‹ MontesquieuChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'esprit des lois (1734-1748).

La correspondance de Montesquieu, pendant les années 1734-1748, comprend 46 lettres : 30 sont datées de Paris, 12 de la Brède, Bordeaux ou Clérac, 4 n'indiquent pas le lieu de départ. Nous en concluons que Montesquieu passa presque exclusivement à Paris ces 14 années.

Seules, la fin de Tannée 1743, les années 1744 et 1745, et les six premiers mois de 1746 furent consacrés à Bordeaux ou à la Brède, sans voyage à Paris, sans aucune absence ; et le « grand ouvrage avança à pas de géant. »

Que nous apprennent les lettres de Montesquieu sur sa vie intellectuelle pendant ces quatorze années? Peu de choses. Esprit aussi curieux qu'étendu, Montesquieu s'absorbe si peu,

comme on pourrait le croire, dans les études historiques et politiques, qu'il continue à s'occuper des sciences physiques et naturelles, et met en ordre les travaux qu'il a lus autrefois à l'Académie de Bordeaux. C'est vers les sciences qu'il pousse son fils, et il se réjouit des progrès qu'il y fait. C'est surtout d'ouvrages de sciences qu'il est question dans sa correspondance avec le mathématicien Martin Pfolkes, président de la Société Royale de Londres, et qui fut nommé en 1742 membre correspondant de notre Académie des sciences, en remplacement de Halley.

C'est pendant cette période que Montesquieu, qui a gardé un faible pour le Temple de Guide, cette erreur de son génie, le fait réimprimer à Leyde, en 1743, avec une préface nouvelle, mordante d'ironie, que termine cette phrase restée célèbre : « Que si les gens graves désiraient do moi quelque ouvrage moins frivole, je suis en état de les satisfaire. Il y a trente ans que je travaille à un livre de douze pages qui doit contenir tout ce que nous savons sur la métaphysique, la politique et la morale, et tout ce que de grands auteurs ont oublié dans les volumes qu'ils ont donnés sur ces sciences-là, »

PjlU et Euerate, {Beprediialion de la Bibliothiqve nationale)

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I En 1744, Montesquieu faisait publier à Cologne un supplément de 12 Lettres persanes sur le droit de conquête, les tribulations des gens d'esprit, les libéralités du prince envers les courtisans, la théorie du climat, etc. Mais il gardait en manuscrit,sous le nom de Suite aux Persanes^ 41 lettres sur les affaires de France de 1715 à 1743. Enfin nous citerons pour mémoire une œuvre trop vantée, le Dialogue de Sylla et (VEu^ crate, qui parut pour la première fois dans le numéro du Mercure de France de février 1 745. Entre le jugement trop élogieux de Villemaîn et le dénigrement systématique de Napoléon P% il y a place pour une appréciation équitable. Le Dialogue de Sylla et dJEucrate^ œuvre de la jeunesse de Montesquieu, n'enlève ni n'ajoute rien à sa gloire*

Enfin en 1748 parut à Paris une édition des Considérations, revue, corrigée et augmentée par Montesquieu. Elle offrait peu de différence avec l'édition d'Amsterdam. Ces travaux lui laissaient bien du temps pour le « grand ouvrage, 3> depuis qu'il n'était plus « dissipé par les dîners et les soupers de Paris. » C'est le !•' août 1744, dans une lettre datée de Bor-

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deaux et adressée à Tun de ses plus chers amis, Fabbé de Guasco, que Montesquieu fait cette allusion à VEsprit des lois, A partir de ce jour, il n'est pour ainsi dire pas une lettre adressée au même personnage, où il ne revienne sur ce sujet. Le 10 février 1745, de la Brède,il lui donne rendez-vous à Bordeaux, chez le président Barbot, pour la lecture du t grand ouvrage, » En 1746, il lui annonce, de Paris, qu'il a fait en trois jours Touvrage de trois mois, et qu'il pourra, au mois d'avril suivant, lui donner la commission dont il a bien voulu se charger pour la Hollande Pendant un an, de 1746 à 1747, s'il renonce à recourir à la Hollande, il semble toujours décidé à confier à Fabbé de Guasco la surveillance de Fimpression ; puis, tout d'un coup, en mai 1747, désespérant de rejoindre Fabbé de Guasco, toujours en route, il chargea soit M. Sarasin, résident de Genève, qui retournait dans son pays, soit M. Mussard, résident de France, de porter le manuscrit à Genève et d'en confier Fimpression au sieur Barillot, sous la surveillance d'un protestant, le professeur Jacob Vernet.

Les Lettres persanes avaient été publiées par Fabbé Duval ; les Considérations furent relues

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par un jésuite, le Père Castei ; un protestant présida à Fédition de V Esprit des lois. Ce simple rapprochement atteste la liberté d'esprit de Montesquieu.

Le « grand ouvrage > parut en 1748. C'est Tœuvre capitale de Montesquieu ; il y travailla plus de 20 ans ; il y exprima toutes ses idées, toutes ses vues, toutes ses conceptions historiques, économiques, politiques, religieuses, sociales. Mûri par l'âge, par l'expérience, il a renoncé aux doctrines trop tranchantes de sa jeunesse; c'est un esprit sage, modéré, bien équilibré, qui nous livre tel quel, sans apprêt, sans prétention, le résultat de longues études et de profondes méditations. Un pareil labeur vaut qu'on s'y arrête. Un monument de cette importance doit être visité en détail.

Tous les ouvrages de Montesquieu l'avaient préparé à la composition de VEsprit des lois. Dans les moins connus, on retrouverait au moins en germe une idée reprise et développée plus tard. Il en est même qui datent de sa première jeunesse, qui ont été lus à FAcadémie de Bordeaux et où le plan de l'œuvre commence à se dessiner ; un peu différent, il est vrai, de celui

qui a été définitivement adopté. Dans le Traité général des devoirs, par exemple, qui fut lu en 1725 et que nous connaissons seulement par une brève analyse, l'idée maîtresse parait être d'étudier toutes les législations dans leurs rapports avec l'obligation morale. La raison primitive, la justice remplacèrent l'obligation morale dans le plan définitif.

U Esprit des lois est à la fois un traité de la science politique et économique, une vaste étude sur les législations comparées et un recueil de morceaux historiques sur tous les pays, sur tous les peuples. On y retrouverait en particulier,si Ton juxtaposait tous les passages où il est question de Rome et de l'empire d'Orient, la matière d'un livre qui égalerait presque en intérêt et en valeur les Considérations.

Le grand mérite de l'ouvrage, c'est sa variété, c'est son abondance. Ces deux qualités, en nuisant à son ordonnance, ont eu le même résultat qu'un défaut : ils lui ont enlevé des lecteurs. On a approuvé Montesquieu, on a célébré son génie, vanté sa profondeur, on ne l'a pas lu ; ou on l'a fait si superficiellement qu'on ne l'a pas compris. M. Laboulaye Ta remarqué bien fine-

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ment : dire, comme on le fait toujours, que Montesquieu fait de la vertu le principe du gouvernement républicain, et prendre le mot vertu dans son sens ordinaire, c'est démontrer que Ton n'a pas lu VEsprit des lois. Cette lecture est longue, malaisée, et nous voudrions, autant que possible, en supprimer les épines dans cette édition populaire.

On a dit, pour n'y avoir pas regardé d'assea près, que l'ouvrage n'était pas ordonné. L'ordre apparaît, pour peu que l'on rétablisse le titre complet de l'ouvrage. Voici ce titre : De l'esprit des lois, ou du rapport que les lois doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement, les mœurs f le climat , la religion, le commerce, etc., à quoi V auteur a ajouté des recherches nouvelles sur les lois romaines touchant les successions, sur les lois françaises et sur les lois féodales. Ajoutons à ce titre les divisions adoptées dans l'édition de 1750, et nous connaîtrons exactement ce que Montesquieu appelait ses principes.

Dans l'édition de 1750, l'auteur consacre les huit premiers livres aux lois en général, à la nature et aux principes des trois gouvernements ; les livres IX à XIII, à Tarmée. à la liberté poli-

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tique et aux impôts; les livres XIV à XIX, au climat, au terrain, aux mœurs et aux manières ; les livres XX à XXIII, au commerce, à la monnaie et à la population ; les livres XXIV à XXVI, à la religion et au rapport des lois religieuses et des lois politiques et civiles ; le livre XXVII étudie l'origine et les révolutions des lois romaines sur les successions; le livre XXVIII, l'origine et les révolutions des lois civiles chez les Français ; le livre XXIX porte sur la manière de composer les lois, et enfin les livres XXX et XXXI, les deux derniers, sont consacrés à une théorie des lois féodales chez les Francs, dans le rapport qu'elles ont avec rétablissement (livre XXX) et avec les révolutions (livre XXXI) de la monarchie. Nous n'avons pas besoin dédire que les livres XXVII à XXXI sont des appendices à l'ouvrage, appendices qu'il aurait mieux valu détacher de l'ensemble* Cette réserve faite, on voit très bien que Montesquieu a voulu étudier les rapports que les lois ont ou doivent avoir avec le gouvernement politique, avec le climat, avecjes mœurs, avec le commerce, avec la religion ; on voit aussi que ses 27 premiers livres répondent parfaitement à

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