SCÈNE II. S
la renommée des moralistes à maximes; et, par amour pour la Russie et pour la gloire, il travaille à un recueil de pensées détachées. Il veut qu’on dise le comte Ostrokoff, comme on dit le duc de La Roehefoucault.
LE COMTE
On le dira, Madame. ( lise remet à son carnet.)
LA COMTESSE
Votre méfiance et votre recueil, monsieur, voilà vos deux plus grands défauts. Heureusement l’un corrige l’autre, et quand vous travaillez...
montbrisson, avec déférence.
11 faut laisser M. le comle à son œuvre. {La comtesse remonte vers le fond et revient à droite.)
le comte, s'inclinant.
Ce que je cherche, Monsieur, c’est surtout la concision. Tenez, voici une pensée à laquelle je travaille depuis trois jours et que je viens seulement de finir. Ecoutez-la :
montbrisson, se posant complaisamment.
Attendez... j’y suis...
lb comte.
« Commettre un mensonge, c’est dissimuler la vérité. » montbrisson, ébahi .
La Rochefoucauld n’aurait pas dit plus vrai. ( Le comte s'incline et reprend son carnet.) ( A part.) Il me laisse le champ libre, ce grand nomme, comment vais-je en profiter?..
la comtesse.
Mais, Monsieur, vous êtes vous-même bien assidu aux sources...
montbrisson, finement .
Moi, Madame, ce n’est pas aux sources que je suis assidu!.. Et puis j’aime à voyager, et comme je ne m’étais jamais arrêté à Hombourg.
la comtesse.
Ah ! vous êtes un touriste.
montbrisson.
Un touriste, oui, Madame; mais, par exemple, j’ai un ami... (A part.) C’est ça, je tiens mon moyen ! je vais placer Albert.
la comtesse.
Un ami !
, montbrisson.
Qui est bien le plus infatigable voyageur que la terre ait porté ! C’est un gaillard vraiment né pour la chasse aux aventures; il en a partout, Madame, et, quand il n’en trouve pas, il en fait tout exprès...* Figurez-vous qu’il y a trois ans, à Berlin, mon ami Albert d’Arrans, un homme charmant. Madame, aussi bien que moi, aperçut un soir au théâtre une femme dont la beauté le frappa. Celte femme se détachait sur un fonds repoussant, un mari, dont la laideur frappa aussi Albert. Huit
’ J.R comte, Monttii-isson, la comtesse.
STEEPLE-CHASE
jours après, la dame recevait une lettre ainsi conçue, ou à peu près : « Madame, Alexandre le Grand écrivit un jour à la reine » des Amazones : Nous sommes les deux plus braves per- » sonnes de notre sexe. Si nous pouvons nous entendre, je » crois que nous réussirons à créer quelque chose de parfait.»
« Or, disait encore la lettre, je vous aime, Madame, vous » êtes la plus belle femme que j’aie jamais rencontrée, et l’on » assure que je ne suis pas mal. Daignerez-vous me faire savoir » ce que vous pensez do l’idée d’Alexandre ! » Que dites-vous de ce style?
LE COUTE
Le fat !
LA COMTESSE
L’impudent !
MONTBRISSON
Le mauvais génie du mari, la femme peut-être, lui mit cette lettre sous les yeux. Un duel s’ensuivit; le mari fut atteint!..
LE COMTE
Où cela, monsieur?
MONTBRISSON
Au front, monsieur le comte... c’est toujours au front qu’on atteint les maris.
LA COMTESSE
En vérité , monsieur, vous contez à ravir , et malgré sa rare impertinence vous me faites presque désirer connaître votre ami.
LE COMTE
Cet homme-là ne me plairait guères à moi, je n’aimerais à le voir qu’au bout d’un pistolet... Vous, c’est différent, vous me convenez...
MONTBRISSON
Comte...
LE COUTE
Oui, vous êtes drôle.
MONTBRISSON
Je suis amusant. Mais vous êtes un grand penseur, vous! (A part.) mes affaires vont admirablement.
le comte, feuilletant son carnet.
Je vais vous lire une pensée dont je tire auelque orgueil... Ah T la voilà; écoutez : « La souffrance finit ou le plaisir commence. »