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LES LANTERNES

Avenlten rouge.

Une nuit, un anarchiste

Qu'était ouvrier fumiste

Avait bu p't*être un peu trop,

C qui lait qu'il était poivrot.

Il disait dans sa soûFrie :

(( Du sangl plus de bourgeoisie!

(( Faut qu'on pend* les proprioa

(( Aux gaz qu'éclair* les prolos I »

Lorsqu'il vit un* lanterne Roug* comm* de l'incarnat, Lorsqu'il vit un' lanterne...

C'était 1* bureau d' tabac !

Il entre sans crier gare, Achète un très beau cigare ; Puis il sortit en pensant Qu'il avait un peu trop d' sang :

(t Si j* rentrais dans cett* boutique a Qu*on nomme Théâtr* mécanique?

a Mais non, faut s' faire une raison :

« On m' prendrait pour un patron! o

Lorsqu'il vit un' lanterne Roug' comm* un nez d' pochard, Lorsqu'il vit un' lanterne...

C'était le lupanar !

Bref il y rentre quand môme,

C'est un' excus* quand on aime.

Mais il y fit tant d' potin.

Qu'arrive un immens' gardien,

Qui délicat'ment l'accoste

Et tout droit l'emmèn' au poste.

En route, il disait : a Nom d' Dieu!

a Faut prendr* tout V mond*, pas d* milieu I »

Lorsqu'il vil un' lanterne Roug' comm' des coqu'licots, Lorsqu'il vit un' lanterne...

C'était r post' des sergots !

Pillai paner la nuit blanche,

Cinq eents mliiiit*8 sar la planche; j

Puis il sortit le matin, I

Pas trèa content, c'est certain. !

Hait joare après, en ballade.

Il se sentit très malade : i

Cré nom d* Dieal le v*là pincé, ^

VU c' que c'est que d' trop nocer !

Lorsqu'il vit un' lanterne

Roug' comme du carmin, |

Lorsqu'il vit un' lanterne...

C'était le pharmacien I

n y rentre et le consulte

Pour la maladie occulte ;

Il prit quelques bains de son,

Cinquièm' lantem', quel guignon (. . . |

La moral' de cett' romance,

Cest qu'en pareill' circonstance,

Anarchiste ou pas du tout.

Faut pas aimer étant saoul.

Faut prendr' gard' aux lanternes Qu'on trouv' sur son chemin.

Faut prendr' gard' aux lanternes :

Ça mèn' chez 1* pharmacien I

Si la chanson de Yen Lug est parfois négligée dans sa tonne et présente un intérêt relatif à la lecture, elle est toujours amusante à entendre ; et la musique que compose ou emprunte son auteur ajoute une note drôle, accentuée encore par le flegme qu'il apporte à l'interprétation.

Xavier PRIVAS

Dans La Chanson à Montmartre, album édité pour VEcho de Paris par la Librairie Inlernalionale, 4, place Saint- Michel, Pierre Trimouillat présente en ces termes son camarade Xavier Privas :

(( Quel gourmet littéraire ignore aujourd'hui le poète si robuste et cinglant des Thuriféraires, des Résignés, d^La Pentecôte, des Grotesques ; si sainement gaulois de Chanson pastiche, de Chanson paillarde; si modernistement anacréontique de Chanson galante, du Pioël de Pierrot, de la Fête des Morts, de Grisettcs; si philosophique et humain de Problème, de La Chanson du Fil, des Larmes, des Ruims, des Chimères, des Heures?.,.

(( En eflet, quiconque entend une seule de ces mâles satires, un seul de ces galants poèmes où Thommage de TAmant à la Femme confine au culte religieux du chrétien pour la Vierge, ne peut manquer de se sentir charmé ou ému par la voix puissante et douce de Privas : « Voilà quelqu'un! » N'est-ce pas, M. Ledrain? C'est d'ailleurs l'avis de ses confrères, qui viennent de l'élire Prince des Chansonniers.

(( Ce quelqu'un, Xavier Privas, est un solide gaillard de haute taille, de forte corpulence, au teint vermeil, à Tœil brillant. — 11 fait rclïcl d'un bon et vigoureux carme ayant laissé le froc pour se faire officier de cavalerie, — puis quitté runiforiiie militaire pour l'habit noir, — cet uniforme civil... 11 a la gravité indulgemment souriante et l'air bon vivant du premier et la prompte riposte du second, à l'occasion. N'a qu'une passion : l'amour de Ja Chanson cl de la Femme ; qu'une haine : colle de la mcdi«> crilé et de la bclise. 11 est absolument incapable de dissi-

muler ces respectables mais parfois dangereux sentiments...

a Fait, depuis longtemps déjà, les beaux jours de la BodiDière, grâce à la géniale Félicia Malet, et les beaux soirs de Montmartre.

« Il contribue pour sa bonne part à justifier le titre de Caf'Qret des Arts, adopté par quelques chansonniers pour fonder, avec un succès auquel il fallait s'attendre,

< Un cabaret qui chante au sommet de la Butte,

comme a presque écrit Victor Hugo. »

Cette esquisse, d'une grande sécurité, sera au point lorsque j*y aurai ajouté quelques touches.

Privas, compositeur en môme temps que poète, ne Ci'afie à quiconque le soin d'écrire la musique de ses chansons ; tout au plus laisse-t-il parfois se glisser sous sa liJclodie une harmonie étrangère. Il a la recherche du ItTHie qu'il veut exact ; il sacrifiera au besoin une belle rinie pour conserver la pureté de l'image ; il en résulte que son style est clair, sain, puissant, hardiment coloré et d'une orij^inalité toute personnelle. Pleine, vibrante et chaude, sa voix ignore les trucs et s'élève avec une franchise naïve et brutale ; mais elle force l'attention de l'audîlrur le plus distrait. Son articulation, qui martèle chriquc mot, chaque syllabe et scande — un peu durement q'i*»lquefois — la ponctuation, contribue au succès en lui>sant dans l'oreille du public le sens complot de la chove entendue.

Sôcot écrivit un jour sur lui ce couplet :

Privas, l'œil clair, les ch'vcux en brosse, Dans un art subtil et clinniuiir.

Chant* raniour de la voix féroce D'un vieux colonel en fureur.

Le plus inuocenl pnraplu'n»

Prend l'air si lerrihle à sou bras Qu'on croirait, lorb'pi'il le niiinir, Voir le cim'tcrr' de ijaiul-l'rivat...

et voici en quels termes tintamarresqaes sa biographie est donnée dans le programme illustré #u Cabaret desArts:

(( Poète et officier d'artillerie. Né à Lyon en 1863 (i). Eut pour parrain Tauteur des Deux Cortiges^ Joséphia Soulary, avec qui il se brouilla plus tard pour ravoir appelé Péladan par inadvertance. Un de ses ondes le destinait au notariat, mais il put s'enfuir à temps et vint se fixer à Paris. C'est là qu'il courtisa ces gracieuses chimères : les Muses, et qu*il fit entendre ses premières compositions. Entre temps, il avait fait son service militaire et décroché Tépaulette. Quand on apprit au ministère de la Guerre qu'il avait fait des poésies, on voulut le déponiUer de son grade et le faire passer comme ouvrier charron i la 66« compagnie du train. Une décision du conseil d'État le maintint dans ses fonctions (7 avril 1888).

« Chacun connaît, aime et chante les exquises strophes où vibre si magnifiquement l'âme robuste et sincère de ce pur aède : Le Testament de Pierrot^ Le Vieux Coffret^ Lts Douleurs, La Chanson du Fil et cent autres... composent un écrin de perles poétiques où il est difficile de faire un choix, tant la forme et l'idée y sont également parfaites. « Xavier Privas a été élu, en juin 1898, Prince des Chansonniers à l'unanimité.

« Cet honneur, qui lui conférait pour la vie un titre si recherché, lui donna en outre ses entrées pour deux ans aux bains froids du Pont-de-l'AIma, et le droit, dont il n'usa pas, de changer son nom de baptême pour celui d'Adhémar.

(( En dehors de ses poésies, Privas est un mathématicien distingué. Son mémoire sur L'Ajustage des Titet de Bielle dans les Constructions métalliques (en vers libres) lui a valu récemment le prix Esterlin (un abonnement chez Dufayel). (( Dans la vie privée, l'auteur des Thuriféraires donne l'exemple des plus hautes vertus domestiques. U nettoie lui-même ses verres de lampe et réussit le gras-double à

(l) Le 27 septembre.

la Ijonnaise comme pas un. II a été, au mois de juin 1897, nommé yice-président de la Société protectrice des locataires, qui seule a'pu mettre un frein aux terribles abus de pouYoir des concierges. Chevalier du Canard mexicain depuis 1898. »

Ce n*est qu'en 1892 que Xavier Privas (Antoine Taravel, de son véritable nom) se produisit à Paris comme chansonnier. Nanti d*un assez volumineux bagage de. . . Chimères, auxquelles le public du Caveau Lyonnais avait déjà fait fort bel aocaeil, il descendit un soir au sous-sol du café du Soleil-d*Or, où se tenaient les Soirées de la Plume, et demanda la permission de se faire entendre. Successivement il chanta Les Thuriféraires, Les Chimères, Les Résignés, Les Ruines; que sais- je encore? Ce fut une joie, un succès, une ovation I De ce jour, il fut un assidu de ces réunions, d*où Trimouillat Tarracha bientôt pour le conduire au Chat Noir. Salis, après avoir entendu le protégé de son « Maître des Chants », rengagea à l'essai pour quinze jours (janvier 1893). Mais, soit que le « gentilhomme-cabaretier » n*ait point assez verveusement présenté son nouveau pensionnaire au public, soit que celui-ci ne goûtât que médiocrement la note révolutionnaire du nouveau venu, soit enfin que le poète se sentît mal à l'aise devant un auditoire de snobs. Privas ne récolta dans le a sanctuaire d*art » de la rue Victor-Masse que les marques de la plus complète indifférence.

U quitta Taire de Va Aigle » pour Tantre du « Léopard ». J*entend8 qu'il prit congé de Salis senior pour se faire entendre chez Salis junior, qui dirigeait alors le Cabaret de l'Ane-Rouge. L'aimable et jeune clientèle de cet établissement, où se coudoyaient peintres, dessinateurs et poètes, accueillit avec enthousiasme l'auteur des Thuriféraires. Georges Tiercy se rattacha ensuite; et Privas rencontra au Carillon la même chaleureuse réception : il était désormais assuré de récolter partout où vibrerait sa lyre une ample moisson de bravos.

Mais le Quartier-Latin, théâtre de ses premiers

triomphes, raltiraît. En compagnie de Pierre Trimouillat et de Gaston Dumestre, il fonda, rue de rAncienne-Comédie, les ((Soirées-Procope», au rez-de-chaussée du café de ce nom. Il fait là Tessai de ses Cantomimes, tant goûtées plus tard par les abonnés de la Bodinière et que la province a eu maintes fois l'occasion d'apprécier. Quil me soit permis d'ouvrir une parenthèse quant aux interprètes de ces Cantomimes, qui les rendent avec une recherche d'art tout à fait exquise. C'est un véritable' délice pour l'œil et pour l'oreille que la représentation de ces scines délicates. Pendant que le récitant, — tantôt le compositeur Perducet, tantôt le poète Clément George, — aux vuix également douces et charmeuses, — égrène lentement les rimes, Georges Wague, un Pierrot qui s'évertue à rendre son geste immédiatement compréhensible, sans recourir aux conventions de la traditionnelle mimique ilalieniu\ et Cliristiane Mendélyes, Colombine experte et graeiou-»\ (( illustrent » le sujet dont les phases, même les plus infimes, sont soulignées par eux avec un sentiment exact de la réalité et un sens poétique d'une douceur et d'une légèreté incomparables.

Cependant Privas revient à Montmartre et Tromberl l'engage aux Quat' z-Arts, où il demeure jusqu'à rouverture du Cabaret des Arts, dont il est l'un des directeurs. Entre temps, il fait un court passage (cinq mois environ», au journal La Presse, qui publie de lui une poésie par semaine.

La première partie de l'œuvre de Privas se trouve réunie en volume sous le titre : Chaiisojis chimêrifif^s (OllendorfT, éditeur). Dans ce recueil, des poèmes galants, petits chefs-d'œuvre où chante rameur tour à tour tendre, impérieux, fou, languissant, inquiet, où s'exalte jusqu'à l'idolâtrie le culte de la femme, voisinent avec des chants d'une saliro lligelhiiito ol d'une philosophie àprcmenl ])essiinisto. ilv^ deux iiole^, si dilTértMiles, mais traitées avec une égale maestria, se rencontrent dans ses autres volumes : Pour les Fclcs (Manuel, éditeur), Chansons

humniîiefi (Lnurens, éditeur), Chimères et Grimaces (Ondet, ë'Jileur). L'éditeur Gruny a publié de lui dernièrement deux petits ciihiers de dix chansons chacun : Chansons jHmr r Amante et Chansoîis pour la ISouvelle Amante^ d'où je dêlache cette perle :

Au Jardin d'Amour deux fleurs sont écloses, Puisque mon amie a les yeux ouverts Et que tout l'essaim des métamorphoses Goûte aux sucs nouveaux qui lui sont offerts.

Au Vcr;?er d'Amour une fraise est mûre, Puisque mon amie ouvre en un souris Sa lèvre où le san::: jette avec usure La pourpre et l'cflat de son coloris.

Au Bosquet d'Amour une oisclle chante, Puisque mon amie, en frôlant mes yeux.

Gazouille des mots exquis qu'elle invente Pour me convier aux plus doux des jeux.

Au Pavs d'Amour le soleil se lève, Pui<f|ue mon amie a fui renchantc Paradis lointain où rè:.'no le lU^vc Pour vivre avec moi la Hcalité.

Enfin, parus dernièrement chez Ancoaux et O'^ : Le Joiuj, Les Prrju'jcs, Les Abus, Les Luniupic^, Les Blasés, Les Laquais, Les Enclaves, Les Apparences, Les Parasita' s, lys Iiiilifff'rcîits, Les Lâches, Les Malfaiteurs, Le Courage, La licvolte, qui formeront une plaquette sous le titre : ihau.<ons de liêtolte: puis viendront Les Chn7is(yns if Aurore, qui sont:A^5 Dc^^oiuhre^. La .\}tit, Le lli'rc, L'Aurore, La Jm.sûf^, La Liberté, L'Efjalité. La Fraternité, L'Amour, Le Travail, La Paix, La Ponté, La Vérité et La Pcauté. Ces titros et leur crrsrnuto indiquent siiffis;uninenl l'idée qui a présidé ù la conceî)tion iW:^ poriiie^ ({n'ils dt'lenninent ; nc'anmoins, je ne puis résister au plaisir de cueillir à l'intention du lecteur une de ces fleurs à l'acre et inquiétant parfum :

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