PAGE
La permission de bâtir à Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre, un monastère du rit latin.
Je dois l'extrait suivant, et celui dont il sera fait mention à l’article de Rhodes, à l'amitié de deux officiers de marine, qu’une modestie trop rare a seule pu empêcher jusqu’à ce jour de publier leurs observations multipliées dans les diverses parties du globe. Quel que soit le nombre des descriptions qui existent déjà des lieux célèbres dont il est question dans leur Journal, je me plais à croire qu’on en lira les fragmens avec un intérêt d'autant plus réel, que la vérité y respire à chaque page, empreinte pour ainsi dire des émotions du moment.
Extrait du Journal de M. le vicomte J.-B, de Villeneuve- Bargemont , capitaine de vaisseau, etc.
J'éprouvais dès ma plus tendre enfance, surtout depuis mon entrée dans la carrière de la marine, un désir toujours croissant de visiter cette ville de Jérusalem à laquelle se rattachent toutes nos croyances religieuses , en même temps qu’une grande partie de nos plus glorieux souvenirs.
J'avais vainement cherché l’occasion d’effectuer ce curieux pélerinage , lorsqu'ayant obtenu le commandement de la corvette d'instruction la Wictorieuse, je fus chargé, au mois de mai 1827, d’une tournée dans les ports de Syrie. Je vis d’abord Caïffe et le Mont-Carmel ; Saint-Jean-d’Acre, Berout et Seyde, qui n’offrent aux recherches des explorateurs d’antiquités que d’informes débris romains servant de base aux constructions récentes des Turcs. J'avais partagé la tristesse de tous les voyageurs en parcourant ces célèbres rivages sans y rencontrer un seul monument qui rappelle leur ancienne splendeur. Tyr, cette reine des mers, n’est plus, sous le nom arabe de Sour, qu’une ville ruinée et sans: commerce. Ptolémaïs n’a plus de port. C’est en vain qu’on espère recueillir un seul fragment d’armure, une pièce quelconque de monnaie des vaillans croisés de France. Sous le joug de l’islamisme, tout se perd, se dénature , s’efface insensiblement, même ces traditions populaires qui ont ailleurs traversé des siècles de barbarie. Une nation plus amie de la véritable gloire, eût religieusement conservé des trophées arrachés jadis à la valeur française. Mais, au milieu de l’apathie musulmane , on ne retrouve que ce qu'il n’est au pouvoir de personne de détruire, les noms de Godefroy et de saint Louis.
Le 18 mai dans l'après midi, après avoir longé la côte sep-
Fa
tentrionale de la Syrie, nous. arrivâmes à Jaffa, l’ancienne Joppé, dont le nom signifie belle ou agréable *. d
Cette ville , qui garde, dit-on, les cendres de Noé, qui vit naître une des filles de saint Louis, et où ce noble chef.des Bourbons apprit la mort de Blanche de Castille, sa mère, est bâtie en amphithéâtre, et ceinte d’un mur crénelé qui ne la garantirait qu'à peine d’un coup de main; presque toutes ses maisons sont surmontées d’un léger dôme, ses rues sont étroites et sales, son commerce à peu près nul, et son port n'offre plus d’abri qu'aux petitf bâtimens.
Après de longs préparatifs de départ, nous nous mimes en route à six heures, ayant à notre tête un janissaire bien monté et armé de pied en cap. Le chemin de Jaffa à Arimathie est plat, sablonneux, bordé de jardins plantés de grenadiers, d’abricotiers, de citronniers et d’orangers, dont les fleurs, au déclin du jour surtout, embaument l'air d’un parfum suave.Après une demi-heure de marche, la vaste plaine de Saron , à travers laquelle on se dirige, et qui s'étend au nord jusqu’au Mont-
* M. D'“**, notre agent consulaire, s’empressa de venir nous recevoir au bord de cette mer qui avait porté l’arche de Noé et vu le miracle de Jonas. Si notre esprit avait été moins plein de ce que nous devions trouver en Syrie, nous nous serions peut-être permis de remarquer en souriant l’accoutrement bizarre de M. D***, dans lequel on trouvait un mélange singulier de tous les costumes orientaux et européens. Sa longue robe arménienne était croisée sur des pantalons turcs , et sa tête coiffée d’un immense chapeau militaire à cocarde blanche , sous lequel paraissaient les bords de la calotte rouge portée habituellement dans le Levant. Nous débarquâmes trente chez lui, en mettant aussitôt à contribution sa complaisance et celle de sa nombreuse famille pour nous faciliter les moyens de nous rendre le jour même à Rama. Pendant qu’on cherchait à réunir des montures, je fus demander à l’aga un bouyourdi ou bouyourdik, espèce de passe-port, pour nous affranchir du tribut que l’on paie ordinairement au scheick arabe établi au village de Jérémie.
Carmel et jusqu’à Gaza au midi, est entièrement couverte de riches moissons. Partout autour de nous on coupaïit les blés; les chameaux, chargés d'immenses faisceaux de gerbes, s’acheminaient docilement vers la ville, et des troupeaux de bœufs étaient répandus çà et là dans les champs dépouillés, Ce mouvement varié, qui donnait à la campagne une sorte de vie qu’elle perd après le printemps, rappelait vivement à notre imagination les temps primitifs du monde, et ces rois pasteurs dont les Arabes ont encore conservé à peu près le costume.
Après une demi-heure de marche, on rencontre, auprès d’un misérable village qu’on laisse à gauche , une fontaine surmontée de plusieurs dômes; puis on arrive dans une partie de la plaine couverte de beaux oliviers, plantés, dit-on, par les Sarrasins. C’est avec une satisfaction réelle qu’on retrouve un pareil ombrage, après avoir été long-temps fatigué par la couleur monotone d’une terre calcinée par un soleil ardent. La nuit nous empêcha d'aller visiter la citerne de Sainte-Hélène et la tour bâtie par cette impératrice.
Vers trois heures du matin, quittant le couvent latin de Rama ‘ où nous étions descendus la veille, nous traversâmes
? Nous avions frappé long-temps à la porte de ce monastère, où sans doute les religieux, effrayés de notre nombre, hésitaient à nous offrir l’hospitalité. Le père Th..., Espagnol, supérieur, vint enfin nous recevoir; la porte de l’hospice tourna en grondant sur ses gonds, et nous entrâmes dans un vaste cloître, soutenu par de larges piliers qui donnaient à l’édifice l’aspect d’une forte citadelle.
J’attribuai à l'embarras dans lequel nous le jetions la réception glaciale du père Th.…., dont la longue barbe blanche et le regard sévère se trouvaient en analogie avec une humeur qu’il ne prenait pas la peine de dissimuler. Un soi-disant souper, composé de trois œufs durs et de quelques olives, se fit attendre bien long-temps pour des voyageurs harassés comme nous l’étions. Après cette collation d’anachorète, nous fûmes conduits dans des cellules meublées d’une chaise et d'un grabat d’une saleté révoltante. A
au clair de la lune l’antique cité, dont le pas de nos chevaux et le cri mesuré de la chouette interrompaient seuls le morne silence. Trois hautes tours dominent cette ville autrefois assez commerçante, aujourd'hui tellement abandonnée, que la plupart des maisons s’écroulent peu à peu. Ayant devant nous à l’orient , la chaîne des montagnes de Jérusalem, nous marchâmes environ trois lieues dans l'immense plaine de Saron, rencontrant de temps à autre quelques légères ondulations de terrain. Sur la première est un village ruiné où l’on découvre des restes de constructions romaines. Il se nomme Latroun, et la tradition apprend que c’est le lieu de naissance du bon larron. Sans les déceptions continuelles auxquelles un long séjour dans le Levant m'a habitué, j'aurais peut-être cherché à cueillir quelques-unes de ces roses si vantées dans Ecriture, et dont se paraïient les jeunes vierges de Sion. Il ne s’en offrit pas une seule à nos regards, et nous n’apercümes autour de nous que du blé, de l'orge, et une plante à larges feuilles blanches ressemblant à l’angélique.
Notre troupe, égayée par les premières lueurs du crépuscule et le chant matinal de l’alouette qui nous rappelait la France, marchait assez serrée, lorsqu'un Arabe d'une haute stature arriva sur nous avec la rapidité de l’éclair. Je m’avançai aussitôt avec le janissaire à la rencontre de cet homme qui, peu effrayé de notre nombre, et sûr peut-être d’un prompt secours, exigeait impérieusement un tribut pour notre passage... Notre bouyourdik ne le satisfaisant point, nous le menaçâmes de nos armes, et 1l prit en murmurant le parti de s'éloigner au galop.
deux heures et demie du matin, nous quittâmes sans regret un pareil logement, pour nous disposer à continuer notre voyage sur des montures procurées moyennant trente - deux piastres pour six jours, les nôtres nous ayant quittés à Rama. Après nous être occupés plus d’une heure de ces préparatifs, dans lesquels la nuit mettait un peu de confusion , nous reprîmes enfin la route de Jérusalem.
Veïs les six heures, nous quittâmes la plaine de Saron, pour
pénétrer entre les montagnes qui la séparent du bassin de la mer Morte dans une direction du nord au sud. Le sentier qui nous conduisait était étroit, sinueux, très-glissant, mais bordé de charmans arbrisseaux , parmi lesquels nous reconnaissions des chèvre-feuilles, et de jeunes chênes dont la verdure contrastait gracieusement avec la couleur rougeûtre du terrain. Ayant atteint à peu près le plateau de la première montagne, nous fimes halte à dix heures, au milieu d’un champ d’oliviers, à côté d’un puits dont l’eau nous parut aussi fraîche que limpide. Au bout d’une heure d’un repos indispensable, nous continuâmes à gravir le sommet de cette montagne au haut de laquelle nous attendait un magnifique point de vue. En se retournant vers lorient, l'œil voit en quelque sorte la plaine de Saron se dérouler en entier, ayant la mer pour horizon, comme point de séparation entre deux surfaces également planes. Au revers de la montagne est situé le village de Jérémie, remarquable par les décombres d’une grande église évidemment du temps de Constantin. Le poëte des douleurs naquit, dit-on, en ce lieu qui conserve son nom. Dans le lointain , sur la droite, on aperçoit, à la cime d’une haute élévation conique , une forteresse qui s'appelle encore le château des Machabées. Jérémie est la résidence d'Abou-Gos, scheick des Arabes, qui tient du Grand-Seigneur l'autorisation de percevoir un tribut sur tous les chrétiens qui font le voyage de Jérusalem. Notre bouyourdik nous sauva cette humiliante obligation.
… Dès que lon s'éloigne de Jérémie qu’entourent encore quelques champs cultivés, l'aspect du pays change totalement : les montagnes sont dépouillées de toute végétation ; le terrain, devenu crayeux, ne montre plus qu'un amas de rochers dont la blancheur et l’aridité attristent la vue; et l’on éprouve un sentiment indéfinissable en se disant que l’on approche de la ville frappée de malédiction.
Après avoir descendu par des chemins affreux dans le fond d’une vallée, et gravi la montagne correspondante, on entre dans le vallon de Thérébinthe, séjour favori d'Abraham et de ses riches troupeaux. Il est formé par le torrent où David enfant ramassa les pierres avec lesquelles il devait abattre Goliath. On voit quelques jardins sous un village bâti au bord de ce torrent que l’on passe sur un pont à moitié détruit, le seul qu'on rencontre dans la route. L’œil, fatigué de la sécheresse des montagnes, se repose avec une sorte de sensualité sur cette verdure elair-semée , placée comme un oasis au milieu du désert. Un peu avant le pont se trouvent les débris d’un mur considérable dont la construction paraît romaine. Un plateau de rochers grisâtres , percés de trous et comme lacérés, couronne la montagne de Thérébinthe. ‘ |
L’espérance d’apercevoir Jérusalem d’un mont rocailleux et escarpé qui se présentait devant nous soutenait notre courage et nous faisait oublier nos fatigues. Mais de nouvelles ondulations furent les seuls objets que rencontrèrent nos regards avides, et chaque sommet auquel nous parvenions nous conduisait des mêmes attentes aux mêmes déceptions. Enfin, après une grande heure de marche sur ce terrain désolé sous un ciel d’airain, où le soleil frappait horizontalement sur nos têtes, et entre des rochers anguleux où les chevaux avaient peine à placer le pied, les cris de Jérusalem ‘ Jérusalem ! se firent entendre, et chacun hâta aussitôt sa marche pour avancer la jouissance de contempler la Ville-Sainte.
Quelques édifices couleur cendrée, surmontés d’un minaret, paraissaient alors devant nous à environ deux milles; c'était la cime du mont des Oliviers que je pris d’abord pour Jérusalem ; mais peu de minutes après je la découvris dans toute son étendue du nord au sud.
Il faut renoncer à exprimer les sensations nouvelles et nombreuses que cette vue fit naître involontairement à la fois en
mon ame. Je m'arrêtai immobile , repassant dans ma mémoire les souvenirs qui s’y pressaient en foule, et qui me rappelaient tout ce que je savais de cette cité mystérieuse, depuis les simples prières de l’enfance, jusqu’à la lecture méditée des livres saints et de l’histoire; enfin, depuis David jusqu’à Godefroy. Je ne sortais de mes réflexions que pour attacher davantage mes regards sur le terme de notre excursion. Les murs grisâtres de la cité du roi prophète , frappés en face par le soleil, n’offraient en ce moment aucune ombre qui en dessinât les contours, et dans cette teinte uniforme, en harmonie par sa tristesse avec l'émotion que cet aspect nous causait, on distinguait à peine les tours carrées dont les remparts de Jérusalem sont flanquées de distance en distance, etleurs nombreuses crénelures.Les deux massives tours de David ou des Pisans, dominant la porte vers laquelle nous devions nous diriger, scindaient à peu près vers le milieu la ligne droite des murailles. Mais nous, soldats chrétiens, nous n’apercevions ni croix ni clochers qui pussent produire la plus légère illusion. Le croissant, qui surmontait un minaret élevé auprès des tours de David, ne témoignait que trop l’avilissement dans lequel était tombée la ville de Salomon. |
Les remparts qui la cernent dans l'occident et le sud sont bâtis sur un terrain escarpé, couleur de cendre, planté çà et là de quelques chétifs oliviers. C’est ce qui compose la vallée de Betzabée qui se perd au midi dans celle de Sion. À notre droite, nous découvrions‘un immense bassin ou piscine, que je nai vu indiqué dans aucun des voyages que j'ai lus, et une multitude de tombeaux turcs, au milieu desquels s'élèvent d’assez élégans mausolées de santons ou musulmans qui meurent en odeur de sainteté. Au-delà de la mer Morte, les belles montagnes d'Arabie, d’un azur tirant sur le violet, s’étendaient sans ondulations du nord au sud, et, formant la vallée du Jourdain , servaient de fond à cet admirable tableau. Je ne fus
tiré de ma rêveuse contemplation, qu’en n’apercevant personne autour de moi. Plus pressés d'atteindre le terme du voyage, que de se rassasier de l'aspect magique qui m'avait arrêté, mes jeunes compagnons avaient continué à marcher, et je ne les rejoignis qu’auprès de la porte des Pélerins par laquelle nous entrâmes réunis en bon ordre. Ni notre nombre, ni les tourbillons de poussière qui nous précédaient, ni l'éclat de nos armes reluisantes, ne purent réveiller l’apathie turque, et, longeant une partie des remparts à gauche, sans avoir excité le plus léger mouvement de curiosité, nous franchîmes l'entrée de Jérusalem gardée par un janissaire dont l'emploi ne paraît être que d'exiger une étrenne des étrangers. Laissant à droite l'énorme tour de David, le même lieu peut-être où, oubliant son rang et ses préceptes, il commit un double crime, nous primes à gauche une rue isolée qui, après quelques détours, nous conduisit au couvent des pères franciscains, gardiens du couvent de Saint-Sauveur. Là, deux longs et obscurs corridors, précédés d’une porte de fer, nous firent arriver dans une étroite cour où les sons voilés d’un orgue, et les chants des moines qui psalmodiaient en ce moment le Magnificat, frappèrent nos oreilles. Non loin du palais du roi poëte et du Saint-Sépulcre, foulant un sol qui avait vu s’opérer tant de merveilles , nous éprouvâmes tous, au milieu d’une
ville turque, le prestige attendrissant de ces chants religieux et pleins de mélancolie ‘.
: Après quelques instans de repos , nous fûmes faire une visite au vicaire du couvent, le père ***, qui remplacait le révérendissime , en ce moment en tournée à Chypre, et ensuite au procureur, le père ***, L'un et l’autre, nous accueillant avec cordialité, donnèrent aussitôt des ordres pour qu’on mit à notre disposition une maison qui leur appartient, peu éloignée du couvent, un cuisinier et quelques domestiques. Comme je m’excusais de notre grand nombre, les bons pères me répondirent qu’ils étaient enchantés de voir une aussi brillante réunion de jeunes pélerins ; que notre visite leur donnait du
Rien de touchant comme l’hospitalité toute chrétienne des pères du Saint-Sauveur. Aussi simple que franche, elle n’admet ni cérémonie ni embarras; on vous accueille sans s’informer de votre croyance, de vos projets, de votre nation, et l’on se dérobe.aux remerciemens. Vous êtes homme et chrétien, 1l suffit; vous devez être chez vous, et tout tend à vous le prouver.
Pressé de contempler plus à loisir la Ville-Sainte, je montai sur la terrasse du couvent et mes regards avides ne pouvaient se rassasier du tableau qui s’offrait à eux. A l’est, vers la montagne des Okviers, Jérusalem semblait fuir en pente douce jusqu’au torrent du Cédron qui la sépare de cette montagne. Sur la droite, à trois cents pas environ, je voyais la vaste coupole en plomb de l’église du Saint-Sépulcre, vis-à-vis laquelle s’élève une large tour carrée réduite à un seul étage, de trois qu’elle eut autrefois. On la dit construite par sainte Hélène, en même temps que le Saint-Sépulcre. À côté du dôme, s’élance une autre coupole plus haute, qui appartient à l’église des Grecs , et plus loin, à gauche, dans la direction du mont des Oliviers , se distingue la belle mosquée d'Omar, occupant, sur un vaste parvis, l'emplacement de l’ancien temple de Salomon. À droite, on découvre l’église de la Présentation, surmontée d’une riche coupole, puis, sous le mont des Olives, la vallée de Josaphat et la grotte de Gethsémani, à demi cachées par les remparts de l’ouest ; enfin dans le fond s’aperçoivent les hautes montagnes de l'Arabie, semblables à une immense mu-
moins la certitude que tout le monde en Europe ne les avait pas oubliés ; qu’ils lui devraient peut-être, aux yeux des Turcs, un peu plus d’égards et de considération ; et qu’enfin ils espéraient que nous conserverions un bon souvenir de notre séjour en Terre-Sainte. Ils s’informaient à peine des nouvelles politiques de l’Europe, et l’on pouvait facilement déduire de cette indifférence que leur seule patrie était Jérusalem.
Nous avions mis huit heures et demie pour nous rendre de Jaffa à la Ville-Sainte.
raille au pied de laquelle coule le Jourdain et s'étend la mer Morte.
Les vêpres étaient finies lorsque je descendis dans la chapelle encore remplie de l'odeur de l’encens, et éclairée par un faible jour qui lui donnait quelque chose d’éminemment religieux. Deux pères, placés à gauche d’un autel dont ils semblaient être les perpétuelles et vigilantes sentinelles, priaient en silence dans un des angles de la chapelle; comme eux, j'adressai ma prière à l’auteur de toutes choses, lui demandant avec la ferveur que pouvait inspirer la, contrée pleine de merveilles où je me trouvais, les plus douces bénédictions pour tout ce que j'avais laissé de cher dans ma patrie. Après quelques instans d’un recueillement profond, je sortis et rencontrai le vertueux et bon abbé Desmazure, revenant d’une longue course aux environs de Jérusalem où , malgré l'extrême chaleur, il avait voulu conduire quelques voyageurs. Je revis et embrassai avec un vif plaisir cet apôtre moderne, missionnaire tolérant et infatigable, qui a dévoué sa vie et son FOR aux saints lieux que nous visitions‘.
Après le souper, nous nous empressämes de remonter sur le haut de la même terrasse pour examiner encore une fois Jérusalem éclairée par les rayons de la lune. Les principaux édifices seuls étaient frappés d’une lumière distincte; mais le mont des Oliviers et la mer Morte avaient totalement disparu dans la vapeur du soir. Aucun bruit ne troublait le silence de cette cité où jadis retentirent si souvent le son des trompettes, les cris des assaillans , les gémissemens des blessés , la douleur des
* Rentré dans la maison qui nous avait été destinée , je trouvai mes jeunes compagnons assis autour d’une table, attendant avec impatience qu’on la couvrit de quelques mets pour calmer l’appétit le plus dévorant. L’austérité du samedi n’empêcha pas qu’on nous servit un souper gras, composé de deux plats abondans.
vaincus ! Quelques lumières vacillantes attestaient seules qu’elle n’était ni déserte ni abandonnée, comme on aurait pu le croire à sa lugubre tranquillité. Pendant qu'absorbés dans nos réflexions , nous nous livrions, sans nous les communiquer, à ce spectacle plein d’un si haut intérêt, l'horloge du couvent sonna neuf heures d’un timbre étouffé, comme pour ne pas éveiller les ennemis du christianisme. En nous tirant de notre rêverie, elle nous força à songer à un repos dont nous oubliions le besoin. |
Le lendemain, au point du jour (dimanche 20 mai), nous nous trouvions encore tous réunis sur le même emplacement, ne pouvant nous lasser de contempler la ville qui vit naître et s'étendre notre religion, et dont la mystérieuse histoire fut la première placée sous nos yeux qui la parcouraient en ce moment avec tant d’avidité.
À sept heures nous entendimes la messe dans la chapelle, et il nous fut enfin permis de pénétrer dans l’église du Saint-Sépulcre, où sont admis les dimanches, seulement pendant quelques heures, les fidèles qui n’ont pas assez d'argent pour se la faire ouvrir pour eux.
À trois cents pas du couvent de Saint-Sauveur , après avoir descendu une rue étroite et tourné à gauche, se présente la façade de l'église : lourde, sans élégance, elle n’a d’autres ornemens qu’une corniche assez riche de détails, qui couronne le haut de l'édifice. On reconnaît facilement dans cette architecture le style du siècle de Constantin, et la décadence des arts. Deux portiques à plein cintre ‘existaient autrefois, mais un seul a été conservé
La première chose qui frappe les regards et afflige surtout le cœur en entrant, est une espèce de niche où se tiennent les Turcs fermiers du Saint-Sépulcre.. Quelles réflexions amères ne suggère pas l’aspect de ces Musulmans avides qui ne permettent pas à une main chrétienne de faire leSigne de la croix
avant d'en avoir acheté la permission! Ainsi le tombeau du Sauveur, le berceau de la vraie religion, le théâtre de tant d’événemens merveilleux, est devenu la proie d’un vil spéculateur qui ne conserve ce monument, dont l'indifférence européenne l’a rendu possesseur, que par les avantages qu'il en retire! Le Saint-Sépulcre n’est donc plus qu’une ferme. une métairie.. On vend au poids de l'or la faculté de s'y agenouiller. Et des rois chrétiens ont vu depuis des siècles cette profanation d’un œil froid et sec !…
En face de l'entrée , dans un baldaquin soutenu par des colonnes torses de cinq à six pieds de hauteur, se trouve la pierre de l’Onction qui recouvre celle sur laquelle Notre-Seigneur fut déposé. Elle est de marbre rouge, enchâssé dans du marbre blanc, et sa longueur m’a paru de sept à huit pieds. Les pélerins la baisent avec respect.
Tournant à gauche , on entre sous un vaste dôme au milieu duquel se trouve la petite chapelle du Saint-Sépulcre, haute de dix à douze pieds, isolée, surmontée d’une coupole, et placée sur deux gradins de six pouces, le tout en marbre rouge. On pénètre de l’une dans l’autre des deux parties qui la séparent, par une porte extrêmement basse. Au milieu du premier sanctuaire, et sur un autel d’un pied carré sur trois de hauteur, se montre une pierre blanche enchässée dans du marbre que l’on nomme pierre de l’apparition. L'ange y était assis, dit-on, lorsqu'il annonça aux saintes femmes la résurrection du Sauveur. La deuxième chapelle est celle du tombeau, placée à droite en entrant , et recouverte d’une table de marbre sur laquelle on célèbre les saints mystères. Cette table a été fendue transversalement par des religieux effrayés de la nouvelle que les Turcs devaient venir l'enlever.
Le Saint-Sépulere ne reçoit de clarté que des nombreuses lampes suspendues à sa voûte : une seule ouverture pratiquée dans la coupole sert de passage à la fumée. Les religieux, qui
tour à tour demeurent dans l’église, ont un soin extrême de cette chapelle, et des fleurs renouvelées chaque matin:sont placées sur le devant de lautel qu’on lave fréquemment avec de l’eau de rose. Un tableau assez médiocre qui sert de fond, représente la résurrection.
Il est difficile d'exprimer ce qu’on éprouve de religieux respect et de recueillement dans cet espace sacré, objet de la vénération des peuples chrétiens, centre d’une religion admirable qui en est sortie pour se répandre triomphante dans toutes les parties du monde civilisé; pour lequel tant de sang a coulé, tant de gloire a été acquise, sur lequel tant de siècles ont passé sans en diminuer la célébrité... L'homme le moins frappé de la vérité de l'Évangile ne peut qu'être lui-même vivement ému ; et, prosternés devant un marbre qui a bravé le temps et les révolutions humaines, on voit les voyageurs de toutes les classes, de toutes les nations, se recueillir profondément, penser à leur famille, et prier le Dieu fait homme de la rendre toujours digne de lui.
En quittant ce lieu vénéré et ayant visité l’église dans ses détails, nous allâmes au Calvaire par un escalier de vingt marches. Nous vimes la place où Notre-Seigneur fut attaché à la croix, et celle où cette inême croix s’éleva entre les deux larrons. Quoique cette enceinte soit entièrement recouverte de marbre, on a laissé la marque des trous des trois croix, éloignées seulement l’une de l’autre de huit pieds environ (ce qui fait supposer qu’elles étaient de petite proportion). Une ouverture dans le marbre permet d’apercevoir en dessous le rocher fendu au moment où le Rédempteur rendit le dernier soupir. Descendant ensuite dans d’autres chapelles, on nous montra un morceau de la colonne à laquelle l'Homme-Dieu fut attaché pour être flagellé, et celle où les Juifs le couronnèrent d’épines. Au fond d’une église souterraine , on indique l'emplacement où sainte Hélène retrouva la vraie croix, et le lieu où se tenait la
UP NES Se
mère de Constantin pendant les fouilles ordonnées par elle.
Nous montâmes immédiatement dans la galerie qui règne autour du dôme. Elle-est formée de lourds pilastres peints en gris, soutenant une coupole ouverte par le milieu, de même que le Panthéon de Rome, et barbouillés de longues draperies jaunes et bleues du plus mauvais goût. Là, un des pères franciscains tira d’un vieux coffre vermoulu l’épée et les éperons de Godefroy que nous ceignîmes à l’envi. Cette épée est très-simple ; sa poignée, sur laquelle on retrouve encore quelque trace de dorure , est en fer; les éperons sont mieux conservés.
On imagine que nous n’avions pas attendu ce moment pour demander la sépulture du héros français et de son frère, et l’on peut juger du regret mêlé d’indignation avec lequel nous avions appris qu'après l'incendie du Saint-Sépulcre en 1822, les Grecs, rebâtissant leur église, avaient totalement détruit les deux sarcophages élevés par la piété et la reconnaissance. Les glorieuses dépouilles de ces rois chevaliers reposent donc maintenant ignorées dans l'épaisseur d’un mur nouvellement construit ‘. Comment concevoir que les pères latins n’aient pu ou voulu s'opposer à une semblable profanation ! Ah ! sans doute,
? On lisait les inscriptions suivantes sur ces tombeaux :
HIC JACET INCLYTUS DUX GODEFRIDUS DE BULION, QUI TOTAM ISTAM TERRAM ACQUISIVIT CULTUL. CHRISTIANO; GUJUS ANIMA REGNET CUM CHRISTO !