‹ Monumens des grands-maitres de Saint-Jean de Jérusalem ... Accompagnés de notices historiques sur chacun (volume 2)Chapitre 26 sur 84 · MOULINS · texte numérisé non relu

MOULINS

Septième Grand-SHaître,

A JÉRUSALEM

La première année du magistère de Roger des Moulins n’est point certaine, et les chartes, qui devraient jeter quelque lumière sur ce chaos chronologique , ne servent qu’à l’'embrouiller davantage; on trouve même des diplômes et des bulles qui donnent à Roger le titre de Grand-Maitre dès l'an 1173. Il est vraisemblable qu'il gouverna les Hospitaliers par intérim, dans l'intervalle écoulé entre la mort de Gastus et l'élection de Joubert.

Aussi sage dans les conseils qu’intrépide sur les champs de bataille, le nouveau Grand-Maitre , il faut l'avouer, se montra d'abord un peu trop animé de cet esprit de corps qui, dans l’origine , source de la plus généreuse émulation, devint plus tard

une des causes de la ruine de Jérusalem. Déjà les chevaliers du Temple, égaux en nombre, en richesses, en renommée, à leurs devanciers les chevaliers de l'Hôpital , les surpassaient en orgueil comme en ambition toujours croissante; ils pré— tendirent mème s’arroger sur eux la préséance, soit à l’armée, soit dans les cérémonies civiles. Delà naquirent des jalousies et des haines; le sang des rivaux coula plus d’une fois , et il fallut une bulle expresse du pape pour engager les deux chapitres et les Grands-Maîtres à oublier leurs querelles et à se réunir contre les Sarrasins (1179), car, au milieu de ces discordes intestines, le tout-puissant Saladin marchait de succès en succès.

Malheureusement , Roger des Moulins, qui parut alors comme le génie protecteur du royaume, ne fut pas toujours écouté. Sa vieille expérience lui avait fait reconnaître le danger de ne pas réunir toutes les forces chrétiennes sur le mème point; mais, au mépris de ce conseil, Beaudoin, ayant rassemblé son armée entière, marcha vers le lieu nommé /a Pierre du Désert. Saladin ne se présenta point à sa rencontre; il préféra faire arriver ses bataillons de divers côtés dans des Etats sans défense , et ils poussèrent bientôt leurs excursions jusqu'aux portes de Jérusalem. La victoire de Tibériade, due à Roger des Moulins, arrêta ces progrès effrayans; l'histoire remarque que ce fut pour

la première fois que la vraie Croix fut portée aux combats, confiée à la garde spéciale des Hospitaliers et des chevaliers du Temple.

Mais, malgré le glorieux avantage remporté sur les Musulmans, le royaume dépérissant de jour en jour, tous les vœux , toutes les espérances se reportèrent de nouveau vers l'Europe, et lon vit Héraclius, patriarche de Jérusalem , accompagné des deux Grands-Maitres, quitter l'Orient pour aller solliciter une seconde croisade. Le roi de France , sur lequel ils comptaient , était alors retenu dans ses États; le pape donna des indulgences , l’empereur des promesses, et il ne restait d'autre espoir que du côté de Henri IT, roi d’Angleterre, qui, quatorze ans auparavant , avait fait vœu de passer en Palestine afin d’expier le meurtre de l'archevêque de Cantorbéry ; mais, peu soucieux d'accomplir lui-même sa promesse, il s’excusa sur son grand âge , offrant néanmoins des soldats et de l'or. Héraclius , oubliant la prudence qui devait diriger sa conduite, s’emporta contre ce monarque comme s'il en avait reçu un outrage; il reprocha violemment son crime au vieux roi, et le somma encore d'accomplir son serment en le menaçant de la colère du ciel. Le père de Richard Cœur-de-Lion frémissait déjà de rage, et il fallut l'intervention du sage Roger pour l’apaiser ; mais il ne put rien'en obtenir, et l'ambassade reparut

dans l'Orient sans secours et sans espérance. Cé voyage avait eu lieu en 1184 et 1185, et Beaudoin mourut peu après accablé d’infirmités.

Deux compétiteurs se disputèrent aussitôt sa couronne. L'un, Gui de Lusignan, son beau-frère, prince sans talens , sans énergie; sans courage; l'autre le comte de Tripoli, capable de défendre ou de renverser un royaume. Le Grand-Maitre des Hospitaliers embrassa le parti de ce dernier, et, selon quelques auteurs, refusa même à Lusignan les clefs du trésor où l'on conservait la couronne royale dont il était le dépositaire. L'intrigue et la jalousie des Templiers l’emportèrent cependant, et Gui monta sur le trône ; le Grand-Maiître dut alors se déclarer pour lui.

Irrité de ce choix , le comte de Tripoli fit alliance avec Saladin, et, en 1187, ils vinrent ensem-— ble assiéger la ville d'Acre, dans laquelle Roger s'était jeté avec ses chevaliers. Plein d'une résolution d'autant plus magnanime qu'il combattait pour un prince qu’il n’estimait point , le Grand- Maître, suivi de tout ce que la ville renfermait d'hommes capables de porter les armes, sort la nuit des remparts d’Acre, l'épée d’une main et une torche de l’autre, pénètre dans le camp de Saladin, frappant et brûlant tout ce qui s'oppose à son passage. Bientôt, à la lueur de l'incendie et au bruit du carnage, le soudan accourt en personne ;

mais ses troupes épouvantées se replient et se dispersent. C’en était fait des infidèles , si le soleil levant du 1° mai ne leur eût montré le petit nombre des assaillans. Saladin rallie ses soldats, les ramène à la charge, et combat à leur tête; incapables de fuir , les chevaliers se jettent sur les premiers escadrons qu’ils mettent en déroute. La victoire allait être le prix de tant d'intrépidité, lorsqu'un guerrier sarrasin , attaché aux pas du Grand- Maître dans la mêlée, abat son cheval; le vénérable vieillard, renversé, accablé par le poids des armes, ne put se relever, mais il se défendit jusqu’au dernier soupir. Aussi, lorsque la fatigue eut fait cesser un combat si funeste aux chrétiens, et que les Hospitaliers vinrent réclamer le corps de leur chef, ils le trouvèrent percé ou plutôt criblé de coups sous un monceau de Sarrasins qu'il avait tués, et entouré de chevaliers qui avaient péri à ses côtés.

Le bruit se répandit que le comte de Tripoli, déguisé en Turc, avait lui-même frappé Roger des Moulins. Quelques historiens rapportent , au contraire, que ce vénérable Grand - Maître fut massacré en repoussant un assaut ; d’autres que ce fut dans une embuscade où, accompagné de deux cent cinquante chevaliers ou servans , il avait été surpris par dix mille Arabes.

Roger des Moulins est le premier que les chartes

qualifient de Grand-Maitre ; il obtint du pape Lucius la confirmation des statuts donnés à l’ordre par Raymond du Puy.

On lisait sur son tombeau :

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