‹ MontesquieuChapitre 13 sur 15 · L*ESPRIT DES LOIS · texte numérisé non relu

L*ESPRIT DES LOIS

9 l'objet qu'il s'était tracé. Si le plan n'est pas plus net, c'est la faute du sujet, qui devait attirer l'attention de Fauteur sur les matières les plus nombreuses et les plus diverses. Ce sujet choisi, il était difficile d'adopter une autre disposition, surtout avec la nature d'esprit de Montesquieu, qui amasse des matériaux, qui rassemble des faits et qui en déduit des conséquences, mais qui se garde bien de construire un système de toutes pièces et de plier ensuite les faits à sa théorie préconçue. Il est observateur, il est his* torien; il regarde et il raconte : il ne cherche pas à démontrer une thèse.

Rappelons encore, avant d'entrer dans l'analyse de YEsprit des lois, une observation très juste de M. Laboulaye. Montesquieu ne procède pas par abstraction quand il parle d'un gouvernement despotique, monarchique ou républicain; il pense à un gouvernement déterminé.

Les anciens empires d'Orient et la moderne Turquie sont pour lui le type du gouvernement despotique ; les républiques grecques et la république romaine sont le type du gouvernement républicain ; la France, avant Richelieu, est le type du gouvernement monarchiquCé

Livres I a VIII. Des lois en général. Nature et principes des trois gouvernements.

V Esprit des lois débute par cette définition de la loi qui est demeurée célèbre :

« Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, et dans ce sens tous les êtres ont leurs lois : la Divinité a ses lois ; le monde matériel a ses lois; les intelligences supérieures à Thomme ont leurs lois; les bêtes ont leurs lois ; Thomme a ses lois. »

Cette définition est complétée par la suivante :

i La loi en général estla raison humaine, en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine. »

On a critiqué la définition que Montesquieu a donnée de la loi. Dire, comme il le fait, que les lois sont les rapports nécessaires qui dériventde la nature des choses, cela signifie simplement que les lois ne dépendent pas de la fantaisie de ceux qui les font, mais d'une foule de conditions morales^ sociales, physiques, climatériques. Entendue

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dans ce sens, la définition est acceptable. En la formulant, Montesquieu affirmait le caractère relatif de la loi et répondait d'avance à ceux qui devaient lui reprocher, comme Helvétius (1), de ne pas chercher <r à établir de nouvelles idées et déplus utiles. » Les lois, c'est encore Montesquieu qui parle, doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre. L'école encyclopédique, avec son dogmatisme, ne pouvait comprendre cette conception de la loi. « Président, ils ne vous entendent pas, » disait à Montesquieu son ami, le président Barbot. Et en effet, ils ne l'entendaient pas ; ils lui reprochaient de n'avoir pas fait le livre qu'ils auraient fait eux-mêmes , de n'être pas parti des principes^ pur lesquels eux-mêmes se seraient appuyés, s'ils avaient eu à écrire VEsprit des lois.

Montesquieu distingue trois espèces de gouvernement : le républicain, le monarchique et le despotique.

(1) Helvétius (1715-1771), fermier général à 23 ans, abandonna la finance en 1750, s'adonna aux lettres, protégea et secourut les Bayants, et publia en 1758 un ouvrage intitulé : J)e Vespriù,

Le gouvernement républicain, pour Montesquieu, c'est la démocratie d'Athènes ou de Rome,

t Le peuple est admirable, dit-il, pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité. Il n'a à se déterminer que par des choses qu'il ne peut ignorer et des faits qui tombent sous les sens. Il sait très bien qu'un homme a été souvent à la guerre, qu'il y a eu tels ou tels succès; il est donc très capable d'élire un général. 11 sait qu'un juge est assidu ; que beaucoup de gens se retirent de son tribunal contents de lui; qu'on nel'a pas convaincu de corruption: en voilà assez pour qu'il élise un préteur. Il a été frappé de la magnificence ou des richesses d'un citoyen : cela suffit pour qu'il puisse choisir un édile. Toutes ces choses sont des faits dont il s'instruit mieux dans la place publique qu'un monarque dans son palais. Mais saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux, les occasions, les moments, en profiter? Non, il ne le saura pas. »

Cette citation suffit à montrer que Montesquieu he songe pas à une république idéale, mais à un gouvernement bien défini.

De même la monarchie, « où le prince est la source de tout pouvoir politique et civil, d c'est la France, au moins la France avant Louis XIV ; et TEtat despotique, celui où « un homme à qui

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ses cinq sens disent sans cesse qu'il est tout et que les autres ne sont rien, » celui où cet homme d est naturellement paresseux et ignorant, »

c'est la Turquie ou la Perse.

Quels sont les principes ou les ressorts de ces trois sortes de gouvernements, et quelles causes amèneront la corruption de ces principes?

Le principe du gouvernement populaire, c'est la vertu, et Montesquieu entend par là la vertu politique,

« Lorsque , dit-il, dans un gouvernement populaire les lois ont cessé d'être exécutées, comme cela ne peut venir que de la corruption de la république, TEtat est déjà perdu. »

Montesquieu s'élève jusqu'à l'éloquence la plus haute pour dépeindre un Etat populaire où Isi, vertu a cessé d'être en honneur*

« L'ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l'avarice entre dans tous. Les désirs changent d'objets: ce qu'on aimait, on ne l'aime plus; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles ; chaque citoyen est comme un esclave échappé de, la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l'appelle rigueur ; ce qui était règle, on l'appelle gène; ce qui était attention on

rappelle crainte. C'est la frugalité qui y est Tavarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La république n'est qu'une dépouille, et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous, »

Pour Bossuet comme pour Montesquieu, la vertu est le principe du gouvernement républicain. Seulement, cette vertu, Bossuet lui donno un autre nom et la définit mieux.

« Le mot de civilité ne signifiait pas seulement, parmi les Grecs, la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables. L'homme civil n'était qu'un bon citoyen qui se regarde toujours comme membre de l'Etat , qui se laisse conduire par les lois et conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre sur personne. »

Le ressort du gouvernement monarchique, c'estrhonneur,« c'est-à-dire le préjugé de chaque personne et de chaque condition, d Montesquieu explique cette définition un peu obscure en disant que la nature de l'honneur est de demander des préférences et des distinctions, et en ajoutant que rambition, pernicieuse dans une

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république, a de bons efîets dans la monarchie» Il définit encore l'honneur « la noblesse dans la vertUy la franchise dans les mœurs, la politesse dans les manières. » On remarquera le vague de cette définition et la répétition du mot de vertu dans la définition même de l'honneur. Il faut reconnaître que le principe, comme Montesquieu rappelait, du gouvernement monarchique, est bien artificiel.

« Les monarchies se corrompent lorsqu'on ôte peu à peu les prérogatives des corps ou les privilèges des villes. » L'allusion est claire. Montesquieu la souligne en ajoutant, avec une malice qui lui est familière :

« Ce qui perdit les dynasties de Tsin et Souï, dit un auteur chinois, c'est qu'au lieu de se borner, comme les anciens, à une inspection générale, seule digne du souverain, les princes voulurent gouverner tout immédiatement par eux-mêmes. »

Avons-nous besoin d'indiquer les noms de ces princes chinois ?

Quant au principe du gouvernement despotique, c'est la crainte : la vertu n'y est point nécessaire, et l'honneur y serait dangereux. Et

Montesquieu, en quelques phrases admirables de concision, trace le tableau des Etats despotiques :

« La nature du gouvernement demande une obéissance extrême, et la volonté du prince, une fois connue, doit avoir aussi infailliblement son effet qu'une boule jetée contre une autre doit avoir le sien.

« Il n'y a point de tempéraments, de modifications, d'accommodements, de termes, d'équivalents, de pourparlers, de remontrances ; rien d'égal ou de meilleur à proposer; rhomme est une créature qui obéit à une créature qui veut. »

Ajoutons cette image si frappante qui forme à elle seule le chapitre xiii du livre V : « Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied et cueillent le fruit : voilà le gouvernement despotique. »

Le gouvernement despotique se corrompt sans cesse, parce qu'il est corrompu par sa nature. Il « périt par son vice intérieur, d Des circonstances indépendantes de soii principe peuvent le faire subsister ; mais, comme le dit énergiquement Montesquieu, « sa férocité reste, elle est pour quelque temps apprivoisée. »

Nous n'entreprendrons pas la critique de la

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classification des trois gouvernements et de leurs principes directeurs. Montesquieu lui-mênïe avait fait d'avance cette critique dans les Lettres 'persanes. « Le sanctuaire de Y honneur j de la réputation et de la vertUy disait-il, semble être établi dans les républiques et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie. A Rome, à Athènes^ à Lacédémone, Y honneur payait seul les services les plus signalés. » Montesquieu, on le voit, en 1721, n'établissait aucune distinction entre la vertu et l'honneur.

Pour distinguerplus nettement les troîsgouvernements, Montesquieu estime que «la propriété naturelle des petits Etats est d'être gouvernés on république; celle des médiocres, d'être soumis à un monarque ; celle des grands empires, d'être dominés par un despote. » Il est inutile de contester cette distinction. Il n'eh est pas de plus arbitraire.

Non moins contestable est sa théorie de l'éducation dans les trois gouvernements. Nous admettons que l'on ait besoin, dans le gouvernement républicain, de toute la puissance de l'éducation, parce qu'elle seule peut faire naître « le renoncement à soi-même, chose toujours très pénible. »

Est-il aussi vrai que, dans la monarchie, Téducation ne commence qu'au moment où Ton entre dans le monde et que, dans legouvernement despotique, elle soit en quelque façon nulle ? Montesquieu, lié par sa classification, a dû établir des distinctions assez factices.

Livres IX à XIII. L'armée, la liberté politique et les impôts, ces éléments essentiels du gouvernement, sont étudiés par Montesquieu dans les livres IX à XIII. Les livres IX et X portent pour titres : Des lois dans le rapport qu'elles ont avec la force défensive et offensive.

Il est important de rappeler ces titres qui sont comme un fil conducteur. Dans le livre IX, l'auteur n'a guère en vue que la France, et il fait d'elle en passant ce joli portrait :

« La nation qui, dans les pays étrangers, n'est jamais touchée que de ce qu'elle a quitté; qui, en parlant do chez elle, regarde la gloire comme un souverain bien, et dans les pays éloignés, comme un obstacle à son retour; qui indispose par ses bonnes qualités même, parce qu'elle parait y joindre du mépris; qui peut supporter les blessures, les périls, les fatigues, et non pas la perte de ses plaisirs; qui n'aime rien tant que sa gaîto et se console de la perte d'une bataille lorsqu'elle a chanté le général.... »

-dXi

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Dans le livre X, il faut signaler une belle protestation contre les excès du droit de conquête, et un chapitre assez développé sur les conquêtes d'Alexandre,

€ Quel bien les Espagnols ne pouvaient-ils pas faire aux Mexicains I Ils avaient à leur donner une religion douce, ils leur apportèrent une superstition furieuse. Ils auraient pu rendre libres les esclaves, et ils rendirent esclaves les hommes libres.Ils pouvaient les éclairer sur Tabus des sacrifices humains; au lieu de cela, ils les exterminèrent. Je n'aurais jamais fini si je voulais raconter tous les biens qu'ils ne firent pas et tous les maux qu'ils firent.

« C'est à un conquérant à réparer une partie des maux qu'il a faits. Je définis ainsi le droit de conquête : un droit nécessaire, légitime et malheureux, qui laisse toujours à payer une dette immense pour s'acquitter envers la nature humaine. »

Alexandre est remarquablement jugé par Montesquieu, qui le met à sa vraie place.

Il faut citer tout le chapitre xiv du X* livre : c'est une vraie page d'histoire ; il n'en est pas de plus belle dans les Considérations. A la différence de tous les historiens qui avaient célébré la bravoure d'Alexandre, Montesquieu célèbre et démontre sa prudence, rappelle toutes les

précautions qu'il a prises pour assurer sa victoire et sa conquête. C'est un hors d' œuvre, si Ton veut dans Y Esprit des Lois ; mais îes hors d' œuvre de cette saveur n'ont jamais gâté un

festin.

« Alexandre, dans la rapidité de ses actions, dans le feu de ses passionsméme /avait, si j'ose me servir de ce terme, une saillie de raison qui le conduisait, et que ceux qui ont voulu faire un roman de son histoire, et qui avaient l'esprit plus gâté que lui, n'ont pu nous dérober. Parlons-en tout à notre aise.

Il ne partit qu'après avoir assuré la Macédoine contre les peuples barbares qui en étaient voisins, et achevé d'accabler les Grecs ; il ne se servit de cet accablement que pour l'exécution de son entreprise ; il rendit impuissante la jalousie des Lacédémoniens ; il attaqua les provinces maritimes ; il fit suivre à son armée les côtes de la mer, pour n'être point séparé de sa flotte ; il se servit admirablement bien de la discipline contre le nombre ; il ne manqua point de subsistances ; et s'il est vrai que la victoire lui donna tout, il fit aussi tout pour se procurer la victoire.

Dans le commencement de son entreprise, c'est-à-dire dans ui> temps où un échec pouvait le renverser, il mit peu de chose au hasard ; quand la fortune le mit au-dessus des événements, la témérité fut quelquefois un de ses moyens. Lorsqu'avant son départ il marche contre les Triballiens et les Illyriens, vous voyez une guerre comme

Portrait d'Alexandre.

(^Beprodtiction rf« la BibHoihèque nationale).

l'esprit des lois. 185

celle que César fît depuis dans les Gaules. Lorsqu'il est de retour dans la Grèce, c'est comme malgré lui qu'il prend et détruit Thèbes; campé auprès de leur ville, il attend que les Thébains veuillent faire la paix; ils précipitent eux-mêmes leur ruine. Lorsqu'il s'agit de combattre les forces maritimes des Perses , c'est plutôt Parménion qui a de l'audace ; c'est plutôt Alexandre qui a de la sagesse. Son industrie fut de séparer les Perses des côtes de la mer, et de les réduire à abandonner euxmêmes leur marine, dans laquelle ils étaient supérieurs. Tyr était par principe attachée aux Perses, qui ne pouvaient se passer de son commerce et de sa marine ; Alexandre la détruisit. Il prit l'Egypte que Darius avait laissée dégarnie de troupes pendant qu'il assemblait des armées innombrables dans un autre univers.

Le passage du Granique fit qu'Alexandre se rendit maître des colonies grecques ; la bataille d'Issus lui donna Tyr et l'Egypte ; la bataille d'Arbelles lui donna toute la terre.

Après la bataille d'Issus, il laisse fuir Darius, et ne s'occupe qu'à affermir et à régler ses conquêtes ; après la bataille d'Arbelles, il le suit de si près, (|u*il ne lui laisse aucune retraite dans son empire. Darius n'entre dans ses villes et dans ses provinces que pour en sortir ; les marches d'Alexandre sont si rapides que vous croyez voir l'empire de l'univers plutôt le prix de la course, comme dans les jeux de la Grèce, que le prix de la victoire.

C'est ainsi quUl fit ses conquêtes ; voyons comment il les conservai.

Il résista à ceux qui voulaient qu'il traitât les Grecs comme des maîtres, et les Perses comme des esclaves ; il ne songea qu*à unir les deux nations, et à faire perdre les distinctions du peuple conquérant et du peuple vaincu. Il abandonna, après la conquête, tous les préjugés qui lui avaient servi à la faire. Il prit les mœurs des Perses, pour Xie pas désoler les Perses en leur faisant prendre les mœurs des Grecs. C'est pour cela qu'il marqua tant de respect pour la femme et pour la mère de Darius. Qu'estce que ce conquérant qui est pleuré de tous les peuples qu'il a soumis ? Qu^est-ce que cet usurpateur, sur la mort duquel la famille qu'il a renversée du trône verse des larmes ? C'est un trsdt de cette vie, dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre conquérant puisse se vanter.

Rien n'affermit plus une conquête que l'union qui se fait des deux peuples par les mariages. Alexandre prit des femmes de la nation qu'il avait vaincue ; il voulut que ceux de sa cour en prissent aussi ; le reste des Macédoniens suivit cet exemple. Les Francs et les Bo urguignons permirent ces mariages ; les Visigoths les défendirent en Espagne, et ensuite ils les permirent ; les Lombards ne les permirent pas seulement, ils les favorisèrent. Quand les .Romains voulurent affaiblir là Macédoine, ils y établirent qu'il ne pourrait se faire d'unions par mariages entre les peuples des provinces.

Alexandre, qui cherchait à unir les deux peuples, songeait à faire dans la Perse un grand nombre de colonies grecques. Il bâtit une infinité de villes, et il cimenta si

l'esprit des lois, 187

. bien toutes les parties de ce nouvel empire, qu'après sa

.mort, dans le trouble et la confusion des plus affreuses

guerres civiles, après que les Grecs se furent pour ainsi

dire anéantis eux-mêmes, aucune province de Perse ne se

révolta.

Pour ne point épuiser la Grèce et la Macédoine, il envoya à Alexandrie une colonie de juifs: il ne lui importait quelles mœurs eussent ces peuples, pourvu qu'ils lui fussent fidèles.

Il ne laissa pas seulement aux peuples vaincus leurs mœurs, il leur laissa encore leurs lois civiles, et souvent même les rois et les gouverneurs qu'il avait trouvés. Il mettait les Macédoniens à la tête des troupes, et les gens du pays à la tête du gouvernement: aimant mieux courir le risque de quelques infidélités particulières (ce qui lui arriva quelquefois) que d'une révolte générale. Il respecta les traditions anciennes et tous les monuments de la gloire et de la vanité des peuples. Les rois des Perses avaient détruit les temples des Grecs, des Babyloniens et des Egyptiens, il les rétablit : peu de nations se soumirent à lui, sur les autels desquels il ne fit des sacrifices. Il semblait qu'il n'eût conquis que pour être monarque particulier de chaque nation et le premier citoyen de chaque ville. Les Romains conquirent tout pour tout réduire: il voulut. tout conquérir pour tout conserver, et, quelque pays qu'il parcourût, ses premiers desseins furent toujours de faire quelque chose qui pût en augmenter la prospérité et la puissance. Il en trouva les premiers moyens dans la grandeur de son

génie ; les seconds dans sa frugalité et dans son économie particulière ; les troisièmes dans son immense prodigalité pour les grandes choses.

Sa main se fermait pour les dépenses privées ; elle s'ouvrait pour les dépenses publiques. Fallait-il régler sa maison ? c'était un Macédonien. Fallait-il payer les dettes des soldats, faire part de sa conquête aux Grecs, faire la fortune de chaque homme de son armée? il était Alexandre.

Il fit deux mauvaises actions : il brûla Persépolis ettua Clitus. Il les rendit célèbres par son repentir : de sorte qu'on oublia ses actions criminelles, pour se souvenir de son respect pour la vertu ; de sorte qu'elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des choses qui lui fussent propres ; de sorte que la postérité trouve la beauté de son âme presque à côté de ses emportements et de ses faiblesses ; de sorte qu'il fallut le plaindre et qu'il notait plus possible de le haïr.

Je vais le comparer à César. Quand César voulut imiter les rois d'Asie, il désespéra les Romains pour une chose de pure ostentation ; quand Alexandre voulut imiter les rois d'Asie, il fit une chose qui entrait dans le plan de sa conquête. »

N'est-il pas vrai, comme Fa remarqué Ville* main, qu'un semblable éloge ajoute quelque chose à ridée que donne le nom même d'Alexandre ?

l'esprit des lois. 189

Les livres XI et XII sont consacrés aux lois qui forment la liberté politique dans son rapport avec la constitution et dans son rapport avec le citoyen.

Cette liberté politique, qu'est*ce donc d'après Montesquieu ? « C'est le droit de faire tout ce que les lois permettent, d Cette liberté est-elle un produit propre à la démocratie ? Non pas, la démocratie n'étant pas un État libre par sa nature. Mais il est dans le monde « une nation qui a pour objet direct de sa constitution la liberté poli* tique. ^

Cette nation, on Ta deviné, c'est l'Angleterre ; et Montesquieu étudie la constitution de l'Angleterre dans le plus long chapitre de VEsprit des lois (livre XI, chapitre vi). C'est dans ce chapitre que nous trouvons exposée la fameuse théorie des trois pouvoirs ou des trois puissances, comme dit Montesquieu, puissance législative, puissance exécutrice, puissance judiciaire.

Chacun de ces pouvoirs est comme un ressort indépendant, dont te jeu libre et régulier assure le bon fonctionnement de la machine. Nous avons rappelé le mot de Michelet disant que Montesquieu avait compris « la ms^ohine » non

si connu sur Tesclavage des nègres, merveille d'ironie fine et voilée, en même temps que do généreuse indignation.

t Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu dô rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Ame* rique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de TAfrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si Ton ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l'idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une àme^ surtout une &me bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de Tliumanité; que les peuples d'Asie privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, G'est c^u'ils font plus de cas d'un collier de verre que de

l'esprit des loisT 193

Tor, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes; parce que, sr nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous nesommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop Tinjustice que Ton fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tète des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur delà miséricorde et de la pitié? »

L'influence de la nature du terrain, ou plutôt de la culture des terres sur les lois a été exagérée par Montesquieu, comme Tinfluence du climat. Quelques observations fondées ne permettent pas d'établir une règle générale, que l'expérience et les faits démentent trop souvent.

Beaucoup plus justes et plus vraies sont les observations que présente Montesquieu dans le livre XIX sur l'influence que l'esprit général, les mœurs et les manières d'une nation exercent sur la législation. Plus rapide aussi est sa narration : après de longues réflexions, qui font un peu hors d'œuvre, sur l'origine et les premiers siècles de la monarchie française, il a compris

MONTBSQUIBU. 9

qu'il sortait un peu de son sujet et qu'il devait i écarter à droite et à gauche, percer et se faire jour. i>

De nouveau, éclatent, à chaque page, ces grands éclairs brusques, comme on les a appelés, qui illuminent à fond. Il faut encore citer :

« Il y a deux sortes de tyrannie: une réelle qui consiste dans la violence du gouvernement, et une d'opinion qui se fait sentir lorsque ceux qui gouvernent établissent des choses qui choquent la manière de penser d'une nation. »

Et ce portrait, si ressemblant qu'il n'est pas besoin de dire qui Fauteur a voulu peindre :

< S'il y avait dans le monde une nation qui eût une humeur sociable, une ouverture de cœur, une joie dans la vie, un goût, une facilité à communiquer ses pensées qui fût \ive, agréable, enjouée, quelquefois imprudente, souvent indiscrète, et qui eût avec cela du courage, de la générosité, de la franchise, un certain point d'honneur, il ne faudrait point chercher à gêner par des lois ses manières, pour ne point gêner ses vertus. »

« On n'aurait pas plus tiré parti d'un Athénien en l'ennuyant que d'un Lacédémonien en le divertissant. »

« ...Dans ces Etats (les Etats despotiques), il n'y a poinl de lois pour ainsi dire ; il n'y a que des mœurs et

l'esprit des L0I3. 195

des manières ; et si vous renversez cela, vous renversez tout. X»

<c La loi n'est pas un pur acte de puissance ; les choses indifférentes de leur nature ne sont pas de son ressort. »

« La religion chrétienne, par rétablissement de la charité, par un culte public, par la participation aux mêmes sacrements, /semble demander que tout s'unisse : les rites des Chinois semblent ordonner que tout se sépare. »

« Les coutumes d'un peuple esclave sont une partie de

sa servitude ; celle d'un peuple libre sont une partie de sa liberté, »

Encore un portrait dont on devinera ToriginaL

€ One nation commerçante a un nombre prodigieux de petits intérêts particuliers; elle peut donc choquer et être choquée d'une infinité de manières. Celle-ci deviendrait souverainement jalouse, et elle s'affligerait plus de la prospérité des autres qu'elle ne jouirait de la. sienne.

Et ses lois, d'ailleurs douces et faciles, pourraient être si rigides à l'égard du commerce et de la navigation qu'on ferait chez elle, qu'elle semblerait ne négocier qu'avec des ennemis. »

a Dans une nation libre, il est très souvent indifférent que les particuliers raisonnent bien ou mal ; il suffit qu'ils raisonnent : de là sort la liberté qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements.

H De même dans un goareroemeot despotique, il est également pernicieux qu'on raisonne bi«n ou mal ; il suffît qu'on raisonne pour que le principe du gouvernement soit choqué. *

Quelques-unes de ces pensées, ainsi isolées,

paraîtront trop absolues. Replacées dans leur

milieu, elles sont tempérées, atténuées, parfois

même corrigées parce qui les précède ou ce qui

les suit. On ne saurait trople répéter,il n'est pas

d'esprit moins absolu que Montesquieu.Ce n'est

pas chez lui qu'on trouvera des idées et des

théories préconçues; il cherche la vérité, il la

égage des faits observés, il ne prétend pas

avoir toute faite, ni même l'imposer.Il se donne

le spectacle même des choses humaines, » mais

évite l'abstraction qui poursuit le type idéal

e la loi ; et l'utopie qui rêve de sociétés chi-

lérîques, n'est plus pour lui, quand par hasard

s'y abandonne, qu'un agréable jeu d'esprit.

Son idéal politique à lui-même, quel est-il ?

ne l'indique précisément nulle part. Est-ce la

lonarchie ? Est-ce l'aristocratie, dont il fait une

ibdi vision delà monarchie ? Est-ce l'Angleterre

9 1730 avec ses pouvoirs déjàéquilibrcs etpon*

l'esprit des lois. 197

dérés ? Est-ce la république romaine, qu'il a si magnifiquement décrite ? Sont-ce les républiques grecques, qui semblent avoir toutes ses préférences? N'est-ce pas plutôt la France, la France monarchique, mais avec des pouvoirs intermédiaires, avecune aristocratie et un clergé privilégiés pour faire contrepoids à la royauté et empêcher la corruption de son principe ?

Cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable, mais ce n'est qu'une hypothèse. Montesquieu, qui ne s'attache qu'à des types existants, s'est bien gardé de nous indiquer avec quelque précision le type abstrait de gouvernement qui eût été le sien.

Livres XX à XXIV. — Nous passerons rapidement sur les livres XX-XXIII que Montesquieu a consacrés au commerce, à la monnaie, à la population. Ses idées économiques sont celles de son siècle : nous ne les discuterons pas.

Montesquieu, si prudent en matière d'histoire et de politique, ne s'interdit pas l'utopie dans le domaine économique. Il suffît de le constater. Si la lecture des livres XX, XXI, XXIIet XXIII de l'Esprit des lois est pourtant aussi

attrayante que celle des premiers livres, cela tient aux qualités que déploie Montesquieu dans ces livres comme dans les autres, aux innombrables allusions à son temps et à son pays, que Ton rencontre à chaque page et qui atteignaient parfois Louis XV sur son trône. Les réflexions suivantes constituent tout le chapitre xix du livre XX' :

« Théophile, voyant un vaisseau où il y avait des mar« chan dises pour sa femme Théodora, le fit brûler. Je suis empereur, lui dit-il, et vous me faites patron de galère. En quoi les pauvres gens pourront-ils gagner leur vie, si nous faisons encore leur métier ? Il aurait pu ajouter : qui pourra nous réprimer, si nous faisons des monopoles? qui nous obligera de remplir nos engagements? Ce commerce que nous faisons, les courtisans voudront le faire ; ils seront plus avides et plus injustes que nous. Le peuple a de la confiance en notre justice; il n'en a point en notre opulence ; tant d'impôts qui font sa misère sont des preuves certaines de la nôtre. »

Le portrait que l'on va lire, des jeunes filles au xvm* siècle, dit assez quelle éducation elles recevaient et justifie après coup tout ce qui de nos jours a été fait pour elles, après une trop longue attente ;

l'esprit des lois. 199

« Les filles qui ont un esprit qui n'ose penser, un cœur qui n*ose sentir, des yeux qui n'osent voir, des oreilles qui n'osent entendre, qui ne se présentent que pour se montrer stupides, condamnées sans relâche à des bagatelles et à des préceptes, sont assez portées au mariage; ce sont les garçons qu'il faut encourager. »

Livres XXIV à XXVII. — Les livres XXIV, XXV et XXVI ont pour sujets les lois dans le rapport qu'elles ont avec la religion établie dans chaque pays, considérée dans ses pratiques et en elle-même ; dans le rapport qu'elles ont avec l'établissement de la religion de chaque pays et sa police extérieure ; dans le rapport qu'elles doivent avoir avec l'ordre des choses sur lesquelles elles statuent. Ce sujet de l'influence réciproque des lois sur la religion et de celle-ci sur les lois avait depuis longtemps attiré Montesquieu. L'une de ses premières œuvres, lue à l'Académie de Bordeaux, le 18 juin 1717, portait pour titre: « Dissertation sur la politique des Romains dans la religion, d II y soutient cette idée fausse que les religions ont été créées de toutes pièces, exactement comme les lois que les prophètes ou les fondateurs d'empire ont données à leurs peuples.

Montesquieu fait une exception en faveur «delà religion révélée, » mais il n'en étudie pas moins ses dogmes avec la même liberté d'esprit que ses préceptes, et parledesunset dés autres en politique et en législateur, bien plus qu'en croyant. Qu'il s'agisse des religions qui ont leur racine sur la terre ou « de celle qui a sa racine dans le ciel, » Montesquieu ne les examine « que par rapport au bien que l'on en tire dans l'état civil.» Cela seul explique les censures et les réclamations, et explique aussi la faiblesse des objections faites à Montesquieu. Qu'opposera un écrivain qui écrit cette phrase où la pensée, d'une si sereine indifférence, s'exprime en un si beau langage ?

c Quand il seraitînutile que les sujets eussent une religion, il ne le serait pas que lesprineesen eussent et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein que ceux qui ne craignent point les lois humaines puissent avoir.

a Un prince qui aime la religion et qui la craint est un lion qui cède à la main qui le flatte ou à la voix qui Tapaise ; celui qui craint la religion et la hait est comme les bêtes sauvages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent ; celui qui n'a point du tout de religion est cet animal terrible qui ne sent sa liberté cjue lorsqu'il déchire et qu'il dévore. »

l'esprit des lois, 201

Elle est encore de Montesquieu, cette magnifique description du christianisme miséricor-' dieux :

«... Une religion qui enveloppe toutes les passions ; qui n'estpas plus jalouse des actions que desdésirs et des pensées ; qui ne nous tient point attachés par quelques chatnés, mais par un nombre innombrable de fils ; qui laisse derrière elle la justice humaine et commence une autre justice ; qui est faite pour mener sans cesse du repentir à Tamour et de Tamour au repentir ; qui met entre le juge et le crimin^l^n grand médiateur, entre le juste et.le médiateur un grand juge : une telle religion ne doit point avoir de crimes inexpiables. Mais quoiqu'elle donne des craintes et des espérances & tous, elle fait assez sentir que s*il n*y a point de crime qui, par sa nature, soit inexpiable, toute une vie peut Tétre ; qu'il serait très dange^ reux de tourmenter sans cesse la miséricorde par de nou* veaux crimes et de nouvelles expiations ; qu'inquiets sur les anciennes dettes, jamais quittes envers le Seigneur, nous devons craindre d*en contracter de nouvelles, de combler la mesure et d'aller jusqu!au terme où la bonté paternelle finit. »

Montesquieu a eu» phénomène rare, presque unique au xviii* siècle, Tlntelligence et le sentiment du christianisme. Cette intelligence a été eommela marque derélévation, de l'originalité et

aussi des progrès continus de son esprit. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, la méditation, l'étude , la longue gestation de V Esprit des lois ont redressé et élargi les opinions de sa jeunesse. Il a complètement échappé à Tinfluence du milieu où il vivait, malgré ses fréquents séjours à Paris ; jamais on ne surprend sous sa plume cette critique à la fois superficielle et implacable des dogmes qui était à la mode, avant et après l'année 1748, dans les milieux les plus sérieux comme dans les plus frivoles.

Respectueux des croyances, il ne Test pas moins de la vie humaine qu'il défend contre tous les fanatiques, contre tous les persécuteurs. Sa tolérance s'exprime avec une éloquente ironie dans la très humble remontrance aiu: inquisiteurs d'Espagne et de Portugal.

c Unejuivede dix-huitanSybrûléeàLisbonneauderaier auto-da-fë, donna occasionàce petit ouvrage, et je crois que c'est le plus inutile qui ait jamais été écrit. Quand il s^agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre.

L'auteur déclare que, quoiqu'il soit juif, il respecte la religion chrétienne, et qu'il l'aime assez pour 6ter aux

l'esprit des îfeis. . 203

princes qui ne sont pas chrétiens un prétexte plausible pour la persécuter.

Vous vous plaignez, dit-il aux inquisiteurs, de ce que l'empereur du Japon fait brûler à petit feu tous les chrétiens qui sont dans ses Etats ; mais il vous répondra: Nous vous traitons, vous qui ne croyez pas comme nous, comme vous traitez vous-mêmes ceux qui ne croient pas comme vous. Vous ne pouvez vous plaindre que de votre faiblesse qui vous empêche de nous exterminer et qui fait que nous vous exterminons.

Mais il faut avouer que vous êtes bien plus cruels que cet empereur. Vous nous faites mourir, nous qui ne croyons que ce que vous croyez, parce que nous ne croyons pas tout ce que vous croyez. Nous suivons une religion que yous savez vous-mêmes avoir été autrefois chérie de Dieu ; nous pensons que Dieu Taime encore, et vous pensez qu'il ne Taime plus ; et parce que vous jugez ainsi, vous faites passer par le fer et par le feu ceux qui sont dans cette erreur si pardonnable de croire que Dieu aime encore ce qu'il a aimé.

Si vous êtes cruels à notre égard, vous l'êtes bien plus à regard de nos enfants; vous les faites brûler parce qu*ils suivent les inspirations que leur ont données ceux que la loi naturelle et les lois de tous les peuples leur apprennent à respecter comme des dieux.

Vous vous privez de l'avantage que vous a donné sur les mahométans la manière dont leur religion s'est établie. Quand ils se vantent du nombre de leurs fidèles, vous leur dites que la force les leur a acquis et qu'ils ont

étendu leurreligionparle fer; pourquoi donc établissez* vous la vôtre par le feu ?

Quand vous voulez nous faire venir à vous, nous vous objectons une source dont vous faites gloire dedescendre. Vous nous répondez que votre religion est nouvelle, mais qu'elle est divine ; et vous le prouvez parce qu'elle s*est accrue par la persécution des païens et par le sang de vos martyrs. Mais aujourd'hui vous prenez le rôle des Dioclétien et vous nous faites prendre le vôtre.

Nous vous conjurons, non pas par le Dieu puissant que nous servons, vous et nous, mais par le Christ que vous nous dites avoir pris la condition humaine pour vous proposer des exemples que vous puissiez suivre ; nous vous conjurons d'agir avec nous comme il agirait lui-même s'il était encore sur la terre. Vous voulez que nous soyons chrétiens, et vous ne voulez pas l'être.

Mais si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez au moins des hommes ; traitez-nous comme vous feriez, si, n'ayant que ces faibles lueurs de justice que la nature nous donne, vous n'aviez point une religion pour vous conduire, et une révélation pour vous éclairer.

Si le ciel vous a assez aimés pour vous faire voir la vérité, il vous a fait une grande grâce ; mais est-ce aux enfants qui ont eu l'héritage de leur père de haïr ceux qui ne l'ont pas eu ?

Que si vous avez cette vérité, ne nous la cachez pas par la manière dont vous nous la proposez.

Le caractère de la vérité, c'est son triomphe sur les cœurs et les esprits, et non pas cette impuissance que vous

wmk

l'esprit des lois. 205

avouez lorsque vous voulez la faire recevoir par des supplices.

Si vous êtes raisonnables, vous ne devez pas nous faire mourir parce que nous ne voulons pas vous tromper. Si votre Christ est le Fils de Dieu, nous espérons qu'il nous récompensera de n'avoir pas voulu profaner ses mystères, et nous croyons que le Dieu que nous servons, vous et nous, ne nous punira pas de ce que nous avons souffert la mort pour une religion qu'il nous a autrefois donnée, parce que nous croyons qu'il nous Ta encore donnée.

Vous vivez dans un siècle où la lumière naturelle est plus vive qu'elle n'a jamais été, où la philosophie a éclairé les esprits, où la morale de votre Évangile a été plus connue, où les droits respectifs des hommes les uns sur les autres, l'empire qu'une conscience a sur une autre conscience, sont mieux établis. Si donc vous ne revenez pas de vos anciens préjugés, qui, si vous n'y prenez garde, sont vos passions, il faut avouer que vous êtes incorrigibles, incapables de toute lumière et de toute instruction; et une nation est bien malheureuse qui donne de l'auta^rité à des hommes tels que vous.

Voulez-vous que nous vous disions naïvement notre pensée 7 Vous nous regardez plutôt comme vos ennemis que comme les ennemis de votre religion

Il faut que nous vous avertissions d'une chose : c'est que si quelqu^un dans la postérité ose jamais dire que, dansle siècle où nous vivons, les peuples d'Europe étaient policés, on vous citera pour prouver qu'ils étaient barbares ; et l'idée que Ton aura de vous sera telle qu'elle

flétrira votre siècle et portera la haine sur tous vos contemporains. >

Le XXVI' livre ; t Des lois dans le rapport qu'elles doivent avoir avecl'ordre des choses sur lesquelles elles statuent, » n'aurait aucun lien avec les précédents s'il n'était question dans le chapitre II • des lois divines. » Tous les autres chapitres, au nombre de24, sont consacrés àdes considérations sur le droit naturel, le droit des gens, le droit politique, le droit de conquête, lo droit civil et le droit domestique.

Le livre XXVII est un traité particulier sur

l'origine et les révolutions des lois des Romains

sur les successions. Le livre XXVIII traite de

l'origine et des révolutions de nos lois civiles ;

le livre XXIX, de la manière de composer les

lo is ; les livres XXX et XXXI, des lois féodales

chez les Francs et du rapport qu'elles ont avec

les révolutions de leur monarchie. On l'a dit

: raison, ces cinq derniers livres forment

s ou quatre ouvrages séparés ; ils ne ren-

it pas dans le plan primitif de l'Esprit des

ous nous contenterons d'en extraire deux

l'esprit des lois. 207

remarquables portraits historiques, celui de Charlemagne et celui de Louis le Débonnaire.

Jamais Montesquieu ne s'est montré plus grand écrivain ni plus grand historien que dans le portrait de Charlemagne ;

(« Charlemagne songea à tenir le pouvoir de la noblesse dans ses limites et à empêcher Toppression du clergé et des hommes libres. Il mit un tel tempérament dans les ordres de l'État qu'ils furent contrebalancés et qu'il resta le maître. Tout fut uni parla force de son génie. Il mena continuellement la noblesse d*expédition en expédition ; il ne lui laissa pas le temps de former des desseins et i^occupatout entière à suivre les siens. L'empire se maintint par la grandeur du chef : le prince était grand, Thomme Tétait davantage. Les rois ses enfants furent ses premiers sujets, les instruments de son pouvoir et les modèles de robéîssance. Il fit d'admirables règlements ; il fit plus, il les fit exécuter. Son génie se répandit sur toutes les parties de Tempire. On voit dans les lois de ce prince un esprit de prévoyance qui comprend tout et une certaine force qui entraine tout. Les prétextes pour éluder les devoirs sont ôtés ; les négligences corrigées, les abus réformés ou prévenus.

Il savait punir ; il savait encore mieux pardonner. Vaste dans ses desseins, simple dans l'exécution, personne n^eut à un plus haut degré l'art de faire les plus grandes choses avec facilité, et les difficiles avec promptitude. Il parcou-

rait sans cesse son vaste empire, portant la main partout où il allait tomber. Les affaires renaissaient de toutes parts, il les finissait de toutesparts. Jamais prince ne sut mieuxbraverles dangers, jamais prince ne les sut mieux éviter. Il se jouade tousles périls, et particulièrement de ceux qu'éprouvent presque toujours les grands conquérants : je veux dire les conspirations. Ce prince prodigieux était extrêmement modéré ; son caractère était doux, ses manières simples ; il aimait à vivre avec les gens de sa cour Il mit une règle admirable dans sa dépense ; il fit valoir ses domaines avec sagesse, avec attention, avec économie. Un père de famille pourrait apprendre, dans ses lois, à gouverner sa maison. On voit, dans ses Capitulaires, la source pure et sacrée d'où il tira ses richesses. Je ne dirai plus qu'un mot. Il ordonnait qu'on vendit les œufs des basses-cours de ses domaines et les herbes inutiles de ses jardina ; et il avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards et les immenses trésors do ces Huns qui avaient dépouillé Fu^ nivers. p

Le portrait de Louis le Débonnaire n*est pas moins exact.

« Un prince jouet de ses passions et dupe de ses vertus mêmes ; un prince qui ne connut jamais sa force ni sa faiblesse ; qui ne sut se concilier ni la crainte ni Tamour; qui, avec peu de vices dans le cœur> avait toutes

l'esprit des lois. 209

sortes de défauts dans l'esprit, prit en main les rênes de Tempire que Charlemagne avait tenues.

Dans le temps que l'univers est en larmes par la mort de son père; dans cet instant d'étonnement où tout le monde demande Charles et ne le trouve plus ; dans le temps qu'il hâte ses pas pour aller remplir sa place, il envoie devant lui des gens affidés pour aller arrêter ceux qui avaient porté le désordre dans sa famille. Cela causa de sanglantes tragédies ; c'étaient des imprudences bien précipitées. Il commença àvenger les crimes domestiques avant d'être arrivé au palais et à révolter les esprits avant d'être le mattre.

Il lit crever les yeux à Bernard, roi d'Italie, son neveu, qui était venu implorer sa clémence et qui mourut quelques jours après : cela multiplia ses ennemis. La crainte qu'il en eut le détermina à faire tondre ses frères : cela en augmenta le nombre. Ces deux derniers articles lui furent bien reprochés : on ne manqua pas de dire qu'il avait violé son serment et les promesses solennelles qu'il avait faites à son père, le jour de son couronnement

Il changea sans cesse les partages qu'il avait faits à ses enfants. Cependant ces partages avaient été confirmés tour à tour par ses serments, ceux de ses enfants et ceux desseigneurs.C'étaitvouloirtenterlafidélitéde ses sujets; c'était chercher à mettre de la confusion, des scrupules et des équivoques dans l'obéissance ; c'était confondre les droits divers des princes, dans un temps surtout où les forteresses étant rares, le premier rempart de l'autorité ^tait la foi promise et la foi reçue.

Les enfants de l'empereur, pour maintenir leurs partages, sollicitèrent le clergé et lui donnèrent des droits inouïs jusqu^alors. Ces droits étaient spécieux : on faisait entrer le clergé en garantie d'une chose qu'on avait voulu qu'il autorisât. Agobard représenta à Louis le Débonnaire qu'il avait envoyé Lothaire à Rome pour le faire déclarer empereur; qu'il avait fait des partages à ses enfants après avoir consulté le ciel par trois jours de jeûnes et de prières. Que pouvait faire un prince superstitieux, attaqué d'ailleurs par la superstition même ? On sent quel échec l'autorité souveraine reçut deux fois, par la prison de ce prince et sa pénitence publique. On avait voulu dégrader le roi, on dégrada la royauté.

On a d'abord de la peine à comprendre comment un prince qui avait plusieurs bonnes qualités, qui ne manquait pas de lumières, qui aimait naturellement le bien, et, pour tout dire enfin, le fils de Charlemagne, pût avoir des ennemis si nombreux, si violents, si irréconciliables, si ardents à l'offenser, si insolents dans son humiliation, si déterminés à le perdre; et ils l'auraient perdu deux fois sans retour, si ses enfants, dans le fond plus honnêtes gens qu'eux, eussent pu suivre un projet et convenir de quelque chose. »

Les chapitres i et xviii du livre XXIX achèvoront de nous faire connaître Montesquieu. Il écrit dans le chapitre premier :

f Je le dis et il mç semble que le n'ai fait cqt

l'esprit des lois. 211

ouvrage que pour le prouver : l'esprit de modération doit être celui du législateur; le bien politique comme le bien moral se trouve toujours entre deux limites. »

Et dans le chapitre xviii il s'élève contre l'uniformité à outrance ; il se demande si le mal de changer est toujours moins grand que le mal de soufïrirJl se montre, pour employer des appellations modernes, plus conservateur que révolutionnaire. Il voudrait que l'on ne touchât jamais à la loi « que d'une main tremblante ; on y doit observer tant de solennité et apporter tant de précautions que le peuple en conclue naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de formalités pour les changer. »

CÎIAPITRE V.

Après la publication de V Esprit des lois^ Montesquieu écrità Duclos, de T Académie française, qu'il a brisé bien des chaînes qui le retenaient à Bordeaux et à la Brède. Il y reste pourtant près d'une année, d'août 1748 à juillet 1749. Dans une lettre au chevalier d'Aydies, du 24 février 1749, il se dit <l occupé à rétablir une fortune honnête. » Et en effet, il courait du matin au soir, un bonnet de coton blanc sur la tête et un long échalas de vigne sur l'épaule ; il faisait valoir ses terres, il agrandissait ses domaines

el il vendait son vin de Bordeaux aux Anglais. Nous le retrouvons à Paris en août 1749

souffrant « d'une grande fluxion sur les yeux. »

Il y passe près de deux ans, jusqu'à la fin de

210 MOiNTESQUlEU-

mai 1751, et ses lettres nous laissent tout ignorer de son existence et de ses relations pendant cette période. Il faut revenir avec lui à la Brède pour apprendre, par une lettre qu'il adresse à M"* du Deffand, le 15 juin 1751, que les soupers et la conversation de la marquise faisaient ses délices. Il compte ne passer deux ou trois mois à la Brède et à Bordeaux ; mais, à l'aspect de ses bois, de ceux qu'il a semés et de ceux qu'if a envoyés dans les airs, l'amour du propriétaire se réveille ; il admire et il aime <c ce papillon qu'il a dépouillé de ses nymphes ; » il fulmine contre les braconniers, « ces animaux bipèdes » qui font plus de mal que les renards et les blaireaux, et il proclame la Brède t le plus beau lieu champêtre qu'il connaisse, » t un des lieux aussi agréables qu'il y ait en France, tant la nature s'y trouve dans sa robe de chambre et au lever de son lit. »

Nous avons, dans une lettre du naturaliste gé* nevois Trembley à son ami Bonnet (1), de bien précieux détails sur la vie de Montesquieu à la

(1) Charles Bonnet (1720*1798), philosophe et naturaliste genevois, eBtVAViieaideCiniHdérations surîesoorpsorganUés^d'une Contemplation de la nature, d'un £isa% analytique sur les faouUés de Vâme^

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