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compensa ensuite dignement les guerriers qui l’avaient si bien secondé. Il distribua en même temps des grains et des secours de tout genre au peuple, le déchargea de plusieurs tributs, et l’'Europe ainsi que l'Asie retentissaient de sa générosité comme de sa gloire. Tel était alors l'éclat de sa renommée que Zizim, frère de Bajazet, poursuivi par son frère , n’hésita point à demander un asile au Grand-Maître, qui le lui accorda en 1482, et le reçut lui-même à son embarquement sur le quai du port de Rhodes. Plus tard, il fit passer ce malheureux prince en France, sous la conduite de son neveu Guy de Blanchefort, dans la commanderie de Bourgneuf, en Poitou , afin de le mettre à l'abri des poignards ou du poison de Bajazet. Cependant, deux ambassadeurs ayant été envoyés à Constantinople pour traiter de la paix, on leur imposa, pour première condition, de payer un tribut et de livrer Zizim. Ils refusèrent avec hauteur, et le Sultan, poursuivi par la crainte d’un compétiteur à l'empire, fut contraint de se rendre lui-même tributaire envers l'Hôpital de quarantecinq mille ducats par an, comme un dédommagement des ravages opérés à Rhodes par le bacha Paléologue. Mais l’histoire rapporte que l’ordre s’'engageait, par ce traité, à retenir Zizim prisonnier, et elle reproche à d’Aubusson d’avoir en quelque sorte violé la foi jurée à un prince malheureux en
signant cet article. Hâtons-nous d’ajouter que plusieurs auteurs assurent que Zizim était simple prisonnier de guerre, et non un fugitif protégé par un sauf-conduit.
Cet infortuné prince fut réclamé en 1484 par le pape Innocent VIII, et, sur ses nouvelles instances, d’Aubusson se décida à le faire conduire à Rome. Voulant reconnaître cet acte de déférence, le souverain pontife confirma alors les anciens priviléges de l’ordre, en accorda de nouveaux, et réunit au chapitre de Rhodes ceux du Saint-Sépulcre et de Saint-Lazare. Un an auparavant , le 9 mai 1488, le Grand-Maître avait été décoré du chapeau de cardinal. En 1495, Alexandre VI le nomma généralissime d’une ligue contre les Turcs, où presque toute l'Europe avait voulu éntrer. D’Aubusson, qu'indignait la mauvaise foi de Bajazet, avait consenti de marcher à la tête de cette nouvelle croisade. Mais, la division s’y étant glissée, l’on se sépara sans aucune entreprise ; les galères de la Religion seules ne rentrèrent point au port sans vic— toire. Ayant rencontré une flotte ottomane richement chargée, elles l’attaquèrent , mirent l’escorte en fuite, et amenèrent en triomphe le butin à Rhodes. |
Ce fut le dernier fait d'armes qui illustra le règne de Pierre d’Aubusson. Il s’appliqua , au sein d’une glorieuse paix, à rétablir la discipline, re-
lâchée par le temps et la guerre; il fit revivre les lois somptuaires, et chassa les Juifs usuriers de Rhodes. Mais un ennemi puissant détruisait tout le bien qu'il pouvait produire, c'était l’exécrable Alexandre VI, qui livrait à ses créatures les biens et les dignités de l’ordre. En vain d’Aubusson fitil entendre de justes représentations, elles ne furent point écoutées , et la douleur du vénérable Grand-Maître en fut si vive, dit-on, qu'il en mourut le 3 juillet 1503, âgé de plus de quatrevingts ans.
Jamais la perte d'aucun chef de l’ordre n’excita tant de regrets et d’affliction. « Son corps, dit un vieil historien, fut porté en la salle du conseil, soubs ung lict couvert de drap d’or, vestu d'une cape de prélat, et auprès estoit ung chevalier vestu de dueil qui tenoit le chapeau de cardinal, ung aultre la croix de la légation, ung aultre l’estendart de la généralité de la ligue, et aulx quatre coins, quatre chevaliers portoient des bannières à ses armes et à celles de la Religion. Sur sa poitrine estoit ung crucifix d’or, et des gands de soye aulx mains, et des souliers de drap d’or aulx pieds. A costé droict fuct dressé ung lict où estoient tous les ornements de cardinal, couverts d’ung dais d'or et de soye; et de l’aultre costé ung aultre où estoit sa cuirasse, sa cotte d'armes, et l’arme de teste, et l’espée dont il combastit à la défense du
mur des Juifs, tout cela encore teinct du sang de l’'ennemy. Aulx environs il y eust d'ordinaire deulx cent cinquante hommes vestus de robes de dueil. Tous les religieux et le peuple y venoient luy baiser les mains ,:et pas ung n’entra dans la salle qu'avec pleurs, cris, et battements de poictrine , et tout le peuple de l’isle accourust avec mesmes cris et gémissements. Quand la bierre parust hors le palaiz pour descendre l'escalier , il s’esleva une plaincte et cry universel de tout le peuple, qui continua partout où il passa. Les femmes se tyroient les cheveulx, les vieillards et les pauvres se battoient la poictrine et se désespéroient... Quand il fust en terre, Didier de Sainct- Jaille, son maistre-d’'hôtel, rompist le baston sur: sa sépulture, et Diego Suarez, son escuyer, les esperons.…. Il laissa une grande et riche despouille, et de plus grande valeur encore que celle des Grands-Maistres de Villeneufve et Fluvian. » Un magnifique tombeau en bronze lui fut élevé, et ses chevaliers lui décernèrent ce glorieux surnom que l'Europe confirma : Bouclier de l’Église et Libérateur de la Chrétienté'.
C’est une grande gloire pour la France d’avoir
* D’Aubusson a laissé une traduction des statuts du chapitre général de 1489, imprimée in-4.
Pendant son magistère, qui dura vingt-sept ans, un affreux tremblement de terre désola Rhodes et les îles voisines.
produit ce courageux guerrier, un immense honneur pour le royaume très-chrétien d’avoir ainsi fourni à la Religion son soutien le plus ferme : vainement une calomnie intéressée prétendrait-elle ternir l'éclat qui rejaillit sur la patrie de d’Aubusson, en mêlant aux éloges le reproche d’une lâche trahison envers le captif dont nous avons plus haut signalé les malheurs. Ce reproche, elle le repousse en évoquant les souvenirs de l’impartiale histoire, qui révèle dans le héros chrétien une noblesse de caractère égale à à son intrépidité.
Le mausolée de d'Aubusson offrait à son sommet un guerrier tenant d’une main une ancre, sur laquelle était écrit un mot grec qu’on n’a pu lire, et déployant de l’autre une bannière où se trouvait cette inscription en latin :