‹ Monumens des grands-maitres de Saint-Jean de Jérusalem ... Accompagnés de notices historiques sur chacun (volume 2)Chapitre 43 sur 84 · À ACRE, ET À LIMISSO EN CHYPRE · texte numérisé non relu

À ACRE, ET À LIMISSO EN CHYPRE

Jean de Villiers était Français. D'une intrépidité à toute épreuve, calme et prévoyant au milieu des périls, nul autre chevalier ne pouvait balancer sa réputation, et l'ordre l’élut pour succéder à Nicolas Lorgues.

Dernier reste des conquêtes de Godefroi, et seule ville qui rappelât aux chrétiens d'Orient qu’il avait existé un royaume de Jérusalem, Ptolémaïde était devenue une sorte de repaire pour les gens sans aveu de dix-sept nations. Aucun chef n’y était reconnu, le légat lui-même ne pouvait y faire entendre sa voix, et lorsque le sultan, indigné des hostilités de ces brigands, arriva d'Egypte sous les murs d’Acre, le 5 avril 1291, à la tête de

deux cent vingt mille hommes, cette nuée de malfaiteurs se sauva en Europe, et, y compris les deux ordres militaires, il ne demeura dans Acre que douze mille combattans. Pierre de Beaujeu, Grand- Maître du Temple, fut choisi en cette extrémité pour commander en chef dans une cité où Henri IT, roi de Chypre et de Jérusalem, n’était accouru un instant que pour se déshonorer par une fuite honteuse. Mais cette défection ne fit qu'enflammer davantage le courage des chevaliers qui virent, sans s'émouvoir, se renouveler les mêmes mesures qu'au siège de Margat. Une forte tour, appelée la Tour-Maudite, était regardée comme le boulevard d’Acre, et devint le point d'attaque des Sarrasins. Ebranlée par les coups de bélier, elle s'écroula, laissa une forte brèche, et les assaillans s’y élancèrent tous à la fois. En vain les chevaliers Teutoniques s’y étaient-ils portés; on les écrasa, et, sur leurs corps sanglans, l’ennemi criait déjà victoire en pénétrant dans les rues. C’en était fait de la ville si, par l’ordre de Jean de Villiers, le maréchal des Hospitaliers, accourant à la tête des siens, n’eût forcé les Turcs à rétrograder.

Le lendemain, malgré des troupes fraîches qu’envoyèrent les ennemis, la brèche, disputée avec acharnement, demeura encore au pouvoir des chrétiens. Mais les Infidèles , se portant en foule à la porte Saint-Antoine, commencèrent à escalader

les remparts, et alors s’engagea le combat le plus terrible et le plus meurtrier. Les Hospitaliers, les Templiers et les Mamelucks, excités par les deux Grands-Maitres et le sultan, se pressaient corps à corps, et se précipitaient du haut des murailles crénelées. Le maréchal des Hospitaliers, guerrier de haute stature et d’une valeur éprouvée, vint à tomber percé de coups sous les yeux de son chef. « Villiers, s’écrie alors Pierre de Beaujeu, prenez vos frères, et attaquez le camp ennemi. Sans cette diversion, c'en est fait de nous. »

Le Grand-Maître s’élance, et sort à toute bride par une porte opposée. Mais son mouvement avait été deviné. Il trouve face à face toute la cavalerie ennemie rangée en bataille, qui fond sur lui et le force à rentrer. Au même instant, il ap prend que Pierre de Beaujeu vient de tomber atteint d’une flèche empoisonnée, que la plupart de ses chevaliers sont taillés en pièces, et que l'ennemi pille déjà la ville. Le Grand - Maître ne perd cependant pas encore courage ; il vole au port, défend le terrain pied à pied, élève des barricades dans les rues, et ne cesse de harceler les assaillans. Lassés de sa résistance, les Turcs mettent le feu à toutes les maisons voisines, et une prompte retraite est le seul espoir de salut qui reste aux chrétiens. Jean de Villiers jette ses arbalétriers dans des canots, et, à la faveur des flèches qu'ils

dirigent sans relâche contre les infidèles, il parvient à faire embarquer le peuple sur de frèles bâtimens; ses Hospitaliers se placent dans une grande caraque appartenant à l'ordre, et le Grand-Maître, ne quittant terre que le dernier, fait cingler sa flotte vers l’ile de Chypre.

Ainsi succomba la ville d’Acre, le 18 mai 1291, après quarante-trois jours de siége. Il y périt soixante mille ames, et il ne resta plus aux chrétiens, en Palestine, que quelques châteaux qu’ils se hâtèrent d'abandonner. |

Dans ces tristes conjonctures, Jean de Villiers cita tous les chevaliers épars dans les divers royaumes de la chrétienté, et les convoqua pour un chapitre général à Limisso, ville que le roi de Chypre leur avait accordée pour retraite. Du fond de la France, de l’Angleterre, de l'Allemagne, une foule d'Hospitaliers accoururent à l'appel de leur chef, et jamais on n'avait vu un chapitre plus nombreux. La résidence du couvent de l’ordre ayant été fixée à Limisso, afin d’être plus à portée de rentrer dansla Palestine, il sembla que l’infortune eût réveillé, dans l’ame des chevaliers, un sentiment plus vif encore de leurs devoirs, car à peine avaient-ils eux-mêmes un abri pour se mettre à couvert, qu’ils songeaient déjà à procurer un asile aux pauvres et aux pélerins. Des vaisseaux furent même armés pour transporter ces derniers à Jérusalem comme avant le temps des

croisades, et pour les défendre contre les corsaires sarrasins. On construisit des vaisseaux, des galères ; on y joignit celles prises aux Musulmans, et ainsi cet ordre, créé dans la retraite et le silence, qui depuis avait obtenu sur la terre une gloire si brillante, se trouvait transplanté sur les mers comme s’il eût été destiné à la fois à braver tous les périls, comme à acquérir tous les genres de renommée. Afin de se mettre à l'abri des entreprises du sultan d'Égypte, le Grand-Maître, autorisé par le roi de Chypre, fit fortifier Limisso. Mais bientôt, protégés par ces nouveaux remparts, n'ayant plus de combats ni de fatigues à supporter, enrichis chaque jour par les captures qu’ils faisaient en mer, les Hospitaliers virent leur discipline se relâcher insensiblement. L’oisiveté, entretenue par l’abondance, donna naissance au luxe qui se glissa dans les habits, dans les repas. L'or couvrit les harnais des chevaux ; enfin les trésors de l’ordre, acquis sous la bannière de la religion, passèrent quelquefois jusqu'aux mains des plus viles prostituées. Deux chapitres successifs furent assemblés pour extirper ces abus intolérables. Tout chevalier dut se contenter de trois chevaux de service. Il fut interdit de faire briller l'or et l'argent sur les selles et les freins. L'Hospitalier qui s’endettait devait être sévèrement puni, etses dettes, après sa mort, payées sur la vente de son équipage et sur les fonds

qu'il avait consacrés au service de l’ordre en prenant l’'habit. On régla aussi, dans ces chapitres, les formes qu’on devait suivre dans l’élection du Grand-Maitre.

Chargé d’années, mais plus vieilli encore par les traverses et les combats, Jean de Villiers rendit son ame à Dieu, vers la fin de 1297. Regretté comme un père, il s’acquit la réputation d’un des meilleurs Grands-Maîtres qui aient gouverné l’ordre, soit avant lui, soit après sa mort.

Ce fut après la prise d'Acre, que les chevaliers Teutoniques quittèrent à jamais l'Orient pour se fixer en Europe.

Quoique le tombeau de Jean de Villiers fût brisé, on pouvait y lire encore, sur la face eme: trois

lettres tumulaires : .

RE" p

Et ces mots :

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