LI
Parent, ou, comme dit Vertot sans en apporter aucune preuve, frère de Guillaume de Villaret, Foulques ‘, qui hérita des projets de ce Grand- Maître comme de ses hautes qualités, fut élu d’une commune voix pour lui succéder. Foulques ne tarda pas à passer en France pour obéir aux ordres du pape, et afin de s'ouvrir à lui sur la conquête de Rhodes. Clément V et Philippe-le-Bel, roi de France, que Foulques trouva à Poitiers, lui promirent de puissans secours, et il obtint du souverain pontife quatre-vingt-dix mille florins pour
armer des gens de guerre. Foulques de Villa- 2:
1 Fulco ou Fulcone.
ret, dans son voyage, vit Jacques de Molay ; mais ni l'un ni l’autre ne prévoyaient alors le sort affreux réservé au Grand-Maître des Templiers.
Cependant, afin de ne rien laisser transpirer du secret d’une entreprise aussi hasardeuse, une croisade générale fut prêchée en plusieurs lieux. Les souvenirs religieux et guerriers ayant été évoqués, une vive émotion remua toutes les ames. Gênes et la Sicile fournirent des vaisseaux; les seigneurs, les vassaux s’enrôlèrent à l’envi. Les dames de haute condition offrirent leurs bagues, les joyaux les plus précieux, et au printemps de l’année 1308 , la flotte chrétienne, forte de vingtcinq galères, paraissant en rade devant Limisso, prit à bord tous les chevaliers en état de porter les armes, et de-là se rendit à Macri en Lycie; elle devait y attendre les espions envoyés à Rhodes par le Grand-Maître, afin d'en examiner les côtés faibles et de choisir le lieu le plus favorable à un débarquement. e « L'île de Rhodes, dit un voyageur moderne, déploie aux regards ses bosquets d’orangers et de palmiers, ses colonnes verdoyantes, ses maisons de plaisance; l'entrée du bassin est resserrée entre deux rochers, qui, s’il faut en croire les anciens historiens , servaient de base au fameux colosse de soixante-dix coudées de hauteur, sous lequel passaient les navires. Ce’ qui rend surtout
le séjour de Rhodes délicieux, c’est la douceur de son climat. Le soleil, a dit un poëte de l'antiquité, se montre tous les jours à cette ville qui lui fut consacrée; les hautes montagnes de la Caramanie, qui bordent l'horizon à quelques lieues plus loin, ajoutent au charme du paysage. La ville forme un amphithéâtre, couronné par les remparts, au haut desquels on jouit d’une vue superbe. Au milieu de l’île s'élève une très-haute montagne qu’on ne peut gravir qu’à pied. »
On sait que la ville avait autrefois le nom d’O- Plüusa ( du mot grec serpent ), à cause du grand nombre de ces reptiles qu’elle recélait. La beauté et la quantité des roses qui y éclosent à chaque pas, la fit appeler Rhodes. Son circuit est d’environ quarante lieues.
On rapporte qu'avant son voyage de France, Villaret était passé secrètement à Constantinople, où l’empereur Andronic lui avait donné l’investiture de l'ile qu’il s'apprêtait à conquérir. D’autres historiens prétendent que ce fut de Macri qu'il la fit demander, sous condition d'en reconnaître la suzeraineté, mais que cette offre fut rejetée avec mépris.
Quoi qu'il en soit, Foulques,s’étant remis en mer, s’approcha de Rhodes et y opéra sa descente après un léger combat. Les Sarrasins et les Turcs s'étant unis pour le repousser, il les dispersa et marcha
droit à la ville, dont la prise devait assurer l'issue de la campagne. Mais, ayant livré inutilement divers assauts, il se détermina àchanger ce siége en blocus. Cette résolution pensa lui devenir fatale, car les rroisés, s'imaginant qu'on les conduisait vers la Palestine, abandonnèrent peu à peu le Grand- Maître aux approches de l'hiver, et les Musulmans ralliés étant venus camper sur ses derrières, il se vit cerné à son tour. Enfin les vivres lui manquèrent pour nourrir ses troupes, et l'argent pour les payer.
A ces maux réunis pour l'accabler, Foulques opposa une inébranlable constance; il négocia des emprunts à Gênes , à Florence, rétablit le courage, la confiance parmi les siens, et ne pouvant plus supporter d’être en quelque sorte prisonnier dans son propre camp, il se remit à la tête des chevaliers. Marchant alors contre l’armée ennemie, il la tailla en pièces, recommença à livrer des assauts jour et nuit; enfin la ville fut emportée le 15 août 1309. Quelques historiens racontent qu'elle tomba entre les mains de Villaret à la suite d’un stratagème fort bizarre. Par un jour sombre et pluvieux, quelques chevaliers, s'étant revêtus de peaux de mouton, se glissèrent parmi des troupeaux prêts à entrer dans Rhodes. Arrivés sous la porte, ils se relèvent, massacrent les sentinelles, et donnant ainsi à leurs compagnons le
temps d’accourir, toute la garnison surprise est passée au fil de l'épée. Le reste de l’ile arbora bientôt l’étendard chrétien qui flottait sur les remparts de Rhodes, où le couvent de l’ordre fut transféré en toute hâte. Ce point offrant à la marine des chevaliers un port assuré, ils ne tardèrent pas à faire la conquête d’une foule de petites îles groupées autour de leur nouveau chef-lieu, et après avoir élevé un phare dans l’île de Cyme, et une citadelle dans celle de Cos (maintenant Lango), patrie d’Apelle et d'Hippocrate, le Grand-Maitre revint a Rhodes, dont il fit rétablir les fortifications et les murailles.
Il en était temps, car, l’année suivante (1310), Othman ou Ottoman, qui de simple émir était parvenu à la puissance suprême et devait attacher son nom à une nouvelle dynastie , parut devant la ville dont il fit le siége. Les remparts étaient à peine achevés et la plupart des tours se trouvaient encore en ruines; mais la valeur des chevaliers en tint lieu, et ils repoussèrent si vivement les assauts de l'empereur, que, désespérant de les vaincre, ou étant appelé ailleurs par d’autres projets, Ottoman fit rembarquer son armée *.
‘ La plupart des historiens de la maison de Savoie, et une foule d’autres, rapportent que Rhodes dut alors sa délivrance à Amédée V, dit le Grand. « Ses chevaliers, ajoute le père Bouhours (Wie de P. d’Aubusson), étaient persuadés que la reli-
Le Grand-Maitre profita du calme qui succéda à cette retraite pour continuer à rebâtir les fortifications, et, grâce à sa vigilantesollicitude, Rhodes devint en peu d'années une des places les plus fortes de l’Europe et de l'Asie. Dès-lors , et en mé-
gion de Saint-Jean devait son salut à la maison de Savoie, et c'était une opinion commune parmi eux qu'Amédée V était venu au secours de Rhodes avec des troupes choisies et avait obligé Ottoman d’en lever le siége. »
Nous regrettons que la vérité historique nous force d'adopter l’opinion des auteurs qui révoquent en doute le voyage d’A- ‘ médée V à Rhodes, à cette époque. Les chroniqueurs contemporains qui ont rapporté ses voyages, année par année, depuis 1304 jusqu’à 1315, n’en fontaucune mention. ILest vrai que L Art de vérifier les Dates, et après lui Feller et quelques modernes, ont reculé jusqu'alors l’expédition d’Ottoman; mais alors les fortifications de Rhodes étaient achevées, et il paraît certain que cette entreprise a eu lieu en 1310. Ainsi tomberait également la tradition constante qui assigne à cette expédition, glorieuse pour la maison de Savoie, la devise F. E.R.T. du collier de l’Annonciade, et qu’on expliquait ainsi : Fortitudo ejus Rhodum tenuit. On sait d’ailleurs que cet emblême existait sur quelques tombeaux des ancêtres d’Amédée V, et entre autres était placé au collier d’un chien sculpté sur le mausolée de Thomas de Savoie, son père.
Quoi qu’il en soit, si l’ordre de Saint-Jean n’a pu compter ce héros parmi ses défenseurs en 1310, il a toujours regardé ses illustres rejetons comme ses bienfaiteurs. Personne n’ignore les exploits contre les Turcs du célèbre Amédée VI, auquel l’impératrice de Bourbon écrivait : « La présence du comte Vert vaut deux mille lances à elle seule. »
moire de ce succès inespéré, les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem quittèrent ce nom pour adopter celui de chevaliers de Rhodes.
À la gloire dont ils venaient de se couvrir, vinrent se joindre d'immenses richesses dont la cause fut aussi imprévue que fatale. Les Templiers furent abolis, leurs biens confisqués, donnés en partie à leurs frères d'armes, et neuf commissaires, nommés par le Grand-Maiître et le conseil, partirent pour aller en prendre possession dans toute l’Europe.
Paisible désormais au-dedans, respectée audehors, jouissant d’une célébrité peu commune, cette milice sacrée avait ainsi atteint le plus haut degré de splendeur, lorsque des discordes intestines vinrent troubler la sécurité dont elle jouissait.
Foulques, jusque-là occupé à accroître la gloire de l’ordre, à veiller à ses intérêts, ne fut plus le même quand.il n'eut qu’à gouverner ses chevaliers. L’enivrement de ses succès accrut encore la fierté et l’orgueil de son caractère, et on le vit, plus occupé de ses plaisirs que des affaires de l'Etat, contracter de nouveaux emprunts au lieu d’acquitter les anciens, rejeter les conseils comme des injures, et agir plutôt en despote qu’en chef d’un corps, sans avoir Pair de se souvenir de la destinée de Jacques de Molay. Un vif mécontentement se glissa alors dans lés rangs des chevaliers, peu habitués à de pareils traitemens. Le conseil somma le Grand-
Maître de rendre compte de son administration, et Foulques s’y étant refusé avec dédain, quelques Hospitaliers, ayant à leur tête le commandeur Maurice de Pagnac, résolurent de le saisir dans son lit et de l’amener devant l’ordre assemblé. Prévenu par un de ses domestiques qu’on avait cherché à corrompre, Foulques s'échappe, sort de la ville, gagne le château de Lindo qu’il munit de vivres et de troupes, fait stationner auprès toutes les galères de l'ordre, et protestant de-là contre ce que pourra décider le conseil, il interjette appel au souverain pontife.
À la nouvelle de la fuite de Villaret et de ses dispositions hostiles , par lesquellesle Grand-Maître semblait les regarder comme des rebelles factieux, l’indignation des chevaliers fut portée à son comble; ils s’assemblèrent en curai Foulques fut déposé et Maurice de Pagnac élu à sa place. Ces événemens avaient lieu au commencement de 1317.
Le pape, ayant été informé de ce schisme, suspendit les deux Grands-Maîtres, et leur fitordonner, par des commissaires , de se rendre auprès du Saint-Siège avec les principaux chevaliers du conseil. Cependant l'or et les pierreries de Villaret avaient été saisis et portés au trésor.
Un ancien chevalier, Gérard de Pins, fut nommé lieutenant durant cette sorte d’interrègne, et les deux compétiteurs se mirent en route.
Un accueil bien différent les attendait à leur passage. À l’aspect de Foulques dont l’Europe ne connaissait que la gloire et le génie, des regards d’admiration se dirigeaient de toute part vers sa figure vénérable. Robert, roi de Sicile, voulut le retenir trois jours dans son palais, et à son arrivée à Avignon , résidence du siége pontifical, le pape reçut Villaret avec les plus grands honneurs. Maurice de Pagnac, au contraire, portant un nom obscur, paraissaitun chef de séditieux quele Grand- Maitre traînait à sa suite pour le faire condamner. Pagnac sentit lui-même son infériorité et l’embarras de sa position. En vain avait-il pour lui de” meilleurs droits, il prévit qu'il ne l’emporterait jamais sur son rival. N’attendant donc point le jugement que le pape devait prononcer, il se retira à Montpellier où il mourut en 1318.
Foulques, resté seul, fut confirmé Grand-Maitre, mais les chevaliers de Rhodes montrèrent une telle animosité contre lui, qu’il se démit de sa charge l’année suivante (1319) entre les mains du pape, à condition toutefois qu’il jouirait, sa vie durant , d'un Prieuré indépendant de toute redevance et de toute responsabilité. Celui de Capoue lui fut assigné , mais il préféra se retirer Chez une de ses sœurs qui possédait le château du Tiran ou Teiran, en Languedoc. Il y mourut le 47 septembre 1327, avec la renommée « d’un