SAL AI)I
Ma parole! Ne me fais pas boire, je t'en prie... Veux-tu mo permettre de desserrer ma cravate?
MONTJOYi:.
Otc-la môme, si tu veux.
s A L A D 1 N , un peu gris.
Non, merci; eh bien, mon ami, tu as maintenant une idée générale de mon existence; je ne veux pas t'ennuyer des détails, mais tu vois que ce n'est pas l'activité qui m'a manqué!... J'ai même dépensé une somme énorme d'ardeur, d'énerj^ie, de persévérance... l'en suis effrayé moi-môme, quand j'y pense... Qu'est-ce que je n'ai pas fait? qu'est-ce que je n'ai pas tenté? Vois donc!... j'ai été avocat, banquier, journaliste; j'ai été soldat; j'ai été général à La Plata; j'ai été sous-préfet en 48... j'ai été... qu'est-ce que je n'ai pas été... (se soulevant avec exaltation) bah! j'ai été dicu, mou chcr!
MONTJOVI::.
Comment! tu as été dieu?
SALADIN
Positivement... J'aurais môme dû commencer par là! car c'était dans ma jeunesse : j'avais rêvé une religion nouvelle; c'était la mode, tu sais?... une religion très-honnôte d'ailleurs, dont j'étais le dieu... C'était une bôtise, mais j'étais de bonne foi!... J'avais loué un petit temple, rue des Bons-Enfants... j'avais un costume superbe, en velours noir, avec une plaque d'argent sur la poitrine, oij on lisait le mot: Amour, Amour!... ça n'a pas réussi, et c'était juste, car c'était une bêtise... mais j'étais de bonne foi!
MOXTJOYE.
Ah! tu as été dieu dans ta jeunesse, toi!
s AL AD IN, très-exalté et s'attendrissant à la fin de sa tirade.
Eh bien, le résumé de tout cela, mon ami, le sais-tu ? c'est que les hommes ne valent rien, ou du moins pas grand'chose; car il est déplorable, il est même ignoble qu'un pauvre diable d'indi-
ACTK I. io
M'flii comme moi, qui i)'a i)is uno action (ioutcusc à se roproclicr, qui j)enclant trente ans de sa vie a consacré son intelli.i:eiice, sa fortune, ses veilles, son sani', à dos chimères si tu veux, mais à de ncil)les chimères, ail le crève-coMii-, à Ilunire des cheveux blancs, de voir sa femme et ses qu.Ure enfants soulfrir de faim dans un iireniei'! Tiens... donne-moi ta main... ^lonfjoye, car j'étais bieiî près de l'absolu dèsesi)oir, et c'est toi, mon ami, (jui me fais l'entrer dans l'âme l'estime de mes seml)lables !... (n surro avoc effusion la
iimin lie Montjoyo.'
.MONTJOVK.
Bon garçon!... (in domestique entr.' apportant un plateau. ) Du lllé. OU
ducafe?
s,\L\ni N.
Oh! du tliè ! du thé. mon ami !
MONTJ OVK.
Kh bien, Saladin, le résultat dc^ tout cela, pour moi, c'est (pie lu n'es pas un homme jiratique. ii se i.-ve.) Tu as j)iétiné toute ta vie dans ce que j'appelle le bleu! Tu t'es voué au bleu, comme ma lemme! tu t'es perdu dans l'azur!... Moi, mon ami, jai procédé tout dilléremment. Mon point de déj»art, à moi, a été précisément l'horreur du bleu, en tout et partout!
s AL A DIX, se levant so tasse à la main.
Pardon, mon ami, qu'app,elles-tu le bleu?
MONTJOVn.
J'appelle bleu, mmiami, tout ce qui n'est pas [iratiquo, fout ce qui n'est pas en morale, le tien et le mien, en philosophie, deux et deux font quatre! Illu>ions poétiques, préjugés d'enfance, superstitions romanesques, sen>iljilités maladives, phrases sonores et vides, voilà le royaume du bleu! Tout jeune encore, j'ai vu mes semblables, comme tu dis, écrasés sous toutes ces servitudes gratuites; ils m'ont inspiré un profond dédain, et j'ai résolu avant tout de n'être pas leur semblable...
SALADIN'
Tu es drôle!
JI 0 N T j o Y I-: .
... Persuadé d'ailleurs que c'était le vrai mo\cii de leur être utile ,
26 >rONTJOYE.
je me suis dit qu'un homme qui se sont né avec de grands instincts a pour premier devoir d'accomplir une grande destinée. Or, point de grande destinée pour les faibles!... C'est pourquoi, tout en respectant les vrais principes sociaux, j'ai mis sous mes pieds, dès le début, tout ce qui constitue de toute éternité la faiblesse du vulgaire, tout ce qui est de convention, tous les sentiments parasites et littéraires dont cette pauvre humanité se plaît à amollir encore sa débilité naturelle, à tourmenter sa conscience et à compliquer son fardeau. L'esprit libre, le cœur ferme, la tète haute, j'ai marché ainsi bravement à travers la foule, sans craindre rien ni personne, un code dans une main, une épée dans l'autre, et me voilà !
SA LAD IN
Tu es drôle!
Me voilà, mon cher, plus convaincu que jamais, que lorsqu'on encombre sa vie de tout ce bagage idéal dont je me suis sagement libéré, on peut être un brave homme et môme un grand homme, mais jamais un homme fort, ni un homme heureux, ni même un homme utile!... et tu en es la preuve, toi! car enfin, qu'as-tu fait en trente ans de dévouement pour tes chers semblables? Rien du tout!... Ce sont les hommes comme moi qui les servent, tes semblables, en s'en servant! Je fais vivre des milliers de tes semblables, moi, avec mes farouches théories... et toi, avec tes beaux sentiments, tu ne peux pas te faire vivre toi-même !
s A L A D I N , posaut sa tasse sur la table.
ïlélas !... ce n'est pas la première fois que je me demande si je n'ai pas été dupe toute ma vie... c'est peut-être toi qui es dans le vrai... Tu es peut-être l'homme vraiment fort, toi...
Mais n'en doute pas, mon ami... Je suis l'homme vraiment fort!... Montjoye ou l'homme vraiment fort!... Ah! si tu connaissais ma vie! Je n'ai eu qu'une faiblesse, une seule... J'ai été amoureux sincèrement... une fuis... de ma femme... et je l'ai enlevée à sa famille, qui me la refusait... Mademoiselle de Sissac, tu sais? Mais c'est ma seule faute de conduite... hors cela, pas une défail-
ACTi': I. 27
ianco! Ponétré du sontiir.onl (\o mon iinnuMist^ utiliti' dans \o. niondo, j'ai été pour nioi-nuMn(> un rlrt' saciv, infaillible et in\ iolabl(^; bref, coninioloi, Saladin. ot c'osl noire seul pointcoininuii... j'ai été, jo suis, et je serai un dieu... mon dieu! veux-tu être mon propliète... avec dix mille francs d'appointements et le logement pour toi, ta fenmie et tes quatre enfanis?
SA1..U)IN, r.tU'ltr.
Mon ami... tu plaisantes !...
JI 0 N T J 0 Y i: .
Dix mille francs et le logement!... r;a teva-t-il?
SALA DIX
Oh! mon ami, mon ami! ,1e t'en piie, ne mo doime pas de fausse joie; songe à la perspective que tu m'ouvres! Tirer de misère ces pauvres êtres que j'adore... les voir heureux... les voir sourire! car je n'ai pas d'autre ambition... d'autre idéal, maintenant... la foi du charbonnier et le pain de mes enfants! Kh bien, tu es père... lu sais comme on les aime... ne joue pas avec cela, je t'en prie!
MONTJOYi:.
Je t'assure que 1 opération est sérieuse, et tu auras par-dessus le marché l'avantage de nager en plein dans ton élément... tu feras du bien h les semblables toute la journée... tu n'auras pas d'aulro emploi... faire du bien à tes send)lables!
SAI.ADIN
^lais, mon ami, dans quel pays'^ en Chine?... dans la lune?
MOXT.IOVi:.
A Chantilly... ou du moins ii deux pas... Écoute : J'ai été un homme de plaisirs, mais j'arrive ii l'âge de l'ambition, et jo veux que ma vie soit complète ; je prétends être député... pour être ministre un peu plus tard ; dans cette visée, je viens d'acheter à Tré\al, près de Chantilly, au centre d'une circonscription électorale, une grande i)ropriété avec un château seigtu3urial... dont je te nomme gouverneur; tu n'as jamais été gouverneur?
s AI. A DIX.
Non, mon ami!
28 MO\T.)OVr.
MONTJOYK.
Eh bien, tu le seras, tu seras gouverneur, régisseur, comme lu voudras. Tu t'occuperas un peu de ma propriété, et beaucoup de ma candidature. Ma femme et ma fille iront passer l'été à Tréval; mais moi, mes affaires me retifument à Paris... tu me suppléeras... tu es intelligent, actif, sympatlii(|ue... tu me feras aimer dans le pays... tu fonderas des écoles, des salles d'asile, des églises... tu encourageras l'agriculture... lu couronneras des rosières... lu donneras des casques aux compagnies de pompiers... Enfin tout ce que te suggérera ton imagination humanitaire, tu le feras... je t'ouvre pour cvld un crédit illimité... cela te convient-il?
SA LA DIX
Mon ami, parfaitement... Je ne puis pas môme rêver une tâche plus conforme à mes goûts, à mes sentiments... et pourvu que la couleur politique de ta candidature ne choque pas trop mes ^i(Mlles convictions...
Mais nullement, mon ami, je suis plus avancé que toi, je suis un homme de progrès, moi , très-libéral, à l'américaine. Tu es revenu toi-même au raisonnable et au possible... tu ne me demanderas pas le bonheur universel, n'est-ce pas?... ni l'abolition de l'esclavage. Eh bien, nous nous entendrons!
SALADIN
J'en suis sûr, mon ami ; mais la députation est donc vacante dans cet arrondissement?
Pas encore, mais elle le sera avant peu. Le député, un monsieur d'Aubancourt, est très-malade.
SALADIN
Très-malade?
Très-malade! Il n'en a pas pour trois mois.
l'huissier, entrant.
Monsieur Georges de Sorel est là.
actf: [. £0
MONTJOVi:.
Ah! vous forez entrer loul à l'heure! (a saïaJin.) Eh l)ien, (juand Dars-lu?