‹ Montmartre et ses chansons: poètes et chansonniersChapitre 37 sur 64 · LA DÉPOSITION DE JEHAN RICTUS · texte numérisé non relu

LA DÉPOSITION DE JEHAN RICTUS

SoiUoque^

Eh ben ! oui, c'est mol Jehan Rictus,

L' poèt' de ceuss' qui n'ont pas d' pain I

Je n' suis pas y'nu dans un sapin :

J'ai mèm' pas d' quoi prendr' l'omnibas !

On est T'nu, c' matin, au p'tit jour.

Un d' la Préfectanc', dans ma piaule.

Me dir' d'aller k la Haut'-Cour 1

r m' prenait p't-ètr' pour eun' cass'role !

liais i' s'a trompé I que j' vous dis I

Car les complots d' Mossieu Philippe,

Ce que j' m'en bats l'œil, par principe I

y m'en fous : il n'est pas d' mes amis.

Mais j' m'en vas profiter d' l'occase

Pour vous dir' ce que j'ai au' 1' cœur.

Et la détresse et la rancœur

Qui mett' eun' larme k tout's mes phrases.

Ah I j'en ai trop su' 1' palpitant I

J' m'en vas (air' mon p'tit Jérémie :

J'en ai p't-ètr' pour une heure et d'mie,

Mais ça n' fait rien I nous avons l' temps I...

J'en entends qui murmur'nt, pleins d' morgue :

c Quoi qu'i' nous veut, c' macchabé'-là ?

Pour sûr qu'il arriv' de la Morgue

Avec la gueul' d'empeign* que v'ià I a

Je r sais, vous èt's les pèr's conscrits I

Vous vous les roulez dans d* la plume,

Et tout's les gonzess's ed' Paris,

Quand a vous voient, leur œil s'allume I

A TOUS rlaqn*nt et jaspin'nt tout bas :

c C'est beau, c*e8t blanc, c'est gras, c'est bUmel

Quand i' crach'nt, on dirait d' la crème 1

r boiv'nt du vin à tous les r'pasi a

J'en connais, moi, des sénateurs;

Mêm', j'en voyais un à Montmartre,

Engoncé dans sa p'iiss' de martre.

En hiver, il pétait d' chaleur I

Des (ois qu'il avait bien dîné.

Qu'il avait bu des litr' à seize

Et boulotte des portugaises.

En passant, i* m' rotait dans l' nez 1

Et moi qui p't-êtr' n'avais bouflé

D'puis sept ans qu' la peau d*eune orange,

Fallait encor que j' me dérange

Pour y laisser 1' haut du pavél

Ahl c'en est trop, en vérité 1

A va crever, la société;

A va crever, crever tout' seule I

A crèv'ra comme un panaris I

Et j* s'rai son nouveau Jésus-Christ :

On sait qu' j'en ai déjà la gueule I

Gueul* de poète et gueul' d'artiste,

Gueul* de prophète et gueul' de Dieul

En dépit de tous les envieux

Qui m'appell'nt JésiAS-Christ dentiste! (1).

On va tailler en plein dans l' vif,

On va r'faire un' société sainte I

Mais voiià qu' sonn* l'heur' de l'absinthe.

Et j' vais prendre un apéritif I

La misère que subit Rictus en son adolescence a eu pour résultat de le rendre timide et légèrement ombrageux. D a, ces derniers temps, introduit une action en justice contre Ernest Gégout, qui, prétend-il, a voulu exploiter soa idée du Revenant. Il perdit son procès et — ce que nous

(1) Le mot est de Laurent Taiihade.

déplorons tous — opposition est mise sur ses droits, chez son éditeur et à la Société des Auteurs, jusqu'à complète couverture des frais et dépens.

L'auteur des Soliloques du Pauvre, contrairement à ce qu'on pourrait supposer, travaille en conscience tous ses poèmes et ne les livre au public qu'après les avoir revus avec soin et mis au point. Il réunit actuellement la matière d'un troisième volume dont la note sera — m'a -t- il assuré — toute difiérente de celle de ses deux premiers.

Bien que sa diction soit monotone, — atone même, pourrait-on dire, — ce qui lait que ses interprètes font souvent valoir son œuvre mieux que lui-même, Rictus a toujours beaucoup de succès sur les scènes où il porte sa plainte. Les intellectuels applaudissent la philosophie qui découle de ses rancœurs et le reste du public, c'est-à-dire le plus grand nombre, hélas 1 trouve son compte dans les images réalistes qui couvrent trop absolument la pensée, ainsi rejelée à l'arrière-plan.

A tâtons j* veux saisir mon homm* par les ch'venx, r gueul* : a C*est trop basi... Tu m* fais mal, nom de Dieo 1 > Ah! mes enfants I

Au bout d*un instant, tout était sensd'ssos d'ssons... Moi j'arais Tdssus... et mon homme était d'ssoosl,..

Ah ! mes enfants I J*i f*sais toucher les deux épaules, oui-dàl... J'y ai mêm* fait toucher bien autre chos' que ça!

Ahl mes enfants!

Après avoir fait des efforts superflus, A la sixièm* reprise, il n'en pouvait plus ;

Ah 1 mes enfants !

Maint'nant c'est lui qui me tombe à tout moment. Tout ça, voyez-vous, c'st une aflair' d'entraln'ment.

Ah! mes enfants!

Aussi j* conseille aux femm's sans tempérament D'aller voir les lutt's, c'est vraiment excitant.

Ah! mes enfants!

Avant, chez nous, ça s' passait à la papa!

Maint'nant, j'en d'mand', j'en veux... j'en ai.., oh là là!

Ah! mes enfants!

Le chansonnier se double parfois d'un poète. Le vers est alors mieux tenu, la forme plus châtiée et le fond plus délicat, comme dans les Sanglots et les Persifleuses, qui forment deux groupes de petits poèmes dont quelques uns sont charmants. Daubry, qui fait souvent lui-même la musique de ses chansons, a publié plusieurs marches, polkas et valses et composé la musique de quantité de romances. Il a fait représenter six revues : Paris-Bohème (cabaret de la Bohème, 1894), Coups de Botte (Bodinière, 18ÎI6), Ah! Ikrck, alors! avec Yon Lug (Casino de Berck. (1897), Coups de Patte (Grand-Guignol, 1898), Jfc/5-y «» bouchon, en collaboration avec Léon de Bercy et J. Mévislo (Quat'-z-Arts, 1898), Les Coups de Pied de VÀne, en collaboration avec Roux (Ane-Rouge, 1901) ; deux mimodrames et une pantomime-ballet sans aucune collaboration : ^'

Rhe du Poète et VIdiot (Théâtre Montmartre) et Rédemption (Concert Parisien). Il a, en outre, en cartons ou en préparation, une vingtaine d'actes, soit en prose, soit en vers. Paul Daubry abandonna Montmartre, il y a deux ans, pour aller fonder à Asnières des soirées littéraires. A cet effet, il acquit un café, y fit construire une salle de spectacle et, tout en s'occupant de l'élément « limonade », fut à la fois directeur, régisseur, pianiste, chef d'orchestre, machiniste et comédien. L'affaire n'apportant que des bénéfices restreints, il revint à Paris et se fit engager aux Boufles-du-Nord, où il tient depuis les premiers rôles de drame et de comédie. J'ajouterai que, depuis cinq ans, Daubry organise la soirée des Saint-Maixentais au Cercle Militaire, et qu'il chante annuellement au mess des officiers de la Garde, en présence des préfets de la Seine et de police, qui ne s'eCraient aucunement de la hardiesse de ses satires.

Théodore BOTREL

Taille moyenne, démarche élégante, physionomie ouverte et souriante, l'œil vif et franc, le nez busqué légèrement; la voix douce, sans grand éclat, mais claire et d'un timbre agréable ; tel est le « barde breton » Théodore Botrel, né à Dinan (Côtes-du-Nord), en 1870, d'une famille qu'avaient ruinée des spéculations malheureuses et qui ne put que l'envoyer à l'école primaire. C'est dire qu'il est fils de ses œuvres.

Après avoir accompli son service militaire à Rennes, dans un régiment de ligne, il entra comme employé à la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée. Il fit ses débuts comme chansonnier, en 1895^ au Chien- Noir, et n'abandonna son emploi que lorsqu'il eut acquis la certitude de pouvoir vivre de sa plume. Il a l'amour de son pays natal ; et il l'exalte dans ses chansons, qui célèbrent presque exclusivement la Bretagne, la mer et les Bretons. Chacun connaît La Paimpolaise, qui a fait le tour du monde, Les Terr'-Neuvas, Noël à bord, Dors, mon Gars, La Vilaine, La Jalouse, Mon Pen-Bas, Le Vœu à Saint-Yves, Les Gâs de Morlaix, La Voix des Cloches, La Complainte du Roi d'Ys, Les Gars de Saint-Malo.

Il a déjà plusieurs volumes ou albums en librairie. Les Chansons de chez nous, qui en sont à leur trentième mille, ont été couronnées, en 1899, par l'Académie française, qui décerna à leur auteur le prix Montyon, alors que deux ans auparavant elle avait refusé le legs Montariol que, par testament, le donateur la chargeait de consacrer à la constitution d'un prix à accorder au chansonnier le plus méritant. La docte assemblée expliqua son refus en décla-

rant que la chanson est un art trop inférieur. sainte logique 1 Voici la préface du livre couronné :

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