DOUX REPROCHES
Vraiment, marquis, tous êtes exigeant !
Hier au soir, moi qu'on dit si hautaine, Je vous laissai, d'un air fort indulgent.
Baiser ma main plus haut que la mitaine.
Je croyais bien cependant vous donner De ma tendresse un véritable gage ; Marquis, marquis, vous allez nous damner I Que voulez-vous donc davantage ?
Puis aujourd'hui, sans doute imprudemment.
J'ai supporté vos aveux pleins de fièvre ; Il me souvient même qu'en un moment Votre moustache a caressé ma lèvre :
Ce baiser-là n'était pas sans douceur ; If on pauvre cœur est à vous sans partage ; Mais, par pitié, modérez votre ardeur !
Que voulez-vous donc davantage ?
Eh quoi I marquis ? Est-il déjà fini, Le rêve d'or par nous rêvé naguère ?
Oiseau volage, êtes-vous las du nid, N
Témoin discret de ma faveur dernière.
Faut-il si têt fermer notre roman ?
Moi qui, charmée à la première page.
Vous murmurais, malgré mon trouble grand :
« Voulez-vous encor davantage ? »
Marcel LEGAY
Quatre ans avant que le premier cabaret-chantant vint s'installer à Montmartre, un chansonnier-compositeur interprétait lui-même ses œuvres en public, au pied de la Butte qu'allaient bientôt doublement mais si diversement illustrer l'Art et la Foi.
Chaque soir, au coin des boulevards Ornano et Rochechouart, depuis l'heure de la remontée des travailleurs jusque vers la mi-nuit, un barde au « bouc » noir de chasseur à pied et à la crinière absalonnienne, très heureusement servi par un organe aux notes claires et puissantes, — à travers l'envolée dé quoi se discernait pour le connaisseur le sceau du travail et de l'étude et qui s'imprégnaient déjà d'un sentiment artistique peu banal, — lançait, devant une assemblée où dominaient les petites ouvrières avides de mélodie, des refrains que promptement populariseraient les mille et mille jolies bouches des jeunes et charmantes auditrices.
Adossé à deux chevrons verticaux supportant à deux mètres au-dessus du sol une paire de « punch » de pétrole dont les flammes s'enflaient et se couchaient sous les caprices de la brise, un harmonium soutenait de ses accords la voix chaude et vibrante qui s'élevait parmi les frondaisons, tour à tour caressante, suppliante et preneuse :
Et je disais alors à ma belle au cœur tendre : a Demain, sous les bosquets, loin des regards jaloux, a Quand sonnera minuit, seul, j*irai vous attendre. « N'allez pas oublier Theure du rendez-vous I »
— Demandez VHeuredu Rendez- Vous 1 de Marcel Legay ! . . . Demandez ! Paroles et musique, dix centimes.
Ma.lil LEGAY
Et les formats s'enlevaient. Et le public reprenait en chœar :
« ITallez pas oublier l'heure du'rendez-vous ! »
Et c'était charmant, ce tutti de voix fraîches presque encore enfantines de nos mignonnes Montmartroises se mariant au « creux » sonore de Marcel Legay I
Beaucoup s'étonneront qui ignoraient ces débuts du compositeur de Toute la Gamine (1), des Chansons Rouges (i), des Rondes du Xakt de Carreau (3), des Chansons Cruelles (4), des Chansons de Cosur (5), des Chansons fragiles (6), des Ritournelles (7), et de tant d'autres choses charmantes où pullulent les chefs-d'œuvre* « Marcel Legay chanteur de rue 1 Marcel Legay camelot, vendant sa musique en plein ventl » s'exclameront-ils. — Ehl ma foi, oui. Et je ne sache pas que Legay en ait jamais rougi. Au contraire.
Aussi bien, n'est-il pas superflu d'ébaucher ici l'exposé des premières luttes qu'il eut à soutenir contre le sort avant de parvenir à la juste célébrité dont il jouit aujourd'hui.
Legay (Arthur-Marcel) naquit le 8 novembre 1851 à Ruit, arrondissement de Béthune, d'une famille de porions qui le destinait à l'état de tonnelier. Quand se déclara la guerre franco-allemande, il s'enrôla au 20« chasseurs à pied et termina son service militaire au 43^ régiment d'infanterie comme clarinettiste.
A sa libération, il fut, grâce au « piston » de son ancien chef de musique, admis au Conservatoire de Lille dans la classe de Boulanger, qu'il quitta avec un engagement pour
(1) Bruidos, édit. !886.
(S) Sor det poèmes d« Il Aoriee Boukay. Flammarion, édit. 1897.
(3) Marpon et Flammarion, édit 1881.
(4) Poésies d'André Barde, préface de Jean Richepin. OUendorfl, édit 1895.
(5) Poésies d*Emile Antoine. OUendorff, édit. 1896.
(é) Chansons de Paoi Rommy. Flanmiarion, édit. 1898.
(1) Vingt mélodies mu des paroles de Ciaude MoseUe. Baadoox, édit
le théâtre du Havre, où il se produisit dans la FawrUe. Mais sa mauvaise vue l'obligea à abandonner la scène théâtrale. En 1876, avec environ deux mille francs d'économies, il vint à Paris, où il rêvait de rencontrer facilement succès, gloire et fortune, mais où il ne rencontra tout d'abord qu'un ancien camarade de régiment domicilié à Villejuif, qui s'ofirit à loger notre baryton et son petit magot.
Legay, n'y voyant pas malice, accepta d'enthousiasme et, dès le lendemain, délesté de son numéraire, que la prudente administration du copin allait rapidement aliéner, il partit à la conquête de la capitale, arrêtant d'avance son programme : chanter le soir dans on caféconcert et travailler le jour à la composition de chansons qu'il ferait interpréter par ses futurs camarades de planches. Il alla frapper successivement à la porte de presque toutes les directions.
« — Quel genre chantez-vous? lui demandait-on.
« — L'opéra. »
On le regardait alors comme un phénomène. Qu'est-ce que l'opéra venait faire au beuglant? Et on réconduisait.
Cependant, le « père » Renard, qui dirigeait l'Eldorado,
— alors communément réputé Académie du café-concert,
— consentit à lui laisser donner audition. Ce fut une nouvelle déception. Enfin, le compositeur Byrec, qui exploitait, rue Biot, le Concert-Européen, l'engage pour chanter à l'œil pendant trois mois le répertoire d'opéra. Au cours de cet engagement, Byrec, qui espérait avoir en son nouveau pensionnaire un interprète de ses productions, lui demande de se mettre à la chanson de caféconcert. Surpris et presque froissé, Legay refuse. Le soir même, de la salle, un quidam le siffle; mais le public proteste et la musique de Méhul, de Mozart, de Verdi, de Gounod, de Massenet et de Saint-Saôns retentit huit jours encore à la rampe du concert batignollais.
En même temps et aux mêmes conditions, Legay se produit sur la scène de l'Harmonie, brasserie-concert
sitaée faubourg SaintBIartin et « où le senrice était fait par des dames m, pour la plus grande joie d'un public en majeure partie composé de garçons bouchers.
Il utilise ses heures de loisir à écrire des bluettes qu'il met en musique ; mais le placement n'en est guère facile : la fortune continue à se montrer rebelle. Pourtant, le compositeur Goudesonne, qui tenait le concert de la Ruche (boulevard Saint-Martin et rue de Bondy, en bordure de la place du Château-d'Eau), vient raviver l'espoir du jeune chansonnier en lui faisant une place dans sa troupe, aux appointements de cent francs par mois. Simultanément, Legay se fait entendre dans les « caveaux » et dans les sociétés lyriques et aussi au Chalet, beuglant de bruyante mémoire, qui s'élevait sur un terrain bordé aujourd'hui par le boulevard Saint-Michel, la rue Auguste- Comte et l'avenue de l'Observatoire.
C'est à cette époque qu'il compose VHeure du Rendez- Vous^ Pour un baiser de femme et le Moulin de la Galette sur des vers de Gérault-Richard, qu'il interprète le soir en plein air, boulevard Rochechouart, Place-C)ichy, à la Ferme-Saint-Lazare, Place- Saint-Pierre et, les jours de marchés suburbains, hors barrières, aux portes de Paris. Il édite lui-même la première de ces chansons avec trente francs que lui prête son garçon d'hôtel — car il a renoncé au trop lointain Villejuif et transporté ses pénates à Montmartre, où ses mélodies deviennent vite populaires ; car on l'y entend de tous côtés : à la brasserie de la Nation, rue de la Nation — où la police fait un soir irruption, en quête de l'introuvable Walder, l'assassin présumé du pharmacien de la place Beauvau; — chaussée Clignancourt, dans un café-chantant établi près de l'entrée de la rue d'Orsel ; rue Ramey, au concert de la Jeune-France, devenu depuis 1891 le café Oriental; au Moulin-de-la-Galette, où il chante, au milieu de l'orchestre qui l'accompagne, sa polka du Moulin de la Galette, dont « cavaliers » et danseuses reprennent en chœur l'entraînant refrain.
Le succès donne alors à Legay l'idée de fonder, en corn-
pagnie de son collaborateur GéraalMlichard, une maison d'édition de musique. A cet effet, ils louent à bail une boutique au coin de la rue de Rocroy et du boulevard de Magenta; mais comme ils oublient fréquemment d'en ouvrir les volets, les camelots s'y cassent le nez et le magasin reste vide de clientèle. Toutefois, la maison, qui prend pour enseigne « Aux auteurs réunis », a son utilité : elle abrite, la nuit, quelques camarades peu fortunés, dont le pauvre Jules Jouy, qui élit domicile sur le comptoir. L'entreprise vit six mois, au bout desquels le propriétaire se fait tirer l'oreille pour la résiliation du bail. Hais tout finit par s'arranger, et Legay transfère le fonds en sa chambre de la rue Bervic et donne ses répétitions an cabaret des Assassins, rue des Saules, où affluent les chanteurs ambulants, désireux de mettre à profit le triomphe remporté chaque soir au XLX^ Siècle par le chanteur Debailleul, avec la sentimentale bluette :
C'était avec Ninon...
Si je vous dis son nom,
N'allez pas le redire I
Nous n'avions que vingt ans.
Dans nos cœurs le printemps
Avait mis le délire :
Au grand livre d'amour.
Sans oublier un jour,
Tous deux nous aimions lire.
Si je m'en souviens bien,
Alors nous n'avions rien
Dans notre tirelire;
Mais j'avais, en retour,
Pour Ninon tant d'amour
Qu'en lui donnant mon ftme,
Je lui disais bien bas :
d Que ne ferait-on pas...
« Que ne ferait-on pas
« Pour un baiser de femme? »
Le 28 février 1879, Robert Planquette et Goudesonne lui servant de parrains, Legay se présente à la Société
des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de musique, qui l'accueille et lui verse bientôt le montant assez rondelet de ses droits.
La guigne est enfin amenée à résipiscence. Notre musicien a le pied à l'étrier ! Un succès encore et il enfourchera résolument Pégase pour franchir avec assurance les étapes qui jalonnent la route tortueuse de la renommée, au bout de quoi l'attendent la gloire. %. et la fortune !...
c( ^ Pourquoi ne vas-tu pas voir Jean-Baptiste Clément? lui dit un jour le chanteur Viala.
(( — D'abord parce que je ne le connais pas, et...
« — Bah I va le voir quand même et demande-lui qu'il l'autorise à mettre de la musique sur le Semeur.
« — Le Semeur ?
ce — Oui. C'est tout à fait dans ta note. Personne n'en a rien pu faire encore ; mais toi, j'en suis certain, tu en feras quelque chose d'épatant;... je te a créerai » ça à l'Eldorado.., Ça te va 7
« — Ça me va. »
Et, le lendemain, Legay sonnait chez J.-B. Clément retour d'exil, qui le reçut plutôt fraîchement et l'adressa à Louis Capet, régisseur du concert de l'Eldorado, lequel lui fit confier par Renard, le directeur, la poésie du chansonnier révolutionnaire.
La musique en fut bientôt faite ^ comme dit la chanson ; — et quelle musique I
Trader! déra, lonla I Je sème du blé.
Qui le mangera,
Lonla?
Qui le mangera ?
Ab!
Le public des fauteuils ne trouva pas la chose de son goût, mais les spectateurs des galeries firent une ovation à Viala avant même qu'il eût terminé ; et le Semeur valut à l'artiste le renouvellement de son engagement.
La partie était gagnée pour Legay ; il venait de « trouver
6a note » : il était désormais célèbre... Sur la présentation du poète Adelphe Froger, les Hydropathes l'admirent comme citoyen de leur république d'arts et de lettres. Avec eux, il revint à Montmartre et fut ainsi un des premiers ouvriers de la célébrité du Chat-Noir. Il appartenait alors au concert du XIX® Siècle, où se faisait entendre Aristide Bruant, qu'il entraîna un soir sur la Butte et dont il prépara ainsi, inconsciemment, l'orientation vers le succès et la fortune. En mon souvenir chante encore la musique qu'avait composée Legay sous la fable de La Fontaine La Cigale et la F&urmi, et celle du Semeur — dont les notes puissantes firent plus de deux mille fois trembler la verrière du cabaret — et aussi celle de Vive la Terre ! sur des couplets de Gérault-Richard.
A l'époque du transfert rue de Laval, il quitte Salis, dont il se vante de n'avoir jamais été le commensal sans payer son écot, tel un client; et va fonder rue des Abbesses, au coin de la rue Ménessier, le cabaret de la Franche-Lippée, dont il fait décorer les vitres par le peintre Marins Etienne et où, pendant quelques mois, les poètes et chansonniers bohèmes — entre autres Hector Sombre, René Esse et Léon Mayot — sont hébergés moyennant une chanson ou une pièce de vers ; puis il retourne au « Quartier » et fait les beaux soirs du Caveau- Latin, où Lucien Hubert, le député actuel des Ardennes, disait des vers. Ce Caveau occupait l'emplacement acquis il y a quelques années par la Compagnie des chemins de fer d'Orléans pour l'établissement de la gare du Luxembourg.
En 1891, aux soirées de la Plume, dont il est un des assidus, Legay fait la rencontre de Maxime Guy, secrétaire du concert de l'Eldorado ; celui-ci le présente à Brigliano, qui l'engage à de jolis appointements. Et là, il chante la musique qu'il a écrite sur La Petite qui tousse, de Jean Richepin; Trois Jours de Vendange, d'Alphonse Daudet; le Coclion, de Charles Monselet; Odelette au Sommeil, d'Emile Goudeau; Libations, de Paul Marrot; Tai quatre plumes à mon Chapeau, de George Auriol; V Ecole Buissonnière, de
Dorocher, et Si tu U voulait, de Gërault-Richard ; et la Jeunesse des Ecoles, dont il est le favori, vient Ty acclamer.
Un soir que j'assistais à la représentation de l'Eldorado, un philistin grincheux qui occupait le fauteuil contigu au mien se permet de critiquer à haute voix les cheveux, la redingote, les gestes, la voix et la musique de Legay. L'impatience me gagne : Je veux imposer silence à cet épicier qni me répond, rouge de colère : « Je ne viens pas au concert pour entendre de ces c...ries-là !... Et puis, si vous n'êtes pas content, vous pouvez sortir I »
« — Sortez vous-même, lui dis-Je agacé, puisque le spectacle vous déplaît ; moi. Je reste. »
Et furieux. J'administre au monsieur une bourrade qui l'envoie... dans les bras d'un garçon. On le « sort » ; et je me rasseois, sans plus...
En 1893, Legay chante au Divan-Japonais ; l'année suivante, il est avec Jouy aux Décadents ; il y crée la Mu$ô Verte, fantaisie lyrique en six tableaux, poème de Léon Durocher, avec, comme partenaire muet, W^^ Lovely, qui symbolisait la Muse. Il entre bientôt aux Quat'-z-Arts et chante en même temps au Concert-Parisien et à la Galté- Montpamasse. Peu après, il prend la direction du cabaret des Noctambules, 7, rue Champollion, et y fait défiler tous ses camarades de Montmartre. En 1898, nous le retrouvons à Trianon, où M. Chauvin le paye à raison de 1,800 francs par mois. En 1899, il publie ses Proses en Muiique, qui ne furent données qu'une seule fois en public, à la salle Charras, et dont je reproduis ci-après le programme tfi extenso :
a. Braves Gens (Verset sacré,
p. 404) Jban Richxpin.
Verset sacré, Wk JUTÎer u. Le Merle (Le Rappel, 1888). Charles Fréminb.
(de repéra) ) Aubade.
e. Coucher du Soleil (Contes
en prose, p. 8) François Copp^e.
Mélodie.
a. L'Ère nouvelle Louise Mighxl.
Magnificat aiTOLunoii-
ile Bildo { ^ ^^ ^^^^ g^^ jg jj.^.^ (^^
garo, août 1888) Juuettb Adam.
Grand air.
a. Mort de Gervaise (Àssom- V B 1 L* 'j I 'fTwir, p. 368) Emile Zola.