L'ÉTOILE
C'était on soir pareil à celui de ce soir ; Je te lisais des vers éclos pour toi, maîtresse I Je regardais la vie à travers ma détresse.
Car j'avais bu le vin grisant du désespoir.
Lliorizon vaguement s'estompait de brouillard ; Comme une plaie ouverte au flanc du grand mystère. Une étoile saignait dans l'immense parterre Troué comme une chair par un coup de poignard I
Hélas ! j'attendis bien longtemps silencieux ; Et toi, n'ayant qu*ému ta fibre maternelle.
Une larme éclaira la nuit de ta prunelle Comme l'astre naissant qui tremblotait aux cieux.
Tu raiUa$ cependant ; et ton rire léger Impïtoyâblement tua ma peine amëre !...
L'étoile qui brillait d'un éclat éphémère.
Ce 6o!r-Ià, ne fdt pas TEtoile du Berger.
Je fus dix ans sans le revoir.
Un soir dtà 1896, au Chat-Noir, — où je disais mes Ycrs -^ Salis; à Urûle^ponrpoint, me demanda :
(c ^' Qbelte est TOtre opinten sur Rictus?
« — Je vous avouerai, répondis-je, que je ne m'ensuis fait encore aucune, attendu que je ne connais pas un vers de lui.
(( — Vous allez l'entendre, car il est dans la salle et il ne refusera certainement pas de nous dire quelques v|rs. »
Salis ne s'était point trompé. Rictus se fit prier poor la forme, puis il gagna le fond de la salle, récita UHiccTy DêteptUm, Lé Revenant et obtint un immense succès.
(( — ÏSh bien I votre avis ? interrogea le gentilhommecabaretier.
« -— De l'eau sucrée au caca », répondis-je brutalement.
J'ignorai9 alors ce vers de Rjctus ;
Ça sent la merde et les lilas 1
répété une demi-douzaine de fois dans son poème U Piège, dont la philosophie, à mon sens, n'aurait rien perdu à se priver de ce bouquet.
(( ~ Mais Le Revenant ? demanda à son tour le compositeur André Colomb, qui était alors accompagnateur aa Chat-Noir.
(( — Je veux, avant de me prononcer davantage, répartis-je, lire attentivement l'œuvre de Rictus. »
Hélas ! je reconnais que la lecture des SoMoq\u& dn Pamre (1) et de Doléances (2) (à tort sous-titrées N<means Solibques) n'a que peu modifié mon premier jugement
(!) Edition du Mercure do France. MDCCCXCVII. (S) Id. MCM.
Non par bégneulerie, fichtre I — dont me gardent à jamais les d ieux — mais parce qu'il porte chapeau et redingote bien à lui, parce que, aussi, il décèle mainte lois son éducation et son instruction bourgeoises, je reproche au Pauvre de Rictus sa trivialité trop souvent ordurière. Cet « homme moderne, qui pousse sa plainte » contre lea injustices du sort et les malveillances sociales, qui crie à l'aide, appelle au secours, son auteur le lait amer, mélancolique et pleurard :
« On réfléchit, on a envie D' beugler tout seul « Miserere j», Pis on dit : Ben quoi, c'est la Vie 1 Gn'a rien à lair', gn'a qu'à pleurer. »
Passil, il se lamente et geint, sans que s'éveille en lui le moindre instinct de lutte, sans qu'il esquisse un geste de révolte ; il prie :
c Pardonnez-nous les offenses
Que l'on nous (ait et qu'on laisse laire.
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation
De nous endormir dans la misère.
Et délivrez-nous de la douleur.
^ Ainsi sqit'UO v
Une chose encore me choque en lui. Pourquoi ce misérenz qui parle d' « égérie », d' « entité », de « parabole » et qui discerne que ses palabres à lui-même sont des R soliloques », pourquoi, dis-je, emploie-t-il eravailler^ cravailleur, grapeau^ goigt, amé, Gtiieu, cérémognie, méquier^ nason^ meillons, crottoir, oneiller, pour : travailler, travailleur, drapeau, doigt, aimer^ Dieu, cérémonie, métier, maison, millions, trottoir, oreiller? Pourquoi encore cette dilection quasi-parternelle pour la violente interjection du général Cambronne ? Cet adornement coprogène de la navrance résignée de ce gueux refoule ma sympathie. Et
cependant, comme il est beau, parfois et superbement lyrique,' le P&uvreen son oariste à la morti
«... la Femme en Noir, LftSftne-Remorda... la Sans^Mamelles, ÎA Diure-aux-Gœurs, la Pratcbe-auz-Moelles, . lit $ana-Pitié, la Sans-PruneUes, Qui va jugulant les plus belles Et jarnacquant V jarret d* l'Espoir :
Vous savet ben.. • la Grande en Noir Qui tranch' les troncb' par ribambelles Et dans les tas les plus rebelles.
Envoyé son tranchoir en coup d'ailes Pour fair' du Silence et du iSoir 1 »
Ah I s'il s'exprimait toujours ainsi, que je lui pardonnerais sa lamentable passivité et son argot -- pittoresque sans doute, mais trop chiqué^^ et nombre de grossièretés qui font rire, quand le fond du discours semble tendre à éveiller la trop léthargique pitié 1 Mais aussi, voilà I les lettrés seuls et les dilettanti y trouveraient leur compte ; et le gros public n'aurait plus lieu de s'esclaffer à la présentation :
a Des candidats au copahu.
Des jeun's genss' qui fait dans 1' commerce Et qui s' sont dit : a Faut qu'on s'exerce A la grand* noce, au grand chahut 1 »
et dont, après cotisation pour s'offrir une fille,
a Un seul couch'ra... hein 1 quel succèsl Les aut's y s' tapront... sans personne (Ah I c' qu'on est fter d'être Français Quand on se r'garde la colonne !) a
Je dois reconnaître cependant que le second volume de Rictus dénote un sensible progrès, encore que Fauteur y entretienne quelques scatologies et de menues ordures dans ce Piège qui est d'une peinture vraiment saisissante.
Pourquoi Ta-t-il ainsi embrenné ? Je prise également très fort la ComplainU des Petits Déménagements parisiens qui mériterait d'être citée toute entière. J'aime moins l'éloge de Bibi-la-Purée et Pierreuse, qui manque de conclusion... Au moment de la déposition du chansonnier breton Théodore Botrel devant la Haute*Cour, Dominique Bonnaud et Numa Blés ont composé l'amusant pasUche que Toici :