FURSY
De son véritable nom Henri Dreyfus, Fursy est né i Paris, le 26 février 1866. Après avoir fait ses études i Golbert, il entra dans une maison de commerce ; mais cette branche ne lui plaisant qu'à demi, il rabandonna bientôt pour faire du journalisme. Gomme bien d'autres jeunes gens, il entra dans la presse par la petite porte du reportage. Quand je Tai connu — il y a de cela douze oa treize ans — il appartenait à la rédaction du Rappel; et je me souviens de l'avoir vertement critiqué au sujet de sa première chanson, La Lymphe du docteur Kock. J'étais k cette époque rédacteur à la Nation, où je faisais la ce Chanson au jour le jour », et je professais cette opinion : que le versificateur dont les rimes ne sont pas d'une richesse rothschildienne n'est point digne de ramasser le crottin de Pégase. Mon « bêchage » ne découragea pas Dreyfus — et le temps lui a donné raison : — il écrivit des chansons sur des airs que lui indiqua Marguerite Duclerc, qui en fit autant de succès.
Après avoir rédigé dans plusieurs quotidiens et obtenu les palmes académiques, il fut pris du désir de se produire comme chansonnier à Montmartre et se fit engager an Carillon par Tiercy à la fin de l'année 1893.
Au moment de la dégradation du capitaine Dreyfus, afin d'établir qu'il partageait le sentiment général touchant ce militaire^ notre chansonnier répudia son nom, ou plutôt le transforma : Dreyfus donne en anagramme Frusyde, Frudyes, Férudys, Syfédur, RudéfySy etc., où transparaît encore le nom d'origine. L'intéressé découvrit de Fursy ; mais la particule lui parut un peu prétentieuse, il la sacrifia carrément ; et c'est ainsi qu'il devint Fursy.
On dit — mais je ne puis TalGriner — qu'au retour d'Alfred Dreyfus en France, Fursy se serait écrié : « Je vais donc enfin pouvoir reprendre mon nom 1 ))
Lorsque Tiercy céda le Carillon à Millanvoye, celui-ci confia à Fursy la direction de son spectacle. Mais le nouveau régisseur ne p^arda que peu de temps ce poste, qu'il quitta en octobre 1895, pour prendre le secrétariat général d'un cabaret nouveau-né, le Tréteau-de-Tabarin. En cette dernière qualité, Fursy fut un réclamiste avisé, et les notes qu'il passa alors dans les « Courriers de Théâtres » ne contribuèrent pas peu à établir la réputation de la maison. Après quatre ans, le propriétaire du Tréteau se sépara de son secrétaire, lequel alla monter, rue Yictor- Massé, dans l'hôtel de l'ancien Chat-Noir, la Boîte-à-Fursy, non sans avoir introduit contre son ancien patron une action en justice qui lui rapporta de gros dommages-intérêts et entraîna la faillite de son adversaire.
A la suite de ces événements, Fursy se rendit acquéreur du Tréteau, qu'il exploite aujourd'hui...
S*inspirant de la note de Jacques Ferny, — de qui il n'a pas la forme soignée, — il ne fait presque exclusivement que de la satire politique. Il a déjà publié sous le titre de ikansojis Rosses (Ollendorfl, éditeur) deux volumes comprenant ensemble près d'une centaine de chansons. Dans 1^ « présentation » de son premier livre, il s'exprime ainsi :
« Je ne suis pas un poète : on le verra tout de suite. Mes rimes sont rarement riches et mon style n'est pas toujours bon; mes chansons sont des boutades écrites d'un j«*l, au hasard de l'actualité, et qui n'ont d'autre prétention que de faire rire mes contemporains aux dépens les uns des autres.
« Elles ont eu la chance d'y réussir quelquefois.
« Ecrites rapidement, comme je viens de l'exposer, elles pèchent souvent par la forme : j'aurais pu -— pour ce Volume — les châtier, les corriger, les soigner, leur donner le vernis simili-banvillcsque qui leur manque
généralement, mais j'ai tenu à les livrer écrites au public, telles qu'au Tréteau-de-Tabarin je les lui ai livrées chantées. »
Que puis-je, quant à l'œuvre, ajouter à la critique qu'en fait lui-môme l'auteur? — Je me bornerai à la justifier en publiant ci-dessous une de ses chansons, intéressante à relire, à cette heure où les échos répètent les lamentations de l'ancien comité de lecture du Français.
UNE LECTURE A LA COMÉDIE-FRAxNÇAlSE
A M, Jules Claretie.
Quand on leur apporte une pièce.
Tous les membres du comité
S' réuniss*nt dans un' vaste pièce.
D*un air plein de solennité.
Ils assoient Tauteur sur un* chaise;
— Eux ils s'instairnt dans un fauteuil! —
Prennent un* pos* « Comédi'-Française »,
Et, gais comme... des gens en deuil,
Ils ccout'nt Tautcur, du coin d' Tœil :
Pendant qu*il lit,
Mounet-Sully Cherche un a lo be or not to be » ; Coquclin cadet, Toeil clignotant, Guette un monologue à chaqu' tournant;
Mainzeir Lara
Répèt' tout bas Un mot raid'.., qu'eir ne comprend pas!
Et chacun se dit à part soi :
« Va-t-il y avoir un t6V pour moi?... o
L'auteur continu* sa lecture, Sans un seul mot d'encourag'ment.
(Los socii'lair's la trouveraient dure Si 1* public leur en f'sait autant!) Si c'est un drame, les comiques Font des guoulos d'ours mal léchés; Si c'est un' piôc' drùl*, les tragiques,
Avec de petits airs penchés.
Sourient... comm' des dogii*s de boucher.
Dudlay frémit,
Sylvain rugit.
Quand ils entend'nt un mot d'esprit; Monsieur de Féraudy d'vient fol Dès qa'un yers lyrique prend son vol;
Mamzeir Muller
Prend de travers Tout c' qu'est pas d* l'emploi d' Reichenberg... Et chacun se dit à part soi :
« Il n'y aura pas d*rôr pour moi!... »
Bref, suivant qu' tragique ou comique
Domine dans le comité.
Un' pièce est jugé' magnifique,
Ou traité' comme un' bass' sal'té.
Et Comeiir lui-môme, ou Molière,
S'ils venaient lir' — les ambitieux! —
L' Cid ou V Malade imaginaire^
N' 6*raicnt pas certains, les pauvres vieux.
D'être a reçus o par ces messieurs.
Car Georges Berr,
Laugier, Truffier, Leloir, Falconnier ou Leitner, Mamzeir Lccomt', mamzell' Marsy, Mamzeir Brandès, le p'tit Dehelly,
Et du Minil,
Worms le subtili Chacun des autr's... ainsi soit-il!
Dans tout's les pièc's jamais ne voit Que r rôr a qu'est lait pour son emploi.,. »
La caractéristique de Fursy est la persuasion. Il entre en scène souriant, l'œil malin, le menton levé ; et, hochant la tétc, il a lair de confier à son public : « Je vais vous en dire une bien bonne )). Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, quoi qu'il interprilc, il se divertit lui-même follement tout le temps tju'il est sur le trcmi)lin. Et les spectateurs rient et applaudissent presque malgré eux.
« — Ce sacré Fursy, disait un jour Hyspa, il leur ferait prendre le Messie pour des lanternes 1 »
Il a fait représenter plusieurs revues de café-concert, notamment à la Cigale, et plusieurs revueltes de cabaret, dont Ohé ! la Chanson! avec Vély, et Vire la Grève! avec Nunès et Goudezki. Il vient de publier un lroi<i«ine volume de chansons : Chansons de la Boite (OUendorflj.
Le directeur du Tréteau-de-Tabarin — de qui, pour ma part, je n*ai jamais eu à me plaindre — se rappelle un peu trop souvent, si j'en crois certains camarades, IVj/o nominor ko de la fable. — Qu'en dire ? C'est la vie qui (ait riiomme ; et on lutte comme on peut.
Numa BLÉS
Charles Bessal de son véritable nom, — NumaBlùs est né à Marseille le 23 octobre 1871 . Il commença à chansonner d(î? sa sortie du collège et fonda dans sa ville natale, ea 1801, en collaboration avec Théodore Flaville, un cabaret de chansonniers phocéens, la Lune-Rousse.
En 1893, une tournée de Montmartrois do passage à Marseille emmène Numa, qu'elle charge de mettre en couplets l'actualité. Il gagne la capitale et, le 2 novembre de la même année, entre au Cabaret des Eléphants, dirigé par Eugène Lemercier; il passe ensuite au Chat-Noir il^OMsrKi); puis aux Quat'-z-Arts (1895-1896); entre au r^rillon, où il reste trois ans, chantant en môme temps au Violon, au Chien-Noir, aux Noctambules et au Cabaret dos Arts, dont il fait l'ouverture ; en 1899, il fait partie de la troupe du Tréteau-dc-Tabarin ; en 1900, il chante à l'Exposition, où il organise la « Fanfare de la Maison du Rire «. Il est actuellement au Grillon avec Marcel Legay.
Parmi les succès de Numa Blés, je cite dans l'ordre : l.cs Biins de Mer, Mi/rale anarchiste, On entre comme on peut, La Popularité bien acquise. Ce que je sais. Les Poètes, Lr^^ Poupées, Les Bons petits Jeun' Hommes, Les Abdomens, Symbo- (i^mc norxêtjien, La Manie du Soldat, Le Retour du Président 'qui fut Tobjet d'une interdiction temporaire), IjC Témoin Pi^rte-Veine, Le Voyarje à Saint-yazaire, Le Chapelet de iT/'/A'/r, Le Chemin de la Croix, Le Clou de l'Exposition et C'ii teut la Fin veut les Moijens! que voici :
Ayant lu La Tènchrcuse, Le dernier roman d'Ohnot, Un homm' jui^oa trop affreuse L'existence qu'il menait :
S*étant muni d*uii coussinet
Et d'un p'tit banc, comme une ouvreuse,
Il s'allongea sur le pavé.
Entre les deux rails d'un tramway;
Car, voulant un genr' de suicide
A la lois pratique et rapide.
Il ne pouvait pas mieux trouver !
Pour voir écraser notre homme, A peine si deux croquants S'arrêtèrent, car, en somme.
Ce spectacle est si fréquent I Mais jugez de leur stupeur, quand.
Au lieu d' l'écraser comme un' pomme, Ils vir'nt le tramway s'arrêter.
Et le watmann très irrité Dire à l'homme : a Espèc* d'imbécile, a Vous écraser s'rait trop facile :
a Moi, je n* jou' qu' la difficulté !
a Pour une aussi piètre aubaine
« Risquer ma réputation I
a Hier, — la chose en vaut la peine I
a J*ai, place de la Nation, a Ecrasé tout un bataillon a De la garde républicaine, a Plus un' noce et ses invités :
a Combien?... je n' les ai pas comptés!
a Mais j'ai rendu, dans roccurrcnce, a Un fameux service à la France :
a Y avait cinq ou six députés! o
Or un tram, en sens inverse.
Arrivait au même instant :
Le désespéré traverse Et sur l'autre voi' s'étend;
Mais le watmann saute en pestant
Sur sa vapeur et la renverse !
Puis, comme il était assez fort
En latin, il dit : a Proh! pudori
a Otez-vous donc de là, qu* je passe !
« Je fais fi de votre carcasse !
a Minimis non curât prœtor! »
Notre homme, à la Compagnie,
Court se plaindre au directeur ;
Mais l'autre, avec ironie,
Lui répond : a Nos conducteurs, c Pour récras'ment des amateurs, c N'agissent qu'à leur fantaisiel o Fuis il ajouta, Tair badin :
« Si vous voulez être certain, c Dans votre prochain* tentative, c Cher monsieur, que la mort s*cn suive, « Prenez donc V Métropolitain! »
et plusieurs autres, dont une douzaine en collaboration avec Dominique Bonnaud; plus une amusante série avec Georges Arnould^ Les Siamoises, qui nous occuperont au prochain chapitre.
Blés, qui a — ainsi qu'on a pu s'en rendre compte à la lecture de la précédente citation — un plus étroit souci de la rime que la majorité de ses camarades de Montmartre, ne se borne pas à écrire des satires et couplète de temps en temps des sujets tendres et badins, tels : Mon pauvre Cœur, Légerule Blanche, Je confesse à Dieu, VÀmour quand m>'Tne, etc. Il a fait représenter plusieurs revues : au théâtre de la Tour Eiffel, en 1898, sous la direction Alphonse Franck, À la Fraîche, qui teutvoir? la même année, à Cluny, Que d* Œufs! que d'Œufs! età la Guinguette- Fleurie, Chauffe qui peut; en 1899, au Tréteau-de-Tabarin, La Retue au Temps boer (prononcez bour); à la Bodinière, en lévrier 1900, // s'agit de s'entendre; et un acte de comédie au Grillon, La Vertu d'Àdhémar. 11 a publié, il y a trois ans, à VEténement, une série de nouvelles et va faire paraître prochainement un roman au sujet duquel il m'a prié de loi garder le secret.
Georges ARNOULD
Petit, vil, remuant, toujours pressé, le nez au vent — el quel nez ! — Arnould ne cause jamais qu'avec volubililé, tournant constamment la tête à droite et à gauche comme pour sonder de son regard perçant les murs ou rhorizon. Entré tout jeune au théâtre, il débute en septembre 1S91 à la Renaissance. Après avoir joué une quantité de pannes, il réussit à attraper un bout de rôle qui le met en relief dans une revue de Clairville et Boyer : En scènes Mt^dtmoiseUes! On l'engage aux Variétés, où il crée dans la Bonne à tout faire^ de Méténier et Dubut de Laforest,le collégien Léonce, qui lui vaut les compliments de la cri tique. Il reste six ans à ce théâtre, jouant aux côtés de Baron, de Lassouche, de Brasseur, de Cooper, de Dupuis et de Dailly, de qui il apprend les ficelles et les traditions du métier ; mais, désespérant de tenir jamais la tête de l'affiche, il se met à composer des couplets et va sonner un beau soir au Carillon avec une série de chansons « bisensuelles » pour faire pièce aux Chansons sensuelles de Gaston Habrekorn. Millanvoye l'ayant engagé, Arnould se toque du talent de Numa Blés ; une collaboration s'établit entre eux pour l'exploitation d'un genre nouveau: Les Siamoises.
Voici comment mon camarade Xanrof — qui me pardonnera cet emprunt — s'exprimait pour présenter au public ces amusantes fantaisies :
(( — Alors quoi? Monologues? Chansons? Pantomimes ? Revuellcs ? Drames en trois actes ?
(( — Rien de tout ça, — el tout ça un peu : des Siamoises, produit hybride du saut-de-carpe de la fantaisie el du coup-du-lapin de la blague frondeuse : vers, prose, pan-
tomime, chant, à l'hasard de la fourchette d^ Tinspiratiun ; couplet de revue, si ça se trouve ; duo d'opérette, si ça se rencontre ; dialogue ici, conférence là ; originalité partout ; Siamoises 1 — Esprit du Chat-Noir et d'ailleurs ; calembour, cabriole, grimace, clin d'œil, feu d'artifice, kaléidoscope 1 Quel est le mot qui exprime tout cela?
« — Dame ! est ce que je sais?
« — Vous en ôtes un autre ; les auteurs on plus ! C'est pourquoi, frères siamois en littérature, ils ont adopté le nrun qui vous étonne pour leur progéniture spirituelle, — leur spirituelle progéniture. — Ainsi, peut-être, espèrentils rencontrer — comme ils le méritent — Fortune et Renommée, ces deux Siamoises, elles aussi, filles inséparables du Succès ! ))
La critique tout entière, M. Henri Fouquier en tête, applaudit à cette tentative.
Malgré le triomphe qui salua leur début, en dépit do leur spirituelle fantaisie et de leur franche gaieté, Les Siamoises ne fournirent point la carrière que leurs consciencieux auteurs et interprètes étaient en droit d'espérer. Après vingt essais laborieux, ceux-ci abandonnèrent la partie, et Arnould s'enfuit loin de Montmartre. Il écrit pour le café-concert des couplets tranchant un peu sur le genre ordinairement exploité, et il est aujourd'hui un de ceux qui produisent le plus dans cette spécialité.
Jai parlé tout à l'heure de ses chansons bisensuelles; l'en donne ci-dessous un échantillon :