EMERIC
Œrente - Meuvième Grand - Aaître,
A RHODES
Émery d'Amboise , né en 1434, d’une des plus illustres familles de France, succéda à Pierre d’Aubusson à l’âge de soixante-neuf ans. Fils de Pierre d’Amboise, chambellan de Charles VII et de Louis XI, et d'Anne du Beuil, il avait sept sœurs et sept frères, parmi lesquels l’histoire cite cinq évêques, entre autres le célèbre George, cardinal de Saint-Sixte. Émery, Prieur de France, se trouvait en cette qualité auprès du monarque lorsque la nouvelle de son élection lui parvint. Louis XII, juste appréciateur d’un mérite aussi remarquable , combla d’honneurs le nouveau Grand-Maître, lui fit don d’une portion de la vraie Croix, et le ceignit de l'épée que saint Louis avait
portée en Egypte, présent digne de l’un et de l’autre.
Les circonstances où se trouvait l’ordre étaient impérieuses; aussi d'Amboise se hâta-t-il de retourner à Rhodes, où il tint un chapitre général. Pendant son absence, une escadre turque était descendue dans l'ile en s’emparant de plusieurs habitans ; mais trois bâtimens sortis du port tombèrent sur les pirates, leur enlevèrent leur proie, et ramenèrent même huit barques et dix-huit prisonniers. Au printemps de 1505, un célèbre corsaire nommé Camali osa faire une nouvelle descente. Instruits par des sentinelles placées sur les hauteurs , les Hospitaliers le laissèrent avancer dans les terres, puis, se montrant à l’improviste, ils le forcèrent de regagner honteusement ses vaisseaux. Il fut également chassé des îles voisines, et une ruse singulière le fit s'enfuir de lile de Léro. Sa garnison consistait en un chevalier piémontais appelé Siméon, à peine âgé de dix-huit ans, et quelques habitans réfugiés dans le fort, où déjà, le canon de Camali ayant fait brèche, on s'attendait à un assaut inévitable. Tout-à-coup apparut sur les créneaux fumans une double haïe de chevaliers revêtus de cottes d'armes rouges, la croix blanche sur la poitrine, en même temps l'artillerie du château éclata en signe de réjouissance. Le corsaire crut avoir devant lui un secours arrivé de Rhodes, et, tremblant d’être surpris par la flotte
des Hospitaliers, il se remit en mer à voiles déployées. Ce grand appareil d'hommes d’armes n'é— tait cependant composé que de femmes, d’enfans, de valets, auxquels Siméon avait fait prendre ces habits de guerre.
L'année suivante, 1506, une flottille de sept flûtes, envoyée par le soudan d'Égypte, tomba tout entière au pouvoir des chevaliers, et, en 1507, un succès plus extraordinaire frappa les Sarrasins d’épouvante.Un vaisseau immense, nommé {a Mogarbine, sortait tous les ans d'Alexandrie pour aller commercer sur les côtes d'Afrique : haut de sept ponts, il portait, outre l'équipage et les marchandises, mille soldats et cent pièces de canon. Les chevaliers avaient vainement tenté de s’en emparer sous d’Aubusson, mais cette fois le Commandeur de Limoges résolut de la conquérir sans l’endommager. Il alla au-devant avec un seul vaisseau de guerre, et la rencontra qui, fière de sa grandeur et de sa force, voguait sans se détourner de lui. S'en étant approché de très-près, et ayant envoyé sommer le capitaine de se rendre, le commandeur reçut cette réponse : « La reine des vaisseaux, qui a tracé victorieuse toutes les mers Méditerranées, ne se rendra point à si bon marché, et nous sommes d’ailleurs pour la défendre mille Maures à qui la vie est moins chère que l'honneur et la liberté. »
Le Commandeur réitéra sa sommation, on ré— pondit avec plus de hauteur encore ; mais pendant ce temps les deux vaisseaux s'étaient rapprochés, et à peine le député rhodien revenait auprès des siens que, par une soudaine manœuvre, le Commandeur, présentant le flanc droit, ordonne presque à bout portant une décharge générale. Le capitaine sarrasin et une foule de ses soldats tom-— bent mortellement blessés; l’effroi se répand parmi les autres, et, voyant le vaisseau chrétien qui, tourné sur lui-même, offrait son flanc gauche prêt à lâcher une semblable bordée, les Turcs jettent les armes, demandent à se rendre, et le lendemain la Mogarbine entre dans le port de Rhodes escortée du victorieux Commandeur. Trois vaisseaux de moindre dimension furent encore attaqués et capturés, ce qui engagea le Soudan à augmenterses forces navales; il fit couper une immense quantité de bois de construction, et, Pan 1510, il envoya vingt-cinq vaisseaux pour les transporter en Égypte. Une partie de ces préparatifs était destinée contre les possessions portugaises, dans l'Inde; mais le Grand-Maitre résolut de s’y opposer de tout son pouvoir. Vingt-deux bâtimens armés en guerre sortirent de Rhodes /« Mogarbine en tête, commandés par d'Amaral, chevalier portugais, Commandeur de Castille, et Villiers de l’Ile-Adam. Toutefois la mésintelligence survenue entre les
chefs manqua de ruiner l'expédition. La flotte ennemie était stationnée au fond du golfe d’Ajazzo; d’Amaral voulait l’attaquer sans lui donner le temps de se reconnaître : l’Ile- Adam, qui redoutait les batteries de la côte, préférait l’attendre en pleine mer. La discussion prit un caractère de plus en plus grave, et dont les suites auraient pu devenir funestes, si l’Ile-Adam n’eût fait céder son ressentiment à l'intérêt de l’ordre. L’escadre chrétienne, pénétrant dans le golfe, fondit sur les Turcs comme sur une proie assurée, et de tous ses vais— seaux à la fois partit une épouvantable décharge d'artillerie. À travers les cris, les feux, le fracas du bronze, le bruit des clairons, les chevaliers s’'approchent, chaque vaisseau choisit un vaisseau, et l’on s’élance à l’abordage. Le neveu du Soudan anima les siens durant tout le combat, qui dura trois heures; mais ayant succombé lui-même, la victoire fut assurée aux Hospitaliers. Les Égyptiens se sauvèrent précipitamment dans leurs esquifs , laissant, pour prix de leur défaite, onze vaisseaux et quatre galères; tous les ateliers , tous les préparatifs de construction furent livrés aux flammes.
On apprit alors que Bajazet venait de se liguer avec Kansou-Algouri, sultan d'Egypte, ce qui engagea d'Amboise à appeler tous les chevaliers à la défense de Rhodes. Mais l’illustre Grand-Maître
n'eut pas le temps de les voir accourir autour de lui, il mourut peu après, le 13 novembre 1512, âgé de soixante-dix-huit ans. Un seul éloge suffit à son désintéressement et à ses vertus : il laissa l’ordre riche et mourut sans biens.
Le tombeau d’'Emery d’Amboise offrait les deux inscriptions suivantes, qui paraissent être les mèmes que celles du mausolée de Garnier de Syrie.
La première :
IL DÉFENDIT LES BIENS DE L'HÔPITAL ET REPOUSSA LES INSULTES DES MAHOMÉTANS, QUI INTERCEPTAIENT LES: DONS PIEUX FAITS A SON ORDRE.
La seconde :