‹ Montmartre et ses chansons: poètes et chansonniersChapitre 27 sur 64 · LES JONGLEURS · texte numérisé non relu

LES JONGLEURS

Pour satisfaire leurs envies Et contenter leurs appétits.

C'est avec des cœurs et des vies Que jonglent les jongleurs maudits.

Que tous les pauvres cœurs qui saignent Soient des jouets entre leurs mains; Que les cœurs broyés qu'ils dédaignent Soient des tapis pour leurs chemins.

Affamés d*or, de fausses gloires, Ils jonglent avec les douleurs Et se préparent des victoires Par le crime, le sang, les pleurs; Ils jonglent avec les misères. Les désespoirs et les dégoûts ; Ils jonglent avec les colères.

Les menaces et les courroux.

Jonglez, jonglez, jongleurs infâmes.

Et sans fatigue, et sans arrêt.

Avec les esprits et les âmes.

Pour le plaisir et l'intérêt!

Jonglez I De prochaines tempêtes Abattront l'orgueil de vos fronts t Jonglez bien I C'est avec vos têtes Qu'à notre tour nous jonglerons.

Georges TIERGY

Tiercy, professeur de mimique.

Est l'enfant gftté du succès.

VOpéra, VOpérarComique

Se î'arrach' ainsi qu' les Français.

Mais queir que soit sa réussite.

Il vous dit d'un ton suffisant :

f Faut m'entendre quand j'ai ma cuite!

c C'est alors que j' suis amusant. »

Ainsi le présentait, il y a quelques années, au public des Quat'Z'Arts, notre regretté camarade Gaston Sécot.

Georges-Léon Stiers, dit Tiercy, vit le jour à Lille le 23 février 1861. A l'âge de dix-huit ans, après avoir décroché son baccalauréat es sciences, il resta, pendant quinze mois, élève en pharmacie chez un potard lillois ; après quoi, il se rendit à Roubaix, où il fut employé d'abord comme tailleur de laines dans la maison Amédée Prouvost, puis en qualité de vendeur chez Wattine, Bossutetfils. Mais depuis longtemps déjà, la toquade du théâtre le démangeait. Arrivé à Paris en septembre 1882, il se rend chez Saint-Germain, qui, afin qu'on ne reconnaisse pas l'accent flamand du nouveau débarqué, loi lait apprendre le monologue de Petit-Jean, des Plaidmn, avec quoi il le présente aux examens du Conservatoire.

Tiercy est retoqué : on ne lui a pas reconnu assez de voix. Le lendemain de son échec, un camarade le conduit â Régnier.

ff ^ Vous ne connaissiez donc personne dans le jury? loi demande malicieusement celui-ci.

« — Non, répond naïvement Tiercy.

« — Ah I dame, fit Régnier ; vous étiez qualre-vingls candidats, et il n'y avait que neuf places à prendre... »

Mais le jeune homme ne se décourage pas. Il entre chez Got comme auditeur, prend des notes qu'il amplifie en les relevant (il se montre aujourd'hui tout fier de les avoir conservées) et se présente aux examens de 1883, sûr de lui-même. La malechance cependant le poursuit. A Tappel de son nom, Tiercy n'est pas dans la salle : un besoin aussi naturel qu'irrésistible Ta forcé de s'absenter quelques instants. On ne l'examine que le lendemain ; mais le classement, déjà, était fait... Got le console de son mieux :

« — Je considère, lui dit-il, que vous en savez assez, et je vous conseille de vous essayer n'importe où. »

Aidé par sa famille, qui lui faisait une pension mensuelle de deux cents francs, le futur acteur occupe les loisirs de l'attente à composer ses premières chansons. En 1884, Jeanne Granier le présente à M. Aurelle, direc teur du théâtre de Gontrexéviile, qui se l'attache à raison de cent francs par mois. Au bout de la saison, il rentre à Paris et se fait engager aux Menus-Plaisirs pour tenir un rôle dans Au Clair de la Lune, revue de Montréal et Blondeau, aux mêmes appointements, mais avec une promesse d'augmentation de cinquante francs, laquelle est bientôt considérée comme « dépense inutile » par Blandin, le directeur, dont Tiercy se sépare, courroucé.

Fin 1883, le poète Armand Silvestre le fait engager à l'Eden-Concert, où il remplace Limât au pied levé. Pendant trois mois il chante là ses propres chansons et ne fait aucun effet. En mai 1886, il part pour Alexandrie avec un engagement au théâtre du Paradis — un véritable enfer ! — attrape la dyssenterie et rentre en France en avril 1887 pour aller jouer, aux Bouffes-du-Nord, le cocher du Fiacre 117. En septembre 1888, M. Carpenticr, directeur des Décadents, lui ayant fait une ])lacc dans sa maison, Tiercy, travesti en vieille concierge, y crée sa désopilante chanson Ah ! ma; Enfants ! dont le timbre, si étrangement radoteur, a été et est encore maintes fois emprunté

parles chansonniers ou les revuistes. Pendant l'Exposition de IS.^9, nous le trouvons à la Nouvelle-Bastille. Mais sa famille menace de lui couper les vivres. Force lui est de reprendre le commerce ; il entre donc comme vendeur d ins une maison de produits chimiques de la rue Saint- Merri. Au commencement de 181)1, il apprend que Tromb*Tt vient d'ouvrir rHostellerie du-Lyon-d'Or ; il y court el se fait admettre pour y chanter ses œuvres ; il part en tournée avec Gondezki, Frap:son, M^^'^ Nicolini et quelques autres camarades ; à son retour, Jules Roques l'enç^^ze au théâtre de la Tour Eiiïel ; il va ensuite passer qut-lques mois'à TAlcazar Royal de lîruxelles, revient à nouveau à Paris, chante aux Quat*-z-Arts et, à la fin de 1M)3, fonde le Carillon, où il ohtionl un véritable triomphe avec son Cloicn liadaboum el son Oprra Maboul.

Tn'^s maladroit comme limonndior, il dépense vingt mille francs dans cette entn^priso; il retourne alors aux Qîial'-z Arts, où le pul)lic lui fait fête. En décembre 1895, il décide 011er, directeur de l'Olympia, h annexer ù ce mu'iic-hall un cabaret de chansonniers : le Sans-Souci. Tierrv v fait débuter les chansonniers Moncet et Louis H»^bert; il y produit l'acteur Hertlics ainsi que M^^^ Marie Leroy et Aumont — qui trouve là un entraînement pour la Scîda — et y donne une revue en ombres de Grùn : Paris- Sins-Souci, Celte tentative fut heureuse; toutefois, le p>urmand directeur de rOîynipia, ju^^eant h^s bénéfices in'-ufli^anls, le Sans-Souei fiM'ir.a (b'-linilivenuuit ses portes en avril IMKj. Depuis c»'tlc é[H)(îU(\ Ti«Tey s'est fait applaudir un peu partout, dans K'^r ibarct^ de Montmartre et duQuartier Latin et d:;ns bs nombreuses tournées qu'il a entreprises ou dont il a fait partie.

11 faut voir el entendre ce clian^onnier pour se faire une idée de la rapidité avec lafiueUe il fait exploser le rire, tant parla drôlerie des suj(M^ (juil traite (jue par Tf-Xtraordinaire mobilité' di^-^on ma-qu'* de Pierrot paillard, rifroleur, clownesque et fùlé. El les auditeurs s'amusent îîi follement qu'ils ne peuvent se résoudre à le laisser

— Impartir. Dans la coulisse, Tiercy tempête contre les bravos qui le rappellent, il les laisse se prolonger jusqu'ao tumulte^ consent enfin à aller saluer, fait mine de quitter le tremplin ou la scène^ et — ravi au fond — H se remet au piano pour cinq, dix et môme quinze minutes. En fin de compte, il retempète, prend en hâte son chapeau et son pardessus, crie qu'il va manquer son train, tire vingt fois sa montre et... commande un demi qu'il déguste à petites lampées.

En dehors de ses chansons, Georges Tiercy a écrit quelques revues dont il fut le seul interprète : LaBefowdô Pierroty donnée à la Bodiniëre en 1896 avec une causerie de Xavier Privas; La Revue de 4897, qu'il débita et chanta cent trente et une fois aux Noctambules ou aux Quat'-z- Arts; et Le Camelot Nouveau Siècle, représenté par lui en 1900 aux Noctambules et au Grillon. En 1898, il tenta, Chaussée-d'Antin, l'établissement du Théàtre-Tiercy, où il rêvait de faire représenter de petites comédies ou de petits opéras-comiques anciens. La maladie seule l'empêcha de réaliser cet essai. Son grand bonheur serait d'établir avec quelques camarades — quatre au plus — une tournée continuelle qui s'installerait au hasard des villes et des établissements et qui donnerait une revue qu'on intitulerait Salade RtÀSse, dont le fond resterait le même, mais dont certaines scènes seraient constamment renouvelées selon la marche des événements.

Louise FRANGE

L'incomparable Frochard des Deux Orphelines; rinimitable Eva la Tomate de Mademoiselle Fiji ; la fantastique créatricede M^eUbu etde La Cinquantaine; Tezlraordinaire pipelette de La Voix du Peuple, la candide « femme honnête » de Dame sérieuse, l'artiste si habile, si avisée et si spéciale qn'est Louise France, est aussi un lonmaliste et on auteur d'une verve amusante, bizarre, inattendue.

Louise France, à qui )e demandai dernièrement quelques notes sur sa bio-bibliognraphie, me répondit par le Ûnet suivant :

<c Bio — (rien du tout) ; bi — (c'est pareil) ; blio — (néant) ; graphie — (je n'ai point d'appareil).

<c Me souviens vaguement d'être née à Fontainebleau, on 13 novembre, et d'avoir été élevée dans la forêt par la mère L'Heureux, femme d'un garde-chasse. En ai gardé Tarnoor des bois et la sauvagerie. — Ai fait du théâtre. Je le regrette : il vaut mieux être la faïencière du coin. »

Louise France a longtemps fréquenté les goguettes du Chat-Noir, où je me rappelle lui avoir entendu dire, avec des intouations qu'elle est seule à posséder : La Levrette et le Gamin, d'André Gill ; Pères et Mères, La Vieille Savonneuse, Cest bien bon pour des Parisiens ! et cent autres choses dont les titres m'échappent. Entre ses longues stations au Théâtre-Libre, à la Porte- Saint-Martin et au Grand-Guignol, Louise France se produisit aux Quat'-z- Arts, au Carillon, au Tréteaude-Tabarin, au Conservatoire de Montmartre, à l'Alouette et aux Noctambules, partout également fêtée et applaudie.

Comme journaliste, elle fut un temps rédactrice à la Fronde. Paradoxale, fantaisiste, gavroche et persifleuse,

c'est surtout la parodie qu'elle cultive, en qualité de chansonnière. Tout le monde a encore à la mémoire cet étonnant pastiche de la Berceuse bleues de Montop, qu'elle intitula Berceuse verte, et où se trouve ce déroutant couplet :

Tes yeux dans mes yeux Et tes deux pieds dans ma bouche.

Tes yeux dans mes yeux Nous pourrons monter aux cieux.

Cette parodie rapporta à son éditeur de gros bénéfices; mais Louise France n'en retira jamais que les vingt cinq francs de la vente et n'en toucha pas un sou de droits, (( parce qu'elle ne faisait pas partie de la Société des Auteurs ». A part ses parodies, Louise France a écrit uq grand nombre de fantaisies dont on jugera par les deux exemples ci-dessous :

PARABOLE PAIEiNNE

Fantaisie décadente

Dans ces pays qui sont îcgyptiaques

Et où l'on parle encor le syriaque.

Un jour, le grand Méhéiiict-AIi

Se promenait pour distraire son ennui,

Lorsqu'il arrêta son cheval en entendant des cris.

Il euToya son Sais en avant

Pour voir d'où venait ce boucan I

« C'est, lui répondit l'employé,

(( Une femme noire qui beugle

(( Comme un chien qui a perdu son aveugle,

a Parce qu'elle a vendu du lait pour une piastre

« A un soldat qui l'a bien avalé;

« Mais qui se contente de nier

Au lieu de payer !

« Sous prélexlc qu'il ne le sent pas dans son épigastrc.

(( — Oh ! oh ! dit Méhémct, j'en aurai bien la preuve, —

« Ce lait, il faut que je le Ircuvc !

« Celui des deux qui ment sera maudit jusqu'à f Sa génération troisième...

« Ouvrez de suite Testomac « De ce militaire-soldat,

• Pour voir où est passée la crème I... »

Le lait était au fond de ce viscère...

... Mais le soldat trouva le procédé amcri.,.

En se tournant vers la foule baba,

Mébémet-Ali proclama :

c Quand on vous dit sans preuve des paroles,

• C'est qu'on se fout de votre ûole I »

MORAUTÉ

Le temps des poires est passé.

Quant au reste, je prierai le lecteur de consulter les curieux mémoires que Louise France vient de publier sous ce titre : Les Ephémères M'as tu-vu (Juven, édit.).

Page 1