POUR UNE BELLE
A gente damoisclle Toujours suis à rôver :
Quand l'étoile étincelle, Le jour, dès mon lever.
Ab I pour une belle
Qu'il fait bon rêver I
Mais la farouche belle Ne T6ut pas me chérir ; Pour fléchir la cruelle Que lui faut-il offrir ?
Ah I pour une belle Qu*il fait bon souflrir !
Je donnerais pour elle Mon pigeon messager, Avec ma tourterelle, Et mon chien de berger.
Ah I pour une belle Qu'il fait bon gager !
Pour un doux regard d'elle Je deviendrais martyr.
Sans que jamais mon zèle Puisse se ralentir.
Ah I pour une belle Qu'il fait bon pàtir I
Pour un sourire d'elle
Je me ferais damner.
Dût la joie éternelle
De moi se détourner.
Ah I pour une belle Qu'il fait bon donner I
Sur sa lèvre jumelle
Si J'arrive à quérir
Un brûlant baiser d'elle.
Je consens à périr.
Ah I pour une belle Qu'il fait bon mourir I
A la Sainte-Chapelle Je veux m'agenouiller :
a Sainte Vierge immortelle, a Daigne la conseiller ! a Ah I pour une belle Qu'il fait bon prier I
HECTOR SOMBRE. — Henri Lecorps-Delarîvîère , dit Hector Sombre, décédé en janvier 1894, était un poète et un chansonnier de talent, mais versant parfois dans la basse trivialité pour complaire à la clientèle ordinaire des caveaux où il fréquentait. Aussi son nom évoque-t-il moins le souvenir de ses poésies délicates que celui de son Raccroc, brutale peinture dont voici quelques traits :
On peut voir sur les bouPexter' Un caboulot, ignoble bouge, Qui n*a besoin, pour avoir Taîr D'un bordel, que du vitrail rouge.
C'est le rendez-vous des putains, Qu'une gifle marque à la joue Et qui s'en vont par les chemins Harponner du pain dans la boue...
Enfin la nuit tombe; il est temps D'aller faire ton étalage De chair tarée aux dégofttants.
Fille, sois prête au raccolage!...
« — Veux-tu vingt ronds ? j'ai pas de r'gret ! a — Ah! les temps sont durs, pas moins d'trentel a — Hein I t'as donc pas vu ton portrait ?
« A la morgue, pour figurante, a Pas sûr qu'on voudrait de toi ! »
L'homme, derrière sa conquête.
Peu fier, à quelques pas s'en va, N'osant trop relever la tête...
Par un escalier casse-cou.
On arrive à l'étroite chambre Délabrée, infecte, noire, où Semble avoir habité Décembre.
C'est là le dégoûtant boudoir Où la salope de barrière Entraîne avec orgueil ce soir Le miche qui la suit derrière.
Le raccolé dit : a — Tu m'embêtes
a Avec tes trucs; c'est pas tout cal
c Veux-tu yingt ronds?... Non ! tu t'entêtes.
c Eh bien, bonsoir I — Écoute donc ! 9
Reprend la rouleuse en détresse,
c Donne et surtout ne sois pas long ;
c Car pour vingt ronds, c'est pas la presse!! I »
Sombre était un joyeux camarade, plein d'esprit, bon vivant, bâti en athlète et qui semblait destiné à fournir une très longue carrière.
RENÉ PONSARD. — Le doyen d'âge des chansonniers, surnommé le père la Gayopne. C'est lui l'auteur de ce refrain qui fut célèbre il y a une vingtaine d'années :
C'est sur la Butte, Butte Montmartr'que l'on fait La culbute.
Bute, Et boit le vin clairet ; C'est là qu'soirs et matins Plus d'un minois coquet Vient jeter son bonnet Par-dessus les moulins.
Il a écrit une quantité de petits poèmes badins et rimé des vers argotiques où la gouaillerie se mêlait parfois à la douce pitié. Il mourut sur la Butte, qu'il n'avait jamais quittée et où un comité se forma dernièrement dans le but de lui ériger un monument.
JULES JOUY. — Le roi des chansonniers I Comme André Gill, son ami, il mourut fou. Nous le conduisîmes au Père-Lachaise par une belle matinée du printemps de 1897, et Xavier Privas prononça sur la tombe ouverte, en quelques mots émus, l'éloge funèbre qui dit le regret unanime de tout ce que Montmartre comptait alors de chansonniers et de poètes. La presse tout entière rendit
hommage au talent merveilleux du défunt, qui s'était fait tout seul, avec un courage et une persévérance indomptables.
Jouy avait exactement quarante-deux ans quand il mourut. Il avait débuté au Tintamarre, et lorsque, en 1883, le Cri du Peuple fut rétabli par Jules Vallès, celui-ci le chargea de la chanson (( au jour le jour ».
« Il y fut incomparable, — je cite Séverine, — d*une ampleur de talent extraordinaire, d'une âme comme neuve, toute vibrante et ingénue.
(( Ce sceptique, cet impassible, fit pleurer comme il avait fait rire, et frissonner de pitié les belles madames, et frémir de passion les vilains plébéiens. Tyrtée cocasee. aux jambes en manches de veste, à l'éternel mégot, à réternel pépin...
(( Louchon comme il Tétait, il avait un œil sur le Champ de Navets et l'autre sur le champ de bataille. ))
Il faudrait dix pages de ce livre pour énumérer les succès — dont plusieurs furent des triomphes — que remporta Jules Jouy tant dans la satire et la parodie ([ue dans les chansons tragiques et macabres et que dans la romance. Car ce fécond et génial chansonnier était aussi heureusement doué pour un genre que pour l'autre. Ses chansons de café-concert, dont plusieurs sont encore actuellement interprétées, sont, comme ses chansons de journal ou de cabaret, d'une facture impeccable. Valbel dans />i Chansonniers et les Cabarets artistiques (Dentu, 1893) et Adolphe Brisson dans Uji Coin du Parnasse (Fasquelle, 1898) racontent sur Jouy des anecdotes intéressantes.
Après avoir présidé les goguettes du Chat-Noir et chanté aux soirées quotidiennes du théâtre de la rue de Laval, Jouy fonda le concert des Décadents et le Chien-Noir. Il a laissé en librairie les Chansons de l\innée, Chansons de /^atai/fe (Flammarion), la Muse à Bébé et la Chanson des Jou;(jtix(Heugel) ; le reste de l'œuvre est dispersé chez les éditeurs de musique de café-concert.
Pour doHier on Mawplt d«8 rimM 4^ Jiil«» Jovy, jt checa offto t peu coMi» :
COQUEUN CADET
Cberenx gatment teiUés et q«*un eouf 4e tant fauelte
Nei es l'air, adenDt la nue avec lertenr ;
GBI sali, eflaré, comiquemeiit râveur,
Qui aembla auiyre, au oiel, le vol d'une alooetto^
Saluez, bons bourgeois ; c'est l'ami Pirouette : Vif croquis d'un talent de fantasque saveur ; Eau-forte d'un jet large, osé, dont ie graveur Sur le eofirem» plat culbute et pirouette.
Qu'il cisèle l'esprit, geigne le Hareng saur,
Vive sa gatté franche au juvénile essor t
Hilare comme un Pou, grave comme un problème,
HaBlon ganté de Irais, 6 clown en habit noir ! J'aime le rire anglais peint sur ta lace, blême Gooune une lune ovale an laite d'un manoir.
Hnj a fait représenter au Chat-Noir le Bête de Zola^ avec dessins de Dépaquit, et plusieurs revues à l'Eldorado et à la Scala.
ANDHRÉ JOYEUX. — André Lesage, dit Joyeux, s'est suicidé dans un accès de fièvre chaude le 4 septembre 1899. Il était alors directeur du cabaret de l'Ane-Rouge, qu'il avait acquis en 4898, et n'avait pas encore accompli sa IrtBtiènie aanéa. U avait été présenté une diaaine d'années auparavant à Rodolphe Salis par notre regretté camarade Adrien Désamy, aimable poète qui fournit longtemps à VlUustration des vers qui commentaient les dessins de ce journal. Absent pendant trois ans pour remplir ses devoirs militaires, Joyeux revint à Montmartre en 1894, entra à l'Ane-Rouge, avec Gabriel Salis, retourna au Chat-Noir et succéda ensuite à Marcel Legay dans la direction des Noctambules.
Il composait des chansons d'actualité et des parodies dont quelques-unes étaient fort réussies. C'était un charmant camarade, qui ne prêta jamais à la médisance.
CHARLES DE SIVRY. — Aussi modeste et simple qu'il était sincère et bon, notre regretté ami Charles de Sivry présentait un aspect humble et réservé. Tout en lui était petit : sa taille, ses membres, ses extrémités, sa voix ; tout, sauf les yeux, la moustache et le talent.
Dans des mémoires qu'il intitulait Souvenirs sans regrets et dont la publication dans les Quat'-z-Arts est demeurée inachevée, il raconte ainsi comment il fit la connaissance de Paul Verlaine :
a On se réunissait, en ces temps-là, tous les dimanches à l'atelier-salon de la bonne statuaire, M'°<' Léon Bertauz. Des vers, de la musique et de fructueuses causeries.
« Cette année-là, elle annonça à tous ses fldèles amis que son dimanche d'adieux serait à quinzaine.
« Nous nous concertâmes donc entre tous les familiers de rhospitalière maison pour donner à cette soirée d'adieux un éclat particulier. Les musiciens préparèrent leurs plus brillants soli; les poètes, leurs vers les plus inédits, et moi, je décidai qu'un orctiestre recruté parmi mes camarades bonœ voluntatis ferait danser tout le monde avant souper.
L'idée de ce tapage musical enthousiasma Edmond Lepeltelier, un des fervents des dimanches, tout frais émoulu de l'École de droit.
a — Alors, me dit-il, si tu as un orchestre, nous allons faire une opérette.
a — Voilà. Deux personnages. Je la jouerai avec un de mes amis.
c — C'est fait.
« — Tu connais ma voix. N'écris pas quelque chose de trop difficile pour moi. L'autre, tu ne le connais pas : c'est un poète qui a une très jolie voix de ténor; tu peux lui confier les côtés lyriques. Ma sœur s'occupera de lui faire étudier son rôle : envoie vite la partition, tu auras le livret demain.
a Le lendemain, je reçus le livret. Cela était intitulé : Le Ban* quiste, parade à deux personnages, et la pièce se terminait par
one chanson : Le Bhinociros en îmU d*enfani, ou Le NaiuràlisU dam Vembanrat.
c Un matin, M** Bertanz fat fort étonnée de voir s'arrêter devant la grille de son hôtel une voiture à bras contenant des instruments.
c Un homme entra, silencieux, chargé de cymbales, de tambours de basque, de triangles, et d'une majestueuse contrebasse.
s Et puis il s'en alla, toujours aphone, laissant ma carte.
c Le soir, on répétait généralement, et je vis enfin le ténor promis par Lepelletier.
a Hirsute et farouche, avec des yeux de japonais exilé, le ténor s'avança sur les tréteaux de la scène improvisée. Un ma&-iarlane, un cache-nez à carreaux blancs et noirs, un chapeau mou, tel était son costume.
c » Voilà mon ami, dit Lepelletier ; il sera le tien dans dix minutes. Il s'appelle Paul Verlaine, a
La publication de ces mémoires faillit attirer à leur auteur une aflaire avec le capitaine Ducrot à propos d'une appréciation portée sur la conduite du général du même nom pendant le siège de Paris. Charles de Sivry arrangea les choses en publiant, quelques jours après, la note 8ui« vante :
c Des amis communs m'ayant rapporté que le capitaine Ducrot, neveu du général Ducrot, s'était ému d'une phrase écrite sur un ton de badinage dans un de mes feuilletons, je lui al écrit spontanément :
c Capitaine, vous avez pour la mémoire du général Ducrot des c sentiments de piété filiale. Je les ai froissés involontairement, c Je le regrette. Et pour vous le mieux prouver, je supprimerai c de mes mémoires, lorsqu'ils paraîtront en volume, ce malenc oontreux passage, a
Sivry débuta comme chef d'orchestre du bal Robert ; à l'Exposition de 1867, il dirigea une troupe de musiciens hongrois à la brasserie Fanta. Après une série d'avatars, dont rénumération ici serait trop longue, il entra aux Délassements-Comiques ; conduisit plusieurs orchestres, entre autres celui de la Nouvelle-Bastille en 1889, et celui
de la Vieille-Amérique en 1890 ; entra au Chat-Noir & la place devenue vacante par le décès d'Albert Tinchant ; fit de nombreuses tournées avec Salis, plus tard avec Théodore Botrel, dont il était l'accompagnateur attitré, et tint le piano-orgue aux soirées des Quat'-z-Arts, où il resta jusqu'au jour où la maladie le força à s'aliter.
Charles de Sivry a composé la musique de plusieurs pièces : Istar, Rédemption, le Cœur de Sita, Agamemnon; d'un ballet, VAbsinthe, joué pendant quatre mois aux Folies-Bergère de Rouen ; fait la mélodie de Roland^ pièce d'ombres de Georges d'Esparbès, jouée au Chat-Noir; donné aux fêtes du Palais de l'Industrie la Légende d'Hiram, et collaboré avec presque tous les poètes-ehansonniers de Montmartre pour la musique.
De Sivry est mort à la fin de 1899, à l'âge de cinquante et un ans, emportant les regrets sincères de tous ceux qui l'avaient approché.
GASTA. — De son véritable nom Gaston Galempois. Mort fou à l'asile de Vaucluse en septembre 1900. Encore tout jeune homme, Gasta se produisit au caveau des Roches-Noires en compagnie de Joyeux et de Jean Vamey. Il fut de la fondation du Casino des Concierges, dont il s'absenta quelque temps pour prendre la gérance du sous-sol de la Ville- Japonaise ; puis, revenu à Montmartre, il suivit Maxime Lisbonne au Jockey-Club de Montmartre et au Ministère des Contributions Indirectes. En 1900, on le chargea des représentations montmartroises à la Grande Roue de Paris, C'est là qu'il fut frappé par le terrible mal qui devait l'emporter quelques semaines plus tard, à Tûge de trente ans.
Chansonnier adroit et fécond, Gasta s'appliquait spécialement à peindre les mœurs du monde interlope. Il choisissait ses types dans les lieux de plaisir ou les (( maisons de société » et les flagellait avec cruauté, recourant sans vergogne au mot cru, à l'expression ordurière. Il était sans pitié pour les tares et ridiculisait
parfois le malheur avec une inconscience qui, pour Tobeervateur, était Tindice certain de sa fin .misérable. Voici un échantillon du talent de Gasta :