‹ Monumens des grands-maitres de Saint-Jean de Jérusalem ... Accompagnés de notices historiques sur chacun (volume 2)Chapitre 71 sur 84 · XXX VII · texte numérisé non relu

XXX VII

&rente-fuitième Érand-Maître,

A RHODES

Issu des anciens vicomtes de la Marche et d’une famille dont l’histoire consacrait le nom dès le neuvième siècle, Pierre d’Aubusson, né en 1423, descendait par ligne masculine de Raymond , vicomte d'Aubusson, seigneur de Monteil, et de La Feuillade ; il était fils de Renaud d’Aubusson et de Marguerite de Camborn, alliée à plusieurs maisons SOUVEraines ‘.

1 Un personnage de cette famille était évêque de Limoges en 898. Le frère aîné de Pierre, Antoine d’Aubusson, chambellan de Charles VIT, avait épousé Marguerite de Villequier, dame d'honneur de la reine Marie d'Anjou. Trois autres fils de Renaud d’Aubusson se vouèrent à l’état ecclésiastique : Ugon, évêque de Tulle, Louis, qui lui succéda, et Guichard,

Le jeune Pierre, du mème âge que Louis XI, avait suivi ce prince, alors dauphin, dans sa glorieuse expédition contre les Suisses, et assista avec éclat, l’année suivante (1445), aux brillantes fêtes . qui se succédèrent à Nancy, à l’occasion du mariage de Marguerite d'Anjou et de Henri VI, roi d'Angleterre. Sa réputation était tellement établie, et il promettait si bien tout ce qu’il devait devenir un jour, que Charles VIT, auquel il s'était attaché, répétait souvent à son sujet : « Je n'ai jamais vu réunis tant de feu et tant de sagesse. »

À cette époque l'Europe retentissait encore du supplice affreux d’un légat du pape, écorché vif par les Turcs. De vieux guerriers déploraient également à la cour de France et de Sicile, réunies en Lorraine , le sort cruel des chrétiens soumis aux infidèles. À cesrécits,une viveindignation enflamme l'ame du futur héros. Il quitte sa patrie, ses parens, ses espérances de fortune, pour venir à Rhodes revêtir l’habit de simple Hospitalier. Distingué par la plus rare valeur, dès l’âge de vingt-deux ans, il fut bientôt nommé Commandeur et envoyé par Jean de Lastic solliciter les secours des souverains

d’abord évêque de Cahors , puis de Carcassonne. L’aînée de leurs sœurs avait épousé Guy de Blanchefort, sénéchal du Lyonnais et chambellan de Charles VIT ; la seconde fut mariée

à Matelin de Brachet, sire de Montaigu , sénéchal du Limousin,

de l’Europe. A sa considération, le roi de France accorda cent mille écus. Plus tard, sous le dernier magistère, d'Aubusson présida aux fortifications de l’île, et fut chargé seul du poids de ladministration militaire. Créé ensuite Grand-Prieur d'Auvergne , chacun voyait déjà en lui le successeur du Grand-Maitre ; aussi, neuf jours après la mort de Jean-Baptiste des Ursins, le conseil assemblé l’élut à l'unanimité. Des feux de joie, allumés spontanément, attestèrent la confiance du peuple, et dès-lors Mahomet IT parut moins redoutable.

Le fils d'Amurath, qui, ayant si souvent éprouvé la valeur des Hospitaliers, désirait vivement avoir un plan de leur ville et de leurs moyens de défense , envoya, sous divers prétextes, plusieurs de ses officiers à Rhodes. L'un d'eux, entre autres, proposa le rachat des prisonniers, offre que d’Aubusson accueillit avec transport; mais faisant toutefois garder l'ambassadeur à vue, il l’'empêcha d'acquérir la moindre notion sur la force de la place ou le nombre de ses défenseurs.

Cependant une citation touchante et énergique à la fois ayant été adressée aux chevaliers pour les avertir du danger de la religion, tout fut en mouvement en Europe, et chacun s'apprèta à prendre les armes; la seule crainte était d'arriver trop tard, et une foule de gentilshommes accou— rurent en volontaires pour disputer leur part de

gloire. Un jubilé, publié en France, fournit amplement aux frais de l'expédition.

Cherchant, par tous les moyens, à ralentir ce zèle spontané, Mahomet feignit de désirer la paix en se contentant de demander un léger tribut au Grand-Maître. À son tour , d’Aubusson, voulant gagner du temps, ne s’y refusa point, mais déclara qu'il ne pouvait traiter sans le consentement du pape. Un armistice fut donc conclu pour faciliter les négociations, et, dans cet intervalle, les défenseurs arrivèrent en foule à Rhodes.

L’œil attentif sur tous les points, le Grand- Maître sut que le sultan d'Égypte, redoutant le résultat des conquêtes de Mahomet, désirait la paix avec l’ordre. On alla au-devant de ses vues, la trève se renouvela, et, sans s'obliger à les secourir comme alliés, Ascraf Kaïitbaï promit aux chevaliers de leur donner l'entrée de ses ports en les protégeant comme une nation amie. Un traité semblable fut signé avec le roi de Tunis, au commencement de 1478, et cette même année, le 28 octobre, s’ouvrit le chapitre général. On y applaudit avec transport à toutes les mesures prises par le Grand-Maître, et, inspirant une confiance sans bornes, d’Aubusson fut investi, par acclamations, d’un pouvoir semblable à la dictature.

Le printemps de 1479 vit encore arriver un envoyé de Mahomet; mais, las de dissimuler, le

fier Sultan détacha bientôt une partie de sa flotte contre les chrétiens, et, le 4 décembre, quelques escadrons de spahis débarquèrent dans l'ile de Rhodes. Tous les paysans s'étant déjà retirés dans les forts, les Turcs trouvèrent les champs nus et déserts, les grains coupés, et les maisons démolies. Pleins de sécurité, ils s'avançaient néanmoins de pied ferme, quand les chevaliers, paraissant soudain , taillèrent en pièces ces barbares dont la flotte chercha vainement ensuite à tenter une descente dans l’île de Tilo.

Le Grand-Maître, averti que la campagne suivante s’ouvrirait par le siége de Rhodes, indiqua le ralliement général pour le mois de mars 1/80. Toutes les mesures, toutes les précautions étaient prises, et les munitions en tout genre se trouvaient abondamment réunies. Trois années entières avaient été employées de part et d'autre à préparer l'attaque et la défense. Les maisons de plaisance, des arbres et même des églises, étaient abattus; enfin, le 23 mai, la flotte turque, retardée par l’embarquement des troupes, parut devant Rhodes, forte de cent soixante vaisseaux de haut bord, et d’une foule d’autres de moindre grandeur. Elle portait une armée de cent mille hommes, commandés par le grand-visir Misach Paléologue , issu des empereurs de ce nom. Il avait fait dresser trois plans d'attaque par des renégats,

dont l’un, Antoine Meligali, était Rhodien; le second s'appelait Démétrius Sophian, et le troisième George Frapan ou maître George, habile ingé— nieur allemand. Le plan de ce dernier fut adopté.

Ayant débarqué sous le feu de ses vaisseaux, Paléologue somma la place de se rendre ; le canon lui répondit. Il fit battre les murailles par son artillerie; celle des chevaliers l’eut bientôt repoussée, et le bacha tourna alors tous ses efforts contre la tour de Saint-Nicolas, bâtie par le Grand-Maitre Raymond Zacosta, et que sa position élevée sur des rochers formant une sorte de promontoire, ainsi qu'on l’a déjà dit, rendait comme le point de salut de la ville. Frappés de trois cents boulets, ses remparts s'écroulèrent, et, le 9 juin, traversant le bras de mer qui les en séparait encore, d'innombrables janissaires, se jetant dans les galères et les bateaux plats, montent à l'assaut sur ces ruines fumantes en poussant d'horribles clameurs. Mais tout-à-coup, et comme un génie protecteur, l’épée du Grand-Maître a brillé. Le premier il s'élance de la brèche sur les janissaires et les renverse; un éclat de pierre vient briser en pièces le casque de d'Aubusson : il prend sans s'émouvoir le chapeau d'un soldat voisin. Le commandeur italien Fabrice Caretto le conjure de se retirer : « C’est à votre Grand-Maître, s’écrie le héros, qu'appartient le poste d'honneur! » Il

ajoute en souriant : « Si j'y suis tué, vous aurez plus à espérer pour vous que vous n’avez à craindre pour moi. » Un tel exemple électrise ses courageux chevaliers. Le péril disparaît à leurs yeux, et les mahométans, frappés de terreur, foudroyés par les canons de la ville, fuient éperdus, et se précipitent dans la mer poursuivis par les flèches, les mousquets et l'artillerie.

Repoussé de la tour Saint-Nicolas , Paléologue tourna son attaque vers le quartier des Juifs. La vieille muraille qui le défendait, quoique épaisse de vingt-huit pieds, s'écroula sous le choc de ces basilics énormes, « lançant, dit un témoin oculaire, des pierres de neuf à onze palmes de rondeur, et dont le bruit s'entendait à cent milles de Rhodes. » Mais, durant le temps employé à battre le premier mur, un second en briques s'était élevé, bordé d’un large fossé, hérissé d’une formidable artillerie, et ce poste ruiné devint inattaquable, |

Irrité de tant d’obstacles, l’infâme bacha envoya deux transfuges, l’un dalmate, l’autre albanais, pour empoisonner Pierre d’Aubusson. Découverts par le peuple, ils furent déchirés en mille pièces avant d'arriver au lieu de leur supplice.

Paléologue revint alors à un premier dessein qu'il avait cru devoir abandonner. Un pont immense fut construit par ses ordres, des barques le

22e PIERRE D’AUBUSSON.

remorquèrent pendant la nuit et l’allèrent fixer au pied de la tour de Saint-Nicolas, vers laquelle tous les janissaires s’'élancèrent de nouveau. Se multipliant, pour ainsi dire, d'Aubusson, averti par un matelot anglais nommé Gervais Roger , y veillait encore. Au signal qu’il donne, les remparts se couvrent d’arquebusiers ; le bronze tonne, et éclaire d’une lueur sinistre les épaisses ténèbres qui enveloppent la ville et la mer. Des brülots sortis du port s'attachent en même temps aux galères ennemies; les gémissemens des blessés, le bruit des timbales, l'obscurité de la nuit, l'horreur du carnage, tout sème l'épouvante des deux côtés; la valeur fait place à la rage; on combat corps à corps. À chaque instant de nouvelles troupes soutiennent, raniment les assaillans ; mais, aux premiers feux de l’aurore, les canonniers du fort pointent leurs couleuvrines sur ce pont fatal, et, en quelques minutes, il disparait, entrainant avec lui au fond de la mer tous ceux qu’il portait. Le reste des Turcs, glacé d’effroi, se hâte de regagner le camp du bacha.

Le plus profond silence y régna durant trois jours; mais, redoutant la fureur de Mahomet, Paléologue, revenu de sa stupeur, ranime ses troupes et les conduit à un nouvel assaut. Cette fois, ce nest plus un quartier isolé de Rhodes, c’est la ville entière qu’il cerne, qu’il attaque, et partout

“les batteries font de larges brèches aux remparts. En ce moment, où le danger redouble , maître George, qui s'était jeté clandestinement dans la place, est.surpris, mis à la torture, et expie son crime , qu'il avoue , par un prompt supplice. Néanmoins, cette découverte pensa devenir fatale. Voyant la guerre au dehors, la trahison au dedans, et pour toute défense des retranchemens faciles à forcer, quelques chevaliers se découragent, et le bacha réitérant ses sommations menacantes, il fallut toute la prudence du Grand-Maitre pour rassurer les siens, qui parlaient de capituler. « Messieurs , leur dit-il, s’il en est parmi vous qui ne se trouvent pas en süreté ici, je peux, malgré le blocus , les faire sortir... Mais, si vous restez avec nous, ne prononcez jamais le mot de reddition, ou je vous ferai tous mourir. »

Dès-lors l'intrépidité seule dut décider le sort du combat ; les fossés étaient comblés, les murailles presque rasées, et un assaut général se préparait. Le 27 juillet, au lever du soleil, quarante mille janissaires s’avancent du côté du mur des Juifs, montent sans obstacle sur les débris des remparts, égorgent les sentinelles, renversent ce qui s'oppose à eux, et plantent l’étendard du Croissant sur la brèche. C’en était fait de Rhodes, de l’ordre entier, si d'Aubusson ne füt accouru. Un épieu à la main, il vole au lieu du danger, et voyant rangés

en bataille au haut d’un bastion près de trois mille Turcs, il commande froidement qu'on applique les échelles. Le premier il monte, est renversé, se relève, et, reparaissant plus terrible, il est précipité de nouveau; on le croit mort, quand, pour la troisième fois, il se remontre comme une vision surnaturelle aux yeux des Turcs frappés de terreur. Il pose alors son pied au haut de la brèche, et à son tour il fait déployer le grand étendard de la Religion, où la Croix divine était richement brodée en or. On ignore si les rayons du soleil en l’éclairant fascinèrent les yeux des ennemis, mais il est certain qu’à l'aspect de cette bannière agitée par la brise, et qui semblait les menacer, on les vit reculer dans le plus grand désordre, pressés par le glaive de ces terribles chevaliers que leurs cottes d’armes rouges, et surtout leur valeur, faisaient si bien reconnaître. Le bacha , debout au bas des remparts, frémit d’indignation; il s’élance contre les siens, et les ramène au combat à coups de cimeterre. Animés par ses promesses, douze janis— saires cherchent le Grand-Maître au milieu de l’épouvantable mêlée, et, l'apercevant parmi ses chevaliers, ils volent contre lui, le frappent tous à la fois, et tombent aussitôt massacrés ; mais d’Aubusson, atteint de cinq larges blessures, est inondé de sang. On l’entoure, on veut le forcer à se retirer, l’héroïque Grand-Maître s’obstine à demeurer au

milieu du carnage, et ce qui devait perdre Rhodes contribue à la sauver. Désespérés de l’état de leur chef, rugissant de colère, les Hospitaliers fondent avec acharnement sur les Turcs , redoublent de fureur, et tout plie à leur approche. Le bacha luimême est entraîné; les vainqueurs le poursuivent jusqu’à sa tente, et enlèvent le grand étendard de Mahomet.

Un mois après, le quatre-vingt-neuvième jour du siége, Paléologue rembarqua ses troupes, et les ramena couvertes de honte à son maître, qui, outré de fureur, voulut d’abord le faire étrangler, mais qui se contenta de l’exiler à Gallipoli. Il laissait neuf mille morts devant les remparts de Rhodes, et ses vaisseaux ramenaient plus de quinze mille blessés. Mahomet résolut de ne s'en fier qu’à lui-mème pour une nouvelle entreprise; et, jurant d’anéantir l’ordre, il avait déjà rassemblé trois cent mille combattans, quand il mourut, le 3 mai 1481. Il demanda que ces mots fussent gravés sur sa tombe : |

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