‹ MontesquieuChapitre 14 sur 15 · I- I . « — ^— III III I 11 II II j · texte numérisé non relu

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Brède pendant l'automne de 1752. Trembleyavait connu Montesquieu à Londres, Invité par lui à venir passer trois jours à la Brède, il taiige ces trois jours parmi les plus délicieux de son existence, et rend compte en ces termes de cette charmante villégiature : « Je ne puis, mon cher ami (il s'adresse à Bonnet), vous exprimer les délices que j'ai goûtées pendant ce séjour. Que de belles, que d'agréables choses j'ai entendues I Que penserez-vous de conversations qui commençaient à une heure après midi et qui ne finissaient qu'à onze heures du soir? Tantôt vous auriez entendu traiter les sujets les plus relevés, et tantôt vous auriez entendu rire de grand cœur, à l'occasion de quelque conte exquis. Nous avons traité quelques matières qui m'ont bien fait penser à vous. J'ai beaucoup parlé agriculture avec M. de Montesquieu. Si Mademoiselle votre sœur savait comment il pense sur la vie des champs, elle serait bien glorieuse. Dans une conversation que nous avions sur ce sujet, il s'écria : « trop heureux les

d'une PalingênéHe philosophique, — Jean Trembley (1700-1784) a écrit un Mémoire pour servir à V histoire de la vie et des ouvpoges de Bonnet, Berne, lldi,

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laboureurs ! » Il ajouta ensuite : « J'ai souvent pensé à mettre ces paroles au frontispice de ma maison. »

Montesquieu ne revient à Paris qu'à la fin de 1752 et, pendant Tété, en juillet ou en août 1753, il retourne à la Brède; « il s'y promène du matin au soir en véritable campagnard et y fait de fort belles choses en dehors. » Le 24 décembre, Paris le rappelle encore, et la société de M"*" de Mirepoix, du Chatel, du Deffand, d'Aiguillon, Dupré de Saint-Maur, le retient jusqu'au mois d'août 1754, bien <c qu'il ne soit plus fait pour ce pays-ci. » Cette compagnie adorable fait à Paris le bonheur de sa vie, et tout le contraire quand il est absent. Aussi, revient-il en janvier 1755; le 10 février suivant, il était emporté par une fluxion de poitrine.

C'est dans l'intervalle de ces fréquents voyages entre Clérac, Raymond (dans l'entre-deux mers), la Brède, Bordeaux et Paris, que Montesquieu a composé ses dernières œuvres. Seules, celles qu'il a consacrées à la défense de VEsprit des lois méritent de nous arrêter. Le Lysimaquej composé en 1751 et qui parait en 1754, n'est intétessant que comme apologie du stoïcisme. On

sait en quelle estime Montesquieu tenait la doctrine stoïcienne. Lysimaque est un agréable morceau d'histoire, sans grande portée. L'œuvre, du reste, était sans ambition. C'est un simple remerciement, adressé à l'Académie de Stanislas Leczinski, dont Montesquieu faisait partie. Plus importante est la dissertation sur Ze goiiX écrite pour l'Encyclopédie. On y peut glaner des pensées ingénieuses et fines comme celles-ci :

a Le goût naturel n'est pas une connaissance de théorie, c'est une application prompte et exquise des règles mêmes que l'on ne connaît pas. »

« Ce qui fait ordinairement une grande pensée, c'est lorsqu'on dit une chose qui en fait voir un grand nombre d'autres et qu'on nous fait découvrir tout d'un coup ce que nous ne pouvions espérer qu'après une grande lecture. »

On pourrait citer aussi, dans VEssai sur le goûty nombre de paradoxes insoutenables. Nous avons dit combien Montesquieu, en matière littéraire proprement dite, était un juge incompétent. Laissons-le sur son terrain, dans son domaine propre, et arrivons aux apologies de V Esprit des lois qu'il a intitulées modestement Défense et suite de la défense.

Italiam, Italiam, avait écrit Montesquieu à la dernière ligne du Traité des Fiefs. Ce cri do délivrance était poussé trop tôt. Il a dû, après avoir terminé son ouvrage, le défendre contre la Sorbonne qui renonça à le censurer, contre la congrégation de Tlndex qui le condamna; par jugement du 3 mars 1752, et enfin contre les jansénistes et les jésuites.

Les critiques des jésuites, beaucoup plus modérées que colles des jansénistes, parurent dans le Journal de Trévoux, en avril 1749; celles des jansénistes dans les Nouvelles ecclésiastiques , en octobre 1749. Montesquieu répondit aux premiers dans les Éclaircissements sur VEsprit des lois. Il y définit la vertu, principe du gouvernement républicain, et confirme qu'il faut entendre par vertu l'amour de la patrie, de l'égalité et de la frugalité.

La Défense de VEsprit des lois est beaucoup plus développée et plus importante que les Éclaircissements. Montesquieu l'a divisée en trois parties : il répond dans la première aux reproches généraux ; dans la seconde, aux reproches particuliers, et dans la troisième il critique la manière dont on Ta critiqué lui-même.

t Los reproches généraux se réduisent à un

i seul que Montesquieu détruit en affirmant qull

is croit et qu'il aime le christianisme. Lès objec-

e tiens particulières portent sur la polygamie, sur

e le climat, la tolérance, le célibat, le mariage,

1, l'usure ; Montesquieu répond avec courtoisie à

e la plupart d'entre elles. Il consent à discuter

avec son adversaire, au lieu de l'éblouir, comme Voltaire le faisait si volontiers, par le feu d'artifice de son esprit. La Défense, à ce point de vue, est un modèle de forte polémique. Les règles de la polémique, ou plutôt de la critique, ont du reste été tracées par Montesquieu luimême dans la troisième partie de la Défense. Le premier devoir d'un critique, d'après lui, est déjuger l'ouvrage qu'a fait Fauteur, et non pas l'ouvrage que le critique a dans l'esprit. Ce qu'il reprochait surtout à Voltaire? c'était de se laisser

emporter par son imagination, de refaire en pensée ce qu'il lisait, et de juger ensuite, non

pas ce qu'il lisait, mais ce qu'il avait ainsi

refait.

Montesquieu veut encore qu'avant de juger un ouvrage on étudie avec soin la science qui y est traitée et les auteurs « approuvés » qui

ont écrit sur cette science. Il refuse au critique le droit de chercher à pénétrer les pensées d'un auteur, pensées que cet auteur est seul à connaître. Il s'élève contre l'habitude de juger un livre sérieux, un livre € de raisonnement, » sur quelque passage plus ou moins agréable. On ne tient rien, dit-il, si Ton ne tient toute la chaîne. Et les anneaux de cette chaîne, comme dans Y Esprit des lois, étant souvent isolés les uns des autres, il faut que le critique se donne la peine de les rapprocher, de les souder ensemble. Montesquieu, on le voit, se montre bien exigeant. A l'entendre, ceux qui se livrent à cet exercice littéraire méritent toujours de l'équité, mais rarement de l'indulgence, et la critique « peut être considérée comme une ostentation de sa supériorité sur les autres. ]>

Montesquieu, après avoir formulé ces règles et ces jugements, revient sur la façon dont l'auteur des Nouvelles ecclésiastiques a, incriminé ses intentions en matière de religion. La religion, dit-il, « qui se défend beaucoup par elle-même, perd plus lorsqu'elle est mal défendue que lorsqu'elle n'est point du tout défendue. » Un beau passage, plein de verve et d'éloquence, revendi-

que avec éclat l'indépendance du génie et résume les opinions du maître en matière de critique :

« Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une robe de docteur: les gens qui reulent toujours enseigner empêchent beaucoup d'apprendre ; il n'y a point de génie qu'on ne rétrécisse lorsqu'on l'enveloppera d'un milUon de scrupules vains. Avez-vous le» meiUeures intentions du monde ? on vous forcera vousmême d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire quand vous êtes sans cesse effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent échapper à la subtmté des critiques. On vient nous mettre un béguin sur la tête pour nous dire à chaque mot : « Prenez garde de tomber; vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi. . Va-t-on prendre l'essor ? ils vous arrêtent parla manche. A-t-on de la force et de la vie? on vousl'ôteà coups d'épingle. Vous élevez-vou. un peu? voilàdes gens qui prennent leur pied ou leur toile, lèvent la tête et vous crient de descendre pour vou» mesurer Courez-vous dans votre carrière ? ils voudront que vous regardiez toutes les pierre, que les ^-"ms ont nuises sur votre chemin. Il n'y a ni science - ' ^^^ "^« qui puisse résister à ce pédantisme. Notre «^«1«;J«7J

desLadémies; an voudra nous faire -"^^ ^-'j'':

.eoies des siècles ^^^^^^ ^:^::^:i:::^e

rassurer ceux qui, avec un génie mfmimcni

le sien, ont d^aussi bonnes intentions que lui ; ce grand homme fut sans cesse accusé d'athéisme, et l'on n'emploie pas aujourd'hui contre les athées de plus forts arguments que lés siens. »

Ce que Montesquieu dit de Descartes, on pourrait rappliquer à lui-même. Il fut accusé d'athéisme, et Ton trouverait dans son Esprit des loiSy dans sa Défense elle-même, des arguments contre les adversaires du christianisme, à plus forte raison contre les athées.

Quant à Topinion de Montesquieu sur le rôle de la critique, elle paraîtra exclusive et étroite, si l'on songe à la critique de nos jours ; elle est plus juste, appliquée à la critique du xviu" siècle.

C'est à Paris, au milieu de ces travaux, des jouissances de la gloire et des distractions du monde, le 10 février 1755, que la mort vint surprendre Montesquieu. Comme il l'écrivait, quelques années auparavant, le séjour de la capitale l'avait conduit au tombeau, « mais par un chemin de fleurs. »

Montesquieu était de taille moyenne^ maigre et nerveux; ses portraits, de profil, rappellent le buste de Cicéron, celui de tous les anciens au. quel, disait-il, il aurait le mieux aimé ressembler, Il avait les cheveux blonds, le nez long et fort, aux narines mobiles, l'œil surmonté d'une paupière puissante qui est la caractéristique de cette expressive physionomie, faite pour la médaille.

Nous voudrions, non pas formuler un jugement d'ensemble qui excéderait le cadre de cette étude, mais condenser en quelques pages les traits épars que nous avons présentés dans cette rapide analyse. L'homme, le penseur, l'écrivain en ressortiront mieux.

L'homme est moins connu que la plupart de ses contemporains ; il a fait son portrait, mais il ne s'est pas confessé comme tant d'autres. Il

était de son siècle, du siècle de la Régence et de Louis XV, avec plus de sérieux et de gravité : sérieux et gravité qu'il ne devait pas à sa robe, sitôt quittée, mais à son caractère, surtout à ses études. Enfant, il travaille avec ardeur; jeune homme, il amasse déjà les matériaux du grand ouvrage qui occupera toute sa vie, et, en même temps, il répand son activité intellectuelle dans des recherches scientifiques étendues, sinon profondes; il est Tâme d'une Académie de province; il poursuit en tous sens ses investigations sur le droit, sur l'histoire, sur la politique. Quand il voyage,, c'est encore pour étudier les hommes et les institutions, pour réunir des observations qu'il utilisera plus tard. Parvenu à l'âge mûr, puis à la vieillesse, il conserve les laborieuses habitudes de sa jeunesse, à peine modifiées par l'affaiblissement de sa vue. Il vit dans les livres, dans le passé, avec les grands écrivains de Rome, avec les compilateurs les plus dépourvus d'agréments. Il est tout entier, jusqu'en 1748, à son œuvre qu'il veut mener à bonne fin ; après 1748, à son œuvre qu'il veut défendre. Ses lettres elles-mêmes, au lieu d'être un repos pour son esprit, ne sont que la continuation, que la suite

'■P'après Chaudel,

naturelle de ses travaux, toutes lettres d'affaires et non de causerie. Son cerveau toujours vigou- . reux a fini par se substituer à son cœur qui n'a jamais été bien actif.

Que Ton ne se représente pas cependant Montesquieu comme un savant de cabinet, comme un érudit enseveli sous la poudre des bibliothèques. On sait s'il était mondain, amoureux de la société et de la conversation. Même loin de Paris, il retrouvait dans le voisinage de la Brède des châteaux où l'on pouvait causer et s'instruire ;à la Brède même, il savait mêler les distractions à l'étude, et il a toujours porté légèrement et gaiement le fardeau de ses connaissances et de ses lectures. Lord Charlemont raconte ainsi son premier voyage à la Brède : c Nous nous mimes en route de si bonne heure que nous arrivâmes à son château avant qu'il fût levé. Le domestique nous conduisit dans la bibliothèque. Le premier objet qui attira notre curiosité, ce fut un livre ouvert dans lequel il paraissait avoir lu la veille ; une lampe éteinte se trouvait auprès du

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