À ACRE ET A MARGAT
Jusqu'ici, suivant, à la faveur des chartes et des monumens, le fil trop incertain de la chronologie, on a du moins vu les événemens se succéder à leur place, et l'obscurité régner plutôt dans les noms. Mais le dédale historique redouble au XIII siècle, et rien n’a pu éclaircir l’époque de la naissance d’Alphonse de Portugal, ni celle où il fut élevé à la dignité de Grand-Maitre. On ignore même quand il abdiqua, ainsi que la date de sa mort.
Tout fait présumer qu’il était issu d’une branche cadette de la maison royale de Portugal, et si l’on s’en rapporte à l'inscription de son tombeau qu'il paraît avoir composée lui-même, on penchera pour
l'avis des historiens qui le disent fils d’Alphonse [*. Mais, d’un autre côté, cette inscription rappelle la perte de Ptolémaïs, et cette ville demeura jusqu’en 1291 au pouvoir des chrétiens. Elle dit que le Grand-maître passa en Portugal pour y saisir le sceptre de son père; et alors, Sanche, fils légitime d’Alphonse, régnait depuis nombre d’années. De plus, aucun historien digne de foi ne fait mention de ce fils d’Alphonse I‘, même sous le nom de Pierre, que quelques modernes lui ont donné.
Ne faudrait-il pas reculer le magistère d’AIphonse de Portugal, en le plaçant avant la prise de Saint-Jean-d’Acre, alors que les Hospitaliers ne possédaient que Margat pour chef-lieu de leur ordre ? Nous avons vu, en effet, que leur maison avait été transférée à Ptolémaïs, et, selon tous les écrivains , Alphonse convoqua un chapitre à Margat.
Rigide observateur des règles, le noble chef des Hospitaliers n'avait pu voir sans une profonde indignation à quel point les abus et le relâchement étaient parvenus à se glisser dans son ordre, et il se sentit animé du désir de faire revivre, dans toute sa rigueur première, la discipline de Raymond du Puy. Commençant par s'élever contre la licence qu’avaient prise les nobles séculiers , de se parer de la croix à huit pointes, ce qui les faisait confondre avec les vrais chevaliers , il ne tarda pas à attaquer
ouvertement le luxe qui régnait parmi des religieux dont le plus beau titre avait toujours été celui de servans des pauvres. Lui-même, donnant l'exemple de la simplicité qu’il voulait ramener, réduisit sa maison à un majordome , un chapelain, deux chevaliers, trois écuyers, un turcopolier ‘ et un page. . Il ne fut permis à chacun de ces officiers que d’avoir un seul cheval.
Cette réforme, on peut le penser, ne fut pasregardée d’un œil favorable par tous les religieux ; mais lorsque le Grand-Maître, arrivant au but principal, proposa d'étendre cette mesure sur les alimens , les habits, l'équipage de chaque chevalier, le mécontentement parut sur tous les visages, et des réclamations s’élevèrent de toutes parts. « N’avez-vous pas, leur demanda Alphonse, fait vœu de pauvreté et d’obéissance? Seriez-vous
‘ On appelait turcopolier un officier de la cavalerie légère. Les dignités de l’ordre étaient ainsi réparties dans les diverses langues :
Provence : Grand-commandataire ou commandeur.
Auvergne : Grand-maréchal chargé de garder l'étendard de l’ordre.
France : Grand-hospitalier.
Italie : Grand-amiral.
Aragon : Grand-conservateur.
Angleterre : Turcopolier.
Allemagne : Grand-bailli.
Castille et Portugal : Grand-chancelier.
plus délicats que ceux qui nous ont précédés ? — Les temps ne sont plus les mêmes , répondit-on. L'on doit avoir égard aux fatigues sans cesse renaissantes des chevaliers, en armes nuit et jour, et continuellement occupés à attaquer ou à se défendre. »
Blessé de ces remontrances, que son naturel fier et hautain ne pouvait tolérer : « Je veux être obéi, s'écria-t-il, et point de réplique. »
A ces paroles, échappées à la bouche d’un despote plutôt qu'à un chef, les murmures éclatèrent généralement , et l’ordre entier fut soulevé. Si les chevaliers abusaient de leurs riches revenus pour s'assurer les jouissances. que comportait l'état peu florissant des arts à cette époque, pour multiplier leurs équipages et les frais d’une inutile représentation , il est juste de convenir que les conjonctures actuelles admettaient un sage tempérament à la rigueur de lobservance primitive. Sous ce rapport, le refus des chevaliers pouvait sembler plausible, et l'ordre du Grand-Maitre trop absolu. L’obstination devenant égale des deux côtés, Alphonse, sans pouvoir, sans partisans, se vit contraint d’abdiquer le vain titre de Grand-Maître, qu'il semblait destiné à illustrer. Il se retira alors en Portugal vers 1195, selon quelques historiens, ou plus vraisemblablement, suivant d’autres, pendant l’année 1204. Il périt, dit-on, engagé dans
les guerres civiles de ce royaume. Le but de ces guerres n'étant pas clairement indiqué par l’histoire, il serait téméraire de soutenir que le parti où le Grand-—Maitre se trouvait engagé, avait pour objet de revendiquer à son profit le trône de Portugal. Naberat place la mort d’Alphonse au 4® mars 1207. Dans une épitaphe différente de celle rapportée plus bas, elle est fixée au 1° mars 1245, année où Sanche IIT descendit du trône-pour faire place à Alphonse IIT.
On lisait sur le mausolée du onzième Grand- Maitre :
JE ME SUIS FAIT BATIR CE TOMBEAU PENDANT MA VIE AFIN D’Y REPOSER APRÈS MA MORT.
Et plus bas : :
ALPHONSE , MAITRE DU SAINT HOPITAL DE JÉRUSALEM, FILS DU ROI DE PORTUGAL, AFFLIGÉ PAR LA PERTE DE PTOLÉMAÏDE, ET PAR UNE SÉDITION ÉLEVÉE AUPRES D’'ANTIOCHE, PARMI MES GUERRIERS, JE REVINS DANS MA PATRIE AVEC L'ESPOIR DE MONTER SUR LE TRONE DE MON PÈRE; MAIS UN FRÈRE S'OPPOSA À UN FRÈRE. SONGE COMMENT UNE MORT SOUDAINE M'A COUCHÉ DANS CE TOMBEAU, ET NE TE FIE POINT A DE VAINES ESPÉRANCES.