livre Notre étonnement s'accrut encore à
rentrée du président, dont l'extérieur et les manières ne répondaient aucunement à ce que
nous avions attendu. Au lieu d'un philosophe sévère et sombre, dont la présence aurait dû pénétrer de respect des jeunes gens tels que nous Tétions, ce fut un Français poli, gai et spirituel, qui nous aborda. Après nous avoir rendu mille grâces de l'honneur que nous lui faisions, il nous demanda si nous voulions déjeuner ; et comme nous répondions que nous venions do prendre quelque chose dans une auberge voisine, il nous dit : a: Eh bien, dans ce cas promenonsnous, la journée est belle ; je serais bien aise de vous montrer ma terre que j'ai cherché d'arranger et de cultiver à la manière anglaise.
Nous l'accompagnâmes à la ferme, et arrivâmes ensuite à un joli bosquet entouré d'une haie et percé d'allées. L'entrée en était fermée par une barrière haute de trois pieds, et serrée par un cadenas. Après avoir fouillé dans ses poches pour chercher la clef : « Pourquoi, s'écria-t-il, attendrions-nous ? Vous, messieurs, sauterez sûrement aussi bien que moi, et cette barrière ne m'arrêtera pas, »
€ A ces mots, il prit un élan, et sauta par-dessus la barrière ; nous suivîmes son exemple, charmés de ce que le philosophe voulait bien être
notre camarade. A Paris, continue lord Charlemont, je l'ai souvent rencontré dans la société, et j'ai toujours été étonné de sa politesse, de sa prévenance et de sa gai té. Le petit-maître le plus accompli n'aurait pu être plus divertissant et plus grand causeur que le philosophe sexagénaire, d (Vie de lord Charlemonty par Hardi.)
Après cette activité perpétuelle de Tesprit, il faut signaler un autre caractère non moins intéressant : c'est le parfait équilibre des facultés, équilibre qui n'est possible que lorsque aucune de ces facultés ne se développe à l'excès au détriment des autres. Montesquieu a dit que l'esprit de modération devait être celui du législateur : nous trouvons dans tous ces actes cet esprit de modération. Il fut magistrat sans excès de zèle, mari sans excès d'affection conjugale, père sans excès d'affection paternelle. Il tient un juste milieu constant entre le cynisme de la Régence et la sensiblerie prétentieuse de la fin du siècle. Il croyait que Pexcès même de la raison n'est pas toujours désirable, et que les hommes s'accommodent presque toujours mieux des milieux que des extrémités. Qu'il vive à Paris ou à la Brède, c'est toujours la même
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mesure, la même philosophie tranquille : à la Brède, tout gentilhomme qu'il soit et de bonne noblesse avérée, il fait valoir ses biens et augmente ses revenus ; à Paris, il ne prend qu'une part raisonnable à ces réunions à la mode, à ces soupers, à ces conversations où la vie s'use si vite. Dans la mort même, il montre cette prudence, cette décence du sage, et remplit ses devoirs de chrétien, sans respect humain comme sans ostentation. Horace, qu'il ne cite guère pourtant, a été le vrai guide de sa conduite, comme Florus, l'écrivain, a été son modèle. Moraliste, il n'a pas placé très haut son idéal ; il a au moins le mérite de l'avoir réalisé. C'est un honnête homme, dans toute la force du terme : un bon homme et un grand homme, a dit un de ses amis ; grand homme, oui, par l'esprit, sinon par le caractère.
Le penseur, en effet, sans être de premier ordre, est supérieur au railleur des Lettres persanes. Montesquieu a déjà une conception très nette de l'histoire et de la politique. En histoire, s'il est porté à accorder trop de confiance aux écrivains anciens, à accepter sans contrôle toutes leurs assertions, il sait au moins tenir
compte de tous les éléments qui constituent la puissance d'un peuple, et il a au suprême degré le don de synthèse qui surprend dans un fait particulier toute une suite de causes et d'effets. Il sait aussi, et il l'exposera plus tard avec plus de rigueur, dans quelle mesure les habi^ tudes, les mœurs, le climat, la religion influent sur le développement des sociétés. Il n'a pas vu que la race était un des facteurs de l'évolution sociale ; il n'a pas eu l'idée du progrès indéfini de l'humanité ; malgré ces lacunes, il reste supérieur à ses contemporains par l'importance toute nouvelle qu'il accorde au commerce, à l'industrie, à l'agriculture, à tout ce qui constitue l'économie politique.
Il les dépasse surtout par la vue claire qu'il jette sur les phénomènes politiques, soumis, comme les autres phénomènes, à des lois naturelles. La connaissance des législations comparées le sert merveilleusement et lui permet, sinon de proclamer, au moins de discerner sans hésitation le meilleur gouvernement. Ce gouvernement, ce n'est pas le gouvernement despotique ; ce n'est pas non plus celui où le peuple pxerce un pouvoir sans contrôle. C'est celui où Içi
puissance législative, rexécutrice, comme dit Montesquieu, et la judiciaire sont dans un juste équilibre. C'est celui où règne la vertu, c'est-àdire l'amour de la patrie, et où les pouvoirs sont tellement divisés qu'aucun d'eux ne puisse opprimer ni absorber les autres.
Ces idées si mesurées de l'homme^ ces conceptions si originales du politique, Montesquieu les a exprimées dans un style qui est tour à tour d'une singulière vigueur et d'une aimable aisance. Ces deux caractères de sa langue sont, avec la clarté, ceux qui frappent tout d'abord. Laissons de côté quelques gasconismes, quelques expressions, en très petit nombre du reste, que l'on pourra relever si l'on écrit un dictionnaire de Montesquieu; la langue de l'auteur des Lettres persanes et de V Esprit des lois, moins oratoire que celle de Rousseau, moins vive que celle de Voltaire, est une des meilleures que Ton ait écrites. Que lui manque-t-il pour être tout à fait au niveau de celle des plus grands écrivains ?I1 lui manque ce qui manquait au génie de Montesquieu : la continuité dans la force, l'exposition claire des principes, d'où les conséquences découlent nécessairement. Montesquieu
est un esprit lumineux; ses éclairs percent jus- ' qu'au fond, mais ils sont intermittents. Il frappe sa pensée en aphorismes saisissants ; mais à une pensée profonde et juste succèdent des réflexions ou de moins haute portée ou plus contestables, et le style se ressent, nous ne disons pas de ces défaillances, mais de ces repos de l'intelligence. Il devient plus lent, plus calme. Tel quel, il convient encore merveilleusement à la pensée : il ne l'étreint pas comme une cuirasse aux mailles serrées étreint le corps, il Tenveloppe seulement et lui laisse, avec la liberté de ses mouvements, la grâce de son allure.
Voltaire, qui a su rendre plus de justice à Montesquieu que celui-ci n'en a rendu à Voltaire, a dit que V Esprit des lois était le code de la raison et de la liberté. Ce jugement est resté celui de la postérité. Tour à tour considéré comme le véritable législateur des gouvernements libres, ou relégué dans un injuste oubli, Montesquieu finira toujours par retrouver la vogue, même la popularité qu'il a eues à certaines époques do notre vie nationale. Ce n'est pas lui que l'on consultera quand l'on voudrafaire table rase, quand les théoriciens de l'absolu ne songeront qu'à dé-
molir. Aux heures plus calmes où le sens pratique
reprend ses droits, où Ton cherche à, édifier un'
ordre de choses nouveau, sans détruire de
Tordre ancien ce qui mérite d'en survivre, on
demandera d'utiles conseils à ce législateur
sagace, à ce politique avisé, qui a enseigné aux
hommes d'Etat le respect des droits des peuples
et aux peuples le sage exercice de toutes les
libertés ; en tout pays on honorera celui qui a
poursuivi la réforme de la pénalité, protesté
contre le scandale de l'esclavage, défendu la
cause de la tolérance, créé la science politique
et « flétri le despotisme d'un opprobre aussi
durable que la raison humaine. » Il est de^
gloires plus bruyantes , il n'en est pas de plus
pure.
Garât, dans ses Mémoires historiques du xvnr siècle f cite quelques fragments des exhorta tiens que Montesquieu adressait à Raynal, i Helvétius, à Suard, à ces membres du part philosophique dont le grand écrivain et le grand penseur n'a pas adopté toutes les doctrines.
« Allons, Messieurs, vous êtes dans l'âge des grands efforts çt des grands succès : je vou{
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tin
invite à être utiles aux hommes, comme au plus grand bonheur delà vie; je n'ai jamais eu de chagrin dont une demi-heure de méditation n'ait adouci l'amertume. Je suis fini, moi ; j'ai brûlé toutes mes cartouches, toutes mes bougies sont éteintes. Vous commencez, vous; marquez-vous bien le but ; je ne l'ai pas touché ; je crois l'avoir vu. L'homme n'a pas voulu, ou n'a pas pu rester dans son instinct, où il était assez en sûreté, quoique très près des animaux. En cherchant à s'élever à la raison, il a enfanté et consacré des erreurs monstrueuses; ses vertus et ses félicités ne peuvent pas être plus vraies que ses idées. Les nations s'environnent de luxe, de richesses, et de luxe d'esprit; et les hommes manquent très souvent de pain et de sens commun. Pour leur assurer à tous le pain, le bon sens et les vertus qui leur sont nécessaires, il n'y a qu'un moyen : il faut beaucoup éclairer les peuples et les gouvernements ; c'est là l'œuvre des philosophes , c'est là la vôtre. »
Ces belles paroles nous donnent la pensée
intime de Montesquieu, elles résument sa doc-
^ trine, son enseignement ; elles sont un véritable
^ testament politique. Montesquieu, au moment
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