DISCOURS
SUR LES MOTIFS QUI DOIVENT NOUS ENCOURAGER AUX SDENCES, PRONONCÉ LE 15 NOVEMBRE 1725.
La différence qu'il y a entre les grandes nations et les peuples sauvages, c'est que celles-là se sont appliquées aux arts et aux sciences, et que ceux-ci les ont absolument négligés. C'est peut-être aux connaissances q^a'ils donnent que la plupart des nations doivent leur existence. Si nous avions les mœurs des sauvages de l'Amérique, deux ou trois nations de l'Europe auraient bientôt mangé toutes les autres; et peut-être que quelque peuple conquérant de notre monde se vanterait, comme les Iroquois, d'avoir mangé soixante-dix nations.
Mais, sans parler des peuples sauvages, si un Descartes était venu au Mexique ou au Pérou cent ans avant Cortez et Pizarre, et qu'il eût appris à ces peuples que les hommes composés comme ils sont ne peuvent pas être immortels; que les ressorts de leur machine s'usent comme ceux de toutes les machines ; que les effets de la nature ne sont qu'une e^ite des lois et des communications du mouvement, Cortez^ avec une poignée de gens, n'aurait jamais détruit l'empire du Mexique, ni Pizarre celui du Pérou.
Qui dirait que cette destruction, 1§ plus grande dont l'histoire ait jamc^a parlé, n'ait été qu'un simple effet de |'ignpr§nçe ^'nn irincipe de philosophie? Cela est pourr
tant vrai, et je vais le prouver. Les Mexicains n'avaient point d*armes à feu ; mais ils avaient des arcs et des flèches, c'est-à-dire ils avaient les armes des Grecs et des Romains : ils n'avaient point de fer ; mais ils avaient des pierres à fusil qui coupaient comme du fer, et quUls mettaient au bout de leurs armes : ils avaient même une excellente chose pour Tart militaire, c'est qu'ils faisaient leurs rangs très serrés ; et sitôt qu'un soldat était tué, il était aussitôt remplacé par un autre : ils avaient une noblesse généreuse et intrépide, élevée sur les principes de celle d'Europe, qui envie le destin de ceux qui meurent pour la gloire. D'ailleurs la vaste étendue de l'empire donnait aux Mexicains mille moyens de détruire les étrangers, supposé qu'ils ne pussent pas les vaincre. Les Péruviens avaient les mêmes avantages; et même partout où ils se défendirent, partout où ils combattirent, ils le firent avec succès. Les Espagnols pensèrent même être exterminés par de petits peuples qui eurent la résolution de se défendre. D'où vient donc qu'ils furent si facilement détruits ? c'est que tout ce qui leur paraissait nouveau, un homme barbu, un cheval,, une arme à feu étaient pour eux l'effet d'une puissance invisible, à laquelle ils se jugeaient incapables de résister. Le courage ne manqua jamais aux Américains, mais seulement l'espérance du succès. Ainsi un mauvais principe de philo- Sophie, l'ignorance d'une cause physique engourdit dans un moment toutes les forces de deux grands empires.
Parmi nous, l'invention de la poudre à canon donna un si médiocre avantage à la nation qui s'en servit la
première, qu'il n'est pas encore décidé laquelle eut cet avantage. L'invention des lunettes d'approche ne servit qu'une fois aux Hollandais. Nous avons appris à ne considérer dans tous ces effets qu'un pur mécanisme, et par là il n'y a point d'artifice que nous ne soyons en état d'éluder par un artifice.
Les sciences sont donc très utiles en ce qu'elles guérissent les peuples des préjugés destructifs ; mais, comme nous pouvons espérer qu'une nation qui les a une fois cultivées les cultivera toujours assez pour ne pas tomber dans le degré de grossièreté et d'ignorance qui peut causer sa ruine, nous allons parler des autres motifs qui doivent nous engager à nous y appliquer.
Le premier, c'est la satisfaction intérieure que l'on ressent lorsque Ton voit augmenter l'excellence de son être, et que l'on rend plus intelligent un être intelligent. Le second, c'est une certaine curiosité que tous les hommes ont, et qui n'a jamais été si raisonnable que dans ce siècle-ci. Nous entendons dire tous les jours que les bornes des connaissances des hommes viennent d'être infiniment reculées, que les savants sont étonnés de se trouver si savants, et que la grandeur des succès les a fait quelquefois douter de la vérité des succès ; ne prendronsnous aucune part à ces bonnes nouvelles ? Nous savons que l'esprit humain est allé très loin : ne verrons-nous pas jusqu'où il a été, le chemin qu'il a fait, le chemin qui lui reste à faire, les connaissances qu'il se flatte, celles qu'il ambitionne, celles qu'il désespère d'acquérir ? Un troisième motif qui doit nous encourager aux scien-
ces, c'est l'espérance bien fondée d'y réussir. Ce qui rend les découvertes de ce siècle si admirables, ce ne sont pas des vérités simples qu'on a trouvées, mais des méthodes pour les trouver ; ce n'est pas une pierre pour l'édifice, mais les instruments çt les machines pour le bâtir tout entier.
Un homme se vante d'avoir de l'or ; un autre se vante d'en savoir faire : certainement le véritable riche serait celui qui saurait faire de l'or.
Un quatrième motif, c'est nôtre propre bonheur. L'amour de l'étude est presque en nous la seule passion éternelle ; toutes les autres nous quittent, à mesure que cette misérable machine qui nous les donne s'approche de sa ruine. L'ardente et impétueuse jeunesse, qui vole de plaisirs en plaisirs, peut quelquefois nous les donner purs, parce qu'avant que nous ayons eu le temps de sentir les épines de l'un, elle nous fait jouir de l'autre. Dans l'âge qui la suit, nous sentons que notre âme est la principale partie de nous-mêmes; et, comme si la chaîne qui l'attache aux sens était rompue, chez elle seule sont les plaisirs, mais tous indépendants.
Que si dans ce temps nous ne donnons point à notre âme des occupations qui lui conviennent, cette âme faite pour être occupée, et qui ne l'est point, tombe dans un ennui terrible qui nous mène à l'anéantissement ; et si^ révoltés contre la nature, nous nous obstinons à chercher des plaisirs qui ne sont point faits pour nous, ils semblent nous fuir à mesure que nous en approchons. Une jeunesse folâtre triomphe de son bonheur, et nous insulte sans
cesse ; comme elle sent tous ses avantages, elle nous les fait sentir; dans les assemblées les plus vives, toute la joie est pour elle, et pour nous les regrets. L'étude nous guérit de ces inconvénients, et les plaisirs qu'elle nous donne ne nous avertissent point que nous vieillissons.
11 faut se faire un bonheur qui nous suive dans tous les âges : la vie est si courte que Ton doit compter pour rien une félicité qui ne dure pas autant que nous. La vieillesse oisive est la seule qui soit à charge : en elle-même elle ne Test point ; car si elle nous dégrade dans un certain monde, elle nous accrédite dans un autre. Ce n'est point le vieillard qui est insupportable, c'est l'homme ; c'est l'homme qui s'est mis dans la nécessité dé périr d'ennui, ou d'aller de société en société rechercher tous les plaisirs.
Un autre motif qui doit nous encourager à nous appliquer à l'étude, c'est l'utilité que peut en tirer la société dont nous faisons partie ; nous pourrons joindre à tant de commodités que nous avons, bien des commodités que nous n'avons pas encore. Le commerce, la navigation, l'astronomie, la géographie, la médecine, la physique, ont reçu mille avantages des travaux de ceux qui nous ont précédés : n'est-ce pas un beau dessein que de travailler à laisser après nous les hommes plus heureux que nous ne l'avons été?
Nous ne nous plaindrons point, comme un courtisan de Néron, de l'injustice de tous les siècles envers ceux qui ont fait fleurir les sciences et les arts. Notre siècle est bien peut-être aussi ingrat qu'un antre, mais la postérité nous
rendra Justice, et paiera les dettes de la génération présente.
On pardonne au négociant , riche par le retour de ses vaisseaux , de rire de l'inutilité de celui qui Ta conduit comme par la main dans des mers immenses. On consent qu'un guerrier orgueilleux, chargé d'honneurs et de titres, méprise les 'Archimèdes de nos jours, qui ont mis son courage en œuvre. Les hommes qui, de dessein formé, sont utiles à la société, les gens qui Taiment, veulent bien être traités comme s'ils lui étaient à charge.
Après avoir parlé des sciences, nous dirons un mot des belles-lettres. Les livres de pur esprit, comme ceux de poésie et d'éloquence, ont au moins des utilités générales; et ces sortes d'avantages sont souvent plus grands que des avantages particuliers.
Nous apprenons dans les livres de pur esprit l'art d'écrire, Vart de rendre nos idées, de les exprimer noblement, vivement, avec force, avec grâce, avec ordre et avec cette variété qui délasse l'esprit.
Il n'y a personne qui n'ait vu en sa vie des gens qui, appliqués à leur art, auraient pu le pousser très loin, mais qui, faute d'éducation, incapables également de rendre une idée et de la suivre, perdaient tout l'avantage de leurs travaux et de leurs talents.
Les sciences se touchent les unes les autres; les plus abstraites aboutissent à celles qui le sont moins, et le corps des sciences tient tout entier aux belles-lettres. Or les sciences gagnent beaucoup à être traitées d'une ma-
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nière ingénieuse et délicate ; c'est par là qu'on en 6te la sécheresse, qu'on prévient la lassitude et qu'on les met à la portée de tous les esprits. Si le Père Malebranche avait été un écrivain moins enchanteur, sa philosophie serait restée dans le fond d'un collège comme dans une espèce de monde souterrain. Il y a des cartésiens qui n'ont jamais lu que les Mondes de M. de Fontenelle ; cet ouvrage est plus utile qu'un ouvrage plus fort, parce que c'est le plus sérieux que la plupart des gens soient en état de lire.
U ne faut pas juger del'utilité d'un ouvrage par lestyle que l'auteur a choisi : souvent on a dit gravement des chosespuériles ; souvent on a dit enbadinant des vérités très sérieuses.
Mais, indépendamment de ces considérations, les livres qui récréent Tesprit des honnêtes gens ne sont pas inutiles. De pareilles lectures sont les amusements les plus innocents des gens du monde, puisqulls suppléent presque toujours aux jeux, aux conversations médisantes, aux projets et aux démarches de l'ambition.
On retiendra surtout, de ce })eau discours, l'admirable passage sur la nécessité de se faire un bonheur qui nous suive dans tous les âges de la vie, de cette vie si courte que Ton doit compter pour rien une félicité qui ne dure pas autant que nous. Plus que personne, Montes-
quieu a goûté cette félicité, et dans son existence constamment heureuse, parce qu'elle fut constamment occupée, il n'y eut place ni pour la mélancolie morose, ni pour la gaîté factice.
Nous sommes arrivés à Tannée 1721, au moment où Tacadémicien de province va devenir d'emblée le premier écrivain de son époque. Il nous faut, avant d'allerplusloin,demanderàMontesquieu des renseignements sur lui-même. Il a écrit une sorte d'autobiographie dans les Pensées diverses. Nous la reproduisons presque en entier, parce que, d'après lui-même, o: il y a des circonstances attachées aux personnes qui font grand plaisir. » On verra par ces extraits que Montesquieu est un grand homme, de près comme do loin:
Une personne de ma connaissance disait : Je vais faire une assez sotte chose : c^est mon portrait ; je me connais assez bien*
Je n'ai presque jamais eu de chagrin, encore moins d'ennui.
Ma machine est si heureusement construite, que je suis frappé par tous les objets, assez vivement pour qu'ils puissent me donner du plaisir, pas assez pour qu'ils puissent me causer de la peine*
J'ai rambition qu'il faut pour me faire prendre part aux choses de cette vie ; je n'ai point celle qui pourrait me faire trouver du dégoût dans le poste où la nature m'a mis.
Lorsque je goûte un plaisir, je suis affecté ; et je suis toujours étonné de l'avoir recherché avec tant d'indifférence
L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé.
Je m'éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement ; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m' éveiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d'engourdissement m'empêche de faire des réflexioi^s.
Je suis presque aussi content avec des sots qu'avec des gens d'esprit ; car il y a peu d'hommes si ennuyeux qui ne m'aient amusé ; très souvent il n'y a rien de si amusant qu'un homme ridicule.
Je ne hais pas de me divertir en moi-même des hommes que je vois, sauf à eux à me prendre à leur tour pour ce qu'ils veulent.
j'ai eu d'abord pour la plupart des grands une crainte puérile ; dès que j'ai eu fait connaissance , j'ai passé presque sans milieu jusqu'au mépris.
J'ai eu naturellement de l'amour pour le bien et l'honneur de ma patrie et peu pour ce qu'on appelle la gloire . j'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait quelque règlement qui allait au bien commun.
Quand j'ai voyagé dans les pays étrangers, je m'y suis attaché comme au mien propre ; j'ai pris part à leur fortune, et j'aurais souhaité qu'ils fussent dans un état florissant.
J'ai cru trouver de l'esprit à des gens qui passaient pour n'en point avoir.
Je n'ai pas été fâché de passer pour distrait ; cela m'a fait hasarder bien des négligences qui m'auraient embarrassé.
J'aime les maisons où je puis me tirer d'aflaire avec mon esprit de tous les jours.
Dans les conversations et à table, j'ai toujours été ravi de trouver un homme qui voulût prendre la peine de briller ; un homme de cette espèce présente toujours le flanc, et tous les autres sont sous le bouclier.
Rien ne m'amuse plus que de voir un conteur ennuyeux faire une histoire circonstanciée sans quartier : je ne suis pas attentif à Thistoire, mais à la manière de la faire.
Pour la plupart des gens, j'aime mieux les approuver que de les écouter.
Je n'ai jamais voulu souffrir qu'un hemme d'esprit s'avisât de me railler deux fois de suite
Quoique mon nom ne soit ni bon ni mauvais, n'ayant guère que 250 ans de noblesse prouvée, cependant j'y suis attaché et je serais homme à faire des substitutions (i).
(1) Montesquieu avait constitué en dot à son fils 210,000 livrea Far son testament daté de 1750 il substitua sa terre de la Brède à sa tille puînée, Denise, qui épousa Godefroj de Secondât, et à laquelle il donna ses baronnies de Montesquieu et de Montagnac. Sa
Quand je me fie à quelqu'un, je le fais sans réserve ; mais je me fie à très peu de personnes.
Ce qui m'a tofujours donné une assez mauvaise opinion de moi, c'est qu'il y a fort peu d'états dans la république auxquels j'eusse été véritablement propre. Quant à mon métier de président, j'ai le cœur très droit : je comprends assez les questions en elles-mêmes ; mais quant à la procédure, je n'y entendais rien. Je m'y suis pourtant appliqué ; mais ce qui m'en dégoûtait le plus, c'est que je voyais à des bétes le même talent qui me fuyait, pour ainsi dire.
Ma machine est tellement composée que j'ai besoin de me recueillir dans toutes les matières un peu abstraites; sans cela mes idées se confondent, et si je sens que je suis écouté, il me semble dès lors que toute la question s'éva* nouit devant moi ; plusieurs traces se réveillent à la fois ; il résulte de là qu'aucune trace n'est réveillée. Quant aux conversations de raisonnement, où les sujets sont toujours coupés et recoupés, je m'en tire assez bien.
Je n'ai jamais vu couler de larmes sans en être at« tendri.
Je suis amoureux de Tamitié.
Je pardonne aisément, par la raisoii que je ne suis pas haineux : il me semble que la haine est douloureuse.
fille aînée, Marie, avait épousé Joseph- Vincent de Ouichanère d'Armajon. Qaant à son fils, il avait été marié à Marie-Catherine- Thérèse de la Toar-de*Mons, baronne de Soussans, ce qui faisait dire à Montesquieu : a II y a furieusement de la baronnie dans notre famille, d
M0NTE6QU1SÙ . 8
Lorsque quelqu'un a voulu se réconcilier avec moi, j*ai senti ma vanité flattée, et j'ai cessé de regarder comme ennemi un homme qui me rendait le service de me donner bonne opinion de moi.
Dansmes terres, avec mes vassaux, je n*ai jamais voulu que Ton m'aigrît sur le compte de quelqu'un. Quand on m'a dit : a Si vous saviez les discours qui ont été tenusl... — Je ne veux pas le savoir », ai -je répondu. Si ce qu'on voulait rapporter était faux, je ne voulais pas courir le risque de le croire; si c'était vrai, je ne voulais pas prendre la peine de haïr un faquin.
Il m'est aussi impossible d'aller chez quelqu'un dans des vues d'intérêt, qu'il m'est impossible d'aller dans les airs.
Quand j'ai été dans le monde, je l'ai aimé comme si je ne pouvais souffrir la retraite ; quand j'ai été dans mes terres, je n'ai plus songé au monde,
Quand je vois un homme de mérite, je ne le décompose jamais. Un homme médiocre qui a quelques bonnes qualités, je le décompose.
Je suis, je crois, le seul homme qui ait mis des livre* au jour sans être touché de la réputation de bel esprit. Ceux qui m ont connu savent que, dans mes conversations, je ne cherchais pas trop à le paraître, et que j'avais assez le talent de prendre la langue de ceux avec lesquels je vivais.
J'ai eu le malheur de me dégoûter très souvent dea gens dont j'avais le plus désiré la bienveillance.
LE PRÉSIDENT A MORTIER. 5l
Pour mes amis, à Texceptioa d'un seul, je les ai tous conservés.'
Avec mes enfants j ai vécu comme avec mes amis.
J'ai eu pour principe de ne jamais faire par autrui ce que je pouvais par moi-même : c'est ce qui m'a porté à faire ma fortune par les moyens que j'avais dans mes mains, la modération et la frugalité, et non par des moyens étrangers, toujours bas ou injustes.
Quand on s*est attendu que je brillerais dans une conversation, je ne Tai jamais fait ; j'aimais mieux avoir un homme d'esprit pour m'appuyer que des sots pour m' approuver.
Il n'y a point de gens que j'aie plus méprisés que les petits beaux esprits et les grands qui sont sans -probité.
Je n'ai jamais été tenté de faire un couplet de chanson contre qui que ce soit. J'ai fait en ma vie bien des sottises et jamais de méchancetés.
Je n'ai point paru dépenser , mais je n'ai jamais été avare, et je ne sache pas de chose assez peu difficile pour que je l'eusse faite pour gagner de l'argent.
Ce qui m'a toujours beaucoup nui, c'est que j'ai toujours méprisé ceux que je n'estimais pas.
Je n'ai pas laissé, je crois, d'augmenter mon bien (1) ; j'ai fait de grandes améliorations à mes terres ; mais je sentais que c'était plutôt pour certaine idée d'habileté que cela me donnait, que pour ridée de devenir plus riche.
(1)11 laissa, en mourant, plus de 60,000 Unes de rente. C'était und très grosse fortune pour Tépoque.
En entrant dans le monde, on m'annonça comme un homme d'esprit, et je reçus un accueil assez favorable des gens en place; mais lorsque, par le succès des Lettres persanes, j'eus peut-être prouvé que j'en avais et que j'eus obtenu quelque estime de la part du public, celle des gens en place se refroidit; j'essuyai mille dégoûts. Comptez qu'intérieurement blessés de la réputation d'un homme célèbre, c'est pour s'en venger qu'ils l'humilient, et qu'il faut soi-môme mériter beaucoup d'éloges pour supporter patiemment l'éloge d'autrui.
Je ne sache pas encore avoir dépensé quatre louis par air, ni fait une visite par intérêt. Dans ce que j'entreprenais, je n'employais que la prudence commune, et j'agissais moins pour ne pas manquer les affaires que pour ne pas man^ quer aux affaires.
Je ne me consolerais point de n'avoir pas fait fortune, si j'étais né en Angleterre ; je ne suis point fâché de ne ravoir pas faite en France.
J'avoue que j'ai trop de vanité pour souhaiter que mes enfants fassent un jour une grande fortune : ce ne serait qu^à force de raison qu'ils pourraient soutenir l'idée de moi ; ils auraient besoin de toute leur vertu pour m'avouer ; ils regarderaient mon tombeau comme le monu« ment de leur honte. Je puis croire qu'ils ne le détruiraient pas de leurs propres mains ; mais ils ne le relèveraient pas, sans doute, s'il était à terre. Je serais l'achoppement éternel de la flatterie et je les mettrais dans l'embarras vingt fois par jour ; ma mémoire serait incommode et mon ombre malheureuse tourmenterait sans cesse les vivants*
La timidité a été le fléau de toute ma vie ; eUe semblait obscurcir jusqu'à mes organes, lier ma langue, mettre un nuage sur mes pensées, déranger mes expressions. J'étais moins sujet à ces abattements devant des gens d'esprit que devant des sots ; c'est que j'espérais qu'ils m'entendraient. Gela me donnait de la confiance. Dans les occasions, mon esprit, comme s'il avait fait un effort, s'en tirait assez bien.....
J'ai la maladie de faire des livres, et d'en être honteux quand je les ai faits.
Je n^ai pas aimé à faire ma fortune par le moyen de la cour ; j'ai songé à la faire en faisant valoir mes terrés et à tenir toute ma fortune immédiatement de la main des dieux.
N..., qui avait de certaines fins, me fit entendre qu'en me donnerait une pension ; je dis que, n'ayant point fait de bassesses, je n'avais pas besoin d'être consolé par des grâces.
Je suis un bon citoyen ; mais dans quelque pays que je fusse né, je l'aurais été tout de même. Je suis un bon citoyen parce que j'ai toujours été content de l'état où je suis, que j'ai toujours approuvé ma fortune, que je n'ai jamais rougi d'elle, ni envié celle des autres. Je suis un bon citoyen parce que j'aime le gouvernement où je suis né, sans le craindre, et que je n'en attends d'autre faveur que ce bien inestimable que je partage avec tous mes compatriotes; et je rends grâces au ciel de ce qu'ayant mis en moi de la médiocrité en tout, il a bien voulu mettre un peu de modération dans mon âme«
S'il m'est permis de prédire la fortune de mon ouvrage (Y Esprit des lois), il sera plus approuvé que lu; de pareilles lectures peuvent être un plaisir, elles ne sont jamais un amusement. J'avais conçu le dessein de donner plus d'étendue et de profondeur à quelques endroits de mon Esprit ; j'en suis devenu incapable ; mes lectures m'ont affaibli les yeux, et il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais.
Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime.
Je souhaite avoir des manières simples, recevoir des services le moins que je puis, et en rendre le plus qu'il m'est possible.
Je n'ai jamais aimé à jouir du ridicule des autres. J'ai été peu diiïïcile sur l'esprit des autres. J'étais ami de presque tous les esprits et ennemi de presque tous les cœurs.
j'aime mieux être tourmenté par mon cœur que par mon esprit.
Je fais faire une assez sotte chose : c'est ma généalogie.
Nous avons reproduit ces pensées diverses ,
qui, pour la plupart, ont été écrites aune époque avancée de la vie de Montesquieu. Quelquesunes portent leur date, comme celle où Montesquieu parle de V Esprit des lois. Les autres sont certainement postérieures aux Lettres persanes . 11 nous a semblé qu'elles feraient, mieux qu'une étude approfondie, connaître notre auteur. Il nous fait toucher du doigt ses défauts comme ses qualités; son înoffensive vanité de gentilhomme ; l'indépendance un peu hautaine de son esprit et de son caractère qui le portait à se fier à très peu de personnes et à mépriser ceux qu'il n'estimait pas, et cette timidité d'une espèce particulière qui se montrait avec les sots, mais disparaissait devantles gens d'esprit ; ajoutons cette imagination vive et un peu gasconne, comme celle de Montaigne, son compatriote, mais avec moins de grâce et de poésie.
Que pèsent ces défauts à coté de tant de grandes qualités que Montesquieu se donne et qu'il avait réellement? Oui, « sa machine y> était, comme il le dit, heureusement construite. En tout il cherchait et trouvait la mesure, il pratiquait la frugalité et la modération. Il suffît qu'il ait vu, le matin, la lumière pour vivre content le reste
du jour. Il répudie la haine qu'il trouve douloureuse ; il est attendri à la vue des larmes.
Sa passion pour le bien public, pour ses concitoyens, (il emploie volontiers ce mot), sans s'exhaler en déclamations, est vive, sincère et agissante quand il est nécessaire. Son patriotisme s'exprime en phrases sobres et presque émues. Il est heureux de vivre dans le temps et dans le pays où il vit; il aime son roi, et l'affaiblissement du sentiment monarchique qu'il pourra constater lui inspirera cette parole pleine de tristesse : « Il n'y a rien de pire que de perdre Tamour et du prince présent et peut-être des futurs. i>
Deux ou trois réflexions, prises çà et là dans l'œuvre de Montesquieu, achèveront de révéler l'homme et l'écrivain.
ce L'esprit que j'ai est un moule, disait-il en 1753, dans une lettre à d'Alembert : on n'en tire jamais que les mêmes portraits. i> L'unité dlns-
; piration que nous trouverons dans ses trois
I grands ouvrages, la persistance des mêmes
qualités, comme aussi des mêmes défauts que
nous signalerons dans les Lettres persanes, dans
les Considérations^ dans VEsprit des lois, justi-
fieront le jugement que Montesquieu a porté sur lui-même.
Ailleurs (Lettres persanes, XLVin), il écrira :
« Ceux qui aiment à s^instruire ne p.ont jamais oisifs. Quoique je ne sois chargé d'aucune affaire importante, je suis cependant dans une occupation continuelle. Je passe ma vie à examiner; j'écris le soir ce que j'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans la journée ; tout m'intéresse, tout m'étonne ; je suis comme un enfant, dont les organes, encore tendus, sont vivement frappés par les moindres objets. »
Un autre trait est à signaler. Montesquieu nous a parlé de sa timidité. Il ne faut pas le croire sur parole. On est frappé au contraire de la finesse de ses réponses, de Tà-propos de ses reparties, pour tout dire, de sa présence d'esprit en toute circonstance. Il se peut qu'il fût réservé et muet avec les sots ; il ne Pétait pas avea les gens d'esprit. Il porta au duc d'Orléans, en 1722, les remontrances du Parlement de Bordeaux contre un impôt de 40 sols qui frappait chaque tonneau de vin sortant de Guyenne. IjBB Lettre» pwsanes venaient de paraître* «Monsieur le Ppôsident, lui dit le Régent» votre livre eet plein de bonnes
choses : que vous a-t-îl coûté à composer? —Le papier, Monseigneur. »
Pendant son voyage en Allemagne, le prince Kinski lui dità Luxembourg, dans la salle où dînait l'empereur : «Vous êtes bien étonné devoir Tempereur si mal logé? — Monsieur, je ne suis pas fâché de voir un pays où les sujets sont mieux logés que le maître. »
Deux anecdotes révéleront un Montesquieu plus inattendu, Fhomme bienfaisant et charitable.
L'habile mécanicien anglais Sully, qui s'est distingué en France dans l'horlogerie, lui ayant écrit : « J'ai envie de me pendre, mais je crois cependant que je ne me pendrais point si j'avais cent écus ; 3> Montesquieu lui répondit : a: Je vous envoie cent écus, ne vous pendez pas, mon cher Sully, et venez me voir. »
Tout le monde sait l'histoire du jeune batelier Robert à Marseille qui, promenant Montesquieu sur l'eau, lui conta l'aventure de son père, captif en Afrique, et les efforts qu'il faisait avec toute sa famille pour amasser les 2,000 écus exigés pour la rançon. Six semaines après, le père, racheté en secret par Montesquieu, reparut libro
et muni d'argent chez lui. Reconnu deux ans après dans la rue par le jeune homme, Montesquieu se déroba à sa reconnaissance. Ce n'est qu'après sa mort que l'on eut la certitude de ce bienfait, par une note trouvée dans ses papiers, et relative à une somme de 7,500 livres payée au banquier anglais Main, à Cadix. On remarquera avec quel soin Montesquieu se dérobe à la reconnaissance de celui qu'il a obligé. Il est humain, mais stoïque. Il pratique, au xvm® siècle, cette vertu des anciens, qu'il célébrera dans L]jsU maque.
Enfin, il faut rappeler, pour répondre au reproche d'avarice adressé trop légèrement à Montesquieu par quelques-uns de ses contemporains, que, pendant une famine, il acheta de ses deniers quelques milliers de boisseaux de blé, et les fit distribuer aux paysans de plusieurs paroisses. Cette fois encore, il eut soin^ après avoir fait faire cette libéralité par les curés,~lde se soustraire à la reconnaissance des pauvres gens, qu'il avait sauvés.
Nous ne multiplierons pas les anecdotes ; nous n'avons rappelé celles-ci que pour ajouter
une dernière touche au portrait que nous avons essayé de tracer.
Appartenant à la fois, par ses origines, à la noblesse de robe et d'épée, Montesquieu a revêtu la robe de conseiller et coiffé le bonnet de président par circonstance et sans qu'une vocation impérieuse Py déterminât. Membre d'une cour souveraine et d'une compagnie littéraire et scientifique, il a préféré la compagnie à la cour. Riche, pouvant vivre à la Brède en seigneur terrien, à Bordeaux en magistrat considéré, il a préféré, pour un temps, au séjour à la campagne et dans la ville de province le séjour à Paris, « où tout le monde est grand, » et il y est venu maintes fois, en pleine Régence. 11 a surtout préféré à tout le reste la lecture ou Tétude, estimant que ceux qui vivent dans une société ont des devoirs envers elle et lui doivent compte « de leurs moindres amusements ; » travaillant sans cesse, observant le jour et recueillant chaque soir le résultat de ses obervations, accumulant les recherches, entassant les matériaux sans idées bien arrêtées, sans projet mûrement et longuement conçu ; et arrivé à l'âge d^ trentç-deu3ç ans, en pleine maturité, sans s'être révélé autrement
que par des essais, débutant par un livre qui vivra autant que notre langue, par un chefd'œuvre que lui-même devait égaler mais non
surpasser.