CHAPITRE ^V
JABDIX DBS PI.A1ITB8.
Pour être juste envers la science ^ il faudrait faire
précéder l'histoire du Jardin des Plantes de Montpellier des noms de ces hommes chers à Pétude de la botanique , qui» par leur enseignement , préparèrent leurs élèves, aussi célèbres qu*eux-mèmes , à la création d'un si bel établissement. En efTet , dès les premiers temps de PËcole de médecine de Montpellier, on voit apparaître des illustrations dans la science des plantes» soit comme maîtres , soit comme élèves. Arnaud-de- Villeneuve, Rondelet, le savant Évêque Guillaume Pel- Ucier, Léonard Fuchsius, Jacques Dalechamp, Charles de rÉcluse, Bfathias de Lobel, les frères Bauhin, et tant d'autres noms qu'un pourrait citer, viennent pour ainsi dire s'inscrire au fronton de Pédiâcc consacré à cette étude*
Si la création du jardin botanique de Montpellier est
postérieure de quelques années à celle des jardins des plantes de Padoue, de Pise, de Bologne , de Leyde, celui de Montpellier doit être considéré non-seulement comme le plus ancien de la France, mais encore comme un des plus coosidcrables sous le rapport du nombre
JARDINS 9imLIC8.
et du classement des végétaux. On le doit à Henri IV , qui , par son édit rendu à Vernon en Décembre 1593 , à la soUicitation d'André Laureas, Chancelier de la Faculté de médecine de Montpellier, et médecin du Roi , dotait cette ville d'un jardin botaiùiiuu, plus de vingtcinq ans avant la fondation de celui de Strasbourg, et plus de quarante ans avant celle du Jardin des Plantes de Paris. Mais le vrai créateur do ce superbe établissement, le fondateur réel, dont Thistoire aime à rappeler le nom, est Pierre Richer de Rellevaly qui consacra aux études des sciences naturelles son temps , ses voyages , sa fortune. C'est lui qui, lo premier, professa la botanique dans le Jardin; c'est lui qui en lit la première disposition, et qui prépara les diverses expositions des terrains propres à recevoir les plantes exotiques qu'il avait recueiilies dans ses nombreuses courses scieuiiliques, et notamment les plantes alpestres et les végétaux des Cévennes et des Pyrénées» On sera curieux de voir et de comparer ces premières dispositions , décrites par Belleval lui-même, avec les dispositious actuelles.
« Le Jardin du Roi était coupé en deux parties : Tune appelée le Jardin médical, Tautre la Pépinière; la première Liait destinée aux démonstrations des plantes et consacrée a T Université ; i autre était remplie de plantes étrangères qui, pour la plupart, étaient montagneuses, destinées plutôt à la curiosité qu'à la nécessité, afin que ceux qui accouraient des provinces et des nations étrangères y reconnussent leurs richesses. A cet usage était consacré un terrain en pente, au-dessus duquel était construit un grand portique orné d'animaux desséchés les plus rares, et de dépouilles de monstres
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terrestres et marias, ainsi que divers objets merveiiieux d'histoire naMirelle, qui» piquant la curiosité des voyageurs , ajoutaient encore à Topinion qu'ils avaient conçue du ,1 art! in du Uni*.»»
Michel Chicoyneau succéda (4664), comme Chancelier eteomme Intendanidu Jardin^ à Martin Richer deBeileval son oncle, de même que celui^i, neveu de Pierre Richer, lui avait succédé (idus sa charge en 1623. La chaire de botanique et la direction du Jardin des Plantes est confiée à Pierre Magnol en 1694. Puis apparaissent les noms d*Aymé-François Chicoyneau (1723), de Boissier de Sauvages (4740), de Jean-François Chicoyneau( 4 758), d'imbert (1760)» de ses suppléants Claude Chaptai» père du célèbre chimiste; de Pierre Gusson, d'Antoine Gouan (1T71j, le correspondant et Vixnn de J.-J,> Rousseau , auquel il faudrait s'arrêter dans le XViiiine siècle, si le nom de Barthez (4773) ne devait pas être aussi inscrit à cété de celui d'Imbert.
Les noms de Broussonnct(1802), de De CandoUe (1808), de Dunai (1816) , de HaUeneau-Deliie (1819), ouvrent le XIXn« siècle; et , sans rappeler tout ce que ceux qui les portent ont fait pour la science, disons seulement qu'ils ont tout fait pour le Jardin des Plantes de Montpellier» ou tout rapporté à son utilité et à son embellissement. Par les soins de Broussonnet, et grâce à la générosité du Ministre de l'intérieur Chaptal, l'orangerie est élevée sur les plans du célèbre Lagardette. Elle est percée de treize grandes ouvertures ; elle a 49» de long , 5» 36 de haut, et 5^44 de profondeur dans
1 Dortbes , éloge de Richer de Bel levai , p. 104.
Skmms PUBLICS.
l'intérieur. Vers 1760 , Sauvages y avait fait bAtir une jserre. Le Qoaveau directeur, Auguste Broussouaei » en 1802» fit construire la première serre tempérée; TÊcole de botanique fut plantée, agrandie, un canal fut creusé pour recevoir les plantes aquatiques; un nombre considérable de végétaux vint chaque année accroître les richesses de rétablissement; un herbier public fut organisé *. — Les plantes étaient restées sans étiquettes; l'illustre De Candolleles 6t composer et méthodiquement disposer par milliers ; il débarrassa le jardin de constructions encombrantes : ici il plaça, conire la pous^ sière et le vent, des rideaux de cyprès ; là il décora ce désert d'une terrasse et d'acacias ; plus loin il creusa un nouveau bassin pour distribuer partout la nourri* ture des plantes, et fit édifier sur la première serre de Broussonnet une nouvelle serre tempérée dont la longueur est de 49» y la profondeur de 5», et la hauteur de S» 50.
Par suite de Tacquisition du jardin Itier (4810), De Caudolle, en réformant habilement les dispositions du Jardin des Plantes , consacra la partie orientale du terrain acquis à l'École forestière ; la partie occidentale
fui affectée à la vigne. Enfin il établit un Conservatoire pour les collections , et y attacha un peintre habile dont les beaux dessins rivalisent avec ceux de Redouté ' • L*élève de De Candolle, Dunal, resta trop peu de temps chargé par intérim de la direction du Jardin
* Le JArilin «h s Piaules de Montpellier, par le Proresspiir Ch. Mariiii!) ( aujourd'hui Directeur de ce Jardin ) i Moulpellier, 1854 , in-4o , p. 47.
s Ch. Martin», dans TouvrageciU, p. 50.
((816), pour qu'il pût s*y occuper d'amélioraUoiift matérielles* Mais on peut, après les grands travaux de création exécutés par Broussonnet et De GandoUe,
rappeler que Delile ne se contenta pas d'avoir enrichi le Jardin de tant de plantes exotiques; il ât aussi creuser les trois bassins qui se trouvent au sud, à Test et à Touest du grand bassin central de TÉcole de botanique, et que, sous sa direction, deux Doyens de la Faculté, Gaizergues et Bérard , ouvrirent les portes niéridionale et orientale du Jardin, et Tembellirent par des terrasses et des escaliers ' .
Pour compléter cette esquisse des améliorations successives de notre Jardin des Plantes , nous devrions signaler celles que nous voyons si beureuseraent entreprises par le directeur actuel. L'achèvement des étiquettes, rËcole des plantes officinales , alimentaires , industrielles, vénéneuses, les abris de grands arbres, la révision de TÉcole botanique , le choix d'habiles horticulteurs, sont déjà des titres à la reconnaissance du public.
Le Jardin des Plantes , d'une superficie totale de
44400 mètres carrés, se di\isc iia! lu-i'llcrneril en tioib parties : la partie méridionale, ou i École de botanique, qui contient 43530 mètres carrés; la partie médiane, ou montagne, ([ui en offre 40934; et la partie septentrionale, ou École d'applieation, réunie au Jardin en 48iO, dont la surface est de 49936 mètres carrés.
Remarquez dans la partie méridionale un micocoulier
^ Ch. Marlios. Ouv. cit., p. 58.
144 lAimiirs publics.
gigantesque {Celtis Australis, L. ), dont la circonférence» à 4 mètre au-dessus du sol, est de 3 mètres 48 ; près de ce micocoalier , un cèdre du Liban de 4 mètre SO de circonférence à la même hauteur, et, un peu plus baS) un beau Paulownia Imperialis.
L^Êcole botanique se* compose.de 60 banquettes poa< vant contenir environ 28(M) plantes, rangées soivant la méthode naturelle, avec les divisions que De (^andolle y a introduites ^ Arrétez-vous devant les acacias de Gonstantinople plantés par ce naturaliste, devant le cyprès de Montpellier à branches horizontales, le Ma^ noUa grandiflora y \ Aziminatrilohaf les Lagerstrœmia indica^ les Camélia, le Cerasus lusitanica, et, sur la terrasse au nord du canal, un Cereus ferutnanuit un oranger, un camphrier, un dattier, un Mèniêpermum laurifolium, végétant tous en plein air, et, dans le voisinage, un magnifique Gingko biloba de forme pyramidale* Voyez auprès de ce Gingko un Cupressui pendula, un Sterculia platanifolia ^ et un peu plus loin ixu Araucaria brasiliatia , et un Acacia longifolia qui se couvre de fleurs en plein hiver.
Dans le canal et dans les bassins vous remarquerez avec intérêt les lhalia dcalbata , Trapa natans, Nuphar luteum, advena, Villarsia Nymphoides, Limnocharis Humboldtii, Jussiœa grandiflara, Saururus eemuui , Taxodium disHdnum, Apmageian dystoiMum, et les riches Nélumbode l'Inde et de Pékin.
Ënfui les traits de tous les botanistes dont s honore notre Faculté revivent ici dans les bustes de Rondelet,
Ch. MarUns. Out. cit., p. 7i.
G» PelHcier, P. Richcr de Beileval^ Maguol^ Sauvages» Gosson» Nissole^ A. Broassonnet^ Gouan» Draparaaud, De Gandolle.
Les plantes les plus remarquables de l'orangerie sont les Oxalis envoyés à De CandoUc par Jacquiu, les Camilia^ les Catuarim equisetifolia, C. tarulasa, C. Meri/!ora\ les Acacia pubescens y A, undulata, A, eultri^ formis. A, Cumnghami\ les Tristania lamina, Juniperu$ fwMlfrii, CMUtrù austndiê, Phillocladta irichomanodiesy Daerydium eupresnnum^ VEkfodendrm argon, Canarina campanula,
La serre tempérée, élevée en 1813 par De CandoUe , comme nous Ta vous dit» est construite dans le système hollandais. Remprunte an savant Professeur Martins»
ainsi que je Tai déjà lait pour (i'auUes iiidica lions , la nomenclature des individus de la serre, remarquables par leurs belles dimensions ou une floraison fréquente < . Pfnniêttiapukherrinutj BfmqainvillœafastuoBa, Pimenta aromattca, Jhiuhinia racemosa , B. for ficaia , Plumer ia aUfa, Termxnalia Benzoin, Achras sapota, Clusia rosea, Convolvului macranthuSf Annana cherimoliaf Caàia rosea, Solandra macraniha, Budleiamadagaêcariensis, Dais cotimfolia, Cycas revoluta, C , circinalis , Zamia furfuracea, Z.harrida, PandanuiutHis, Arecaalba, Datylirion gracile , Agave fœHda.
Nous ne sortirons pas de cette partie du Jardin sans gravir la terrasse qui domine ie canal. Là nous déposerons une fleur sur les restes de Gharles*Louis Dumas , Professeur de physiologie et Doyen de la Fa-
A La Jardin de« Plantes de IfontpelUer» p. 80.
446 lAAMNS PUBLICS.
cultéde médecine» dont les sciences et Montpellier déploreront long-temps la perte prématurée. Là s*élevaient de grands micocouliers^ de hauts cyprès et de vers lauriers, dit M. le Professeur Martins avec autant
de vérité que de poésie: c'est Tendroit le plus pittoresque du jardiû. De longs rosiers-Banks , de vieux Bignmia se sont élancés au plus haut des cyprès » ou égarés dans les cimes des micocouliers. Âu printemps, quand ils se couvrent de milliers de fleurs jaunes cl blanches qui se mêlent au feuillage des arbres, on croit voir les lianes ou les orchidées fleuries des régions tropicales. En hiver^ la clématite des Baléares épanouit ses vertes clochettes; des Arum, amis de Fombre, des iris, des chélidoines couvrent le sol de leurs larges feuilles protégées par la verdure éternelle des lauriers^francs et des lauriers-tins ^ C'est là qu^au pied du monticule où le triste cyprès nous a conduits, sous une modeste voûte couronnée d'arbres sauvages, une poétique tradition fait dormir depuis un siècle la tendre fille d^Young, Narcissa, tant pleurée par la douleur paternelle. Mais la Iradition et la poésie ne sauraient-elles pardonner à Thistoire et à la vérité d'ouvrir cette tombe trop sacrée? Nos adversaires, qui sont aussi nos amis, ne voudront-ils voir que notre indiscrétion, sans tenir compte de notre franchise ? Quelques-uns de nos contradicteurs sont présents : ils sont devant ce marbre funéraire , prêts à le défendre; à eux ta poésie. Amis de la poésie, nous défendons avant tout la vérité. Que le voyageur, que
t Oavr. cit., p. 70.
rétraager impartial , que le tils d'Albioa se repose un moment soas ce feuillage morne, à Tombre da souvenir de la fille adoptive d'Yoang, et qu'il s^établisse
juge du procès. Voici les pièces.
NARCISSA.
Durant l'automne de 4736» voyageait en France un Anglais quia, depuis, illustré le nomd'Young. Une jeune
fille, j'aildis dire la sieiiue, était avec lui : il voyageait pour la saotéde cette enfanté En épousant, en ilSl^milady Betty, ûlie du Comte de Licbtfield, veuve du co* . lonel Lee , Young s'était donné un fils et une fille, issus du premier manage de sa femme, mais devenus ses propres enfants, si Ton en juge par la douleur qui! éprouva en les perdant. Déjà ce mal que les Anglais nomment d'abord spleen , et qui finit par la consomp^ tion, lui avait ravi depuis peu de tenips Taîné, pleuré de son second père sous le nom de Philandre. La tendresse de ses parents se reporta sur sa sœur Éliza. Belle, enjouée, âme créée pour aimer et pour inspirer Tamour, selon le langage de sou père^ la nature n'avait refusé à Éliza que des jours plus longs que ceux de son frère. Sa famille en jugeait autrement : Dieu ne pouvait briser son plus parfait ouvrage ; ou des alaïuics
^ Tbc Works of Sauobl Johnson, in tweive volumes ; London , 1801. (The lives of the english poets; TooHS, by sir Herbert Croft, tom* XI, p. 315. ) Cest rédition dont je me sers. La première édition , en 10 voL in-ll, est de Londres, 1770-17S1* La dernière édition de la Vie des poètes anglais est en deni vol. Imp* à Londres , 18S0. V. t. II. , p. US.
448 lAADINS POBLICS.
dans CCS cœurs déjà frappés venaient quelquefois altérer leur bonheur, ils interprétaient ces craintes par rezcès même d^ane tendre affection poar leur Êliza. Cette tendresse et cette interprétation sont faciles à comprendre : Éliza avait 18 ans, et leur sollicitude» empressée de donner un nouveau soutien à sa jeunesse, s'était décidée, non sans inquiétude, à rétablir. £Ue fat fiancée à sir Henry Temple*. Les fêtes allaient commencer, Theure nuptiale allait sonner; c'est le père qui nous l'apprend : au moment od la fortune venait lui sourire avec son amant, que son âme, ouverte aux saintes voluptés , se préparait à sentir le bonheur d'être, et queses parents etsesamies allaient la nommer la plus heureuse des femmes, la fille dToung, car c'est le nom dont il l'a toujours appelée * , éprouva , au milieu des joies de la fiancée, quelques-uns de ces tristes symptômes qui font pleurer une seconde fois une mère, en lui rappelant les derniers jours de son fils.
Snateh'd ère thj prime! wd in thf brtdâl taoart And wben kind fortane , with th| lover , imUM 1 And when high-flavourM tliy Cresh-op^Ding Jors I And when blind Man pronooncM tby blUs complète ' !
La nécessité et Vhumour sont d'accord pour faire voyager les Anglais malades. Ce fut un devoir pour Young d'enlever sa fille à la brume humide et froide
* M. Vii.LKMAiN. {Iliotj. univ.fi. LI, p. 498. ) ^ Les ATig;1ais ne diserii pas belU-filUf comme nous, mais fiU§ selon la loi, dauijkter-in-law.
s YOOHO. JA« Complaint ; Nigth 111, Un. 1^0-153.
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lARDINS PUBLICS. U9
de son pays : il en eût préservé son fils, si la rapidité
du mal le lui avait peniiis. Sa première douleur fut donc un nouveau moUf de précipiter sou départ. « Dès que je vis ses yeaz perdre la beauté de leur éclat , et ne plus jeter que des regards de langueur sur les objets de la vie, une pâleur mortelle efl'acer les roses de ses joues» et de tristes pressentiments s'emparer de ràme de tous ceux qui la regardaient, avec quelle précipitation j'arrachai cette fleur de son cliiuat aatal, où le noir Borée soufilail le froid du trépas l »
I flew, I suaich'd her from the rigid Norih , Her native bed, on wich blcak Boreas blew , And bore ber oearer to tbe suu ^.
Les Anglais avaient coutume, dans ces occasions , de se diriger vers le midi do la France ou vers la frontière d'Italie, vers Hyères, Nice, en un mot, vers éd$ lieux plus aiméi du soleiL Young $*éloigna donc avec la faible Éliza que sir Henry ne put se résoudre à quitter, avec une mère qui ne pouvait non plus se séparer de cette fille , bien qu'elle dût aussi des soins de toutes les heures et de tous les moments à son dernier né , enfant de 3 ans, lilleul du Prince de Galles, mélange unique du sang de Mrs. Betty et du sang d'Young*^ et que celui-ci n'avait consenti qu'avec peine à exposer à toutes les éventualités d'une traversée et d\ine longue course sur le continent. L'événement ne confirma que
1 YouRc, t'Md. , I!n. 117-119.
■2 Sir Herbert Croft , in Samuel Johnson, p. 320. — Le Todr- SEUR, dans la vie d'Young qui précède la traduction des Nwts* Paris f 1770 , p. U , et les autres biograpbes d^Youog.
trop les fanestes pressentiments du secondpère d'Élixa : soit les émotions diverses qu*éproava cette débile nature au moment de son mariage et de son éloiguement d'Angleterre, soit les fatigues de la mer et les suites du voyage y le mal lui fit parcourir > avec la même rapidité qu^à son frère, les degrés de dépérissement qui avaient précipité celui-ci au tombeau : les voyageurs croyaient atteindre Nice; ils furent obligés de s'arrêter à Lyon ^
Ils ne firent pas même un long séjour dans cette ville.
Éliza y arriva mourante : l'art fut impuissant ; la jeune fiancée s'éteignit le 8 Octobr(^ , sans donner à la maladie ni à la mort le temps d'effacer sa beauté. Nous ne traduirons point le désespoir de son père ; il fut injuste comme toutes les grandes douleurs, qui ont leur eicose dans leur exagération. La douleur d'Young aurait pu même se passer d'excuse, 8*il n'eût été que père; mais il fut aussi poète, et la poésie, qui lui fit dépasser les bornes du désespoir extrême, le rend encore plus excusable. Alors régnait en France et dans TËurope catholique une sévérité dans les opinions qui ne permettait pas aux dissidents et à une jeune fille anglicane d'aller prendre un dernier repos accompagnée des solennités de la mort, à la clarté du jour, sons une terre commune. L'Angleterre même ne disait alors, pas plus qu'aujourd'hui, les adieux publics de la religion romaine à nos pères morts chez elle! Mais ce n'était point à nos pères qu'il fallait s'en prendre, car ils n'avaient
1 y. The Works of Jounsok > p. 315. — Niglài^ThoughU , Lmdon, 1708, In-So, p. u^etc.
JABDIRS PIIBUC8. 454
jamais dénié Thospitalité aux morts d'aaoïine nation :
c'était à la loi, plus forli* que les hommes; c était au temps, plus fort que la loi ; et Ton ne pouvait pas fâire avanoor le temps , comme on fait marcher l'aiguille d^ane horloge en retard. Soins pénibles > déchirants ! il fallut qu Voung s'occupât de la recherche d'un tombeau pour sa ûliel Mais il ne le déroba point , comme s'écrie le poète dans son désespoir paternel :
Wlih pioui Mcrilege a grave I stole ^ ;
On ne le lui refusa point , comme il le dit encore ; il Tacheta et le paya cher, très-cher
n existait, aa centre del'Hétel-IKea de Lyon, une petite cour réservée à la sépulture des protestants suisses, ordinairement nombreux dans cette ville. Ce fut là que le Prévôt des marchands ordonna l'inhumation de la jeune Anglaise, sur un tarif que la destination du lieu tenait élevé à proportion de son exiguïté. Ce fut là qu'Young et sir Henry accompagnèrent les restes de la pauvre fille, le 40 Octobre, sur les 14 heures de la nuit, et qu*ils la déposèrent dans cette tombe arrosée de leurs larmes, et que plus tard deux villes méridionales devaient se disputer. Une petite table de marbre noir, sur laquelle sir Henry exprimait la perte qu'il venait de fair(^ domina la place qu'occupait sa nouvelle épouse. Ces tristes et pieux devoirs accomplis, les voyageurs ne s^arrétèrent à Lyon qu'autant que le voulurent les fotigues et les devoirs de la douleur : les rigueurs de
1 Nlglit III , liB. m
' tilt , depuis quelques annéet , qm cette tombe coûte 7W Ut. la loli.
152 JAHDINS PUBLICS.
rhiver les poussèreat sous le climat do Nice , que réclamait surtout la santé de Mrs. Lee \ Puis ils reprirent la route d'Angleterre où cette mère ne ramenait point sa fille. Une mère ne cesse de pleurer ses deux enfants morts qu'en partageant leur dernière couche : Mrs. Lee pleura cinq ans encore sa fille et son fils-, et les suivit dans la tombe. Le jeune époux qu'elle destinait à sa fille ne tarda pas à les rejoindre ^ Youngliérita de toutes ies-douleurs. Sa douleur, dit un habile écrivain, fit son génie * : il ne pouvait plus célébrer que des tombeaux.
Immédiatement après cette dernière séparation parurent les premières Nuits ; la troisième, où il déplore si amèrement la mort d'Ëliza sous le nom de Narcissa, fut publiée à la fin de 4742 ^. Six ans de déchirements, trois blessures profondes, presque simultanées, toujours ouvertes, toujours entretenuespar une disposition de nature, un veuvage de deux enfants et de leur mère, une jeune famille ravie à de vieux jours et dispersée dans la mort, c'en était trop, même pour le poëtedes tombeaux.
* Herbert Gaopt , in Samuel Johnson , lae, eit, — DicîUmnaire hiographiquê de Cbatmm.
• M. Villemain , Biog.univ.^ iom. LI , pag. 498. Le biographe
anglais (m Samuel Johnson, pag. 313) assure que le fils de lord Palmerston, M. Temple, conclut néanmoins un second mariage peu de te mps avant sa mort : though he was married a second time , to a dau(jhter of sir John Barnard's. Celte perte du liue de liU in-law d^Young explique pourquoi le poëte des Nuits n^a pas parlé de la mort de ce jeune homme dans sa Sve eofliplotnt^. 3 M. Viliemain, lœ, eit,
^ In Samuel Johnson , t. XI , p. 890. Lettre de M. A. Panizzi , eontervateor du Muséum britannique, du S4 Août 1850, dans le rémteovde iVarctsia, par M. de Terrebasie* fsfon, 1850, pag. ST.
11 ne pouvait vivre que de la vie de ceux qu'il pleurait : sa poésie sombre et sa doiilear désespérée s'identifièrent tellement ensemble qn^elles ne se quittèrent plus; et quand le temps sembla dessécher la source de ses laruies, ses vers ne rendirent plus d'échos; il cessa de célébrer ses doalears» quand ses douleurs semblèrent Tabandonner avec son génie. Enfin la mort, qu'il avait si souvent invoquée et qui Tavait si souvent frappé au coeur» se souvint jane dernière fois de son poëte en 4765. Elle n^eut pas de peine à le détacber de la terre , isolé qu'il était : elle le mit à côté de sa femme, dans son église de Wellwin» sous l'autel encore ' revêtu d'ornements irayaillés de la main de sa compagne*.
Vers le milieu du dernier siècle, on s'occupait encore * fort peu en France de la langue et de la littérature anglaises. Quand Young publia ses MidUaiioM de la nmi, on ne s'y préoccupait guère de ses invectives nées de ses malheurs, et Ton ne se doutait pas même, à Lyon y que, depuis quelques années, la belie-ûlie de ce nouveau po^te y dormait du dernier sommeil , coucbée dans un de ses hospices. A la mort dToung, on ignorait encore sur le continent à quelle vilie le chantre funèbre d'Albion adressait sa poétique colère : même la traduction des NuUi de Le Tourneur» dont la première édition parut quatre ans après, en 4769, à cause de son succès, dispensa le goût français de lire de longtemps les Nigth^Thaughtê. Les lettres anglaises , dont Tétude était provoquée par Voltaire , en même temps
1 V. h» biographes déjà cités , entre autres Le Twmêwr, p. lo.
454 lARBINS PUBLICS.
qu'il ridiculisait les auteurs anglais, ne furent guère cultivées qu après lui. Mais Le Tourneur, un des nombreux martyrs littéraires du vieillard de Femey, en donnant è Young un costume français, ne se contenta pas de modifier Téconomie du poème anglais. Sa touche, aussi vigoureuse que sublime , reforma son modèle, polit la rudesse de la muse anglaise , assimila ses chants au goût de notre nation, ajouta , retrancha, embellit Toeuvre de son auteur, et, grâce à cette trop rare infidélité, la copie de ce lugubre et énergique tableau fut préférée à roriginaU Toutefois Le Tourneur ne fiit pas aussi heureux dans ses appréciations historiques que dans le reste de son travail. Modeste et habile interprète de TAngleterre , il avait toujours vécu dans le silence du cabinet ; il ignorait alors les détails de la vie dTouDg \ mort depuis trop peu Je temps, cL depuis trop peu de temps en possession de la célébrité que lui valaient ses chants et ses infortunes» pour que les confidences biographiques fussent déjà parvennes sur le continent, et déjà arrivées à Le Tourneur au fond de sa. retraite. L'événement le prouva. Young disait que se$ bras paterneh portèrent sa fUk plus prés du sokii : And hùTs hsr nsarer fo the sun. Où put-Il la porter? se demanda Le Tourneur. L'antique et vénérable réputation de TÉcale de santé de Montpellier, Vanclenne et non moins respectable réputation du ciel de cette ville, le concours des étrangers, des Anglais notamment, qui venaient y interroger les oracles de Cos autant qu^y savourer le soleil vivifiant d'automne , étaient des
A Cett ce que déclare Le Toameur loi-même en 1700. V. l^iifoD fn-ts, tom. I» pag. usxyi.
JÂRDINS PUBLICS. 455
motifs plus que suHûsaals auprès d'un traducteur qui créait en qaelqoe sorte les NuU$ d'Young en France, pour amener le poëte et sa famille à Montpellier. Ainsi
le Français ne changea pas seulement la disposition du poëme anglais , il ne se permit pas ;seulemcut de toucher à l'ordre des veilles du poëte, et de placer dans la quatrième Nuit, par exemple, de sa tradnction, Tépisode de Narcissa , qu'on lit dans la troisième de Toriginal ; il laissa encore tomber de sa plume , au bas de ce célèbre épisode, une note, une notale, un seul mol, Montpellier, bien éloii^ne de penser que ce mot serait Forigine d'un débat séculaire ^ Mais hâtons-nous d'être équitable envers cet excellent traductear : si cette note a été la cause de ce débat, et elle Ta été effectivement, il faut convenir que son auteur n y a pris aucune part, et qu'il est mort sans y assister.
Quand Le Toomear cesse de vivre, en 1788, on voit apparaître de noaveaox acteurs sur la nouvelle scène de Montpellier. Héritiers de la note de Le Tourneur, bien que venus un demi-siècle après le fait qu'elle suppose, ce sont eux qui se chargent de com*mencer une tradition dont il est juste de leur laisser tout le mérite responsable. Nous devons conuattre leurs noms et leurs âges avant de les entendre.
On lit, dans nos Archives départementales, une Notice*
* Le traducteur italien , Pabbé Âlberti , répéta la note de Le Tourneur; la raison en est qu*Alberli a, comme il le déclare (1 ailleurs, traduit liuéraleiucnt IesiVuù<sur ia traduction française.
* Le dôpôt aux Archives de cette Notice, aujourd'iiui rare, est un borumage de Tancien conietUer muiucij(>al, M. Pupin, dont
extraite du JaurfuU des Arts, vers le commencement du siècle, et dae à la plume élégante de M. Artaud»
naturaliste distinmio d'Avignon , et depuis conservateur du Musée de Lyon. Une gravure sans prétention accompagne le texte du Tombeau de Nardesa, et ce texte; M. Artaud dit le tenir de son contemporain Banal , jardinier en chef du Jardin des plantes de Montpeiiier, qui disait à sou tour tenir le tout d'un vieillard nommé Mercier, garçon jardinier d'an autre Banal, père du narrateur , et en avoir fait le récit à M. de iiallaiiivilliers. Intendant de la province de Languedoc.
M. de Ballainvilliers avait succédé, eu 4786, à M. de Saint-Priest dans Fintendance de cette province; il aimait la culture des fleurs, et se plaisait à faire des recherches en botanique : il fréquentait le Jardin des Plantes, et s'entretenait familièrement avec Banal, que nos anciens ont va faire des cours pratiques dans le Jardin fondé à Montpellier par Henri IV.
La bolauiquo était innée dans lestimable et nombreuse famille des Banal'. Le père, dont nous avons déjà parié, avait trouvé le premier le phénomène de
les notes et les précieux souvenirs ont été pour moi d'un poissant secours. Elle a pour titre : Le Tombeau de IS'arcUsa j ei fut aussi publiée (Jans le Journal des Arts^ vers les premières années de notre sièclo. Cest ct'lle Notice qui a été coniFîîuniquée à M. de Terrebasse. M. Dupin la tenait de M. Bouoln -Douiuenq, anii de M. Artaud, qui l'avait adressée à ce dernier et, par allusion, à un père malheureux, M. Bouché ayant perdu, comme Touog, plusieurs enfants en bas Age.
^ Cette famille a été long-temps attachée à la FacultA de médecine de Montpellier et «a Jardin des Plantes, soit comme Jardl<> nien en chef i concierges, porte-masses, ele*
JARDINS pmiLics. 457
rirritabilité des étamines du vinetier ou épine- vmette, berberis vulgariâ. En considération de ses heareuses éludes y il avait obtenu près du Jardin la jouissance d'un petit enclos qu'il avait consacre a la culture de plantes choisies. Après sa mort , son fils, à la suite d'un entretien avec M* de fiallainviUiers, se ti^uvant au pied d'une terrasse ombragée de cyprès : « Monseigneur, lui disait-il, la grotte que nous avons devaot nous me rappelle une anecdote qui peut piquer votre curiosité. Je n'en suis pas le témoin, il est vrai, pas plus que mon père; mais le témoin était un vieux gai coii jardmier à son service. Voici ce qu'il me racontait :
« Il y a plusieurs années qu'une jeune Anglaise, d'une santé chancelante, fut amenée ici par son père, pour consulter des médecins ; mais Tair pur de ces climats et les secours des gens de l'art ne purent la guérir ; elle mourut après quelques mois de langueur. Cette hile était de la religion protestante; on lui refusa la sépulture. Son père, inconsolable, obtint avec peioe, et par faveur, un coin dans cet enclos; encore fallut-il user de précautions : ce fut pendant la nuit que nous l'introduisîmes dans le Jardin ; cette grotte lui parut convenable pour recevoir cette triste dépouille, et je creusai la fosse. Vous peindrai-je les angoisses de ce père infortuné, tenant sa fille sur ses genoux et dirigeant sur son visage livide les rayous d'une lanterne sourde, ses sanglots étouffés, cet objet inanimé qu il pressait contre son cœur , l'horreur avec laquelle il portait ses regards sur la fosse prête à engloutir cet objet, et le malheureux s'adressait à moi; il ira-
plorait ma pitié et sollicitait mes consoiations par dei> accents plaiatifs, La lune était dans son déclin, et brillait de temps en temps parmi les noages. La nature entière, dans ces courts intervalles de silence et d'obscurité, semblait finir pour nous. Je reçus entin la jeune prsonne dans mes bras, et le malheureux père» eu proie à sa douleur, ne vit pas rinstant où la fosse l'ut recouverte par mes mains. »
Voilà comment parlait l'éloquent et poétique vieillard au service de Banal père : — £lle jBst là, me disait ce brave homme, en frappant du pied; des larmes .>>Uloimaient ses joues, il n'en put dire davantage» Banal fils trouvait qu'il n'en avait pas dit assez.
On est encore à savoir si Banal, si M. de Ballainvilliers, si M, Artaud, dans la ferveur de cette nou* veauté, estimèrent qu'il s'agissait d'un fait Agé de plus de cinquante ans; que le bon Mercier et le père de Banal n'étaient plus là pour en répondre, et que ,^ lors même qu'ils eussent été encore là , il y aurait eu quelque chose de plus urgent que de s'assurer par les souvenirs d*un vieillard d'une anecdote aussi ancienne : qu'il importait d'abord de faire constater la présence du corps d^une jcuac iillo de 17 ou 48 ans dans ce réduit abrité. D'après le récit de M. Artaud, et s'il faut en croire les réminiscences de Banal , on n'en aurait pas jugé tout-à-fait ainsi. M. de Ballain-» villiers eut la bonté d'aller sui-le-champ chercher une très-belle édition française des Nuits d'Young ^ , ornée
* Sans doute les Atttl< et œuvret diverses (VYounq , traduites de ranglaii par Le Tourneur; Paris, no9, 4 vol. in-8o ou in-lS; on réditionquefai sons les jeiu, Paris, 1770, 8 vol. In^st.
JAEM1I8 PUBLICS. 159
d'un frontispice représentant des tombeaux, et de revenir prendre Banal pour arbitre dans l'appréciation de la coQfarmiié de oe frontispice avec rexcavaUcn ou niche en arcade du Jardin des Plantes et avec ce que Banal vciiait de lui raconter. Et M. Tlntendant de s'écrier : on n'en \yeai douter, c'est la tombe §d Narcissa 1 Ainsi Le Tournear devenait une seconde fois le lière de cette tradition ^ !
1 Noos litont dans la SUUiitiqw de PHérauH, pag. 355, uoe autre tradition, où Ton dit que M. Aribert, négociant notable de Montpellier, avec qui le docteur an^'lais aurait contracté les liaisons les plus iiUimi s , aurait été le témoin de la maladie et de la mort de Narcissa , du désespoir lin uialheureuï père , de^ (IrriiuTS adieux qu^il ût à 8<i liiie; qu'il aurait vu Young précipiter luimême le cercueil de 60u enfant dans la tombe qui lui avait été préparée, et que ces faits auraient été racontés, il y a plusieurs années, par feu M. Tesses à feu M. le Marquis de Saint-Maurice. Hais, sans Insister sur ce cercueil qui figure si singulièrement dans cette traditioa, et qui disparaît dans celle de Banal et dans celle de W« Taylor en 178d , remarquons que la tradilion Aribert ajoute qne ce ne fui point au Jardin du Boi que fut enterrée NareieeOf mais en nn cbamp peu éloigné de la ville, qu*on troure à une petite distance du grand chemin allant k Tonlouse^ près de la Croix du Capitaine^ à gauche d^un chemin creux conduisant à S^-Uartin-de-Pranety e'est-à-dire an point de la ville diamétralement opposé an Jardin des Plantes. An reste, M. Tesses fils nous a assuré que son père lui a souvent répété que Narcissa n^avait jamais été Inhumée au Jardin des Plantes de Montpellier. On verra plus tard qn^en désespoir de cause, et pour concilier les deux opl* nions contradictoires , on a pris le parti d'accepter les deux traditions, de faire en conséquence enterrer Narcissa près de la Croix du Capitaine, au midi ; puis de la faire eihiiiner et de la faire porter au Jardin de» Plantes, au nord , en une place que la seule connaissance des anciennes localités aurait dû au moins faire regarder comme une circonslanee fabuleuse.
460 JAlUklNS PUBLICS.
« Vivre à une époque rapprochée d un fait, n'est pas toujours une raison pour en être mieux instruit; au contraire, le premier instinct de notre esprit est d'admettre les feiits tels qaVn nons les présente. Pins le fait est merveilleux, incroyable, plus rimai^isiatioD s'en empary avec amour, elle Tadopte, eu fait son bien propre; alors c^est presque un sacrilège que d*y toucher et d*élever contre lui le plus léger doute. Ce n^est que plus tard qu'il est permis de Tcxaminer avec toutes les circonstances qui raccompagnentetie modifient, pour l'apprécier à sa juste valeur. Cette espèce de critique est toujours la dernière; on commence d*abord par raisonner long-temps sur le fait tel qu'il est admis, son existence convenue est mise en dehors de la discussion, et ce n'est qu'après bien des disputes qu'on finit par où Ton aurait dû débuter; on cherche enfin à éclairer la question à sa base , on veut se rendre compte du fait lui-même, savoir s'il est réellement au fond ce qu'il paratt être, et d^ordinaire ce dernier examen prouve que les raisonnenients antérieurs sont tous partis d'une fausse donnée : c'est presque toujours l'histoire de la dent d'or ^ •
Simple narrateur jusqu'ici, nous ne demandions naïvement que la lumière pour éclairer la fin de notre récit, et voilà que, soit le vieux Mercier, soit le jardinier Banal, soit le naturaliste Artaud, il serait difficile de dire lequel, chacun et tous nous ont conduit dans une sorte de chaos. Cependant de ce chaos il se fit quelque chose. Le bruit de cette découverte , car on
t Histoire des poésies homériques, par Dugas-Moulbcl , p. sa.
lAADINS PUBLICS. 461
lai donna ce nom, se répandit bientôt, et Von accoarnt,
surtout dans la primeur, yci6 la tombe de Narcissa. Les produits de cette nature ne sont pas communs ; ils sonty au contraire , particulièrement recherchés d'une nation voisine, plus empressée que la nôtre pour tout ce qui rappelle la patrie absente. Les fréquents voyages des Anglais à Montpellier ne contribuèrent pas peu à fortifier la croyance commune, et les employés du Jardin étaient trop intéressés à la protéger et à Tentretenîr, pour qu'il s'élevât le moindre doute entre eux et les touristes d'outre-Manche. Que de dents , que de ruines de filles plus ou moins jeunes furent balancées et échangées contre des pièces d'or ! Toujours existantes, toujours offertes, toujours emportées, que de fois le Jardin conservateur s^est égayé aa récit de la vente de ces reliques anglaises I La tourmente révolutionnaire n'en fit pas môme cesser i idolâtrie.
A Dieu ne plaise que nous rappelions les traditions desquelles il résulte que les jardiniers obtenaient ces débris des élèves en médecine qui venaient s'exercer au Jardin des Plantes. Lu savant et ancien Professeur de rËcole médicale Ta positivement déclaré à plusieurs de nos anciens amis. Mais il se peut que, les fouilles n'ayant pas produit ce qu'on eu attendait, on n'ait pas voulu, entre les divers ossements placés, disait-on^ à fleur de terre et appartenant à divers sujets, s*avouer les restes d'un pauvre animal , autrefois fidèle gardien du Jardin. La vérité est que W. Taylor et sa sœur, mistriss Mounchor, en 47B6, et plus tardmilord et milady Kamelfort , étaient venus déposer sur cette tombe le tribut de leur respect et de leur sensibilité.
162 lARDINS PVBLIjBS*
Ce n^étaienl pourtant pas eux qui avaient obtenu ia
permission accordée, dit-on encore, à un gentilhomme anglais d'y faire pratiquer une excavation d'où Ton retira des ossements, que le savant chirurgien Vtgarous jugea être ceux d^une fille de 45 à 46 ans* : restes précieux qui furent, assure-t-on, renfermés dans une urne, et placés là même par les soins de ces respectables Anglais *« Malheureusement cette urne et ce qu'elle contenait n ont jamais existé : pas un habitaal de MontpelUer, soit ancien, soit de notre âge, ne les a vus, à moins que l'on ne veuille admettre qu'aucun d^eux n*a pu connaître ce qui aurait existé si longtemps sous les yeux de tous !
M. Artaud, qui nous a transmis le dire de Banal , convient qu'à Tépoque où il le transcrivait , rien n'iadiquait le tombeau de Narcissa ; que , pour diminuer , autant qu il lui était possible, ses regrets, et pour faire cesser cet abandon de la fille d'un grand poëte , il grava ces mots sur une pierre de la grotte, pour lui servir d'épitaphe :
INTER FLOUES NARCISSA RËLVCET.
Malheureusement encore, personne, alors pas plus que de nos jours , n*a vu cette épitaphe. Le temps
* W. Taylor dit ptos naïvement que le résultat dei fouUles faites tnt quélquêt ossements qui, examinés par un chirurgien, furent reconnus comme ayant fait partie cVun corps humaiyi. ( V. Evan. Magaz. for 1797 , p. 444, and Young's life, Works; Lond., 1802, 3 vol. in-8o. )
* I^oiice de M. Artaud , in fitie.
lABDINS PUBIiIGS. 463
s*esi toujours montré bien sévère pour la tombe de
cette enfant !
Mais, dailleurs, pourquoi dissimulerions-nous les hommages qu'elle a reçus de ses compatriotes , et, avant 1834, de notre France? Le grand tragédien que nous avons vu et admiré si souvent depuis, Talma, accompagné de sa femme , en sa première visite à Montpellier, n^avait pas été le premier et ne fut pas le dernier à s'associer à la douleur du poëte , devant cette tombe qu'il ne savait pas vide. Il proposa uiéme d'élever un monument modeste à cette pauvre enfant : son zèle Q^eut point d'imitateurs. Le célèbre De GandoUe aimait le souvenir d'une jeane fille qui mettaitde la poésie dans son jardin et donnait du sentiment à toutes ses ûeurs. L'ingénieux Prunelle voulut aussi poétiser la mort de cette fille chérie, et, pour en éterniser la mémoire, il fît pour cette grotte une inscription dont la brièveté , d'assez bon goût, n'avait que le malheur de recouvrir une fiction d^une fiction païenne :
PLACÀNDIS NARCISSE MANibUS 1
Bien jeune encore , nous avons vu la pierre nue sur
la tombe de Naroissa : nous nous rappelons également l'apparition d'une tablette de marbre blanc, bientôt enlevée par on ne sait quelle main, si ce n'est la main du temps, toujours ennemi de la jeune fille dont nous avons esquissé Thistoire. Un peu plus tard, c'était, vers 4819, un personnage notable des trois Royaumes , le Duc de Gloucester , devait traverser Montpellier : eût-il oublié de saluer en passant le tom-
164 JARMNS PUBUCS.
beau de la fille d^Young? Il fallut décorer cette place
du marbre qu'elle avait perdu. Où le trouver? Après bieu des recherches , on parvint à le découvrir dans un atelier de marbrerie où il gisait ignoré. M. Dunal, alors directeur du Jardin par intérim, se hâta de le recouvrer et de le faire appliquer plus qu'huuiblemeut sous la voûte oà nous le voyons encore.
Enfin, nous ne voulons pas évoquer ici tous les cœurs sensibles qui ont frôlé en passant les fleurs solitaires dont les couronnes mènent à ce rendez-vous du silence et de la discrétion. Quel jeune élève de lussieu et de De CandoUe n^ a pas porté ses pas, désireux d*une naLuie inculte qu'on ne trouve pas au milieu des étiquettes alignées du Jardin? Et nous-mèine, au]L matinées du printemps, n'y pénétrons*notts pas à travers ces étroits sentiers que bordent le lierre, les chélidoines ^ et les iris, non pour iiUeiruger une touibe sans voix, mais pour recueillir de son silence l'absolu témoignage d'un alibi I
Pour prouver cet alihi, il ne faut que reprendre les faits et les comparer aux textes de Sir Herbert Croft , dans Samuel Johnson, et des autres biographes anglais et français. Nous nous étions contenté, il y a quelques années, de les analyser : nous ne croyions pas devoir ajouter à ce qui précède. Il nous semblait d'ailleurs peu probable que nous eussions à intervenir jamais dans le conflit entre deux grandes villes , h Toccasion d'un simple tombeau , dont nous pouvions bien être Thistorien peu passionné , mais dont nous n'étions certainement pas non plus le défenseur. Une circonstance indépendante de notre volonté nous mit dans le cas
JARDINS PUBLICS. t65
d'étudier plus sérieusement la question : il nous fallut prendre part aux débats et revenir sur les pièces du
procès. En outre, les découvertes réelles faites à Lyoo, et exposées ave i tut de lucidité et de bonne logique dans Tœuvre de M. de Terrebasse , publiée en 4850 , vinrent achever de mettre la vérité dans tout son jour, confirmer les appréciations historiques que nous venons d'exposer, et «montrer jusqu'à Févidenco que Montpellier a toujours dû être hors de cause. Ce fut donc un devoir, ce semble , quand les controverses avaient été et paraissaient encore devoir être si animées, d'en présenter les résultats évidents à nos concitoyens^ afin qu'ils reconnussent qu'il était plus que temps de faire justice et d'effacer do leurs annales des faits que repousse la vérité.
Ën 4834» M. Ozanam, savant médecin de Lyon, découvrit, à rH6tel-Dieu de cette ville, Tépitaphe suivante, que M. Péricaud l'aîné, Bréghot Du Lut et Alfred de Terrebasse, littérateurs distingués, s'empressèrent de relever soigneusement sur la pierre méme^ L'in* scription gravée sur cette table de marbre noir, dont il a été déjà question ci-dessus, et qui devait mettre lin à toute discussion, loin d'en soulever de nouvelles , la voici .
* Archives historiques et statistiques du départemênt du Rhône, U XII, p. t30 et Sbù.—' No^ivpanx 9télanges sur I^fonf par M. Brb- CHOT Do Lot , p« 303. — Le Tombeau de Nareieeas par M. Alfred Db TBRRnAssE ; Lyoo , 1350, p. 10.— Les découvertes faites à Lyon en 1831 avaient déjà été publiées par M* de Terrebasse, en 1S3S , dans la Jlevue de Fatie, t. XXXVII , p. 170.
JARDIISS PUBLICS.
HIC JACBT £LIZ, T£MPL£ EX PARÏ£ PAIIUS FRANCISCI LEE REGIJE LEGIOKIS . TRIBUm NEC NON EX PARTE HATRIS ELIZ. LI:E KOBIUSSIHOaUM CORITUM RE LIGHTFIELD GONSAUGUINBA AYUM UABUIT EBUARRUH LEE COMITEM DE LICHTFIELD PROAyUM GAROLUH II MAGNiB BRITANNUB REGEll l?î MKMOlUAM CO»JUGIS CARISSIM.^ PEREGRiniS IN CRIS (iTA SORS AGERBA VOLUIT ) HUNG LAPIDEH MOERENS POSUIT aSIfEICDS TEMPLE FILIUS If ATU HAXIHUS HENRICI VICECOMITIS RR PALMERSTON. OBIIT DIE 8 OGT. A. D. 4736.
^TATIS 48.
« Ci gitÉllsabeth Temple, de la maison des nobles » Comtes de Lichthcld, tauL par sou père le colonel Lee, » que par sa mère ÉUsabeth Lee. £ile eut pour aïeul
• Édouard Lee, Comte de Lichtfield, et pour bisaïeul » CliarUs II, I{oi de la Grande-Bretagne. Henry Temple, » fils aîné de Henry, Yicomlede Palmcrston, a consacré
* sur une (erre étrangère ( ainsi i*a voulu le sort cruel )
JABDinS PUBLICS. 467
i> cette pierre à la mémoire d^iine époase chérie* Elle
» moiirul le 8 Octobre 4736, âgée de 18 ans. «
Le poôle se reprocha depuis de n'avoir pas ici méié son nom aux noms de sa fille adoptive et de sa femme» mère d'Éliza :
« Nor writ lier naine, whose tomb shoiiM pterce tbe skfei. »
(Kight 111, lia. 180.)
On décoayrit vers le même temps , aux archives de
l'Hôtel-de-ViUe de Lyon, un registre du culte protestant contenant les décès de 4749 à 4774, dans lequel se tronve, à la page 49, Tacte suivant :
« Ëlisabeth Lee, fille du colont l Lee , âgée d'en- » viron 48 ans, époase de M. le Chevalier Temple , » Anglais de naissance, a été inhumée à l'Hétel-Dieu « de Lyon, dans le cimetière de messieurs de la religion • prétendue réformée de la nation suisse, le sixième » Octobre 4736, sur les onze heures du soir , par ordre de M. le Prévôt des marchands.
» Reçu 7S9 livres \% sols.
» Siqnè : I^ara, prêtre, économe. »
La Statistique de THérault de 4824, à laquelle nous avons eu Tavantago de coopérer, ne pouvait prévoir les découvertes faites sept ans plus tard; cependant elle présentait déjà la double tradition de Montpellier sous des formes douteuses. Nous*m6me nous exprimions nos propres doutes en 4836 S sans entrer
i Bssai tur MontpHliêr , p. 08.
168 JAKmNS PUBLICS.
dans la discussioa des détails si heureusement déve* loppés depuis par M. de Terrebasse.
Le procès paraissait amorti, et Tarrôt rendu et oublié a Lyou, quand un de nos anciens amis* voulut reprendre, les débats plus vifs que jamais, en 4850 et 4854. Nous ne les reproduirons pas en entier» obligé que nous sommes de les presser dans un cadre étroit , et d'épargner au lecteur Tennui d'une polémique étrangère à une simple question d'histoire locale,
Ponr la première fois nous vîmes donc, en 4850, que le docteur Young n'aurait pas eu seulement un beau-âls et une belle-fille, «oft-tn-/ato and daughierin~law f morts tous les deux de consomption à rentrée de leur jeunesse; mais qu'indépendamment (V\m fils, nommé Frédéric, et regardé comme unique par tous les biographeis anglais et français, il aurait eu aussi de sa femme une fiile appelée Narcisse, morte à 47 ou 48 ans, de phlhisie, comme sa belle-lille; avec cette différence cependant que sa belle-fille aurait fini à Lyon en 4786, tandis que sa propre fille aurait cessé de vivre à Montpellier en 4749. L'auteur disait : '< Le paradoxe soutient, par la plume de sir Herbert Croft, que la veuve Lee n^avait eu que deux enfonts de son premier mariage, c*es(-à-dire qu'un
* M. Pierquin, de Gembloux. — Les opuscules quMI a publiée êniNareiua ont pour titres : Plaeandiê Nareiam Manibus. Montpellter, 1850 , 90 pages in-^, et dans U Guutte Médiealê de Montpellier, du 15 Avril de la même année. — La fXU d^Taung enferrée à Montpêttwrf 80 pag. in-8», du 31 Décembre 1850 , à Bourges. — E§eherehei Attforîçues et InbUographiques sut la tomftsmi âê NwnitMaf Montpelltw 1851 , M pag. in-lS.
JÀftDUfS PUBLICS. 469
garçon et ane fille. » Il était déjà évident que cet auteur avait mal lu le biographe d'YouDg, car sir Herbert Groft ne dit pas cela. Il ajoutait qae le même biographe « déclare positivement que cette fille était Narcissa, et, de plus, quelle ne fut point enterrée à Montpellier < . » Or, le chevalier Croft ne parle ni du garçon 9 ni de Montpellier^ denx faits qu'on ne trouve pour la première fois réunis que dans Le Tourneur. L'auteur anglais dit seulement que lady Ëlisabeth perdit» après son mariage avec Young, sa fille qui mourut de consomption à Lyon. Lady Elisabeth hadhst,
after her marriage icith Young, an amiable daughter
died of a consumption at Lyons^, Ensuite il reconnaît comme une chose avérée que toutes les circonstances de l'épisode de Narcissà ne peuvent être appliquées qu'à celte fille : AU the circumslances relaiing to Narei$9akave beeneaniianily applicable io Young's daughtertn-lm. Lorsque sir Croft écrivait ainsi en 4780, il ne se doutait certes pas que son assertion, vérifiée en 4831 , serait traitée de paradoxe en 1850. Notre ami ajoutait même alors « que l'éditeur de la magnifique édition anglaise des Nuits ( in-8o, Lcmdon , 1798 ) n adopte nullement l'opimon paradoxale tle son aventureux compatriote; et» ce qui n'est pas moins singulier, c'est que cet éditeur > dont nous avons le volume sous les yeux , après avoir dit (}u Young accompagna sa belU -lille à Montpellier, comme le croyait Le Tourneur en 1769, se reprend pour se ranger au sentiment du
* Placandit Narcissœ Manibuii , yag. 1.
• The workt of Samuel Johnson , p. 313-315.
170 lARDinS PUBLICS.
chevalier Groft y qui la fait moatir à Lyon bientôt après
suii arrivée: hc accompanied her to Mantpellier , or , as Mr. Croft says, to Lyons , at which place ske dicd soon afUr hùT arrivai (p. 4Sl).£nfiQ9 préoccupé, si nous pouvons le dire , de son opinion , le même ami imprima * que « sir Herbert Gruit n avait pas même recherché si le second mariage d'Young fut infécond ou non» » tandis que ce biographe affirme quUl y a eu un enfant de ce second luariage, et qu'il donne des détails sur la naissance du fils unique d'Young, eu 1733 ^
C'était déjà bien compromettre Tinhumation de. Narcissa à Montpellier; car les choses en étaient à ce point, qu'il fallait nécessairement admettre une mie d'Young pour prouver celte inhumation » ou supposer Tinhumation de Narcissa à Montpellier, pour soutenir rexistcuce de cette fille. Or, la belle-fllle d'Young ayant été enterrée à Lyon, comme le démontraient l^s découvertes de 4834 , notre ami était obligé, en 4850, d^avancer , pour défendre Tinhuraation à Montpellier, qu'Young eut aussi une lille. Mais il avouait en même temps qu'on ne retrouvait ni son acte de baptême, ni son acte de décès* Si bien que
cette jeune iille avait qui Lié ce niuiide coiaïuo elle y était entrée^ sans que personne en Angleterre l'eût jamais vue ou en eût entendu parler, sans que les biographes de la célébrité de son père , qui ont vu les deux enfants de sa femme et son propre fils Frédéric , eussent eu le moindre soupçon de i existence de cette fille, que Tauteur de la supposition, en 4850, fait
* PiacanâU Nareistœ Mani^ , pag. S.
* Th0 vmkê of Samuel JobntoD » loin. XI i pag. SIO.
pourtant mourir à l'âge de 17 ou de 18 ans. À cela ii répondait qu'on ne prouverait pas que lady Betty n^eût pas eu de fille de son second mariage. Le contraire était assez [uouvc. D ailleiiii, en buiiue logique, celui qui avance une proposition ou un lait doit prouver ce fait ou cette proposition » car personne ne pourrait les nier, si l'un ou i^autre était prouvé, et il restait à prouver, ou plutôt il était iuipossible de prouver qu'Young eût eu cette fille.
Faute de moyens , ta preuve directe de Texistence de cette eulaiil fui abandonnée, et l'on se résolut à regarder la tradition qui faisait mourir et enterrer Narcissa à Montpellier, comme la preuve la plus décisive; c'est-à^ltre que, par une pétition de principe, la tradition fut donnée coiuiue preuve de la tradition. En conséquence, à tous les auteurs déjà cités de France et d'Angleterre, on opposa Le Tourneur, le premier auteur de cette tradition. « Supposerait-on qu'il eût complètement ignoré ce qui s'était passé dans sa patrie, aux portes mêmes de la ville qu il habitait pendant sa vie, et dix-neuf ans seulement avant qu'il écrivit cette même note (Montjpellier) ^ eu termes si couipictement absolus ^ ? »
a Le savant et consciencieux traducteur des Nuiis
place sans nulle hésitation , mais avec la certitude et le iacouisme de la plus complète conviction, le lieu de la sépulture de Narcissa à Montpellier, sans prendre la ])eine de donner aucun renseignement, une explication ,
tant il était sûr du fait, qu il regardait coniiue indubitable et incontestable! Lorsque Le Tourneur, prosa-
^ îâèmQ Notice de 1850, pag. 11.
472 JARBINS PUBLICS.
teur érudit et consciencieux:, indu^ua, sans aucun intérêt quelconque, Montpellier comme étant le lieu de oette sépulture^ c*était pour lai un fait iocontestabie et certain , arrivé seulement mngt am ^ auparavant , et dont le souvenir tout récent n était nullement contesté, et qui, par conséquent, ne lui paraissait avoir besoin ni de preuves ni d'^autorités. Pourquoi le savant et cunscioncieux Lo Tourneur, qui savait un peu mieux l'anglais que Deodati', n'aurait-il pas connu la biographie d'Young un peu mieux que Groft , lui qui vulgarisa en France la littérature anglaise * ? »
Nous avons cru devoir faire une exception à la règle que nous nous étions imposée d'abréger les citations en faveur de Le Tourneur, sur lequel repose tout Téchafaudage de la tradition dont il s'agit, et à l'égard duquel nous sommes heureux de penser absolument comme Tauteur d'où nous avons tiré celles-ci. Notre réponse sera courte : nous n^avons qu'à citer , de notre côté , quelques passages du savant et consciencieux Le Tourneur lui->méme, qui avait une connaissance si parfaite de la biographie d'Young, en regrettant que Tanteur de la nouvelle tradition nen parle point, soil à dessein, soit par oubli involontaire ; tant il est vrai qu un peu de cette préoccupation dont nous parlions un peu plus haut suffit souvent pour nous empêcher de voir ce qui nous ii appe les yeux. Voici donc ce qu écrit Le Tourneur dans la vied Young qui précède la traduction des NuUê i
1 On remarquera bientôt que , d'après an nouveau système de Tauteur, ce calcul est encote erroné.
* L^auteur a voulu dire PAbbé Albert!.
< BMhtrehH sur le lomteau de iViurcîtsa, pag. 15, M , 79,
JAUDINS PUBLICS. 173
« Vers Taniiée 474i, la mort, en moins de trois mois, lui enleva êa femmê e$ les deux enfante fu'elk anaU eue de son premier mari. Il les aimait comme slls eussent
été les siens, et ils le méritaient. Ces trois pertes successives accumulèrent les larmes dans le cœur de ce
vieillard âgé de près de 60 ans Privé tout à coup de
ce qu'il avait de plus cher, c'est alors que, pour ainsi dire, il descendit vivant dans la tombe de ses amis (c'est J^ezpressiond'Young), et s'ensevelit avec eux... Telle fut l'oeeaeion de son beau poëme dee Nuite,,». Il n*a eu qtt*im
/ils unique, M. Frédéric Young*.
Nous ne ferons pas remarquer que Le Tourneur, Tancre de salut de la prétendue tradition, nous offre, précisément onze ans avant le chevalier Groft, et quatre ans seulement après la mort d'Young , le paradoxe reproché à ce même chevalier Groft. Aussi il est trop aisé de conclure maintenant et de constater l'exacLitude en ce point de Le Tourneur et de sir Herbert Groft; car il est évident que le savant et consciencieux biographe français d'Young savait, en 4769, que le célèbre poëte n*eut jamais de fille ; que la mort de sa femme et des deux enfants de celle-ci , auxquels il tenait lieu de père^, fut l'occasion du poëme des Nuits, et, par conséquent, que Narcîssa était la belle-fille et non la fille de ce poëte. Nous avons expliqué plus haut la note de Le Tourneur, qui fit preuve de bonne foi en récrivant au bas de l'épisode de Narcisse, parce que c'était sa
1 Les Nmiê ( ou ûEuvre« ) d'Toung , traduftei par Le Tourneur. Parii, mo. a vol. in-is. Toro. I, pag. 1 et 11. < Cest encore ce que dii Le Tourneur, pag. SS.
474 lAEDINS PUBUCS*
croyance en 4769» et qu'il ne se donlait pas qo^nn jour»
en 1831, cette note le mettrait en contradiction avec lai-mème, avec sa biographie explicite du poète.
Nais le défensear de la fille Sttpposéed'Young se serait ccrtainciiieiit gardé d'écrire tout cela, s'il avait seulement consulté l'édition des Nuits de Le Tourneur de 4769, in-42* U aurait vu dans le Diêcaurs priliminair0^ t. p. LxxxYi, comment ce traducteur a hasardé, dans sa 4© Nuit, la noie sur Inquelle on a voulu faire reposer la tradition de rinhumatiou de cette prétendue fille à Montpellier^ alors qu'il assure dans ce discours, écrit postérieurement, qu'Young n^eut point de fille, mais une belle-fille, et que Ton sait aujourd'hui que celle-ci a été enterrée à Lyon. Il suffit, comme nous avons toujours fait, de rapporter les paroles de Le Tourneur dans toulo leur franchise : « Je n'ai connu, dit-il en 4769, les détails de la vie d'Young qu après que ma traduction était imprimée. •
La tradition était donc renversée dès lors; mais comme ce dernier rapprochement des testes de Le Tourneur u avait pas été fait et qu'on avait négligé de le faire depuis, on supposait encore Texistence d^une fille et d'un second voyage d'Young en Franco , ( n 1749. On voulait même admettre un moment ce singulier concours des mêmes circonstances dans la mort de la fille et de la belle-fille : la même maladie, le même âge , le même voyage, la môme poésie dans les pleurs qu on lui donnait; car tout le monde convenait que le poëmedes Nuiiê fut écrit à Toccasion de la mort de la femme d'Young et de ses deux enfants. Or, les Nifjhis lhoughts avaient toutes paru successivement de 474^ à 4745; les
XARDINS PUBLICS. 475
quatre premiires Nuits, |Mr conséquent , la troisième Nuit en pertiealier, où se trouve Tépisode de Naroissa,
forent publiées en 4742* : coamieat ie poëte, le père de Narcissa» pouvait-il pleurer en 1742 sa fille qu'il n'aurait perdue qn^en 4749' ?
Il était manifeste, en effet, d'après le dernier argument surtout, que la tradition no pouvait plus se défendre telle qu'on la donnait en 4850. Il restait deux partis à prendre» l'un et l'autre également dangereux: avancer Tépoque de la mort de Narcîssa, ou reculer celle de la publication de la troisiènae Nuit. Le dernier moyen parut , an premier coup d*œil» présenter de trop grandes difficultés : les bibliographies autant que les biographies anglaises s'y opposaient, d'accord avec les biographies et les bibliographies de France» et, en dernier lieu, avec M. Charles Goquerel* et M. Panizzi, conservateur du Muséum britannique ^ On adopta donc Le premier moyen, et on ht avancer la mort de Narcîssa
* Le Gentl€ma}i's Magazine (k Juin lTi3 , pag. 33(> , annonce le? quatre prcinieie» Nuits coninio lyaiil déjà liaru , cl le litre de chacune des quatre premières Nuits <st, en effet, dp I7ii.
* Press<* par ce dernier argument, après la [iiiblicaiion de la notice de M. de Terrebasse, Tauteur des opuscule:» que nous réfutons fut obligé de supprimer l^époque de Pévéneuicnt, daus La fiUe iF Young enterrée à Montpellier , daté de Paris le 31 Décembre 1850, mais imprimé ploi tard à Bourges. Il en résulte qtt*en ISSO, le même auteur faisait mourir Naretssa en 1740 % qu^au SI Décembre de la même année ^ il n^étaft pas flié sur Pépoque de cette mort ; et qu*en lS5t , 11 paraissait vouloir rétablir en 1741/ On' va voir pourquoi.
s Bistûire dê$ É^êw du JDéserf , IS41, tom. Il , pag. ISO. ^ Voy. ci-dessus , pag. 15S.
jasqu'eii 4744 ^ saos s inquiéter des conséquences qui pourraient en résulter. On allia à cette nouvelle daté la double inhumation dont nous avons parlé, et on raccompagna de détails dont nous citerons une partie. Prenons ceux qui paraissent les plus précis ; « Le
funèbre cortège parvint sans encombre à la porte
St-Guiilem, alors debout, que Ton franchit après avoir payé le gardien » prévenu d'avance, et lui avoir exhibé le laisseZ'piiSfer signé Gilbert de Massillian (ne), jugemage, contre-signe par le greffier, et revêtu du petit scel de la généralité et sénéchaussée de Montpellier. Le cortège funèbre prit ensuite la nie des Grenadiers , tirant son nom des arbustes qui la bordaient' • »
Si nous ne voulions pas garder ici le rôle de simple historien 9 si nous avions le temps et T^space nécessaires pour présenter les résultats de nos recherches dans les archives communales et dans celles de laGour impériale , où se trouvent les archives du Présidial et du Sénéchal de Montpellier» nous pourrions d'abord demander où Tauteur a vu ce laisêex-passer, sur lequel il rfa pu lire le nom du greffier. Nous ferions observer ensuite que la signature de M. de Massilian» dans le cours de sa longue magistrature » soit au Présidial, soit à la sous-lîeutenance du Sénéchal, et, en cette fonction, Juge-Mage, a été constamment celle-ci : JlftwiUianp sans prénom; et qu'on ne trouvera pas plus le prénom de la signature dans les mille pièces que nous avons examinées, que le petit scel de la généralité et sénéchaussée de Montpellier, Car tout le monde sait que
. * Mêehêrehêi tur 1$ Umibeau dé Nareiisa , p«g. 40 «t 41.
lAUBinS PUBLICS. 477
les généralités de Toulouse et de Montpellier étaient les deux grandes divisioosde la province de Languedoc; qa'elles n'avaient pas de sceau particulier, si ce Q*est pour le timbre ; et à Pégard de la sénéchaussée de Montpellier^ qu elle faisait partie, avec les sénéchaussées de Bézîers, de Nîmes et du Puy, de cette grande division appelée généralité de Montpellier ou Ba5-Lan«guedoc. Or, il seiait fort difficile d'exhiber le sceau de la sénéchaussée de Montpellier , puisqu après avoir exactement parcouru les registres du luge-Mage et ses volumineuses liasses d'ordonnances, de sentences , d'enquôtes, de verbaux, de jugements, nous n'avons pu voir une seule fois Tempreinte de ce petit scel. Enfin nous remarquerions que Titinéraire du cortège funèbre de 1741 , écrit probablement sur un plan de la ville moderne, ne peut se concilier avec la topographie de Montpellier à cette époque , car on ne trouvera pas le nom de la rue des Grenadiers sur un plan de 1753, qu'on voit aux archives communales ; encore moins sur un autre plan existant dans le même dépôt, où la rue actuelle des Grenadiers, qui n'était pas alors telle qu'elle est aujourd'hui, est désignée sous le nom de Villeneuve-lc^Cremade,
Hais que dirons-nous, après ces investigations soit au Présidial, soit au Sénéchal de Montpellier, en présence du prétendu laisse z-passer et de Tarticle XllI de la déclaration du Roi du 9 Avril 4736% ainsi conçu: « Ne seront pareillement inhumés ceux auxquels la sépulture ecclésiastique ne sera pas accordée, qu'en
* L^auteur se tromiie encore sur cette date en écrivant 1737 (p. 99).
vertu d'une ordonnance du juge de police* des lieux, rendue sur Les conclusions de notre procureur ou de celui des hauts^^justicîers; dans laquelle ordonnance sera fait mention du. jour du décès et du nom et qualité de la personne décédée , etc.?» Demanderons-nous au ktiêiez'passer la date de rordonnance qui autorise rinhamation clandestine de Narcissa > à laquelle les consuls et le Muiic de Montpellier, le Gouverneur et l'Intendant de la Province avaient refusé, dit-on*, de brillantes obsèques? Demanderons-nous à ce môme laissez-paiier le nom et la qualité de la fille d'Édouard Young? 11 vaut mieux, nous le croyons, faire gruce à nos lecteurs de ces questions et de beaucoup d'autres, et laisser k Tauteur le soin de vérifier nos recherches aux archives du Présidial et du Sénéchal.
Nous voici donc non plus en 4749, année où Ton faisait mourir précédemment la fille d'Young, mais en 4744. Deux raisons pour cela : 4« la 3« Nuit, que l'auteur appelle naïvement un procès-verbal et un acte de décès, ayant paru en 4742, un procès* verbal ou un acte de décès ne poavait pas être écrit d'avance; Le Tourneur gioupauL la mort de la femme d' Young et des deux enfants qu elle avait eus de son premier mari, vers 4744, on devait substituer, à cette date (on a vu par le laissez-passer quMl n^en existait point) la prétendue fille à la belle-fille reconnue par tous les biographes.
i Cest-à-dire , comme Texplique l*art. Il, le Lieutenant-général, le premier otaelerdelaSénéchausfée, le Juge-Mage, etc. * Meekerehês , ete , pag. 40.
Nais cette date de 4741 est bien plas malheureuse
que la première. Du moins, celle de 1749, d'accord . avec la tradition vulgiaire et le chaut fuûèbre d'Young, faisait arriver à Montpellier une jeune fille de près de 18 ans, à laquelle Vamour souriait, qui était nommée par tous la plus heureuse des amantes^ qui avait touché à son heure nuptiale ,
iu iby bridai hour 1 etc.'
Aujourcrhui, par une métamorphose étrange dont on voudrait cependant faire un des éléments de notre histoire locale, on soutient que la fille d'Young n'était qu une onfant. La laaaière dont on le dit est au moins aussi étrange : « Le docteur Young était venu à Montpellier en 4744 , avec une jeune personne qu*il appelait sa fille ; elle mourut en 4741*. » Qu'est-ce à
dire qu'il appelait sa fille? Mais n'interrogeons pas
notre ami sur son expression timorée et ne pouvant guère s'appliquer qu'à un beau-père à Tégard de sa belle-fiile , qu'il appelait sa fille. Contentons-nous de la date présente» et la paternité d'Young à Tégard de Narcissa se réfutera d'elle-même. £n efiet. le célèbre docteur s'était marié, comme on Ta vu, en 4731. Sa femme ne put lui donner d'enfant avant 1732 ou 1733, ainsi que le faisait remarquer le défenseur même du prétendu tombeau de Narcissa*. Narcissa» si ou la suppose morte en 1741 , n'avait donc guère plus de 8 a os. Voila où on en est réduit! à une enfant de 8 ans...
* Voir ci-dpssos, p. liH.
* Bêche rches sur le tombeau d$ Nareiua , p. 42 et 85. 3 Notice de 1S50 , p. 7.
\S0 JÂRDIMS PUBLICS.
Il foUait cependant ne pas compromeUre loai-à-fait le prœèi^verbal de renterrement , ou raete de décès de la
jeune (illo dressé par Yoiiiii^ lui-iuôme. Alors le même auteur déclare , dans les mêmes recherches ^ , qu'il tient pour authentique le fait des fouilles pratiquées dans rexcavatioD du Jardin des Plantes de Montpellier, ajoutant qu'un squelette y fut trouvé, et que Barthélémy Vigarotts, le célèbre ostéologue. Professeur k TÉcoie de chirurgie, constata d'une manière incontestable que c'élaiL celui d'une jeune fille de quinze à seize ans.
Passons encore sur cette contradiction où l'auteur se place, en ne donnant que 8 à 9 ans à la fille d'Youug, et en admettant toutefois comme authentique oé dernier fait, par lequel il constate que cette jeune fille avait 15 ou 16 ans. Il nous faut néanmoins prendre ici un parti, car Tautenr ni sa tradition n^en prennent point. Si, par déférence pour la science du célèbre osléologue et pour le procès- verbal du père de Narcissa, nous nous en tenons à l'âge donné par Thabile anatomiste, nous revenons vers Tannée 4719. Or, M. de Massilian avait, à cetLt tpoque, cessé les fonctions de Juge-Mage depuis près de deux ans^ Que devient, dans ce cas, le laisiez'passer signé de sa main avec cette qualité en 1749? Si, au contraire, nous méprisons les données du savant Vigarous et celles du père de Narcissa, pour nous en tenir à Topinion dernière d*un ancien ami ,
« Pag. H et 86.
* M. de Jaoftserand lui avait sueeédé aux mêmes functlona au commenoement de Mars 174$ , et les continua durant lea années suivantes.
JARDINS PUBUCS. 181
notre jeune fille n'a plus que 8 ans en 4744 : alors plus
d'amant, plus d'heure nuptiale, plus d'acte de décès!
Mais qu'arrive-t-il encore? Dans ce dernier cas, en 4744, quand Narcissa, la prétendue fille dToung, n^a que 8 ans, Frédéric, le fils unique et véritable d^oung,
a justement 8 ans comme sa prétendue sœur. In 47âi was only eight years o/dM Dira-t-on qu'ils étaient jumeaux ?
Cette malheureuse tradition de la fille dToung dont
on a vu l'origine, dont toutes les circonstances sont contradictoires, qui se base sur des fondements sans valeur, qu^on a voulu faire entrer dans notre histoire locale au moyen de souvenirs trompeurs, a été dernièrement pour nous Tobjet de recherches trop étendues pour pouvoir être placées ici autrement que par extrait. Nous croyons néanmoins cet extrait plus que suf* fisant pour éclairer nos concitoyens et les étrangers qui visitent notre ville; la vérité étant ( on Ta vu depuis long-temps) Tunique but de nos modestes travaux. Nous résumerons donc, eu présence du grand poëte, la discussion de cette question historique, dont lui seul peut-être aurait dd être juge,
Young pleurait dans ses vers, en 4743, la mort de trois personnes : de son beau-fils, sous le nom de Plnlandre, mort avant Narcissa; de sa bel le-fîl le £liza sous le nom de Narcissa, morte en 4736; dosa femme, sous le nom de Lucie, morteaprès Narcissa, en 1744 *. Et, pour mieux les rapprocher, il assemblait poétiquement, et par anti-
^ The Works of SAxirst Johnson , t. XI , p. 330,
' 2 V. le commencement de la Oe Nuit anglaise.
thèse, les trois morts dans le court espace de trois lunes. C'est ceite expression figurée qui a fait dire à Le Tourneur qa^Yoong avait perdu ^ en moins de iroismois^
sa femme et les deux enfants qu elle avait eus de son premier mari * ; et c'est ce qui uiontre encore, depuis 4834, Texactitude des dates du Chevalier Croft.
Insasiate archor ! could not one sufÛce?
Tby shaft fleur thrîcc ; and thrice my peace was slain;
ÀDd thrice , ère thrlee; jon moon bad flllM her horn.
0 CyDthial nhy lo pale?
mght /, lin.
Certes y si le poêle avait perdu sa fille à cette dernière époque, il n^aurait pas affecté de ne parler que
de trois grandes pertes et de répéter si souvent le mot thrice ^ trois fois, en deux vers. Et si Ton voulait soutenir que Narcissa était sa fille et non pas sa belle* fille, il en résulterait que le poète n'aurait pas pleuré sur le tombeau de sa femme, ou bien qu'il n'aurait point donné de larmes à sa beiie-filie, tandis qu il pleure son beau-fils, mort antérieurement, comme son propre enfant.
Il n est pas permis de dire que Narcissa est le véritable nom d'une fille d'Young; car, dans la troisième Nuit, où le poëte verse des larmes si amères sur le tombeau de Narcissa , les noms propres, suivant le gt)iit du siècle, sont empruntés à la poésie : Muse, Pkœbus, Cjfnihia, PUrian, Cyllene, Circean, Ludfer, Hereulean , Ajax , et vingt autres. Celui de Lorenxo lui« même, auquel Fauteur adresse ses Nuits, est suppose :
1 Le Tourneur, 1. 1 , p. g.
lARDINS PUBLICS. 483
le nom de son beau-fils, de Philandre , esl évidemment
uu nom également poétique et supposé, qui ne nous fait pas connaître le vrai nom de oe jeune infortuné, dont la mort a coûté tant de regrets à son père adoptif. Gomment parle ce père, puisqu'il en réclame et en mérite le nom? « Ma douleur incertaine ne sait où s'arrêter, ni lequel pleurer le premier. Mou cœur se déchire entre vous deux. Cher Philandre, c'était donc ta destinée de m'oflHr dans ta perte le présage funeste d'une seconde perte! •
Oh Philander !
Whai was thy fate ? A double fate to me !
Ni^ m y Un. 71-1%.
Faites intervenir entre Philandre et Narcissa, entre le ù'ère et la sœur, une sœur utérine, ou substitues une sœur utérine k la véritable sœur, et le poëte, comme le père, n'aura plus dit vrai! La ûn de Philandre appelle constamment celle de Narcissa; le poëte déclare positivement qu'à peine le premier était des* cendu au tombeau que Narcissa Ta suivi: il va jusqu'à dire que Narcissa esl venue usurper les tristes droits de Philandre, et lui demander les larmes qu'il versait pour lui !
And claims
Tbe grief that âtarted from my Hds turmbim.
Lin. 6M^.
Si Narcissa était une autre qu'Éiiza, la sœur de Philandre, et qu'elle fût morte après celle-Ksi, en 4744; si celle-ci n^élait pas morte en 1736, par conséciuent bientôt après Philandre, et, dans la supposition.
long-temps avant Narcissa, le poëte aurait-il gémi ainsi
dans ses vers? Si ^arcissa n'était pas la sœur véritable de Philaadre, si ces deux jeunes amis n'étaient pas les deux enfanté du même père qu' Yaun^ avait remplacé ^ ; si le père avait pleuré sa propre fille et non la sœur de Philandre, se serait-il servi , en parlant de Philandre et de Narcissa , d'expressions qui ne laissent aucune place au doute sur le partage égal de sa tendresse pour euxl' L'airection, les regrets sont extrêmes pour Philandre ; la poésie a fait luéme vibrer dans le cœur d'Young une corde de douleur telle que les gémissements du poëte, à la mort de ce jeune ami, ne peuvent se comparer qu à la plainte qu'elle rend à la mort de sa sœur ! Hélas! cette tombe était à peine fermée; Narcissa y descend à son tour. Comme Young dut pleurer quand ce vide affreux, laissé par Philandre, s'étendit encore autour de lui à la mort de Narcissa 1 Jamais il n'avait vu la nuit du tombeau si noire» si horrible!
A night which siruck a damp , a deadtier damp , Than lhat wliich smole me from Fbilander^s tomb. Narcissa foliows, ère bis lomb is clos'd.
lin. eo-Ci.
Enfin ce sera la dernière observation de cette nature : après les découvertes faites à Lyon, depuis 4831 , il ne fallait qu'ouvrir les Night-Thmghts , pour connaître toute la vérité. Elle est écrite dans les premiers vers de la 6« complainte. Le poëte a vu disparaître du monde Philandre, Narcissa, Lucie, ses deux enfants adoptifs et leur mère.
1 Le Tourneur, p. i6.
lAftDINS PUU.ICS
She ^ ( for i know not yet bel' ntme in Heaven ) Not earlr» like Nareitsa^ leftllie Meoe^
Nor mdéea , likc Phtlander
The longer knovD , tbe cloier slill sbe grew, etc.
Groira-t-on que^ pour défendre ane tradition protégée par une distraction de Le Tonmenr, on ait confondn
la mère et la fille, Lucie et Éliza*, à ce point qu'on ait ici sapé compiètemeut toute l'autorité de Le Tourneur même ! Citons ane dernière fois notre traducteur :
«Lucie (nom 5 lequel la femme d' Youny était désignée) nà pas disparu du monde aussi jeune que Narcissa , aussi subitement quePiiiiandre. En la perdant plus tard, ma douleur est montée à son dernier excès. Plus elle vivait, plus nus deux cœurs serraient leurs nœuds et s'attachaient ensemble ^ etc. ^ »
Appliquez , malgré la pensée et les expressions du poëte, malgré Tautorité du savant et consciencieux traducteur, ces vers do 4744 à Ëliza, décédée en 1736, et voyez de combien d'aberrations l'un et L'autre seront responsables I La plus singulière fera perdre à Young sa prétendue belle-fille Lucie, à Lyon, en 4730, plus tard que sa prétendue fille Narcissa, à Montpellier , en 4741 !
Qu'on se représente, pour ne pas citer toutes les élégies, le portrait de Narcissa qu^Young a inséré dans la 3e Nuits de cette fille de 48 ans, dont l'heure nuptiale a sonné au même instant c[ue rbeure funéraire,
1 Referriog to Nigbt tbe Fifth.
* Notice de 1850, p. 18, et Xa fiUe ^Yom^ 0nt0rréê à Mont- |>«Ut0r,p. SOetao.
s Le Tourneur, p. 107.
* V. ei-dessos , pp. lis et 184.
186 lARDIKS PUBLICS.
qui souriait à son nouvel époux, aux chastes feux de
rhymcn, que ses compagnes félicitaient de toutes ses joie&, quand elle a suivi Philandre dans la tombe , où la cendre fraternelle est à peine refroidie; qu^au lieu de cette fidèle peinture, on mette une petite fille de 8 ans y inconnue^ trouvée hier dans une tradition sans monuments^ née sans baptême, morte sans acte de décès, cinq ans après son frère utérin, dans un voyage dont on a oublie la datoj oL Ton aura, sinon toutes les éditions de cette tradition versatile, au moins la plus récente^ en échange de la vérité du tableau!
Il restera toujours , pour le malheur de notre nature , assez d'erreurs en dehors d'une tombe sans ossements! Se peut^il que, pour le vain plaisir de donner une pareille tombe à Montpellier^ on sacrifie à ce point rhistoîre et la poésie ! Nous avons pris la défense de l'histoire et sauvé les droits de la poésie sans passion, sans préjugé, telle a été du moins notre intention. Nous demandons à nos adversaires la même modération , la même franchise. Nous conckions.
Tout le monde connaît le jugement de Cbâteaubriand à Tégard du Chantre des Nuiis : « son génie manque de tendresse. Les souvenirs du malheur, nombreux dans le potite, sont sans vérité. Point de naturel dans sa sensibilité, point d'idéal dans sa douleur, il ignore les souvenirs de la famille; il est à peine quelques traits touchants dans la Nuit intitulée : Narcissa, Ce n'est point le langage d'un père. ' » Non , ce n'est
1 K«;sni sur la littérature angl. dans les oeuvres de Chàieaubriand^ édilioD des frères Pourrai, t. xxxiv, p. et, t. viii> pp. 29-33.
point lo langage d*an véritable père : ce langage ne
s'invente pas. L'auteur d'Atala, en appréciant, en devinant le sentiment qui inspirait Young, n'a pas assez renda justice à L'àme du po6(e : Narcissa n'était poiot sa fille.
JAmUlNS DO MI BT DS LA UIHB*
La partie moyenne ou montagne et la partie septentrionale ou École d'application complètent le Jardin
des Plantes et forment la promenade publique qui a gardé son ancien nom de Jardin du Rai.
La partie montagneuse nous offre un vieil arbre de Judée que De Candolle croyait antérieur h la fondation du Jardin. En Décembre 4853 p il mesurait une circonférence de 4 m 24. On croit cependant que son âge, tout grand quMl est> ne dépasse pas cette fondation. La montagne ne paraît pas d'ailleurs avoir été plantée de grands arbres avant le commencement du XVIIIe siècle. Les espèces les plus dignes de remarque ici sont les Phyllirea latifolia y les Chônes-verts, les Micocouliers, les Cyprès, les Érables de Montpellier, un énorme Peuplier de la Caroline et un Pin d'Alep qui, mutilé par la tempête, domine encore tons les arbres de la montagne et s'élève à 20^25 au-dessus du sol. Remarquez aussi sur le revers méridional ces plantes délicates qui , à Tabri des vents du nord, s'accommodent très-bien , comme tous les étrangers , de Thiver de Montpellier.
La partie septentrionale renferme toutes les Écoles d'application^ acquise par la ville en 4808, elle fut réunie au Jardin en 4810.
Dans ï École fo) entière, les arbres et les arbustes sont
raDgés par familles naturelles» et occapent trente-deux banquettes parallèles. Nous citerons, parmi les individus
l eiiianjuijbles, plusieurs Conifères, Pins, Sapins, Cyprès, Ifs, Cèdres, Qucrcus cerris , Corylushtjzantina , Buxus bahariea , Pisiaekia vera et JP. ierebintkus , Gleditachia, Tamarix, Arbutus, Vibumum tinus , Styrax officinale , VUex agnus-castuSy Smilax matiritanica , Chamœrops humilis. Yucca y etc.; — le Cereus peruvianm , V Acacia acanthocarpa , le Solanum auricukuum » la Phytoheea dioica, etc.; — le Phœnixf dactylifera, le Senecio scan* tiens, \à Nicotiana glauca , V Hibiscus mulabilis, le Ficus maurUiana, etc. ; — la Virgilia secundifiora , V Acacia longifolia , VErythrina ecrallodcndrm.
VÉcolc de naturalisation a été inaugurée, en 1853, par M. le Professeur Martius. Les heureux: essais faits sur les Opuntia , le Ricinus afrieanus , V Agave Americana, le Coton herbacé [Gossypium hcrbaeeum) et autres promettent des chances assurées à la naturalisation, sous notre climat > de beaucoup de végétaux exotiques.
Non loin de colle École vous Lrouverez une réserve de 4S!0 végétaux employés en médecine, dans rindustrie, dans réconomie domestique, ou redoutables comme poisons. Ils sont aussi classés par femilles naturelles. Des étiquettes de quatre couleurs différentes signalent ces quatre divisions. Cette réserve a été créée en 485â.
A la suite , VÊcoh des vignes présente une population de ceps originaires des pépinières du Luxembourg , et une plus jeune population des variétés du midi de la France.
Nous ne nous arrêterons pas à VÊeole d'arbres frui"
JARDINS punijcs. 189 tiers qui attend un plus grand développeineDt, et nous terminerons cette excursion par une visite à VHerbier. Il se compose des plantes recueillies par Delile, et priacipalemont de la flore d'Égy pie, de Syrie et d'Arabie \ des végétaux exotiques dont les graines apportées par les laines germent au port Juvénal , près de Montpellier; d'un herbier des environs de cette ville, donné par le docteur Touchy, conservateur des collections. Les graines et les fruits sont classés dans des armoires; les échantillons de bois, de troncs, de liges, de racines occupent uuc salle par Lie a Hère. Eiiliu un cabinet renferme la bibliothèque de Delile, composée exclusivement d^ouvrages de botanique, et acquise, à sa mort, ainsi que son herbier, par la Faculté.
Le Conservatoire est ouvert au public les mardi et samedi, de 40 heures du matin à 2 heures du soir.
Une partie des bâtiments de ce Jardin est destinée à rHôtel de T Académie de Montpellier; une autre partie est occupée par les Professeurs de botanique des Facultés de médecine et des sciences.
Le Jardin de la Reine, dépendance du Jardin du Roi, est réuni à celui-ci par une arcade qui traverse la route de Ganges. Le Jardin de la Reine s'étendait autrefois au-delà de ses limites actuelles, puisqu*on est porté à croire que le cabinet d'histoire naturelle que Bellevai avait joint à ce Jardin était situé à peu près à lendroit où s'élève à présent le château d^eau du Peyrou.