère avec raison l'interdiction d’'exporlercomme unemesure exceptionnelle qu’ilne convient de prendre que « dans lecas où la raison qui y détermine est d’une souveraine importance » ; l'Etat sera juge de son opportunité : « nous avons fait cette année en « France, écrit Montesquieu en 1749,unebonneopération, « nous avons Ôté les droits de sortie sur la plupart de « nos manufactures (2) ». Quant aux prohibitions d’im-

(1) Consulter à cet égard Cauwès, Traité d'Econ. polit, t. 2, p.523. Cet auteur cite, à titre d'exemples, les ruines qu’a entrainées à diverses reprises un abaissement prématuré des droits protecteurs aux Etats- Unis, les conséquences néfastes pour les fabriques russes du commerce libre avec l'Angleterre (1821) etc.

(2) Pensées et fragments inédits, Finances des Etats d'Europe, n° 203?, p. 447.

porter, il les déconseille énergiquement et d'une manière absolue ; mieux vaut un impôt considérable que l'interdiction : « cela âte une certaine idée d'inimitié et avertit « moins pour les représailles ; l'Etat remplit à peu près « son objet, il augmente ou diminue l'impôt selon les « circonstances et peut aisément revenir au point dont « il est parti; enfin, l'Etat trouve un avantage dans « l'impôt (1) ». Ajoutons que Montesquieu se déclare l'adversaire absolu des droits à l’importation lorsqu'il s'agit de matières premières : « Quoique ce droit soit « très petit, c’est toujours un grand désavantage en « concurrence, ce n'est rien sur une aune, c’est beau- « Coup sur un gros envoi; et l'étranger, qui peut envoyer « les matières premières dans un lieu où ilne paye rien « du tout, peut le préférer à l'envoyer dans un lieu où « il paye quelque chose (2) ».

En dehors des cas où un Etat juge nécessaire de prohiber l'exportation ou d’entraver l'importation de certaines marchandises, le nrincipe de la liberté du commerce rep’end son empire. Le gouvernement pourra cependant, afin d'alimenter le trésor public, établir des droits de douane, mais ces droits, purement fiscaux, ne devront: pas peser trop lourdement sur les commerçants qu'ils pourraient décourager. En un mot, « il faut que l'Etat « soit neutre entre sa douane et son commerce, et qu'il « fasse en sorte que ces deux choses ne se croisent « point ; et alors on y jouit dela liberté du commerce (3)».

(lt) Pensées et fragments inédits, p. 163, n° 339. (2) Pensées et fragments inédits, Finances des Etats d'Europe, n° 2032. (3) E, des Lois, l, XX, ch. XIII.

Montesquieu désire aussi que les droits de douane soient perçus aussi rapidement et aussi simplement que possible et que les négociants ne soient pas entravés à tout instant dans leurs opérations par des formalités à accomplir ou par des difficultés soulevées par les agents de la « finance ». Que la France prenne, à cet égard, exemple sur l'Angleterre où les douanes sont en régie et où « un mot d'écriture fait les plus grandes affaires ».

En ce qui concerne le commerce d'économie, dont nous devons maintenant dire quelques mots, Montesquieu en parle d'une maniêre assez décousue et sans esprit de suite. Il se préoccupe, entre autres questions, de l'attitude que doit prendre l'Etat dont les négociants ont ainsi recours à des intermédiaires étrangers pour se procurer les marchandises qui leur sont nécessaires. On a vu des gouvernements ruiner ce commerce en édictant des lois qui mettaient ceux qui le faisaient dans l'impossibilité de le continuer, par exemple en décidant que leurs ports ne seraient ouverts qu'aux navires qui apporteraient les marchandises de leur propre pays, ou encore qu’ils seraient interdits aux navires non fabriqués dans le pays auxquels les objets étaient destinés. Notre auteur n’approuve guère cette manière de procéder qui peut causer de graves embarras à l'Etat qui en prend l'initiative : au lieu de s’appliquer exclusivement à l'œuvre de la production, il devra se préoccuper d’assurer des débouchés à ses marchandises; son activité devant se partager entre ces deux buts très importants, n’atteindra pas toujours dans leur poursuite le résultat désirable ; si, au contraire, il se sert comme intermé-

diaire d’une nation qui vit dw commerce d'économie et se trouve en quelque sorte dépendante des nations commerçantes, il fera ses achats et ses ventes à moins de frais et sera plus sûr de placer ses marchaudises. Ces considérations amènent Montesquieu à déclarer qu'« il faut que l'Etat qui impose ces lois (celles qui ont « pour but de ruirer le commerce d'économie) puisse « aisément faire lui-même le commerce ; sans cela il se « fera pour le moins un tort égal (1) ».

Il considère comme profitable aux Etats qui font le commerce d'économie la création de banques et de ports francs ; il repousse, au contraire, ces institutions dans les Etats qui pratiquent le commerce de luxe. Une semblable manière d: voir ne saurait nous étonner, étant donné l'idée que notre auteur se fait des deux sortes de commerce. Le commerce de luxe intéresse particulièrement l'Etat, puisque les bénéfices qui en résultent tombent en partie dans ses caisses et sont destinés à payer

(1) E. des Lois, I, XX, ch. VIII. — Forbonais (Elém. du commerce, t 15 p. 363), ne partage pas, sur ce point, les idées de Montesquieu : il estime que c’est la nation qui sert d'iatermédiaire qui tient sous sa dépendance celles qui usent de ses services: « Si, dit-il, une nation navigue pour € une autre ou fait le monopole de ses denrées, ce qui revient au même, « l'agriculture et les manufactures de celle-ci seront restreintes ou en- « couragées suivant l'intérêt qu'y trouvera la première, c’est-à-dire que « le travail du peuple, et, dès lors, la population, les ressources de l'Etat « vendeur sont entre les mains de l'Etat navigateur. Par la même rai- « son, si le peuple dépendant à besoin de denrées étrangères, il n’en « recevra que la quantité qu'il conviendra à l'autre de lui fournir ou au « prix qu’il lui plaira ». Il ne croit pas, cependant, que « le salut et la conservation d'un Etat » soient dans l'exclusion des étrangers, il recommande l'emploi d’ «expédients plus doux », tels que création de ports francs, « gratifications » aux navigateurs, etc...

les dépenses du prince et de sa cour. Aussi, Montesquieu ne conçoit-il pas l'existence de banques qui émettraient de « nouveaux signes des valeurs (1) », c’est-àdire, sans doute, de la monnaie de papier, et pourraient acquérir de trop grandes richesses (il oublie que l'Etat n'aurait, pour parer à ce danger, qu’à limiter la quantité de monnaie de papier pouvant être mise en circulation, et, d'autre part, qu’il pourrait augmeuter ses revenus en imposant aux banques le payement de redevances plus ou moins considérables); il ne conçoit pas davantage l’existence de sociélés de commerce dont « la na- « ture est de donner aux richesses particulières la force « des richesses publiques » ; il repousse, en un mot, toute institution de nature à constituer au profit d'individus ou de groupes d'individus et au détriment du prince des « trésors » — suivant son expression. — Par application des mêmes principes (plus politiques qu’économiques, est-il besoin de le dire), il n'admet pas l'établissement de ports francs dans les pays monarchiques : certains Elats, pour ne pas priver leurs commerçants des profits qu'ils peuvent faire sur la vente des marchandises étrangères, ont permis, dans certains de leurs ports, l'importation franche, c'est-à-dire exempte de tout droit, des produits étrangers qu'il est avantageux de réexporter. Les nations qui font le commerce de luxe ne doivent pas posséder de ports francs : l'Etat perdrait une de ses plus importantes sources de revenus et, dans ces conditions, le commerce ne répondrait plus à son principal but ; il n'aurait d’autre résultat que de

(1) E. des Lois, 1. XX, ch.X,

répandre le luxe chez les particuliers, « on se priverait « de l'unique bien que ce luxe peut procurer et du seul « frein que, dans une constitution pareille, il puisse re- « cevoir (1) ».

Les ports francs et les banques, que Montesquieu déclare incompatibles avec le commerce de luxe, ne lui paraissent pas déplacés, au contraire, dans un Etat qui fait le commerce d'économie. Que recherche un semblable Etat ? Tous les procédés de nature à faciliter son commerce ; comme il possède fort peu de richesses, il lui est particulièrement difficile de donner à ce commerce toute l'extension désirable : la création de banques, qui permettront de développer le crédit, lui fournira un moyen d'y parvenir; par la création de ports francs, il encouragera les particuliera à se livrer au seul commerce qu'il leur soit prossible de faire. Il retrouvera sous une autre forme les revenus qu'il perd de ce côté, car la nation, devenue plus industrieuse, sera plus en état de supporter les charges publiques. Montesquieu ne fait de réserves qu’en ce qui concerne les « compagnies denégociants qui s'associent pour un certain commerce »: s’il s’agit d'opérations que des particuliers puissent entreprendre, mieux vaudra, dit-il, « ne point gèner par des privilèges exclusifs la liberté du commerce (2) ». Notre auteur voit parfaitement, ici encore, les avantages de la libre con-

currence.

Il nous reste, pour compléter nos développements, à faire connaître les idées de Montesquieu au sujet du rôle

(1) E. des Lois, 1. XX, ch. XI.

(2» E. des Lois, I. XX, ch. X.

des colonies dans la prospérité commerciale des Etats. Il montre comment les colonies, après avoir été considérées comme de simples objets de conquête, sont devenues des objets de commerce : « Plusieurs peuples se « sont conduits avec tant de sagesse qu'ils ont donné « l'empire à des compagnies de négociants qui, gouver- « nant ces Etats éloignés uniquement pour le négoce, « ont fait une grande puissance accessoire sans embar- « rasser l'Etat principal (1) ».

Dans les Lettres Persanes, Montesquieu se déclarait hostile à la colonisation. Il estimait que la fondation de colonies est une cause d’affaiblissement pour «les pays d’où on les tire » : alors même qu'elles réussissent, elles partagent la puissance de la métropole, « à moins qu'el- « les n'eussenttrès peu détendue, comme sont celles que « l’on envoie pour occuper quelque place pour le com- « merce (2) ». Ainsi donc, l’auteur des Lettres Persanes n'admettait guère que les comptoirs ou factoreries, dont la création et l'entretien n’exigent qu’une faible population et qui, choisis à propos, permettent d’écouler les produits de la métropole, en même temps que de procurer à cette dernière les articles que le pays où ces établissements sont situés fonrnit à bon marché.

Les idées de Montesquieu se sont modifiées lors de la rédaction de l'Esprit des Lois. Il a parfaitement compris que l'établissement de comptoirs, quels que soient les avantages qu'ils procurent, ne peut, dans la plupart des cas, être considéré que comme une étape dans l’ex-

(1) E. des Lois, !. XXI, ch. XXI.

(@) Lettre CXXI.

pansion commerciale d’un Etat : lorsque les contrées étrangères que ses explorateurs ont découvertes sont habitées par une population restreinte, il a tout avantage à prendre plus intimement contact avec cette population, à la placer, au point de vue économique, dans un état de dépendance tel qu’il n’ait pas à redouter d’être privé du bénéfice de ses avances et de ses frais d'établissement par suite de la concurrence que viendraient lui faire d'autres pays. Ces établissements à l'étranger intéressent à un trop haut degré le commerceet, par suite,la prospérité de l'Etat pour qu'ilnese préoccupe pas des meilleurs moyens à employer pour les rendre durables et utiles. Des particuliers isolés ne pourraient y parvenir : les capitaux autant que la force matérielle leur feraient défaut. Des groupements d’individus prenant la forme de compagnies de commerce, seuls, sont en situation de mener l’entreprise à bonne fin ; encore faudra-t-il leur donner les pouvoirs les plus étendus et les garantir contre toute concurrence, même nationale ; d’où le système des compagnies de colonisation, dotées par l'Etat d'un privilège et encouragées de diverses manières par lui. Ces compagnies s'implanteront dans les contrées nouvellement découvertes, elles en feront des colonies dont l'utilité sera considérable pour la métropole. Elle consistera surtout à permettre aux habitants de cette dernière de faire le commerce à des conditions plus avantageuses que lorsqu'ils traitent avec des étrangers quelconques: les Etats sont entre eux, au point de vue commercial, sur le pied de l'égalité, en ce sens qu'aucun n'est disposé à consentir de faveurs, s’il n'obtient pas en retour des concessions particu-

lières ; au contraire, la colonie se trouvant sous la dépendance de la métropole, doit se plier à toutes ses exigences. Elle pourra être obligée à s’approvisionner exclusivement de produits fournis par la métropoie (ce qui fournira un débouché de plus aux industries de celleci) ; elle devra recevoir et laisser s'établir tous les individus qui émigreront de l'Etat dont elle dépend ; les produits de la colonie dont la métropole a besoin luiseront exclusivement réservés, ce qui permettra à ses habitants de donner une plus complète satisfaction à leurs | besoins ; enfin, si Etat n’absorbe pas toutes les denrées fournies par la colonie, il pourra vendre l'excédent à des. nations étrangères, et ce seront ses nationaux seuls qui auront l'exercice et les profits de ce commerce. Tous les avantages que nous venons d’énumérer seront assurés à la métropole grâce à des sanctions sévères édictées pour le cas où les règles dont elle a imposé lobservation à la colonie seraient violées.

La colonie placée sous nn semblable régime perd, on le voit, la liberté du commerce ; mais elle obtient, à titre de compensation, la protection de la métropole « qui la défend par ses armes ou la maintient par ses lois (1) ». Montesquieu ne recherche pas si cet avantage est toujours en balance avec les charges que le régime dont nous nous occupons et auquel on a donné le nom de pacte ou, mieux, de système colonial, impose à la colonie. Cette dernière a bien dans la métropole, pour l’écou: lement de ses produits, un droit de préférence par: rapport aux autres pays producteurs des mêmes mar-

(1) E. des Lois, 1. XXI, ch. XXI.

chandises ; mais sa production est circonscrite ét ne . peut s'appliquer qu'aux denrées coloniales; d’autre part, elle doit livrer ces denrées sous leur forme brute, c’est-àdire sans pouvoir les transformer, ce qui l'empêche de donner à son activité économique toute l’extension dont elle serait susceptible. Enfin, l'obligation d’acheter les autres marchandises qui lui sont nécessaires à la métropole et de les faire transporter sur les navires de cette dernière ne lui permet pas de bénéficier des conditions plus avantageuses d'achat que lui fournirait le marché international, ainsi que des réductions que la concurrence des nations maritimes fait subir au fret. Montesquieu cite en passant, mais pour le réprouver, le procédé employé, au dire d'auteurs de l'antiquité, par les Carthaginois qui, afin d'assurer l'écoulement de leurs produits dans les colonies sardes ou corses qu'ils avaient fondées, défendaient aux habitants de ces colonies, « suus peine de la vie, de planter, de semer et de faire rien de semblable ». Il paraît ignorer que, de son temps encore et pour éviter que la trop grande abondance de produits coloniaux sur le marché de la métropole n’en amoindrit la valeur, certains Etats — la Hollande, en particuiier, en ce qui concerne les épices — se livraient à l'égard de leurs colonies à des vexations non moins blämables, interdisant la culture des produits dont nous parlons aux habitants qu’ils soupçonnaient, à raison de la difficulté de la surveillance, de se livrer à la contrebande, et faisant arracher dans toute l’élendue de la colonie les arbustes qui croissaient naturellement. Suivant Montesquieu, un Etat ne doit pas craindre d’avoir des colonies tres éloignées : comme elles ne

seront pas moins éloignées des autres nations qui auraient intérêt à les lui ravir, leur sûreté ne sera nullement compromise (1). A un point de vue même, l'éloignement des colonies est profitable à la métropole : les habitants de cette dernière qui y émigrent ne peuvent, en effet, en ce qui concerne les objets de consommation, se dispenser d’avoir recours aux produits de la métropole, ceux que fournit la colonie n'étant en général pas susceptibles, par suite de la différence des mœurs et des climats, de leur convenir entièrement.

Enfin, notre auteur croit devoir insister quelque peu sur la situation de l'Espagne par rapport aux Indes, et il fait à ce propos quelques remarques très judicieuses. Les Espagnols trouvèrent au Mexique et au Pérou beaucoup de mines d'or et d'argent, ils crurent avoir découvert la richesse par excellence (2), exploitèrent activement les gisements de métaux précieux et importérent les lingots extraits en Espagne où, d’ailleurs, ils ne furent pas conservés longtemps : paresseux de leur

(1) A peine est il besoin de faire remarquer que le raisonnement de Montesquieu est aujourd’hui sans valeur; par suite de la facilitéet dela rapidité de plus en plus grande des communications maritimes, l’éloignement des colonies a cessé de constituer une garantie sérieuse pour la métropole.

(2) Montesquieu se moque très spirituellement de cet engouement excessif des Espagnols: « L'Espagne; dit-il, a fait comme ce roi insensé « qui demanda que tout ce qu’il toucheroïit se convertit en or et qui fut « obligé de revenir aux dieux pour le prier de finir sa misère ». — Et, plus loin : « Par tout ce qui vient d’être dit, on peut juger des ordon- « nances du conseil d'Espagne, qui défendent d'employer l'or et l’argent « en dorures et autres superfluités ; décret pareil à celui que feroient les Etats de Hollande s’ils défendoient la consommation de la cannelle » (E. des lois, I. XXI, ch. XXII).

naturel et peu industrieux, les Espagnols crurent que leur découverte les dispensait à l'avenir de tout travail; ils durent se procurer, en France et en Italie notamment, la plupart des denrées ct marchandises qui leur étaient nécessaires. Ils ne faisaient avec les Indes qu'un commerce insignifiant, négligeant toutes les ressources naturelles de leurs colonies autres que les mines de métaux précieux. En présence d'un pareil état de choses, Montesquieu se demande si l'Espagne ne devrait pas, sinon laisser les autres nations faire librement le commerce avec les Indes, du moins ne pas l’entraver d'une manière complète : son trésor n’y perdrait rien, puisqu’elle pourrait établir des droits de douane, et ses colonies n'y trouveraient que des avantages, puisque la libre concurrence que se feraient les diverses nations pour y écouler leurs produits aurait pour résultat une baisse des prix.

Nous avons vu Montesquieu se déclarer partisan du système exclusif dans les relations de la colonie avec la métropole. En fait, ce système avait été adopté par les nations européennes qui pratiquaient la colonisation en France, notamment, divers Règlements ou Edits défendaient aux bâtiments étrangers d'aborder dans les ports coloniaux (Règl. 10 juin 1670 plusieurs fois renouvelé) et aux colons de rien exporter à l’étranger (Edit d'avril 1727, auquel, cependant, quelques exceptions furent appprtées par les Lettres Patentes d'octobre de la même année).

Toutefois, dès la secoude moitié du XVII: siècle, la question du régime commercial applicable aux colonies

donne lieu à un important débat. Ce sont les colonies de. plantations, les Antilles notamment, qui le soulèvent. Les partisans du régime exclusif — les négociants de la métropole -— ne manquent pas de se prévaloir des affirmations de Montesquieu, ainsi résumées par l’Encyclopédie qui, d’ailleurs, en prend le contre-pied : « Les « colonies sont formées par la métropole et pour la « métropole » et tirent de cette formule les conséquences les plus absolues : « Les colonies n’ont été établies, « n’ont été protégées et ne le sont encore que pour « donner de l'extension au commerce, à l’agriculture, « aux fabriques et à la navigation du royaume ; elles doi- « vent donc rester dans la dépendance de la métropole « qui leur a donné des lois, qui les a peuplées de ci- « toyens, qui leur a fait les premières avances en terre « et en bras pour les cultiver et qui les défend par ses « armes (1) ».

Leurs adversaires se réclament de l'opinion de philosophes et d'économistes particulièrement autorisés : ils invoquent, notamment, l'autorité d'Adam Semith qui met en lumière l’état de pauvreté et le découragement dans lequel le régime exclusif place les colonies, l’impossibilité dans laquelle se trouvent ces dernières d’accumuler les capitaux sans lesquels elles ne peuvent sortir de cette situation fâcheuse, enfin, le préjudice qu'éprouvent les pays étrangers qui ne peuvent se procurer les produits de la colonie qu'en recourant à la métropole et en subissant les conditions rigoureuses qu'il lui plait de leur imposer. Turgot était, lui aussi, au nombre des défen-

(1) Extrait de !a collection des archives coloniales par Deschamps, Histoire de la question coloniale en France, p. 310.

seurs du régime de liberté : « il faut regarder les colonies, « dit-il, comme des Etats amis, protégés si l’on veut, mais « étrangers et séparés (1) ». — Forts de ces appuis, ils déclarent que l'objet des colonies n’est pas véritablement de servir les intérêts étroits du pays qui s’y est implanté, qu'il faut les considérer commé un prolongement de ce pays, devant vivre de la même vie, sans qu'il puisse être question de domination et d’assujettissement.

La controverse aboutit, non à l'abolition du système colonial, mais à un régime mitigé que consacre un arrêt du Conseil du 30 août 1784 : cet arrêt autorise les navires étrangers d’un certain tonnage à aller décharger les marchandises rentrant dans la catégorie de celles qu’il spécifie dans divers ports d'entrepôt des colonies, à les négocier et à charger pour le relour, mais seulement à destination de l'étranger, des siropset tafias et des marchandises venues de France.

La Révolution établit la liberté commerciale (Loi du 3 avril 1790); les monopoles accordés aux Compagnies n'avaient, d'ailleurs, plus leur raison d’être. Quant au régime commercial applicable aux colonies, il semblait que ce dût être également celui de la liberté : le rapporteur de la loi que nous venons de citer n’avait-il pas proclamé que «le commerce des colonies est un com- « merce entre frères, un commerce de la nation avec « une partie de la nation » (2)? Et, cependant, sauf quelques exceptions, le monopole commercial subsiste (L.22 juin - 17 juil. 1791 et Acte de navigation du 21 sept.

(1) Mémoire au roi sur la guerre d'Amérique (Coll. Daire, t. Il, p. 559). (2) Deschamp, loc. cit., p. 342.

98 CHAPITRE Il

1793), et il faut arriver à la loi du 26 juin 1861 pour constater sa suppression.

Comme appendice aux idées de Montesquieu sur la colonisation, il faut dire un mot de ses vues en <e qui concerne la question de l'esclavage.

Jusqu'au XVIIT: siècle, la pratique de l'esclavage n’avait fait l’objet que de critiques isolées et avait été presque unanimement tenue pour nécessaire, dans l’intérêt surtout de la culture des terres dans les climats tropicaux.

Au XVIII siècle, les philosophes la combattent énergiquement,au nom du droit naturel. Montesquieu n'est pas undes moinsardents dans cette lutte : pour lui, l'esclavage est certainement une institution contre nature, car «tous « les hommes naissent égaux » (1). Que l’on invoque le droit de la guerre, la répugnance que peuvent éprouver des peuples dont les coutumes sont entièrement différentes à vivre sur le pied d'égalité, le peu de cas que les hommes sont portés à faire de leur liberté sous les régimes despotiques, l'état d'affaiblissement et d’énervement dans lequel se trouvent les habitants des pays chauds et dont on ne peut triompher que par les menaces et les violences, aucune de ces justifications ne saurait avoir raison du principe de droit naturel que rappelle Montesquieu. — D'autre part, il estime qu'il est impossible de concilier l'existence de l’esclavage avec les principes qui sont à la base des diverses sortes de gouvernements : le gouvernement monarchique ne peut s'en accommoder, car il y est « souverainement impor-

(1) E. des lois, 1. XV, ch. VII.

« tant de ne point abattre ou avilir la nature humaine ». L’esclavage est également contre l'esprit de la démocratie « où tout le monde est égal » et de l'aristocratie qui doit tendre à réaliser l'égalité : «ils.(des esclaves) ne « servent qu'à donner aux citoyens une puissance et un « luxe qu'ils ne doivent point avoir » (1).

Notre auteur tolère cependant l'esclavage,comme fondé sur une « raison naturelle » dans certains pays où le climat parait rendre impossible le travail libre. Et, encore, ne formule-t-il qu'à regret cette réserve : « Je « ne sais, conclut-il, si c'est l'esprit ou le cœur qui me « dicte cet article-ci. Il n'y a peut-être pas de climat « sur la terre où l’on ne pût engager au travail des « hommes libres. Parce que les lois étaient mal faites, « on atrouvé des hommes paresseux (2) ; parce que ces « hommes étaient paresseux, on les a mis dans l'es- « clavage ».

Les idées de Montesquieu devaient être appelées à un triomphe complet sous la Convention qui, à la date du 4 février 1794, prononça l'abolition de l'esclavage dans toutes les possessions françaises.

(1) E. des lois, 1. XV, ch. I.

(2) E. des lois, 1. XV, ch. VIII.

La Monnaie

Lelivre XXII de l'Esprit des lois est consacré à l'étude « des lois dans les rapports qu’elles ont avec l'usage de la monnaie ».

Montesquieu commence par indiquer à quel besoin répond la monnaie : les peuples dont l’activité industrielle et commerciale est quelque peu développée ne peuvent s'en passer (1); si, ainsi qu'il arrive souvent, une nation a besoin de plus de marchandises d’une autre que celleci des siennes, comment se réglera l'excédent, sinon par la monnaie? Aussi, « il y a cette différence que, dans le « cas de l'achat, le commerce se fait à proportion des « besoinsde la nation qui demande le plus ; et que, dans

(1) Ajontons que, si ces Etats vivaient sous le régime de l'égalité, ils ne doivent pas tarder à le voir disparaitre : commerce*(partant, usage de la monnaie) et égalité sont, nous l'avons vu déjà, deux notions antinomiques aux yeux de Montesquieu. Ce passage des Pensées et fragments inédits ne saurait donc nous surprendre : « L'invention de la monnoye « a beaucoup contribué à faire de grands empires. Aussi, tous ceux où «il n’y a point de monnoye sont sauvages; car le Prince ne peut pas « assez surpasser les autres en richesses pour se faire obéir, ni acheter « assez de gens pour accable: tous les autres. Chacun a peu de besoins « et les satisfait aisément et également. L'égalité est donc forcée. Aussi « les chefs dessauvages et des Tartares ne sont-ils jamais despotiques ». «Puissance des Etats, p. 314, n,1771).

« l'échange, le commerce se fait seulement dans l'éten- « due des besoins de la nation qui demande le moins; « Sans quoi cette dernière serait dans l'impossibilité de « solder son compte(l) ». Puis, ilest difficile de serendre compte de la valeur des marchandises à échanger si l’on ne recourt pas à une marchandise tierce par rapport à laquelle on fixe cette valeur et on détermine dans quelle proportion l'échange peut avoir lieu. En outre, si la marchandise tierce a elle-même une valeur, elle sera reçue en échange des autres objets ; son utilité à cet égard sera d'autant plus grande qu’elle possédera certaines qualités distinctives (divisibilité, usure lente, volume restreint facilitant son transport, etc...). Les métaux précieux ont paru tout naturellement destinés à remplir les fonctions dont nous venons de parler: « On prend quelque métal « pour que le signe soit durable, qu'il se consomme peu « par l'usage, et que, sans se détruire, il soit capable de « beaucoup de divisions. On choisit un métal précieux « pour que le signe puisse aisément se transporter. Un « métal est très propre à être une mesure commune, « parce qu’on peut aisément le réduire au même titre. « Chaque Etat y met son empreinte afin que la forme « réponde du titre et du poids et que l’on connaisse l’un « et l’autre par la simple inspection (2) ».

Nous venons de voir Montesquieu employer, en parlant de la monnaie, l'expression de « signe ». Il la définit, au début du chapitre IT du livre XXII, « un signe qui représente la valeur de toutes les marchandise ». Ona beaucoup reproché à Montesquieu cette Céfinition qui

(1) E. des lois, 1, XXII, ch. I.

(2) E. des lois, 1. XXII, ch. II.

prête, en effet, à la critique ; J.-B. Say s’est appliqué, dans son Cours complet, à en établir la fausseté et l’examen des idées monétaires de notre auteur le conduit à une appréciation extrêmement sévère: Montesquieu, selon lui, « n'entendait absolument rien à la théorie des monnaies » et, d’ailleurs, « personne n’y entendait plus que lui jusqu’à Hume et Ad.£mith (1) ». — Nous allons étudier les idées de Montesquieu sur le rôle de la monnaie et les questions qui s'y rattachent; cette étude présente un intérêt d'actualité, puisque certaines théories, qui ont encore aujourd’hui des défenseurs, se réclament des constatations et des affirmations de l’auteur de l'Esprit des lois.

Montesquieu se trouvait en présence de deux théories opposées sur le rôle et l’utilité des métaux précieux envisagés comme monnaies. L'une n'attribuait à l'or et à l'argent qu'une importance très secondaire : les vraies richesses, disait-elle, sont celles qui procurent aux hommes des jouissances, celles qui donnent satisfaction à leurs besoins ; or, l'or et l’argent ne procurent par euxmêmes qu'une jouissance très restreinte, ils n’en procurent même aucune à certains individus. Aussi, les peuples se sont-ils parfaitement passés de ces métaux tant qu'ils ont vécu sous le régime du troc. On s’en sert aujourd'hui, non comme objet de consommation, mais parce qu'il facilite les échanges : le commerce est constitué par une succession d'échanges; seulement, lorsqu'un des co-échangistes ne peut pas fournir immédiatement la marchandise qu’il doit livrer en contre-partie, il donne

(1) J.-B. Say, Cours complet, t. I, p. 382,

de l'or ou de l'argent comme garantie. Le métal est le gage de la tradition future, voilà sa seule utilité. Telle était, notamment, la théorie de Boisguillebert qui arrivait à cette conclusion qu’un pays peut être très prospère, tout en ne possédant qu'une faible quantité d’argent :

L'argent, dit-il, est un gage incorruptible que tous les hommes sont convenus de se bailler et de prendre les uns les autres réciproquement sur le pied courant, afin de se procurer pour autant de denrées dont ils ont besoin ; parce que celui qui reçoit l’argent est certain qu'il produira le même effet, à son égard, pour les choses dont il a besoin ; personne au monde ne le recevant pour le consommer ou en faire magasin, à moins que cenesoit pour en attendre une plus grande quantité et en produire un plus grand effet tout à la fois..’.. De ces principes, il s’en suit la conséquence que, dans Ja richesse, qui n’est autre chose que le pouvoir de se procurer l'entretien commode de la vie, tant pour le nécessaire que pour le superflu (étant indifférent au bout de l’année à celui qui l’a passé dans l'abondance, de songer s’il s’est procuré ses commodités avec peu ou beaucoup d'argent), l'argent n'est que le moyen et l’acheminement, au lieu que les denrées utiles à la vie sont la fin et le but ; et qu’ainsi, un pays peut être riche sans beaucoup d'argent, et celui qui n’a que de l’argent très misérable s'il ne le peut échanger que difficilement avec ces mêmes den-

rées (1) ».

(1) Boisguillebert, le Détail de la France, Daire, Economistes et finan-

ciers du XVIII: siècle, p. 210.

En face de cette théorie, s’en élevait une autre consistant à soutenir que la prospérité d'un pays est en raison directe de la quantité de numéraire possédée par lui: à l’aide de la monnaie, disaient les partisans de cette théorie, un pays peut se procurer toutes les choses consommables ; grâce à elle, il peut donner du travail à plus d'individus, partant accroîtresa population enmême temps que sa production, et, s'il produit davantage, le superflu à exporter augmentera. Les partisans de cette théorie, Law notamment, reconnaissent, d'ailleurs, que la fonction monétaire del’oret de l'argentne suffirait pas à elle seule à donner à ces métaux la valeur quiles fait accepteren échange de toute espèce de marchandises ; Law ne croit pas que « le commun consentement des hom- « mes ait affecté une valeur imaginaire à l'argent à « cause de ses qualités qui le rendaient propre à la mon- « naie » ; avant que l'argent fut appliqué à cet usage, « il est raisonable de penser qu’il s'échangeait sur le « pied de ce qu’il était évalué pour les usages, comme « métal, et qu'on le donnait comme monnaie, dans les « échanges, à raison de sa valeur ».Ce qui est vrai, toutefois, c’est que « le nouvel usage de la monnaie dut « ajouter à sa valeur, parceque, comme monnaie, il ob- « viait aux désavantages et aux inconvénients de « l'échange, et, consèquemment, les demandes d'argent « venant à s'augmenter, il reçut une valeur addition- « nelle égale à l’accroissement de la demande occasion- « née par son usage comme monnaie (1) ».

(1) Law, Considérations sur le numéraire, Daire, loco cit. p. 479-470: Dutot formule la même théorie : « La monnaie est aussi un troc ou un

Les deux théories que nous venons d'exposer étaient exactes en ce sens que chacune corrigeait ce que l’autre avait de trop absolu. Il était bon de marquer, d’une part, — comme le faisait la seconde — l'intérêt qu'a uue nation à posséder une quantité de numéraire suffisante, non seulement pour faire face aux besoins des transactions courantes, mais pour stimuler l'activité prodactrice; en outre, il n’est pas douteux qu'à une époque où les guerres étaient encore fréquentes et éclataient souvent d'une manière imprévue, un État qui n'aurait possédé, en fait d'or et d'argent, que la quantité strictement indispensable aux échanges, eût pu se trouver à certains moments singulièrement embarrassé pour assurer la défense du territoire. — D'autre part, il n'est pas exagéré d'affirmer que la fonction monétaire des métaux précieux soutient en quelque sorte leur valeur; ne voit-on pas, d’ailleurs, des pièces usées ou de titre faible circuler tout comme si elles atteignaient le poids qu’elles sont censé représenter ? Il est infiniment probable que le public se préoccuperait davantage de la valeur intrinsèque des métaux qu'il reçoit s'il ne considérait pas avant tout leur utilité comme monnaies. Il ne faut donc rien exagérer et se garder de croire que l'augmentation du numéraire dans un pays doit toujours influer heureusement sur la prospérité de ce pays : de quelle utilité peut être un accroissement de la quantité

« gage qui a une valeur réelle comme les autres marchandises. Le peu- « ple, peu éclairé, a besoin d'un tel gage pour le garantir contre l’auto- « rité, au moins jusqu'à ce qu'il voit qu'il n’a plus rien à craindre de ce « côté-là » (Réflexions sur le commerce et les finances, Daire, loco cit. p.907),

de monnaie existante, alors que cette quantité suffit à donner satisfaction au besoin que les individus ont des métaux précieux soit comme marchandises, c'est-à-dire comme objets de commerce, soit comme instruments des échanges? D'aucune, semble-t-il, et nous aurons même l’occasion de montrer qu’elle peut être la source de graves inconvénients.

Montesquieu avait déjà, dàns les Lettres Persanes, consacré quelques lignes a la question qui nous occupe, et il l'avait tranchée de la même manière que Boisguillebert: « L'or et l'argent, disait-il, avaient été établis « par une convention générale pour être le prix de tou- « tes les marchandises et un gage de leur valeur, par « la raison que ces métaux étaient rares et inutiles à « tout autre usage ; que nous importait-il donc qu'ils « devinssent plus communs et que, pour marquer la « valeur d’une denrée, nous eussions deux ou trois si- « gnes au lieu d'un ? Cela n'en était que plus incom- « mode (1) ».

Il y revient plus longuement dans l’Æsprit des Lois où il envisage successivement l’oret l'argent comme signes, c'est-à-dire comme mesures des valeurs, et comme marchandises.

Et, d’abord, en tant que signes: « l’or et l'argent, dit- « il, Sont une richesse de fiction ou de signe. Ces signes « sont très durables et se détruisent peu, comme il con- « vient à leur nature. Plus ils se multiplient, plus ils « perdent de leur prix, parce qu'ils représentent moins de choses (2) ».

(1) Lettre 105.

(2) E. des Lois, 1, XXI, ch. XXII,

Ainsi donc, lorsque la quantité d’or et d'argent s’accroit dans un pays, il en résulte une dépréciation de ces métaux, de telle sorte qu'on est obligé d’en donner une plus grande quantité qu'auparavant pour avoir la méme quantité de marchandise.

Tel est l'effet, voici maintenant l'explication qu'en donne Montesquieu : il existe dans le monde, d’une part une certaine quantité de marchandises, de l’autre, une certaine quantité d'or êt d'argent ; ces deux quantités se font équilibre, en ce sens que la masse des monnaies existantes à un moment donné permet l’acquisition de la masse des marchandises existantes à ce même moment. Par voie de conséquence, une portion déterminée de la quantité de monnaie doit pouvoir s'échanger avec une portion identique de la quantité de marchandises. « Mais, ajoute Montesquieu, comme ce qui forme la « propriété parmi les hommes n’est pas tout à la fois « dans le commerce, et que les métaux ou les monnaies « qui en sont les signes n'y sont pas aussi dans le même » temps, les prix se fixeront en raison composée du « total des choses avec le total des signes, et de celle « du total des choses qui sont dans le commerce avec « le total des signes qui y sont aussi; et, comme les « choses qui ne sont pas dans le commerce aujourd’hui, « peuvent y être demain et que les signes qui n'y sont « point aujourd'hui peuvent y rentrer tout de même, « l'établissement du prix des choses dépend toujours « fondamentalement de la raison du total des choses au « total des signes (1) ».

(1)E, des Lois, 1. XXII, ch, VIT.

Quelque soit donc la quantité d'or ou d’argent existante, le principe n’en reste pas moins qu’à un moment quelconque, cette quantité doit pouvoir s'échanger contre la masse totale des marchandises qu’elle représente. L'augmentation ou la diminution de la quantité de numéraire auront seulement pour résultat de modifier la proportion suivant iaquelle s’effectuera l'échange. Si, par exemple, on suppose qu’à un moment donné la masse de numéraire puisse être représentée par 900 et la masse des marchandises par 1000, l'échange s'effectuera dans la proportion de 1 de monnaie pour 2 de marchandises ; si, la masse des marchandises restant la même, on porte la masse de monnaie à 1000, l'échange ne s'effectuera plus que dans la proportion de 1 de monnaie pour 1 de marchandises,

La première conséquence de la théorie de Montesquieu, c'est qu’une augmentation dans la quantité de numéraire existante doit entrainer une augmentation équivalente des prix, si, du moins, la quantité des marchandises ne s’accroit pas en même temps. Montesquieu insiste sur cette conséquence et, pour la faire comprendre, il croit devoir procéder par voie de comparaison. Certains peuples d'Afrique, dit-il, ont un signe idéal des valeurs, c’est-à-aire un signe non matérialisé, « fondé « sur le degre d'estime qu’ils mettent dans leur esprit à « chaque marchandise à proportion du besoin qu'ils en «ont (i) » ; ils disent : ceci vaut trois macutes, ceci en vaut deux, mais c'est comme s'ils disaient : ceci vaut trois, ceci vaut deux. Si, maintenant, on envisage un

(1) E. des Lois, 1. XXII, ch. VIII.

pays qui emploie la monnaie, on pourra dire, d’une part, que l'ensemble des marchandises de ce pays vaut un certain nombre de macutes; d'autre part, que le quotient cbtenu en divisant le chiffre représentant la masse de l'argent par celui des macutes donnera la valeur en argent d'une macute. Si, cette opération faite, on suppose que la masse monétaire vient à doubler, la conséquence sera qu'une macute vaudra une quantité double d'argent; mais si on suppose qu'en même temps que la masse monétaire double, le nombre des macutes double également, la proportion ne sera pas modifiée. Ce raisonnement fait, Montesquieu en tire la conclusion pratique, conclusion qui, d'ailleurs, s’imposait en l'état des prémisses posées par notre auteur : «Si, depuis la décou- « verte des Indes, l'or et l'argent ont augmenté en Europe « à raison d’ 1 à 20, les prix des denrées et marchan- « dises auraient du monter en raison d' 1 à 20 ; mais si, « d’un autre côté, le nombre des marchandises a aug- « menté comme 1 à 2, il faudra que le prix de ces mar- « chandises et denrées ait haussé d’un côté en raison « d’ 1 à 20, et qu'il ait baissé en raison d’ I à 2, et qu'il « ne soit par conséquent qu’en raison d' 1 à 10 (1) ».

Si la multiplication de l'or et de l'argent a pour résultat de les déprécier, d'en diminner le prix, une catégorie de personnes va immédiatement subirlesconséquences de cette dépréciation, ce sont celles qui se livrent à l’exploitation des mines de métaux précieux : les frais d'extraction demeurant les mêmes, alors que la valeur

(1j E. des Lois, 1. XXII, ch. VIII.

110 CHAPITRE Ill

des métaux diminue, on se rend aisément compte du préjudice qu’elles vont éprouver.

Ceci n'échappe pas à Montesquieu, et c’est la situation de l'Espagne à la suite de la conquête du Mexique et du Pérou qui va lui servir d'exemple : lorsque, dit-il, par suite de l'application — poursuivie avec la plus grande rigueur — des Indiens à l’extraction du minerai, la quantité d’or et d'argent eut doublé en Europe, le profit, pour les Espagnols, diminua de plus de moitié et en voici « la raison : « Pour tirer l’or des mines, pour lui donner « les préparations requises, et letransporter en Europe, « il fallait une dépense quelconque. Je suppose qu’elle « fut comme 1 est à 64; quand l’argent fut doublé une « fois, et par conséquent la moitié moins précieux, la « dépense fut comme 2 sont à 64. Ainsi les flottes qui « portèrent en Espagne la même quantité d’or portèrent «une chose qui réellement valait la moitié moins, « et coûtoit la moitié plus. Si l’on suit la chose de dou- : « blement en doublement, on trouvera la progression « de la cause de l'impuissance des richesses de l'Espa- « gne ». De tout ceci, Montesquieu conclut « que si l’on « découvre des mines si abondantes qu’elles donnent « plus de profit, plus elles seront abondantes, plus tôt le « profit finira (1) ».

Mieux vaut, pour un Etat, avoir des mines « d’où on « ne retire que peu de chose au delà des frais », car la dépréciation du métal précieux est ainsi moins grande. Au nombre de ces dernières, Montesquieu cite celles d'Allemagne et de Hongrie qui ont,en outre, l'avantage

(1) E. des Lois, 1. XXI, ch. XXII.

LA MONNAIE Jp

d'être situées dans l'Etat principal, d'occuper un certain nombre d'individus et de constituer ainsi une véri-. table industrie alimentant les autres industries du pays et leur fournissant, en retour, le moyen d'écouler une partie de leurs « denrées surabondantes ».

Nous avons vu Montesquieu établir que l’augmentation de la masse de numéraire existante en entraine la dépréciation, laquelle se traduit immédiatement par une . baisse des prix. Il montre ensuite que cette dépréciation a été accrue par la création de ce qu'il appelle « de nouvelles fictions ». Notre auteur fait allusion à la monnaie de papier, aux « effets de commerce mis en circulation « par les compagnies et les banques, et faisant fonction « de monnaie ». « Comme, dit-il, l'argent est le signe des « valeurs des marchandises, le papier est un signe de la « valeur de l’argent ; et lorsqu'il est bon, il le représente « tellement que, quant à l'effet, il n’y a point de diffé- «TEuCe (1) »:

La création de ces « fictions » a eu pour résultat de « multiplier tellement le signe des denrées, que l'or et « l’argent.ne firent plus cet office qu'en partie, et en « devinrent moins précieux. Ainsi le crédit public leur « (ils’agit des nations autres que l'Espagne) tint lieu « de mines, et diminua encore le profit que les Espa- « gnols tiraient des leurs (2) ».

Toutes ces considérations eussent du conduire les Espagnols à restreindre la production des mines qu'ils avaient découvertes, pour se préoccuper davantage des

(1) E. des lois, {. XXII, ch. II.

(2) E. des Lois, 1. XXI, ch. XXII.

richesses naturelles des pays conquis. Ils ne surent malheureusement pas discerner le moment où l’accumulation de l'or et de l'argent, désirable dans une certaine mesure, devenait un danger ; leur aveuglement devint tel qu'aulieu de voir dans l’utilisation industrielle de ces métaux uu moyen d’atténuer leur dépréciation, ils defendirent de les employer « en dorures et autres superfluités », prohibition que Montesquieu n’apprécie pas trop sévèrement en la rapprochant de celle qui consisterait, dans les Etats de Hollande, à interdire la consommation de la cannelle (1).

Une autre conséquence signalée par Montesquieu de l'augmentation de la masse de numéraire existante, c'est la facilité qui en résulte pour les débiteurs de se libérer: l'argent devenant plus abondant, on s’en procure davantage, nous venons de le voir, avec la même quantité de marchandises qu'auparavant. En vendant un objet qui, autrefois, se serait échangé exactement avec la somme qui constitue le montant de leur dette, les débiteurs obtiennent maintenant plus que cette somme et profitent de l'excédent ; les créanciers, au contraire, subissent une perte, puisque la qantité de monnaie qu’ils reçoivent 3 un pouvoir d'acquisition moindre qu'auparavant. En un mot, les débitdurs s’enrichissent au détriment de leurs créanciers

Enfin, Montetquie dique que l'augmentation de la quantité de numéraire entraîne une diminution du taux de l'intérêt : « L'inca Garcilasso dit qu'en Espagne, après « conquête des Indes, les rentes, qui étaient au denier

(1) E. des lois, ibid.

« dix, tombèrent au denier vingt. Cela devait être ainsi. « Une grande quantité d'argent fut tout à coup portée en « Europe; bientôt moins de personnes eurent besoin « d'argent ; le prix de toutes choses augmenta et celui « de l'argent diminua ; la proportion fut donc rompue, « toutes les anciennes dettes furent éteintes.., Après la: « conquête des Indes, ceux qui avaient de l’argent furent « obligés de diminuer le prix ou le louage de leur mar- « chandise, c’est-à-dire l'intérêt (1) ».

En résumé, Montesquieu admet que l’accroissement de la quantité de numéraire a pour effet : 1° d'augmenter le prix des marchandises, 2° de faciliter la libération des débiteurs, 3° de diminuer le taux de l'intérêt.

La seconde conséquence est absolument certaine et n’est contredite par personne ; mais il en va autrement des deux autres que beaucoup d'économistes ont contestées et contestent encore.

Montesquieu n'était pas le premier à penser que l'augmentation des prix est la suite nécessaire de l’augmentation de la masse de numéraire existant dans un pays. Au XVI° siècle, un économiste italien, Bernardo Devanzati, estimait que la quantité de monnaie existant sur la terre représentait exactement ce qui était nécessaire aux hommes pour se procure les objets nécessaires à la satisfaction de leurs besoins. — C’est en partant du même principe que Montesquieu sera amené à dire que « l’éta- « blissement du prix des choses dépend toujours fonda - « mentalement de la raison duù total des choses au total « des signes » (V. suprà). — Avant notre auteur encore À

(1) E. des lois, I. XXII, ch. VI.

114 CHAPITRE Ii

Locke, se fondant sur cette idée que la monnaie n'est qu’un signe sans valeur intrinsèque, dont la fonction consiste à représenter les choses, décidait queles prix varient dans la même mesure que le rapport existant entre la masse des marchandises et la masse de numéraire. Aujourd'hui, cette théorie est encore soutenue, sous le nom de théorie quantitative de la monnaie; elle a été récem-ment défendue, au cours d’une discussion à la Société d'économie politique (séance du 5 août 1895) (1).

J.-B. Say a été un des premiers à critiquer la théorie de Montesquieu. S'il arrive à la même affirmation que ce dernier, à savoir que les prix varient en raison directe de la quantité de numéraire,ce n’est pas parle même raisonnement. J.-B. Say s'élève énergiquement, en effet, contre l’idée de la monnaie signe des valeurs, contre le caractère représentatif que lui attribue notre auteur: Qu'est ce qu’un signe? dit-il. C’est ce qui représente « une chose, mais ce n’est pas la chose même, un objet « de nulle valeur pourrait représenter une valeur, être « un signe, une marque que le porteur du signe est pos- « sesseur de la valeur réelle absente. Mais la monnaie

(1) Au nombre de ses adversaires, il faut citer M. de Foville (Economiste français, n°’ des 11 avril, 2 et 16 mai 1896) ; à la suite de ces articles, M. Limousin, qui avait soutenu la théorie quantitative à la Société d'économie politique, a formulé quelques observations sous forme de lettre adressée au directeur de l’Economiste français (V. n° du 25 juillet.1896). Ajoutons que la question de l'influence sur les prix de l'abondance et de la rareté des métaux précieux a été mise au concours de l'Académie des Sciences morales et politiques pour l'obtention du prix Rossi (V. le rapport présenté sur le concours par M. de Foville, Revue de l'Acad. se. mor. et pol., livraison de décembre 1899). — Signalons enfin, sur le même sujet, un intéressant article de M. Raymond Laburthe dans la Revue polit. et parlem. du 10 sept. 1900.

LA MONNAIE l15

« n'est point une valeur absente ; sa valeur est en elle, sa valeur est indépendante de celle de tous les autres objets, et, si l’on peut se servir de cette valeur « pour obtenir en échange une valeur égale, cet avan- « tage lui est comman avec tout autre produit. La possi- « bilité de troquer un produit quelconque ne suffit pas « pour qu’on l'appelle un signe (1) ».

Ce pouvoir de remplacement, cette fonction de signes, J.-B. Say la reconnait aux billets de banque, aux lettres : de change, « parce que, dit-il, ces effets n’ont de valeur « que celle des monnaies qu’ils donnent le droit de re- « cevoir ; mais, quant à la monnaie, elle n’est pas le «signe, elle est la chose signifiée. Elle ne représente pas « une valeur, elle est une valeur : celui qui vend ne la « reçoit que dans la conviction que la valeur qui est en « elle égale la valeur de la marchandise qu'il fournit. « Celui qui achète, de son côté, a la conviction qu'il « donne une valeur réelle pour avoir une valeur réelle ».

C'est ici, précisément, qu'apparait le dissentiment entre nos deux auteurs. Pour J.-B. Say, celui qui achète un objet fait, ou plutôt croit faire, une opération d'échange : il a apprécié l'une par rapport à l’autre, la valeur de la marchandise qu'il veut se procurer et la va-

(1) J.-B. Say, Cours complet, t. I. p. 381. — Destutt de Tracy proteste, lui aussi, contre la qualification de « signe » appliquée à l'argent : l'argent, dit-il, n’est la mesure des valeurs des autres choses que parce qu’il a une valeur lui-même. C’est se tromper étrangement de dire qu'il en est le signe. Il n’estpoint signe, 1l est équivalent. Cette erreur a mené à une autre: c'est de croire que du papier pouvait, en vertu d'un ordre de l’autorité, équivaloir à de l'argent. Le papier n’a de valeur réelle que son prix de fabrication, et de valeur vénale que son prix dans la boutique comme papier » (Commentaire p. 403).

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