‹ MontesquieuChapitre 7 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Une analyse rigoureuse des Lettres persanes est impossible. L'intrigue qui leur servait comme de passeport auprès du public frivole auquel elles s'adressaient n'a plus pour nous aucun intérêt. De toutes les lettres où il est question des mœurs de l'Orient, on peut dire ce que Montesquieu disait du Temple de Guide : Il n'y a que des têtes bien frisées et bien poudrées qui en connaissent tout le mérite. Ce n'est pas à ces têtes-là que nous nous adressons, mais à ceux qui demandent à un ouvrage, en même temps que l'éclat du style et la profondeur de la pensée, des renseignements sur l'auteur, sur son temps, sur ses contemporains. Quand cet auteur a vécu à une époque aussi curieuse que celle de la Régence, il y a tout profit à l'interroger ; quand il

I Paris est aussi grand qu'Ispahan : les maisons y sont si hautes qu'on jurerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu'une ville bâtie en Tair, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée, et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.

Tu ne le croirais pas peut-être : depuis un mois que je suisici,jen'yai encore vu marcher personne.Iln'yapoîntde gens au monde qui tirent mieux parti de leur machine que les Français: ils courent, ils volent; les voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce train et vais souvent à pied sans changer d'allure, j'enrage quelquefois comme un chrétien : car encore passe qu'on m'éclabousse depuis les pieds jusqu'à la tête ; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement ; un homme qui vient après moi et qui passe me fait faire un demi-tour ; et un autre, qui me croise de l'autre côté, me remet soudain où le premier m'avait pris ; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j'avais fait dix lieues.

Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des mœurs et des coutumes européennes: je n'en ai moi-même qu'une légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.

Le roi de France (1) est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne,

(l) Louis XIV*

son voisin ; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre (I) ; et par un prodige de l'orgueil humain ses troupes se trouvaient payées, ses places munies et ses flottes équipées.

D'ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets; il les fait penser comme il veu t : s'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'ua écu en vaut deux, et ils le croient (2) . S'il aune guerre difficile à soutenir et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre danslatétequ un morceaude papier est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant (3), tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits

J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne doute pas que tu ne balances à les croire.

On dit que pendant qu'il faisait la guerre à ses voisins qui s'étaient tous ligués contre lui, il avait dans son royaume un nombre innombrable d'ennemis invisibles qui

1) Allusion aux créations de charges qui f aient faites pendant la guerre de la ligue d'Augsbourg.

(2j Allusion aux changements introduits par les rois dans le cours de la monnaie.

(3) Allusion au prétendu privilège de guérir les écrouellcs, eu les touchant.

l'entouraient (1); on ajoute qu'il lésa cherchés pendant plus de trente ans ; et que, malgré les soins infatigables de

certains dervis (2) qui ont sa confiance, il n'en a pu trouver un seul. Ils vivent avec lui; ils sont à sa cour, dans sa capitale, dans ses troupes, dans ses tribunaux ; et cependant on dit qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouvés. On dirait qu'ils existent en général et qu'ils ne sont plus rien en particulier; c'est un corps, mais point de membres. Sans doute que le ciel veut punir ce prince de n'avoir point été assez modéré envers les ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles et dont le gr'nie et le destin sont au-dessus du sien.

Je continuerai à t'écrire et je t'apprendrai des choses bien éloignées du caractère et du génie persan. C'est bien la même terre qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays où je vis et ceux du pays où tu es sont des hommes bien différents, o

Quel esprit, quelle verve dans ces lignes que Montesquieu traçait le soir, en se jouant, pour S3 reposer de travaux plus sérieux ! Quel écrivain que celui qui débutait par ce coup de maitre ! Sans doute on pourrait relever ça et Jà des critiqu3s excessives, injustes, que Montesquieu regrettera et désavouera plus tard ; mais quelle

(1) AUusion aux Jansénistes.

(2) Allusion aux Jésuites*

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liberté d'esprit I Comme le grand roi est ramené au niveau commun, renversé du piédestal où l'avaient élevé les adulations de tous ses contemporains 1 Montesquieu, plus que personne, s'est laissé entraîner dans ce qu'il appelait si bien t la décadence de Tadmiration. j>

La lettre 30, de moins haute portée, est, au point de vue littéraire, un pur chef-d'œuvre. EUo est restée classique. Elle doit devenir populaire.

€ Les habitants de Paris sont d*une curiosité qui va jusqu'à Textravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes même faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait ; si j'étais aux spectacles, je trouvais d'abord cent lorgnettes dressées contre ma figure ; enfin, jamais honmie n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien Persan. Chose admi-* rable I je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les çhemi*^ nées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.

Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare; et quoique j*aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville, où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit de Persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il restait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique ; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche ; mais,^ si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement: Ahl ahl monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire 1 Comment peut-on être Persan ? t

La lettre 50 n'est-elle pas du La Bruyère, moins cherché, plus naturel, ou du La Rochefoucauld sans aigreur ?

t J ai vu des gens chez qui la vertu était si naturelle qu'elle ne se faisait pas même sentir; ils s'attachaient à leur devoir sans s'y plier et s'y portaient comme par instinct; bien loin de relever par leurs discours leurs rares qualités, il semblait qu'elles n'avaient pas percé jusqu'à

eux. Yûilèiles gens que j'aime: non pas ces hommes vertueux qui semblent être étonnés de Tétre, et qui regardent une bonne action comme un prodige dont le récit doit surprendre.

Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux h qui le ciel a donné de grands talents , que peut-on dire de ces insectes qui osent iaire paraître un orgueil qui déshono> rerait les plus grands hommes?

Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d^eux-mêmes : leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur impertinente figure; ils vous parleront des moindres choses qui leur sont arrivées, et ils veulent que rintérét qu ils y prennent les grossisse à vos yeux ; ils ont tout iait, tout vu, tout dit, tout pensé ; ils sont un modèle universel, un sujet de comparaison inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit jamais. Oh I que la louange est fade ^lorsqu'elle réfléchit vers le lieu d'où elle part I

Il y a quelques jours qu'un homme de ce caractère nous accabla pendant deux heures de lui, de son mérite et de ses talents; mais, comme il n'y a pas de mouvement per^ pétuel dans le monde, il cessa de parler, h^ conversation nous revint donc, et nous la primes.

Un homme qui paraissait assez chagrin commença par se plaindre de Tennui répandu dans les conversations. Quoil toujours des sots qui se peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux ? Vous avez raison, reprit tout à coup notre discoureur; il n'y a qu'à faire comme moi : je ne me loue Jamais ; j'ai du bien, de la naissance; je

LES LETTRES PERSINES* 75

fais de la dépense, mes amis disent que j'ai quelque esprit ; mais je ne parle jamais de tout cela ; si j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je fais le plus de cas, c'est ma modestie.

J'admirais cet impertinent; et pendant qu'il parlait tout haut, je disais tout bas: Heureux celui qui a assez de vanité pour ne dire jamais de bien de lui ; qui craint ceux qui récoutent et ne compromet point son fnérite avec l'orgueil des autres I »

La lettre 53 est de la vraie comédiOi encore qu'un peu oulrée^ et qui s'applique à tous les temps ; le xix* siècle, sous ce rapport, est-il bien différent du xviii* ?

> J'étais l'autre jour dans une société où je me divertis assez bien. Il y avait là des femmes de tous les âges : une de quatre-vingts ans, une de soixante, une de quarante, qui avait une nièce de vingt à vingt-deux* Un certain instinct me fit approcher de celte dernière, et elle me dit à l'oreille: Que dites-vous de ma tante, qui à son âge fait encore la jolie ? — Elle a tort, lui dis-je ; c'est un dessein qui ne convient qu'à vous. Un moment après, je me trouvais auprès de sa tante qui me dit : Que dites-vous de cette femme qui a pour le moins soixante ans, qui a passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toilette? — C'est du teny)s perdu, lui dis-je ; et il fautavoir vos charmes pour devoir y songer. J'allai à cette malheureuse femme i»

soixante ans, et la plaignais dans mon àme, lorsqu'elle me dit à Toreille : Y a-t-il rien de si ridicule ? voyez cette femme qui a quatre-vingts ans et qui met des rubans couleur de feu : elle veut faire la jeune, et elle y réussit; car cela approche de l'enfance. Ah ! bon Dieu I dis-je en moi-même, ne seu tirons-nous jamais que le ridicule des autres ? C'est peut-être un bonheur, dis-je ensuite, que nous trouvions de la consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étais en train de me divertir, et je dis : Nous avons assez monté : descendons à présent, et commençons par la vieille qui est au sommet. Madame, vous vous ressemblez si fort, cette dame à qui je viens de parler et vous, qu'il semble que vous soyez deux sœurs ; je vous crois à peu près du même âge. — Vraiment, monsieur, me dit-elle, lorsquel'une mourra, Tautredevraavoir grand'peur, je ne crois pas qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence. Quand je tins cette femme décrépite, j*allai à celle de soixante ans. Il faut, madame, que vous décidiez un pari que j'ai fait : j'ai gagé que cette dame et vous, lui montrant la femme de quarante ans, étiez de môme âge. — Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu'il y aitsix mois de différence. — Bon, m'y voilà; continuons. Je descendis encore, et j'allai à la femme de quarante ans. Madame, faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire que vous appelez cette demoiselle qui est à l'autre table votre nièce ? Vous êtes aussi jeune qu'elle ; elle a même quelque chose dans le visage de passé, que vous n'avez certainement pas; et ces couleurs vives qui paraissent sur votre teint. . . — Attendez^ me dit-elle : je suis sa tante, mais

sa mère avait pour le moins vingt-cinq ans plus que moi : j'ai ouï dire à feu ma sœur que sa fille et moi naquîmes la même année. — Je le disais bien, madame, et je n'avais pas tort d*être étonné.

Mon cherUsbek, les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte de leurs agréments voudraient reculer vers la jeunesse. Eh 1 comment ne chercheraient-elles pas à tromper les autres ? Elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes^ et se dérober à la plus affligeante de toutes les idées. »

La lettre 54 est encore d'un excellent comique. Le chercheur d'esprit est un des meilleurs types de cette galerie d'originaux.

« rétais ce matin dans ma chambre, qui, comme tu sais, n'est séparée des autres que par une cloison fort mince, et percée en plusieurs endroits ; de sorte qu'on entend tout ce qui se dit dans la chambre voisine. Un homme, qui se promenait à grands pas^ disait à un autre : Je ne sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi ; il y a plus de trois jours que je n'ai rien dit qui m'ait fait honneur ; et je me suis trouvé confondu pêle-mêle dans toutes les conversations, sans qu'on ait fait la moindre attention à moi, et qu'on m'ait deux fois adressé la parole. J'avais préparé quelques saillies pour relever mon discours; jamais on n'a voulu souffrir que je les fisse venir; j'avais un conte fort joli à faire ; mais à mesure que j'ai voulu

l'approcher^ on Ta esquivé, comme si on l'avait fait exprès : j'ai quelques bons mots, qui, depuis quatre jour&, vieillissent dans ma tète, sans que j'en aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je croîs qu'à la fin je serai un sot; il semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse m^en dispenser. Hier, j'avais espéré de briller avec trois ou quatre vieilles femmes, qui certainement ne m'eti imposent point, et je devais dire les plus jolies choses du monde : je fus plus d'un quart d'heure à diriger ma conversation ; mais elles ne tinrent jamais un propos suivi, et elles coupèrent, comme des Parques (1) fatales, le fil de tous mes discours. Veux-tu que je te dise ? la réputation de bel esprit coûte bien à soutenir, je ne sais comment tu as fait pour y parvenir.

— Il me vient une pensée, reprit l'autre ; travaillons de concert à nous donner de l'esprit ; associons-nous pour cela. Chaque jour nous nous dirons de quoi noiis devons parler, et nous nous secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous interrompre au milieu de nos idées, nous l'attirerons nous-mêmes ; et s'il ne veut pas venir de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il faudra rire tout à fait et h gorge déployée. Tu verras que nous donnerons du ton à toutes nos conversations, et qu'on admirera la vivacité de notre

(1) Leë Parqaes étaientf dans la mythologid des Grecs, trois dltinités des enfers, chargées de filer la vie des hommes. Olotho préside à la naissance et tient le losèau ; Lachésis le toorne ; Atropôa conpe le fil»

esprit, et le bonheur de nos reparties. Nous nous protégerons par des signes de tête mutuels. Tu brilleras aujourd'hui, demain tu seras mon second. J'entrerai avec toi dans une maison, et je m'écrierai en te montrant : II faut que je vous dise une réponse bien plaisante que monsieur vient de faire à un homme que nous avons trouvé dans la rue. Et je me tournerai vers toi. 11 ne s'y attendait pas, il a été bien étonné. Je réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras : J'y étais quand il les fît; c'était dans up souper, et il ne rêva pas un moment. Souvent même nous nous raillerons toi et moi, et Ton dira : Voyez comme ils s'attaquent, comme ils se défendent; ils ne s'épargnent pas; voyons comme il sortira de là; à merveille I quelle présence d'esprit ! voilà une véritable bataille 1 Mais en

ne dira pas que nous nous étions escarmouches la veille. Il faudra acheter de certains livres, qui sont des recueils

de bons mots, composés à l'usage de ceux qui n'ont point d'esprit et qui en veulent contrefaire ; tout dépend d'avoir des modèles. Je veux qu'avant six mois nous soyons en état de tenir une conversation d'une heure, toute remplie de bons mots. Mais il faudra avoir une attention : c'est de soutenir leur fortune ; ce n'est pas assez de dire un bon mot, il faut le répandre et le semer partout; sans cela autant de perdu, et je t'avoue qu'il n'y a rien de si désolant que de voir une jolie chose, qu'on a dite, mourir dans l'oreille d'un sot qui l'entend. Il est vrai que souvent il y a une compensation, et que nous disons aussi bien des sottises qui passent incognito ; et c'est la seule chose qui peut nous consoler dans cette occasion. Voilà, mon cher,

le parti qu'il nous faut prendre. Fais ce que je te dirai, et je te promets, avant six mois, une place à TAcadémie : c'est pour te dire que le travail ne sera pas long, car pour lors tu pourras renoncer à ton art ; tu seras homme d'esprit malgré que tu en aies. On remarque, en France, que, dès qu'un homme entre dans une compagnie, il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit du corps ; tu feras de même, et je ne crains pour toi que l'embarras des applaudissements. >

Très fine, très profonde aussi et procédant do la même veine comique est la lettre 59.

« J'étais l'autre jour dans une maison, où il y avait un cercle de gens de toute espèce. Je trouvai la conversation occupée par deux vieilles femmes, qui avaient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir. Il faut avouer, disait une d'entre elles, que les hommes d'aujourd^hui sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse; ils étaient jolis, gracieux, complaisants; mais, à présent, je les trouve d'une brutalité insupportable. Tout est changé, dit pour lors un homme qui paraissait accablé de goutte, le temps n'est plus comme il était il y a quarante ans ; tout le monde se portait bien, on marchait, on était gai, on ne demandait qu'à rire et à danser; à présent, tout le monde est d'une tristesse insupportable. Un moment après, la conversation tourna du côté de la politique. Morbleu l dit un vieux seigneur, l'Etat n'est plus gouverné', trouver-

moi à présent un ministre comme Monsieur Colbert ; je le connaissais beaucoup^ ce Monsieur Colbert; il était de mes amis; il me faisait toujours payer de mes pensions avant qui que ce fût. Le bel ordre qu'il y avait dans les finances 1 tout le monde était à son aise ; mais aujourd'hui, je suis ruiné... Et comptez-vous pour rien Tabolition des duels? dit d'un air content, un autre homme qui n'avait point encore parlé. La remarque est judicieuse, me dit quelqu'un à l'oreille ; cet homme est charmé de l'édit, et il l'observe si bien, qu'il y a six mois qu'il reçut cent coups de bâton, pour ne le pas violer.

Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un retour secret que nous faisons sur nousmêmes »

Dans la lettre 74, nous retrouvons, outre le côté comique et satirique, un côté élevé, une éloquence émue, peu commune chez Montesquieu. On n'a jamais mieux défini les devoirs des grands envers les humbles, ni mieux parlé de cette vertu si rare qui est faite à la fois de politesse, de charité et d'affection.

« Il y a quelques jours qu'un homme de ma connaissance me dit : Je vous ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris ; je vous mène à présent chez un grand seigneur, qui est un des hommes du royaume qui représente le mieux.

Que veut dire cela, monsieur? Est-ce qu'il est plus poli, plus affable que les autres ? •» Non, me dit-il. — Ah I j'entends : il fait sentir, à tous les instants, la supériorité qu'il a sur tous ceux qui l'approchent. Si cela est, je n'ai que faire d'y aller, je la lui passe tout entière et je prends condamnation.

Il fallut pourtant marcher ; et je vis un petit homme si fier, il prit une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens d'une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvais me lasser de l'admirer. Ah I bon Dieu I dis-je en moi-même, si^ lorsque j^étais & la cour de Perse, je représentais ainsi, je représentais un grand sot! n aurait fallu, Rica (1), que nous eussions eu un bien mauvais naturel, pour aller faire cent petites insultes à des gens qui venaient tous les jours chez nous, nous témoigner leur bienveillance. Ils savaient bien que nous étions au-dessus d'eux ; et, s'ils l'avaient ignoré, nos bienfaits le leur auraient appris tous les jours. N'ayant rien èi faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous rendre aimables : nous nous communiquions aux plus petits ; au milieu des grandeurs, qui endurcissent toujours, ils nous trouvaient sensibles; ils ne voyaient que notre cœur au-dessus d'eux ; nous descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il fallait soutenir la majesté du prince dans les cérémonies publiques ; lorsqu'il fallait faire respecter

(1) Ëica, compagnon de Tojaged'tJsbek.c Lavivacitéde son esprit, dit Usbek, fait qu'il saisit tout ayeo promptltiide. » (Lettré SXV.)

«a sa

la nation aux étrangers ; lorsque enûn, dans les occasions périlleuses, il fallait animer les soldats, nous remontions cent fois plus haut que nous étions descendus ; nous ramenions la fierté sur notre visage, et Ton trouvait quelquefois que nous représentions assez bien. » i

Ravissante est la lettre 99 sur les caprices de la mode.

« Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver ; mais surtout on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.

Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leur parure ? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers, et, avant que tu eusses reçu ma lettre, tout serait changé.

Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne, en revient aussi antique que si elle s'y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger ; il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu'une de ses fantaisies.

Quelquefois les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un

IS

temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même ; dans un autre, c'étaient les pieds qui occupaient cette place : les talons faisaient un piédestal qui les tenait en Tair. Qui pourrait le croire? les architectes ont été souvent obligés de hausser de baisser et d'élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d'eux ce changement ; et les règles de leur art ont été asservies à ces caprices. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches et elles disparaissent toutes le lendemain

Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs selon l'âo-e de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à rendre la nation grave, s'il l'avait entrepris. Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville la ville aux provinces. L'âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres. »

Nous pourrions arrêter là ces citations qui ont donné à nos lecteurs une idée suffisante des Lettres persanes. Mais nous sommes en présence du premier et du plus remarquable ouvrage de Montesquieu, de celui qui a le plus contribué à sa réputation au xviii® siècle, et qui la conservera le mieux, parce qu'il vieillira le moins. Demandons donc à rétincelant écrivain, demandons au Persan Usbek, si parisien sous son costume

if

LES lî:ttres persanes. 89

oriental, un tableau du temps : la cour, la ville, les trois Etats, la royauté, la magistrature^ F Université, les riches , les Invalides , l'Académie française, nous en passons , il nous a tout décrit, tout dépeint, et avec quelles éclatantes couleurs I

La Cour. — « Je parus à la cour dès ma plus tendre jeunesse, je le puis dire : mon cœur ne s'y corrompit point ; je formai même un grand dessein ; j'osai y être vertueux. Dès que je connus le vice, je m'en éloignai ; mais je m'en approchai ensuite pour le démasquer.

Quand je vis que ma sincérité m'avait fait des ennemis, que je m'étais attiré la jalousie des ministres sans avoir la faveur du prince ; que dans une cour corrompue je ne me soutenais que par une faible vertu, je résolus de la quitter. »

La Ville. — « A Paris règne la liberté et l'égalité ; la naissance, la vertu, le mérite même delà guerre, quelque brillant qu'il soit, ne sauve pas un homme de la foule dans laquelle il est confondu. La jalousie des rangs y est inconnue. On dit que le premier de Paris est celui qui a les meilleurs chevaux à son carrosse-

Ici, il y a des gens qui sont grands par leur naissance ; mais ils sont sans crédit. »

Les trois Etats . — « Il y a en France trois sortes d'Etats : l'Eglise, l'Epée et la Robe. Chacun a un mépris

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souverain pour les deux autres. Tel, par exemple, que l'on devrait mépriser parce qu'il est sot, ne l'est souvent que parce qu'il est homme de robe. Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne disputent sur l'excellence de l'art qu'ils ont choisi ; chacun s'élève au-dessus de celui qui est d'une profession différente, à proportion de l'idée qu'il s'est faite delà supériorité de la sienne. »

La Royauté et les Ministres. -^ « Quand je pense à la situation des princes, toujours entourés d'hommes avides et insatiables je ne puis que les plaindre, et je les plains encore davantage lorsqu'ils n'ont pas la force de résister à des demandes toujours onéreuses à cedx qui ne demandent rien.

Un prince a des passions : le ministre les remue ; c'est de ce côté-là qu'il dirige son ministère. Il n'a point d'autre but ni n'en veut connaître. Les courtisans le séduisent par leurs louanges , et lui le flatte plus dangereusement par ses conseils, par les desseins qu'il lui inspire, et par les maximes qu'il lui propose. »

Est-ce là une satire? On pourrait croire que Montesquieu, partisan décidé de la monarchie, s'est montré plus indulgent pour la royauté dans T Esprit des lois. Il n'en est rien. Voici comment il jugera la monarchie quelques années plus tard:

€ La monarchie se perd lorsqu'un prince croit qu'il montre plus sa puissance en changeant Tordre des choses qu'en le suivant, lorsqu'il ôte les fonctions naturelles des uns pour les donner arbitrairement à d'autres, et lorsqu'il est plus amoureux de ses fantaisies que de ses volontés. La monarchie se perd lorsque le prince, rapportant tout uniquement à lui, appelle l'État à sa capitale, la capitale à sa cour et sa cour à sa personne. 9

Et ailleurs:

€ Le principe de la monarchie se corrompt lorsque les premières dignités sont les marques de la première servitude; lorsqu'on ôte aux grands le respect du peuple et qu'on les rend de vils instruments du pouvoir arbitraire. Il se corrompt plus encore lorsque l'honneur a été mis en contradiction avec les honneurs et que Ton peut à la fois être couvert d'infamies et de dignités. »

8aînt-Simon(l), dans ses pages les plus amères^ ne s'est pas exprimé avec une plus implacable rigueur.

La Magistrature. — « Nous autres juges, nenous enflons point d'une vaine science. Qu'avons-nous à faire de tous

(1) Saint-Simon (1675-1755), dno «t pair, grand écrîyaîn avec des inégalités et des longnenrs, est l*antenr de Mémoires qni renferment les renseignements les plus Intëresiants sur le règne de Louis XIV,

t2 MONTESQUIEU.

CCS volumes de lois? presque tous les cas sont hypothéti-^ ques et sortent de la règle générale... Nous avons des livres vivants qui sont les avocats : ils travaillent pour nous et se chargent de nous instruire. »

L'Université. — « L'Université de Paris est la fille aînée desrois deFrance et très aînée, car elle a plus de neuf cents ans ; aussi rêve-t-elle quelquefois. On m'a conté qu'elle eut, il y a quelque temps, un grand démêlé avec quelques docteurs âl'occasion delà lettre Q, qu'elle voulait que Ton prononçât comme un K. Il semble que les têtes des plus grands hommes s'étrécissent lorsqu'elles sont assemblées, et que là où il y a plus de sages, il y ait aussi moins de sagesse, i

La Sorbonne, dira plus tard Montesquieu, dans une lettre à Madame d'Aiguillon, est la mouche du coche ; elle croit qu'elle remue tout.

Les Riches. — « II n'y a point de pays au monde où la fortune soit si inconstante que dans celui-ci; il arrive tous les dix ans des révolutions qui précipitent le riche dans la misère et enlèvent le pauvre avec des ailes rapides au comble des richesses.

... Hais quand on examine qui sont les gens qui en sont les plus chargés, à force de mépriser les riches, on vient enfin à mépriser les richesses. »

Les Laquais. — « Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs ; c'est un séminaire de grand?

seigneurs, il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, des magistrats ruinés, des gentilshommes tués dans les fureurs de la guerre ; et quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes, ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs filles qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides. »

Les Invalides. — « Quel spectacle de voir assemblées en un même lieu toutes ces victimes de la patrie qui ne respirent que pour la défendre, et qui, se sentant le même cœur et non pas la même force, ne se plaignent que de l'impuissance où elles sont de se sacrifier encore pour elle ! Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers débiles, dans cette retraite, observer une discipline aussi exacte que sHIs y étaient contraints par la présence d'un ennemi, chercher leur dernière satisfaction dans cette image de la guerre et partager leur cœur et leur esprit entre les devoirs de la religion et ceux de l'art militaire i »

Cette éclatante justice rendue à une grande institution eût dû inspirer à Montesquieu plus d'indulgence pour Louvois.

L'Académie française, — t J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu^on appelle l'Académie française.

Ceux qui le composent n'ont d'autres fonctions que de jaser sans cesse : Téloge va se placer, comme de lui-

même, dans leurbabil éternel ; et sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur du panégyrique Tient les saisir et ne les quitte plus.

Ce corps a quarante tôtes, toutes remplies défigures, de métaphores et d'antithèses. Tant de bouches r\Q parlent presque que par exclamation ; ses oreilles veulent toujours être frappées par les cadences et Tharmonie. »

Le ckVÈ Progopb. — c Le café esttrës enusage k P^ris« Il y a un grand nombre de maisons publiques où on le distribue* Dans quelques-unes de ces maisons, an dit des nouvelles ; dans d'autresonjoue aux échecs. Uy çn aune où Ton apprête le café de telle manière qu'il donne d^ Tesprit à ceux qui en prennent : au moins de tous ceux qui en sortent, il n'y a personne qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que lorsqu'il y est entré, •

Le quartier Latin. — « Il y a des quartiers où Ton voit comme une mêlée noire et épaisse de ces sortes de gens (les disputeurs) ; ils se nourrissent de distinctions, ils vivent de raisonnements obscurs et de fausses conséquences. Ce métier,où l'on devrait mourir de faim, ne laisse pas de rendre. On a vu uue nation entière, chassée de son pays, traverser les mers pour s'établir en France, n'emportant avec elle, pour parer aux nécessités de la vie, qu'un redoutable talent pour la dispute » (allusion aux Irlandais).

Les Compilateurs. — a La fureur de la plupart des

Français, c'est d'avoir de l'esprit, et la fureur de ceux qui

veulent avoir de Tesprit, c'est de faire des livres. De tous les auteurs, il n'y en a point que je méprise plus que les compilateurs, qui vont de tous côtés chercher des lambeaux des ouvrages des autres, qu'ils plaquent dans le leur comme des pièces de gazon dans un parterre ; ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers d'imprimerie qui rangent des caractères qui, combinés ensemble^ font un livre où ils n'ont fourni que la main. »

A ce que Montesquieu a dit des princes et de leurs meurtrières libéralités, il faut ajouter Tordonnance imaginaire de la lettre 124. Jamais les dilapidations et le gaspillage n'ont été flétris avec une ironie plus éloquente, avec une compassion plus attendrie pour les misères du peuple.

c Le courage infatigable de quelques-uns de nos sujetd â nous demander des pensions^ ayant exercé sans relâche notre magnificence royale, nous avons enfin cédé à la multitude des requêtes qu'ils nous ont présentées, lesquelles ont fait^ jusqu'ici, la plus grande sollicitude du trône. Ils nous ont représenté qu'ils n'ont point manqué, depuis notre avènement à la couronne, de se trouver à notre lever ; que nous les avons toujours vus sur notre passage immobiles comme des bornes^ et qu'ils se sont extrême^ ment élevés, pourregarder, sur les épaules lesplus hautes^ iiotre sérénité... Ainsi, désirant traiter les suppliants avec

bonté, et leur accorder toutes leurs prières, nous avons ordonné ce qui suit :

Que tout laboureur, ayant cinq enfants, retranchera journellement la cinquième partie du pain qu'illeur donne. Enjoignons aux. pères de famille de faire la diminution, sur chacun d'eux, aussi juste que faire se pourra.

Défendons expressément à tous ceux qui s'appliquent à la culture de leurs héritages, ou qui les ont donnés à titre de ferme, d'y faire aucune réparation, de quelque espèce qu'elle soit.

Ordonnons que toutes personnes qui s'exercent à des travaux vils et mécaniques, lesquelles n'ont jamais été au lever de Notre Majesté, n'achètent désormais d'habits, à eux, à leurs femmes et à leurs enfants, que de quatre ans en quatre ans; leur interdisons en outre, très étroitement, ces petites réjouissances qu'ils avaient coutume de faire dans leurs familles, les principales fêtes de Tannée.

Et d'autant que nous demeurons avertis que la plupart des bourgeois de nos bonnes villes sont entièrement occupés à pourvoir à l'établissement de leurs filles, lesquelles ne se sont rendues recommandables, dans notre Etat, que par une triste et ennuyeuse modestie, nous ordonnons qu'ils attendront à les marier jusqu'à ce qu'ayant atteint l'âge limité par les ordonnances, elles viennent à les y contraindre. Défendons à nos magistrats de pourvoir à l'éducation de leurs enfants. »

Los autres lettres persanes nous avaient mon*

tré le peintre exact du xvm* siècle. Celle-ci nous fait voir à la fois le défenseur du patriotisme et de l'humanité, le Montesquieu ému, celui qui disait à T Académie de Bordeaux : « N'est-ce pas un beau dessein que de travailler à laisser après nous les hommes plus heureux que nous ne l'avons été ? 3>

Toutes les questions agitées et discutées de son temps, Montesquieu les a abordées et discutées à son 'tour. Nous en citerons deux entre vingt autres. Dans l'une, la querelle des anciens et des modernes j il a montré plus d'ironie plaisante que de sérieux; dans l'autre, celle du sys' tèmej la vue des ruines publiques et privées provoquées par Law, l'a rendu injuste pour les innovations du célèbre financier, innovations qui ne furent pas toutes malheureuses.

« Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c'est qu ils ne se rendent pas utiles à leur patrie, et qu'ils amusent leurs talents à des choses puériles. Par exemple, lorsque j'arrivai à Paris, je les trouvai échauffés sur une dispute la plus mince qui se puisse imaginer : il s'agissait de la réputation d'un vieux poète grec (1), dont, depuis

(1) Homère»

deux mille ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort. Les deux partis avouaient que c'était un poète excellent ; il n'était question que du plus ou du moins de mérite qu'il fallait lui attribuer. Chacun en voulait donner le taux ; mais, parmi ces distributeurs de réputation, les uns faisaient meilleur poids que les autres : voilà la querelle. Elle était bien vive ; car on se disait cordialement de part et d'autre des injures si grossières, on faisait des plaisanteries si amères, que je n'admirais pas moins la manière de disputer que le sujet de la dispute. Si quelqu'un, disais-je en moi-même, était assez étourdi pour aller devant un de ces défenseurs du poète grec attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne serait pas mal relevé I et je crois que ce zèle si délicat sur la réputation des morts s'embraserait bien pour défendre celle des vivants 1 Mais, quoi qu'il en soit, ajoutais-je, Dieu me garde de m'altirer jamais l'inimitié des censeursde ce poète, que le séjour de deux mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une haine si implacable ! Ils frappent à présent des coups en l'air* ; maïs que seraitce si leur fureur était animée par la présence d'un ennemi?

Geuxdontje viens déparier disputent en languevulgairô, et il faut les distinguer d'une autre sorte de disputeurs i

qui se servent d'une langue barbare (1), qui semble ajouter quelque chose à la fureur et à l'opiniâtreté des combattants*

^1) Le latin scolastique.

{/« tniBU de la, lue Quiacampoix, h l'épo^ae de L»vr,

Law, on le sait, fit en France une véritable révolution. Ce financier, fils d'un orfèvre d'Edimbourg, avait proposé au Régent Philippe d'Orléans de rembourser les dettes de l'Etat au moyen de valeurs fictives, comme les billets de banque Le Régent autorisa Law^à créer une banque privée qui, en 1718, fut transformée en banque royale. Deux ans après, le créateur de la première banque française était nommé contrôleur général. La banque avait eu un grand succès, que Law compromit en adjoignant à ce très utile établissement une compagnie de com* merce avec le Mississipi, la Chine, les Indes ; et surtout en émettant un nombre prodigieux d'actions et d'obligations, qui eurent d'abord une grande faveur et qui finirent par tomber à rien. La chute des actions entraîna la ruine de la compagnie de commerce, puis celle de la banque^ et enfin le départ furtif de Law, qui alla mourir à Venise.

Montesquieu reproche justement à Law d'avoir rendu une loi injuste et funeste en défendant d'avoir au delà d'une certaine somme d'argent; il remarque, non moins justement, que le système procura à la France uno fçtussg

opulence et amena un bouleversement dans les fortunes. Ces critiques étaient justes. Ce qui rétait moins, c'était en 1721, au moment où Law, devenu l'objet de l'exécration générale^ quittait la France, d'écrire cette histoire allégorique do son système :

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