AMEN
REX BALDUINUS, JUDAS ALTER MACHABEUS,
SPES PATRIÆ, VIGOR ECLESIÆ , VIRTUS UTRIUSQUE, QUEM FORMIDABANT, GUI DONA TRIBUTA FEREBANT CEDAR ET ÆGYPTUS, DAN AC HOMICIDA DAMASCUS,
PROH DOLOR! IN MODICO CLAUDITUR TUMULO,
il n’y avait point alors de religieux français parmi eux!... Au récit d’une telle ingratitude, chacun de nous put répéter le mot énergique du brave Crillon... Mais, si ces illustres ossemens ne se montrent plus, les noms des célèbres chefs des croisés vivront du moins éternellement dans le cœur des amis de la religion, de la gloire et du véritable honneur.
Sortant par la porte du nord (celle de Damas), nous nous dirigeâmes vers la grotte deJérémie, située à un quart de lieue, et formée d’un vaste souterrain, haut de dix-huit à vingt pieds, soutenue par de larges piliers taillés dans le roc en formes irrégulières. Un mur divise en deux ce sombre asile qui inspira au prophète des pensées à la fois si fortes, si touchantes, si poétiques. Il n’est pas en effet de lieu plus propre à de hautes méditations. Parcourant ses sinuosités, nous répétâmes tour à tour quelques-unes des sublimes lamentations de ce mâle génie que révèrent également les Turcs. Aussi ont-ils élevé devant sa grotte une mosquée ombragée d'arbres, à côté desquels est creusé un puits très-profond rempli d'excellente eau. En nous éloignant, nous nous rendîmes, en suivant les remparts septentrionaux , vers la vallée de Josaphat qui, formée par le lit du Cédron , sépare Jérusalem du mont des Oliviers. Après avoir tourné l’angle des murailles au nord-ouest, on rencontre, en descendant dans la vallée, le lieu où saint Étienne subit le martyre. Plus bas, on passe le torrent desséché, par un pont formé d’une seule arche, à droite duquel sont placés les tombeaux d'Abraham, de Zacharie et de Josaphat. À gauche est bâtie une église souterraine dédiée à la Sainte-Vierge. On y pénètre par vingt-huit larges marches, et, arrivé au fond, on trouve à droite une chapelle assez semblable à celle du Saint-Sépulcre, renfermant un autel élevé à l'endroit même où la mère de Jésus fut inhumée. Ce lieu, éclairé par une multitude de lampes toujours allumées, est l’objet particulier de la vénération des fidèles. Au milieu de l'escalier , on montre le tombeau de saint
Joseph, et, vis-à-vis, ceux de sainte Anne et de saint Joachim.
En quittant cette église qui appartient aux Grecs, et prenant à gauche un étroit chemin de trente à quarante pieds de long, on entre dans la grotte de Gethsémani, où le Rédempteur, qui allait y prêcher souvent, répandit une sueur de sang la veille de sa mort. Rien n’inspire un plus religieux intérêt que cette simple grotte, seul objet de foi quisoit à peu près dans le même état qu'au premier siècle de l'ère chrétienne. Deux religieux italiens qui nous y accompagnaient allumèrent des cierges, en distribuèrent à chacun de nous, et, s’agenouillant auprès d’un autel formé par le rocher même, entonnèrent les litanies du Sauveur dans un ton à la fois si mélancolique et si harmonieux, que des larmes d’attendrissement erraient sur tous les yeux. Il est impossible de ne pas conserver le souvenir de cette pieuse station faite par deux pauvres moines et des marins français.
De-là , nous nous rendimes au jardin des Olives, éloigné seulement de deux à trois cents pieds. IL n’y reste plus que huit de ses arbres; mais comme on sait que leurs racines ne périssent point , il n’est point invraisemblable que ces oliviers soient les rejetons de ceux au pied desquels Ze Verbe offrit à , son père le sacrifice de sa vie.
On fait remarquer, le long d’un mur, l'endroit où Judas consomma sa trahison, et, un peu plus haut, trois rochers sur lesquels on prétend que s’endormirent « les trois apôtres qui ne purent veiller quelques heures avec le divin Maître. » De légères inégalités dans la surface de ces rochers ont accrédité la croyance que les corps des disciples du Sauveur y avaient laissé leur empreinte. Mais, en visitant Jérusalem, on a trop souvent Voccasion de regretter que les souvenirs authentiques, dont cette célèbre cité est remplie, soient mélés à des traditions populaires qui blessent évidemment la raison. En multipliant à chaque pas les articles de foi, on affaiblit nécessairement celle des fidèles qui, n'ayant nul besoin de se voir entourés de pro-
diges, et cherchant à se rendre compte de ce qu'ils voient, n’ont de confiance que dans les merveilles indiquées par les livres sacrés. Les Actes des apôtres devraient être, comme ils sont en effet , les meilleurs guides sur cette terre, assez riche d’ellemême pour que les esprits enthousiastes des X° et XI siècles n’aient pu rien ajouter à sa renommée. C’est ainsi cependant, qu’en gravissant le mont des Oliviers, on montre, roulé au milieu du chemin, un fragment de colonne-du moyen-âge, mais qui indique nécessairement, vous dit-on, le lieu où le Credo fut composé par les apôtres. Plus loin , à côté d’un tronçon semblable, on ne permet pas de douter que Notre-Seigneur n'ait fait entendre la plus sublime prière que puisse proférer un mortel. Confondant ainsi ce qu'il y a de plus avéré, de plus respectable, avec ce qu'il y a de plus douteux, d’ignorans moines, allant plus loin que les évangélistes, et s’écartant de la simplicité admirable de leurs récits, se sont jetés dans le vague des invraisemblances les plus outrées.
La montagne des Oliviers est composée de trois éminences très distinctes qui se nomment, la première à gauche, Viræ galileæ, la seconde, placée au milieu, de /’Ascension, et la troisième à droite, du Scandale. Cette dernière dénominationvient, dit-on , de ce. que Salomon avait fait construire sur cette élévation un temple dédié à Baal et une maison de prostitution. La montagne est crayeuse, rapide, plantée de quelques bouquets de grenadiers, d’oliviers et de muüriers. Son sommet est couronné par une mosquée à côté de laquelle, dans une grande cour circulaire, s'élève une chapelle ronde où les latins célèbrent la fête de l’Ascension. Une pierre d’un pied et demi carré, enchässée dans du marbre sur le pavé de la chapelle, montre l'empreinte assez incertaine d’un pied nu, et la tradition veut encore que ce soit celui de Notre-Seigneur le jour où il s’éleva au ciel.
Si, du sommet de cette montagne sacrée, on dirige ses
regards vers l’occident, l'étendue entière de Jérusalem vient composer de nouveau un de ces spectacles animés dont le prestige ne se rend point avec des paroles. Le torrent desséché du Cédron, la ligne droite tracée à l’est par les remparts crénelés ; la porte Dorée, le parvis et la grande mosquée , remplissent le premier plan. Plus à droite se dessinent le palais de Pilate, le Prétoire et la maison de sainte Anne, dont l'emplacement est occupé par une église ruinée. À gauche , on découvre celle de la Présentation avec sa coupole. A l’autre extrémité occidentale, on aperçoit encore les deux dômes du Saint-Sépulcre, les tours de David; et, dans le fond, les arides montagnes de Thérébinthe par lesquelles arrivent les pélerins. Si l’on porte ensuite la vue vers lorient, au-dessous du large rideau formé par les monts de l'Arabie, l'œil embrasse à la fois plusieurs collines jaunes et ondulées, séparant Jérusalem de la mer Morte, dont quelques parties, colorées de l’azur le plus vif, contrastent avec les eaux du Jourdain qui serpente comme un léger fil d'argent. Enfin, au midi, on suit à l'horizon les courbures multipliées des collines de Bethléem, et au sud-est le paysage se termine par une élévation en forme conique qui, rappelant sans doute quelque belliqueux souvenir, porte le nom de mont des Français.
En revenant de cette excursion, nous avons visité un vaste emplacement souterrain divisé en cellules destinées sans doute à d'anciennes sépultures. Continuant à descendre, nos guides nous arrêtèrent devant les tombeaux extrêmement curieux d’Absalon, de Josaphat et de saint Zacharie, qui, taillés dans un rocher de marbre, ne manquent ni de grandiose ni d’une certaine élégance.
Après avoir franchi le Cédron et remonté vers la ville en longeant les remparts, près de la porte Dorée par laquelle Notre-Seigneur vint à Jérusalem le jour des Rameaux, nous sommes rentrés par la porte de Saint-Etienne. Ayant donné un
coup-d’œil à la seule antiquité des Juifs, ’immense piscine probatique qui en est tout près, nous allâmes visiter les ruines de l'église de Sainte-Anne, bâtie sous le règne de Constantin, au lieu même de la demeure de cette sainte. De-là, nous dirigeant vers la maison du Cyrénéen , on nous apprit que nous nous trouvions dans la Voie Douloureuse: on nomme ainsi les rues que parcourut J ésus-Christ portant la croix, en se rendant de chez Pilate au lieu de son supplice. Elle commence à un escalier qui conduisait chez le gouverneur, et qui, apporté depuis à Rome, y est vénéré sous le nom de Scala sancta. L'espace qu'il occupait est muré aujourd'hui.
Continuant à gravir cette première rue, on arrive :
1°. A l'entrée de la cour de Pilate, où se trouvent le Prétoire et une étroite prison qu’on prétend être la même où Notre-Seigneur fut enfermé.
2°. À un portique où l’on voyait encore écrit, il y a peu d'années, les mots : Ecce Homo. Au premier coude de la rue on retrouve un reste de colonne couché, où le Sauveur succomba sous le poids de la croix.
3°. À la maison de Lazare et à celle du mauvais riche. Tournant à droite, on parcourt en montant les autres sta-
tions qui sont indiquées par une pierre, un tronçon ou un chapiteau de colonne, incrustés dans les murs des maisons. Enfin la direction des nouvelles rues fait perdre près du Saint-Sépulcre la trace de la Foie Douloureuse.
Il est facile de juger, par la seule inspection du terrain, que la grande scène de la passion s’est passée sur un espace trèscirconscrit; que le Golgotha n’est guère élevé que de cent cinquante à cent soixante pieds, à compter du lieu le plus bas de la ville, le parvis de la mosquée d'Omar, par exemple; et que le Calvaire proprement dit n’était qu’une simple proéminence de vingt-cinq à trente pieds au-dessus du Golgotha. L’emplacement du crucifiement et des trois croix n’occupant guère
non plus que dix-huit à vingt pieds carrés, il est à regretter que le marbre ait nivelé et égalisé tous les contours d’une enceinte sacrée, qu’il dérobe ainsi aux regards, et qu’au lieu d’une dépense énorme, on ne se soit pas contenté d’une forte grille pour empêcher qu’on n’enlevât les pierres. Sa conservation dans toute sa simplicité primitive lui eût attaché, sans contredit, un bien plus haut degré d'intérêt.
Après six grandes heures d’une marche continuelle , nous rentrâmes au couvent des Franciscains vers cinq heures trois quarts.
Le lundi, 21 mai, à la pointe du jour , nous partîmes pour Bethléem , en sortant par la porte des Pélerins et longeant la piscine de Bersabée. Le chemin que nous suivimes était dans le plus mauvais état, et la campagne plantée de quelques oliviers isolés çà et là sur un terrain rocailleux et de couleur rougeitre. Le long de cette route se trouvent une ruine moderne, appelée cependant le tombeau de Rachel, et le couvent de Saint-Jérôme, semblable à une lourde forteresse vis-à-vis de laquelle s'élèvent de beaux oliviers. En approchant de Bethléem, qu’on découvre près d’une demi-lieue avant d’y parvenir, le terrain, devenu crayeux, est cultivé et ombragé d’une foule de figuiers nains dont le fruit exquis, nous dit-on, est très-recherché. Ce village où nous n’arrivâmes qu’après deux heures de marche, bâti sur le penchant d’une colline, jouit d’un airtrès-pur, et est entouré de nombreux jardins soutenus de murailles, afin d’empêcher les éboulemens. Bethléem paraît comme gardé par le couvent qui le domine à deux cents pas sur la gauche, et qui, comme celui de Saint-Jérôme, offre l’aspect d’une forte citadelle. C’est dans les champs de cette pastorale contrée, patrie de l’opulent Booz; que se passa le si touchant épisode de Ruth et de Noémi.
Prévenus la veille de notre arrivée, les religieux de Bethléem nous reçurent avec la plus aimable cordialité dans leur établis-
sement qui est immense, mais dont l’église principale est aban-
donnée. Elle est cependant encore très-remarquable par la
beauté de ses colonnes dont l'architecture indique au connais-
seur le passage assez sensible des arts des Romains, à ceux du
temps des empereurs du Bas-Empire, et par les restes de mo-
saïques colossales qui représentaient des figures de saints. La
charpente de l'édifice est unie et en bois de cèdre; l’église mo-
derne, bien moins grande et imposante, est partagée entre les
Latins, les Grecs dont la chapelle est la plus richement ornée, les Arméniens et les Abyssins. Un escalier obscur et étroit, de quinze à vingt marches, conduit de cette église au lieu de la crêche devenue aujourd’hui un léger enfoncement en demicercle sous un autel; plusieurs lampes l’éclairent, et, au milieu du marbre blanc dont elle est pavée, on voit incrustée une étoile d'argent avec ces mots : Ac, de virgine Mariä , Jesus - Christus natus est. s
Le plafond de la grotte est formé par la pierre même ; les côtés sont ornés de tentures ainsi que de tableaux dont aucun ne m'a paru remarquable. Vis-à-vis de la crêche on montre le local où la mère Vierge se réposa après l’enfantement divin. À quelques pas on indique le lieu où les bergers adorèrent l’enfant nouveau-né , et celui où les mages lui offrirent l'or, l’encens et la myrrhe. Chacun de ces emplacemens est consacré par un autel spécial. Dans le corridor que l’on suit pour sortir de l’église, on voit les tombeaux de sainte Eusébie et de sainte Pauline, sa fille, dames romaines attirées à Jérusalem par leur piété, et de saint Jérôme qui, comme on sait, tint long-temps une école dans cette ville.
Après avoir visité ces vénérables cryptes, nous montâmes sur le haut de la terrasse du couvent d’où l’on jouit d’une vue assez étendue, qui plane à l’est sur la mer Morte vers laquelle le terrain descend en talus avec des mamelons qui forment de petites collines. Le mont des Français, que l’on découvre de la
montagne des Oliviers, reste au sud-est de Bethléem, dans la direction du jardin des Pasteurs qui appartenait aux chrétiens latins ; mais les Grecs viennent récemment de l’obtenir des Turcs, à la faveur d’un peu d'argent et de quelques bassesses. Avec ces deux moyens fréquemment employés par eux, ils arrachent insensiblement aux Latins les monumens les plus vénérés qu’une longue possession n’a pu leur garantir *.
Le mardi, 22 mai, à sept heures du matin, M. l'abbé Desmazure nous réunit au Saint-Sépulcre, où il célébra les saints mystères à l'intention de ma famille. Après la messe que je servis avec l'officier du bord qui m'avait accompagné, il improvisa un discours plein d’éloquence et de force sur la vérité de la religion et sur la manière de la bien pratiquer. Revêtu de magnifiques ornemens qu’on assure avoir été donnés par saint Louis lui-même (ce dont il est permis de douter à cause de leur trop belle conservation), et placé en dehors du saint-tombeau, il paraissait inspiré à la fois par l'esprit des apôtres dont il avait l'aspect vénérable, et par la sainteté de ce lieu, témoin de tant de prodiges.. Il bénit ensuite les croix et les chapelets achetés la veille à Bethléem, et, sortant de l’église, nous l’accompagnâmes dans tous les endroits du Calvaire célèbres
. dans l'Évangile. Nous visitâmes aussi les misérables cellules des religieux qui tour à tour se consacrent à la garde et à l’entre-
* Après avoir visité tout ce qu’il y avait de curieux à Bethléem, on nous servit un déjeuner fort copieux composé d'œufs et de mouton rôti, et, aus- … sitôt après, les religieux permirent aux nombreux marchands de chapelets, adroits filous pour la plupart, d’entrer dans un des vastes vestibules du couvent. Mes jeunes compagnons passèrent près de deux heures à se pourvoir de croix, de chapelets et de coquilles sculptées qu’ils destinaient à leur famille. Pendant cet intervalle, j’allai parcourir la campagne auprès de la fameuse citerne de David, qui avait douze ouvertures, d’où je pris une vue de Bethléem. Vers une heure, nous nous remimes en route pour Jérusalem , où nous arrivames à trois.
tien du Saint-Sépulcre. On me peut se figurer rien de plus infect, de plus humide, de plus incommode que ces demeures qu'on ne peut obtenir des Turcs de rendre moins insalubres. La santé des moines n’y résiste guère plus de trois à quatre mois après lesquels d’autres gardiens viennent y consommer le même sacrifice, y montrer la même résignation. Leur soin est d’entretenir les lampes, les marbres, les tableaux, les fleurs de la tombe sainte, au pied de laquelle, venant s’y prosterner à plusieurs heures du jour et de la nuit, ils déposent, espérons-le du moins, le tribut de leurs peines et de leur afiliction.
Cette fois nous n’échappâmes point à l'impôt prélevé par le Turc commis à la garde de l’église. Humiliante obligation à laquelle il faut ajouter l’étrenne du drogman du couvent, celle du Grec chargé des clefs, celle du janissaire qui vous accompagne, etc., ete. À Jérusalem, comme à Rome, on ressent à chaque pas la douleur de voir spéculer sur tout ce qui tient à une religion qui commande la pauvreté et le désintéressement.
Après cette pieuse matinée, nous allâmes visiter à une demilieue de la ville, au nord, les tombeaux des rois, dont la vue excite le plus haut intérêt, quoique rien ne puisse indiquer l’époque précise de leur construction ni les personnages à qui ils furent destinés. D’après une frise très-bien conservée, ilest facile néanmoins de conjecturer que leur origine ne remonte guère audelà du siècle de Constantin. Une enceinte carrée, taillée dans le roc, se présente d’abord à la profondeur de dix à douze pieds; puis une espèce de péristyle élégamment sculpté, donnant issue à une ouverture dans laquelle on ne parvient qu’en rampant, et qui conduit à plusieurs salles souterraines où des tombeaux vides sont rangés à droite et à gauche. Les chambres communiquent de l’une à l’autre par des portes assez basses, fermées autrefois avec la pierre même, ayant des panneaux sculptés et des gonds d’une seule pièce, ce qui a dû exiger une grande dextérité et un prodigieux travail pour les détacher du
rocher. Ces portes gissent toutes par terre, quelques-unes dans un état de conservation surprenant. Comme je l'ai déjà dit, il est difficile d’assigner , par le genre de sculpture qui n’est ni grec, ni romain, ni par les traditions historiques, l'époque à laquelle ces monumens ont été élevés; mais on peut affirmer qu’ils ont nécessité une trop considérable dépense pour n'avoir pas été érigés à de puissans princes. On assure qu’on n’a jamais trouvé d’ossemens dans ces sépultures.
Le scheickAbougos (ou Abou-goch)qui commande à tousles Arabes de la Syrie, et habite ordinairement le village de Jérémie, nous attendait au couvent,où nous le trouvâmes à notre retour. [Il nous adressa des questions multipliées sur l’état actuel de la France, et sur le général-en-chef Bonaparte, contre lequel il avait servi en Égypte. En payant un sincère tribut d’éloges à la valeur française, il nous montra avec orgueil deux cicatrices des blessures qu’il avait reçues de nos soldats. Nos armes à piston excitèrent surtout au dernier degré sa surprise, et après les avoir examinées, essayées durant une demi-heure, il finit par nous les demander. Je satisfis avec empressement un désir qui plaçait si haut dans son esprit la supériorité de notre patrie sur tout ce qu’il pouvait imaginer de plus prodigieux.
Toujours guidés par l'infatigable abbé Desmazure, nous sortimes de nouveau de Jérusalem à trois heures, par la porte de Sion (la plus au sud), et nous visitâmes la maison de Caïfe, aujourd’hui un couvent d'Arméniens, puis celle d'Anne, dont la cour offre un olivier auquel on prétend que fut attaché Notre-Seigneur pendant qu’on délibérait sur son sort. Nous passèmes aussi par /a porte de Fer, ouverte à la voix de l’ange qui allait délivrer saint Pierre de sa prison. Mais ces lieux sont médiocrement intéressans à visiter, la ville moderne ayant tout recouvert, et n'ayant laissé que la tradition des monumens qu’ils occupèrent. |
276 ; NOTES | 23 mai, mercredi.
À six heures du matin, nous allâmes voir la fontaine de /a Madone, canal souterrain dans lequel on descend par plusieurs marches. On prétend qu'il communique à la fontaine de Siloë (située à quelques minutes plus bas ) également dans la vallée de Josaphat. Leur eau est d’une qualité parfaite. Le village de Siloë ne forme qu’un amas de chétives maisons, bâties sur des rochers, à environ un quart de lieue, dans le S. E. de Jérusalem. À
Lorsque nous revinmes au couvent de Saint-Sauveur, nous trouvâmes tous les religieux disposés à se rendre au mont des Oliviers, où ils devaient passer la nuit sous des tentes, afin de pouvoir célébrer dès le point du jour la fête de l’Ascension, au lieu même où dix-huit siècles auparavant ce grand mystère s'était opéré. Nous leur promimes d'aller les y rejoindre de grand matin.
24 mai, jeudi.
Nous partimes en effet vers trois heures avec l'abbé Desmazure, et, sortant de Jérusalem parla porte Saint-Etienne, nous gravimes la montagne des Oliviers en même temps qu’une foule de pieux pélerins, latins, grecs, maronites, etc. Nous avions à peine atteint le sommet, que le soleil, précédé par un magnifique crépuscule, apparut sur les hautes montagnes d’Arabie, vint dorer de ses premiers feux la chapelle de l’Ascension, et éclairer successivement toutes les parties de la Ville-Sainte sur laquelle se projetait l’ombre allongée du mont des Oliviers. De légères vapeurs blanchâtres s’élevaient encore des eaux du Jourdain et de la mer Morte; l’astre rayonnant les eut bientôt dissipées, et laissa entrevoir leurs flots d'azur, parsemés d’une teinte d’or et d'argent.
Insensiblement toute la cour, dont la rotonde de l’église est environnée, se remplit des fidèles de diverses sectes, et d’un
hr;
grand nombre de Tures attirés par la curiosité, ou plutôt pour maintenir le bon ordre. Les Arméniens et les Cophtes officiaient devant un autel très-simple, élevé sous une tente. Celui des Grecs offrait un singulier contraste par sa richesse; les ornemens des papas montraient surtout une rare magnificence. Les uns et les autres psalmodiaient leurs cantiques d’un ton nasillard. Les latins, enfermés dans la rotonde, privilége qui leur est exclusivement réservé, chantaient la grand-messe, et chaque procession venait tour à tour se prosterner devant la pierre sur laquelle est empreint le pied de Jésus-Christ. Les Tures fumant leur pipe, ou prenant du café, regardaient avec indifférence ces diverses cérémonies qui avaient un caractère particulier très-remarquable par ce mélange de costumes et de rites différens; mais du moins c'était vers un seul et même Dieu que s’élevaient ces prières en diverses langues.
Placés au haut des murs qui entourent la cour de l'église, nous attendions que la messe füt achevée. Les pères nous cédèrent alors la chapelle, où l’abbé Desmazure célébra de nouveau le saint sacrifice qu’il termina par une pathétique exhortation. Nous regagnâmes ensuite le couvent vers huit heures pour songer aux préparatifs de notre départ, et tracer à la hâte ces lignes qui devaient fixer le souvenir de tout ce que j'avais vu ou ressenti. Je ne les terminerai point sans ajouter quelques réflexions nées pendant mon séjour à Jérusalem, et qui serviront à en compléter pour moi le tableau moral.
Le commerce de cette cité n’a paru nul, et sa population, peu industrieuse, se borne à satisfaire les premiers besoins de la vie, à cultiver quelques champs de blé, un peu de tabac et de coton, un petit nombre d’oliviers, dont l’huile détestable annonce l'enfance des arts mécaniques, à élever des troupeaux et à trafiquer sur des objets de piété. Les couvens entretiennent une grande partie des habitans qui cherchent à s’y rendre utiles. Les religieux n’ont pas de revenus particuliers; leurs ressour-
ces proviennent des aumônes et des legs bien moins abondans aujourd’hui qu’autrefois. [ls ont dans chaque pays de l’Europe un d’entre eux, nommé leur commissaire principal, chargé d’exciter la dévotion des fidèles et d’en recueillir les fruits. Toutefois, l'Espagne n’envoie presque plus rien ; Naples et la Sicile sont également d’une faible ressource; et, chose étonnante ! Rome n’accorde plus de secours depuis long-temps. Le Portugal, Malte, surtout la France, moins refroidis, sont les meilleurs et pour ainsi dire les uniques soutiens de la Terre- Sainte ; mais leurs dons sont insuflisans : de sorte que le couvent latin est grevé, dit-on, de près d’un million de dettes visà-vis des Turcs. Celui des Grecs, ruiné par la révolution de leur malheureuse patrie, est encore aujourd’hui très-obéré. Les recettes diminuant ainsi dans une proportion plus considérable que les dépenses, les dettes s'accumulent, et il est à craindre qu’un jour, assez peu éloigné, lorsque les derniers moyens (la vente des objets sacrés) seront épuisés, les religieux ne soient forcés d'abandonner le Saint-Sépulere etlaTerre-Sainte.
Le gouvernement turc le verrait à regret, à cause des bénéfices qu'y trouve cette partie de son empire. Il ne presse donc pas le remboursement du capital. Mais il se pourrait qu’un pacha ambitieux voulüt un jour se l’approprier, et alors les pères seraient totalement dépouillés de ce que possède leur établissement. Autrefois les religieux qui se consacraient à vivre dans la Terre-Sainte, y apportaient presque toute leur fortune. Il n’en est plus ainsi : il ne vient guère en Palestine que des moines de basse extraction, qui non-seulement ne possèdent aucun moyen d'existence, mais la cherchent aux dépens du couvent. Leur ignorance et leur peu de réserve sont portés à un degré inouï. Nous les avons entendus nous adresser les questions les plus absurdes sur ces lieux saints dont l’histoire leur est bien moins connue qu’à nous, officiers de marine,
qui y venions pour la première fois. Ils se permettaient égale-
ment de railler de la manière la plus choquante les cérémonies et les rites des autres communions. En général, sur les quarante religieux que nous avons trouvés à Jérusalem , il en est à peine dix ou douze, d’après l’aveu de ceux qui ont appris à les connaître, qui soient au niveau des respectables obligations qu’ils se sont imposées. Hors l'abbé Desmazure, qui vient d’être nommé récemment commissaire-général pour la France, et qui a apporté plus de 150,000 francs au couvent dans son dernier voyage , il n’y a pas un seul Français ; tous sont Italiens’, Espagnols ou Maltais. Les femmes, à notre surprise, entrent au couvent sans difficulté, et ne m'ont pas paru y conserver constamment les règles de la convenance. Ce monastère est devenu comme une petite ville, où chacun a sa maison à part, nese réunit aux autres qu'aux heures des repas et des prières, et fait ensuite ce que bon lui semble. La liberté y est absolue pour tout le monde; l'esprit s’afflige néanmoins de ne pas y trouver habituellement la tolérance, la réserve, le recueillement, la décence même, qui caractérisent la véritable piété. Mais, à Jérusalem, les hommes m'ont semblé au-dessous des choses. Ne s’occupant que de personnalités, leurs moyens se perdent dans une multitude de niaiseries ou de faiblesses. À Rome, au contraire , tout paraît en harmonie quant aux cérémonies du moins, et aucune de celles que j'ai vues dans la cité de David, n’offre un si beau, un aussi imposant spectacle que la bénédiction papale urbi et orbt, donnée de l'immense dôme de Saint-Pierre.
Parmi les charges du couvent, l’article des avanies n’est pas celui que les Turcs exploitent avec le moins d'avantages. Leur moyen le plus ordinaire de se procurer de l'argent est d’arrêter, sous le premier prétexte, un grec ou un latin, placé sous la sauve-garde des religieux. Jeté en prison, injurié, menacé de la bastonnade, le malheureux crie vainement à l'injustice. Il n’est point écouté , et il implore alors la pitié des moines qui se voient forcés de traiter avec le gouverneur, quelquefois
même avec lesimple janissaire, de la liberté du prisonnier. Si le pacha est informé de l'événement, il prononce le mot de justice, promet de punir, mais se borne là, et, au premier besoin d'argent, l’avanie recommence. Les Turcs ont même poussé quelquefois l’impudence jusqu’à arrêter ainsi des religieux dans leur voyage à Jérusalem ou d’un couvent à l’autre, ce qui les oblige à une continuelle réserve , même dans leurs promenades, distractions auxquelles ils n’osent se livrer que rarement. Le gouverneur envoie fréquemment dans l’année demander des étrennes de mille à douze cents piastres ( quatre à cinq cents francs). Tantôt c’est pour marier sa fille ou acheter une belle esclave , tantôt pour faire un bel enterrement à lun de ses parens. Le supérieur accourt, proteste de sa pauvreté, et s’estime heureux d'obtenir un léger rabais, dont le gouverneur qui l’a prévu d'avance, en basant sa demande là-dessus, se fait un très-grand mérite à ses yeux. Si une révolte populaire éclate, ou en cas de peste, les moines se renferment dans leur couvent qui pourrait soutenir un siége au besoin. Un pourvoyeur de confiance est chargé alors d'ajouter à tout ce qui manque aux approvisionnemens dont ils sont toujours munis.
Malgré les nombreuses invasions dont Jérusalem a été la victime, on retrouve encore dans la nouvelle ville les traces et la position de l’ancienne , indiquées par les auteurs les plus reculés. Cependant, comme elle était infiniment plus peuplée autrefois (au temps de Titus, par exemple }, il est probable qu'elle s’étendait beaucoup vers le nord, dans la direction de la grotte de Jérémie et du tombeau des Rois. Bornée au sud par la vallée de Sion, à l’est par le Cédron, à l’ouest par une chaîne de rochers, elle n’a pu prendre d’accroissement successif que du côté queje viens d'indiquer, et où l’on voit encore des vestiges de murs antiques. On a néanmoins beaucoup de peine à se persuader, d’après les localités, que Jérusalem, dont la population est tout au plus aujourd’hui de douze à quinze mille
habitans , ait pu en renfermer plus d’un million à l’époque où Titus en fit la conquête. L'eau manquant partout, 1l est douteux que l’agriculture soit parvenue à y faire produire autre chose que des grains. Je n’ai pas aperçu un seul jardin dans ses environs. Sa position géographique se refuse à admettre que le commerce y ait attiré une aussi immense population. On est donc embarrassé d'expliquer et de croire ce qu’en rapportent les historiens contemporains, à moins qu'au temps des irruptions des Perses, des Romains ou des croisés, la plupart des villages de la Palestine ne se soientréfugiés dans la ville la plus forte du pays, pour se soustraire au joug du conquérant.
Ainsi que je l'ai exprimé plus haut, les objets de foi sont infiniment trop multipliés à Jérusalem. Les pélerins venus dans cette ville depuis le VIS siècle jusqu’à la fin du XVIIT*, guidés par la piété, mais en même temps remplis pour la plupart d'ignorance et de superstition , ont cru voir dans chaque amas de décombres les lieux ou les édifices mentionnés par les apôtres dans la vie de leur divin maître. Ils les ont signalés à ceux qui leur ont succédé , afin d’exciter la curiosité, et, de proche en proche, ces relations apocryphes ont acquis un tel caractère d'authenticité, qu’il n'& plus été permis de les révoquer en doute. Mais, sans encourir le danger d’être taxé d’incrédulité, ne doit-on pas déplorer hautement que, dans une contrée siempreinte de prodiges et de souvenirs, on donne des armes contre ce qui est véritablement de tradition religieuse, en descendant à des détails puérils, et voulant attacher du prix à des ruines qu'ont dü rendre plus qu'incertaines les nombreuses guerres , les démolitions et les reconstructions fréquentes dans un pays tel que la Turquie, où les édifices survivent rarement à ceux qui les ont élevés.
Dans la ville actuelle, bâtie en 1534 par Soliman, fils, de Sélim , ainsi que le disent toutes les inscriptions placées sur les portes, hors quelques assises des remparts de l’est, et de ce
qu'on nomme le Château des Pisans (tours de David), constructions certainement romaines, on ne retrouve absolument rien de ces temps antérieurs au christianisme , pas même dans le Saint-Sépulcre , où tout ce qui est le plus antique date de Constantin.
L'église, comme nous l'avons fait observer, est petite , ornée avec peu de goût et de magnificence. El n’en est pas dans les petites villes d'Italie, même de France, quine soit infiniment mieux décorée. A la vérité, le marbre y est prodigué, mais sans élégance. Je n’y ai pas remarqué un seul tableau passable, pas une statue, pas un autel, qui annoncent le travail d’un artiste. Combien ne serait-il pas préférable de voir cette église telle que l’édifièrent les premiers chrétiens ?
Je n’ajouterai qu’une vérité pénible à émettre, c’est que la rivalité des moines grecs et romains a plus fait de tort à l’église du Saint-Sépulcre, qui nous appartenait presque exclusivement autrefois, que toutes les vexations turques. Ces religieux s'emparent des chapelles des latins, les démolissent, rebâtissent à leur guise, et n’aspirent à rien moins qu’à devenir seuls possesseurs des Saints-Lieux. La protection toute-puissante de la France arrêtait autrefois ce#fâcheuses déprédations. Aujourd’hui, ses mandataires en Orient ne paraissent plus vouloir s’en mêler. On sacrifie des intérêts qui armaient jadis l'Europe chrétienne, à ceux de la politique, devenus plus importans de nos jours, et les doléances des religieux, tous étrangers à notre nation à la vérité, demeurent sans réponse et sans appui. De sorte que, si cet état se prolonge, il est impossible que les couvens, privés de protecteurs comme de secours pécuniaires, puissent se soutenir long-temps encore. Mais, s’il serait douloureux pour des Français-d’apprendre que les ob= jets de leur piété et de leur vénération sont passés en d’autres mains, les chrétiens latins n’en pourraient accuser que leur refroidissement et leur apathique indifférence. Pour moi, étran-
ger à la diplomatie, ne blâmant pas ce que je ne puis approfondir , je forme, avec la franchise d’un militaire, le vœu que le fils de saint Louis, le Roi très-chrétien, jette un regard de commisération vers cette terre sacrée que Godefroy et saint Louis ont en quelque sorte rendue l'apanage de la France, l’un par le souvenir de ses victoires, l’autre par l'exemple de ses vertus et de la plus héroïque résignation.
26 mai, vendredi.
J'avais fait la veille mes adieux aux deux supérieurs , en leur témoignant notre profonde reconnaissance pour leur cordial accueil, et les priant d'accepter une faible aumône qui dédommagerait le couvent de la dépense que notre séjour avait occasionée. Nous nous séparâmes en nous serrant la main avec cette émotion qu'éprouvent des personnes qui probablement ne doivent jamais se revoir. Ils nous promirent de ne pas nous oublier dans leurs prières ; nous les assurâmes de notre constant souvenir et nous nous préparâmes à monter à cheval. Vers les onze heures, sortant en silence de la Sainte-Cité, nous la saluâmes pour la dernière fois. Au détour. du chemin où elle disparaît aux regards , je m’arrêtai par un mouvement invo- : lontaire , comme pour lui adresser un éternel adieu. Puis nous précipitèmes notre marche, afin d’abréger nos regrets ‘.
: Ainsi qu’on l’a vu déjà, le pays près de Jérusalem est d’une désolante aridité ; tout y est inculte, désert, couvert de rochers. A trois heures , nous nous arrêtâmes au même lieu qu’en venant, pour donner du repos à nos montures, et, à six, nous quittions la montagne pour entrer dans la plaine de Saron. A sept heures nous arrivâmes à Rama, qu’on apercevait de plusieurs lieues. Le janissaire qui nous précédait toujours nous ayant quittés quelques instans; « enfans turcs nous assaillirent dans les rues , et nous lancèrent des pierres , dont
l’une atteignit à la tête un des jeunes élèves de la marine; mais quelques
281 NOTES Pace 20.
Il est à regretter que l'exploit qui à donné lieu à la représentation figurée sur le tombeau d’Arnold de Comps..…….
Le lecteur est peut-être surpris de voir qu'après avoir attribué, suivant le texte de l'inscription, le monument que repré- , P ,
soins le rétablirent bientôt de cette blessure, qui aurait pu être très-grave.
Le père Th…., qui n’avait pas laissé dans notre esprit une opinion avantageuse de son aménité, ne nous accueillit pas mieux à notre retour qu’à notre premier passage... Questa venuta mi dispiace molto ! s’écria-t-il en nous revoyant. Il est vrai que ne nous étant annoncés que pour le lendemain, sa mauvaise humeur provenait peut-être de l'impossibilité où il se trouvait de nous bien recevoir. Quoi qu’il en soit, il réserva probablement pour une meilleure occasion les pigeons, les poulets, les légumes secs dont sa basse-cour était pleime, et qui excitaient la convoitise de mes jeunes compagnons. Mais, en Syrie, la bonne chère est la jouissance dont il faut le moins s’occuper, et nous nous contentâmes à toute force de trois œufs durs, comme le père Th... nous y avait habitués, de quelques olives, et du plus mauvais vin qu’on puisse : boire. Après une nuit aussi triste que le repas qui la précédait, nous quittâämes Rama à six heures du matin, ne pouvant conserver un souvenir reconnaissant de la réception peu évangélique du père supérieur. M. D... , chez lequel nous arrivämes à dix heures et demie, nous en dédommagea par l’accueil le plus franc, le plus obligeant; et, après un copieux déjeuner, vers une heure, j’eus la satisfaction d’apercevoir à l’horizon notre corvette, qui arrivait sous toutes voiles de Caïffe, où je l'avais envoyée à cause de la süreté de son port. Empressé d’éviter à M. D... l'embarras de nous loger tous , nous nous embarquàmes à cinq heures et demie dans nos canots , et nous rejoignimes /a Victorieuse, sans qu'aucun fâcheux accident fût venu troubler la complète satisfaction que nous éprouvâmes tous dans ce voyage de Jérusalem , qui réalisait , pour la plupart d’entre nous, des vœux et des rèves formés depuis notre enfance.
sente la planche XV à Arnold de Comps, nous plaçons néanmoins cette planche en regard de la notice sur Guérin. Voici les motifs qui nous ont déterminé : |
1°. L'existence d'Arnold de Comps et celle de Guérin sont également problématiques : nulle raison, par conséquent , d'attribuer à celui-là ce qui peut s’appliquer à celui-ci.
2°. Il existe un premier monument, figuré planche ITT, à la mémoire d'Arnold de Comps, et il y aurait eu double emploi à son égard (ce qui, à la rigueur, est possible), tandis que nous ne connaissions point de tombeau en l'honneur de Guérin.
3°. Si le nom d’Arnold de Comps est inscrit sur ce monument, les armes de Guérin se trouvent au bas : il y a donc présomption égale des deux côtés. Préfère-t-on attribuer le monument au premier? Il existera une contradiction choquante entre la légende d’Arnold : Regni tranquillitas, parta consr- L10, et l'exploit sanglant dont il serait l’auteur, ainsi que l’inscription : Non est crudelis, qui crudeles sueurar. Déterminé par l'identité des armes de la planche XV avec celles de la famille de Guérin, nous pensons que c’est à sa mémoire que ce monument est consacré, et que si le nom d’Arnold de Comps s'y trouve rappelé, c’est pour établir entre ces deux Grands- Maîtres une analogie dont l'obscurité des temps nous dérobe les motifs. Au surplus, il est probable que l'inscription ne nous est point parvenue entière, et que les mots qui manquent auraient expliqué cette énigme.
Cependant, commandé par le sens littéral, nous avons placé l'interprétation à la fin de la notice sur Arnold, saufau lecteur à recourir à la planche XV pour la conférer avec le texte des inscriptions, s’il aime mieux croire qu'en réalité le tombeau est un monument élevé par Guérin à la mémoire d’Arnold de Comps : opinion qui ne laisse pas que d’être jusqu’à un certain point vraisemblable.
286 NOTES Pace 53.
La maison des Hospitaliers, transférée à Margat, une de leurs forteresses, après la prise de Jérusalem, fut établie à Saint-Jean-d’Acre.
Margat ou Margath ( en latin Warathus, Moreri, tom. V, fol. 122) n’est plus maintenant qu’un village, situé entre Tripoli de Syrie et Hama. « Son château et forteresse en la province de Valinie, ajoute Naberat ( Histoire de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem ), jouxte le fleuve de Valinie, et est situé sur une haute montagne, distant de la ville et de la mer d’un mille, à huit journées de Ptolémaïde et quatorze d’Antioche. »
Enfin à l’horizon, sur un blanc promontoire, Parait Ptolémaïs, puissante dans l’histoire, Formidable cité dont le vaste contour
À chaque angle saillant fait surgir une tour ;
Ses murs, dont les canons bordent la haute cime, Ont pour base le roc et pour fossé l’abime *.
« Ptolémaïs, Ptolémaïde, autrefois appelée Acon *, Acre, ensuite Saint-Jean-d’Acre, était, dit Naberat, une ville trèscélèbre de la province de Phénicie, dans la tribu d’Azer, sur les confins de la Palestine. Elle est bâtie à l'occident d’une vaste plaine, à quatre milles du Mont-Carmel et du château Lambert, et à trente-six milles de Jérusalem. La ville était
‘ Napoléon en Égypte, chant VE, p. 134.
? Strabon l’appelle Ace, les Hébreux Haco, et les Turcs Acca. (Horeri, t. 1, fol. 76.)
édifiée en forme triangulaire, ajoute Moreri, s’avançant dans la rive de la mer qui baignaït ses murailles; de l’autre côté, était la terre ferme vers l’orient, fortifiée de deux très-fortes murailles, éloignées l’une de l’autre d'environ cinquante pas. À la première, vers le levant, était une tour très-grosse et trèsforte, appelée la Tour du Roy, et à la pointe du milieu de cette muraille était une autre tour, connue de tout tempssous le nom de Maudite ; le long des murs, il y avait plus de trente autres tours. Elle avait un port assez DES formé en partie du fleuve qui sort du pied du Mont-Carmel.
« Nous arrivâmes avec peine, ait M. le comte purs de Forbin ‘, au petit port de Saint-Jean-d’Acre (6 novembre 1817).
» Les murs élevés du môle sont tombés d’une manière inégale; quelques pans, couverts de créneaux, demeurent encore debout. Nous entrâmes par une brèche pour éviter les brisans qui couvraient d’écume cette jetée, ouvrage des croisés.
» Saint-Jean-d’'Acre, l’ancienne Ptolémaïs, est entourée de hautes murailles, de fossés profonds; de nouvelles fortifications forment à présent une double enceinte, terrassée , flanquée de bastions. Elle se défend ainsi par les vieux remparts des chrétiens et les travaux récens des ingénieurs européens; sa forme est celle d’un demi-cercle appuyé sur la mer. Les vagues se brisent contre les tours qui garnissent le rivage.
» On trouve partout dans cette ville un mélange de ruines gothiques et de constructions modernes ; ici une église entièrement détruite ; là des cloîtres, un palais, un hôpital également abandonnés ; plus loin une mosquée nouvelle, riche et élégante; des minarets dont la base sort du milieu des décombres ; enfin le sérail, que des jardins en terrasse séparent des remparts ; des sycomores, des orangers, les plus beaux palmiers
: Voyage dans le Levant, p. 69. Paris, 1819.
balancent gracieusement leurs cimes au-dessus de cetassemblage bizarre ; et cette vue tempère seule la tristesse et le dégoût qu'inspire le séjour de Saint-Jean-d’Acre.
» Les rues sont étroites et fangeuses ; les maisons, construites en pierre de taille, basses, écrasées, avec des toits plats et de petites portes, ressemblent à des prisons; de lourdes arcades établissent des communications entre les terrasses des différentes habitations. |
» Huit à dix mille Turcs, Arabes, Juifs et chrétiens promènent, dans les rues de Saint-Jean-d’Acre, dans ses bazars infects, une tristesse sombre et farouche. »
Les noms de Ptolémaïs et d’'Acon venaient, dit-on, de Ptolémée, roi d'Egypte, et de son frère Acon.
Cette ville fut reprise sur les Arabes par les chrétiens en 1104. En 1187, Saladin la leur enleva. Philippe-Auguste la reprit en 1191 , et elle demeura au pouvoir des croisés jusqu’en 1291 que le sultan Melec Seraf l’emporta d’assaut, le 19 mai. Elle fut alors ruinée, ensuite rétablie. Elle est devenue maintenant presque un village. Son port, quoique autrefois un des plus beaux et des plus commodes de la Syrie, n’est plus propre à récevoir des vaisseaux. Les palais des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, des Templiers, etc., étaient, dit-on, très-remarquables.
On sait que Napoléon assiégea vainement Acre en 1798, et qu'après soixante jours de tranchée ouverte et plusieurs tentatives meurtrières, il fut obligé de s'éloigner le 21 mai. Acre était défendue par Achmet, pacha de Seide, et Djezzar-Paella, dit le Boucher ou le Carnassier, secondé par l’amiral anglais
Sydney Smith.
Pace 97.
.$ Ï] convoqua un chapitre général à Césarée.
« La ville de Césarée, située le long de la mer, s'appelait autrefois, dit Moreri, la Tour-de-Straton. Hérode-le-Grand la rebâtit, la consacra à Auguste César, et donna à cette occasion de magnifiques spectacles au peuple. Désignée depuis comme la métropole de la Palestine, elle prit le nom de Flavie-Auguste-Césarée. Eusèbe et le prophète Agabe y prirent naissance. Plusieurs conciles se sont tenus dans cette ville célèbre qui a soutenu des siéges mémorables. »
Pace 410.
Et les convoqua pour un chapitre général à Limisso.
« Limisso était située, dit Moreri (t. IV, fol. 980), sur la côte de l’île de Chypre, à environ seize lieues de Baffo, du côté du Levant méridional. Cette ville, qui avait un évêché suffragant de Nicosie, est presque ruinée. Plusieurs géographes la désignent comme l’ancienne Amathonte ( Amathus ), où Vénus avait un temple célèbre. Mais d’autres soutiennent que les ruines de cette ancienne ville sont à plus de deux lieues de Limisso. »
290 | NOTES Pace 113.
Odon de Pins, né, dit-on, en Provence, ou plutôt en Languedoc, 2 RÈRE d’une illustre maison de la. NS
La famille d’où était issu ce Grand-Maître (ainsi que Roger et Gérard de Pins), tire sa source de la maison princière et souveraine de Thann -Waldebourg, dont descendait Gausserand 1°”, l’un des neuf barons de Catalogne, qui, tous Germains d’origine , aussi distingués par leur valeur que par leur naissance, entrèrent les premiers en Espagne pour combattre les Maures, sous Pepin, roi de France. Gausserand ou Galceran recut alors la baronnie de Pinos, dont le nom, traduction espaguole de celui de Thann, s'était changé en Pinibus (latin) et de Pins en français. Cette baronnie était située au pied des Pyrénées, et la ville de Baga, bâtie par Gausserand I‘, en fut le chef-lieu.
À l’occasion de la mémorable victoire d'Urgel (68), Charlemagne obtint du pape que, pour perpétuer le souvenir des exploits des neuf barons, la province de Taragone aurait neuf églises cathédrales.
Odon de Pins, vingt-deuxième Grand-Maître de l’ordre de Saint-Jean de J fn , était petit-fils ou petit-neveu de Galceran III qui, ayant été fait prisonnier des Maures au siége d'Alméria, en 1147, fut, dit-on, miraculeusement délivré par saint Etienne, martyr.
« Le roi Aben Gumada (rapporte la Chronique des Maures), s'étant emparé de ce chevalier (désigné ainsi dans une vieille romance espagnole :
El valiente Galceran
De quien ya la fama sabe Levantar glorioso bueto Que por tierra y mar esparge ”, etc.),
exigeait pour sa rancon cent mille doubles d’or, cent pièces de soie de Thayr ou Tauris, cent chevaux blanes, cent vaches laitières et cent jeunes filles.
» Quoiqu'il parût impossible de remplir de telles conditions, les père et mère du captif (don Gausserand de Pins et dona Berengêle de Moncade) firent de tels efforts que le prix se trouva prêt à l’aide des vassaux de la baronnie de Pins, et ils l’envoyèrent par la route du port de Salon près de Taragone, pour le faire arriver de là à Grenade. Mais il n’était plus nécessaire d’acquitter la rançon du prisonnier; car, entre Taragone et le port de Salon , on rencontra Galceran en pleine liberté, ayant été soustrait à l'esclavage par le prince des martyrs saint Étienne , patron de la ville de Baga , aux prières duquel il s’était continuellement recommandé pour obtenir ce bienfait. Le saint lui apparut le dernier jour de sa prison, vêtu en diacre, environné d’une grande lumière, et disant qu'il descendait du ciel pour le secourir.
-» Galcerand III de Pins donna alors une dot suffisante à chacune des cent jeunes filles pour les marier ; de plus il distribua à ses vassaux les cent mille doubles d’or, les affranchit de plusieurs droits ou impôts, et céda à l'Église la moitié des dimes qu'il recevait. »
Gérard de Pins, dont il a été question à l’article d'Hélion de Villeneuve (pag. 134), était fils de Bernard de Pins, que quelques auteurs ont cru frère d’Odon, Grand-Maïtre de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il remporta une grande
: Le vaillant Galceran, dont la renommée se répand glorieusement sur terre et sur mer, elc.
victoire maritime, en 1321, sur Orcan, fils du sultan Othman, et, après avoir dispersé les débris de sa flotte, quoique numériquement supérieure à celle des chrétiens, il s'empara de l'ile Episcopia, et fit passer au fil de l’épée tous les musulmans qui y furent pris les armes à la main.
Roger de Pins, vingt-huitième Grand-Maïître, était fils d'Odon IT. On conservait au château de Pins une bulle de ce chef des Hospitaliers, datée de Rhodes le 28 avril 1360, par laquelle il pourvoit Regot de Nicosa, son maître-d’hôtel et son écuyer, de la commanderie de Baudrac, dans le prieuré de Toulouse.
Les neuf barons, qui avaient des armes particulières , adoptèrent des emblêmes communs lorsqu'ils entrèrent en Espagne pour combattre les Maures. C’était une croix à bâtons égaux, portant sur l’une et l’autre de ses branches les quatre lettres S. P. Q. R., qui signifiaient, dit-on : Sacrum populum qui redimet ? — Sapientia patris quæredemit. La devise des Pins était: Dieu et de Pins ! Despues Dios la casa de Pins. Cette maison porte encore pour légende : L’un des neuf barons de Catalogne.
Ce fut Galceran de Pinos qui forma en France, vers 1185, la branche de Languedoc :.
Armes : de gueules à trois pommes de pin d’or. (On remarquera qu'on s’est trompé dans ce blason dessiné.)
* Chroniques d’Espagne, en catalan, par Michel Carbonel, p. 52. — Histoire des Maures, par Bleda, p. 365. — Marinœus Siculus, de rebus Hispaniis, IX, p. 371. — Notice sur la maison de Pins. — Dictionnaire
universel de la noblesse francaise. — Romancero general, Madrid, 1604.
Il jeta les yeux sur l'ile de Rhodes.
Rhodes, autrefois nommée Dedan, fut fondée, dit-on, par Phoronée, roi des Argiens, 740 ans avant Jésus-Christ. Nous emprunterons à M. le colonel Rottiers quelques extraits de sa description des environs de cette ville, dont « le nom, ditil, lui à été sans doute donné à cause des rosiers qui, de tous temps, en ont couvert naturellement tous les champs en friche. Recueillir leurs fleurs, en extraire l'essence, et en faire des conserves, est encore aujourd’hui la principale occupation des femmes turques établies dans l’île. On la nommait d’abord Ophiusa, à cause du grand nombre de serpens qui se cachent dans ses bruyères parfumées...
» Depuis, elle fut appelée successivement ou même à la fois Telchinis, VEnchanteresse ( c’est aussi le nom d’une des plus anciennes familles qui l’habitèrent); OEthræa, Aérienne; Triracria, VIle-à-Trois-Pointes (dénomination qu’elle mérite un peu moins que la Sicile, à moins que l’on n’entende par-là l’J/eaux-Trois-V’illes-Capitales, ce qui lui aurait convenu primitivement); Corimbia, VIle-aux-Couronnes-de-Lierre (sans doute à cause du triomphe de ses athlètes); Pæssa, l'ile de Pæan, d’'Apollon à qui elle était consacrée, et enfin Atabyria*', nom particulier d’une montagne qui s'élève à son centre 2. . . . . .
SAUMUR (of S:1 #15, eBird . o + " . . . . . . . . ® . ° . . e . 0
E Aussi appelée Stadia, Pelagia, Asteria, Etrea, Ytria, Macaria, Oleossa, Ochiroma, etc. Les Phéniciens la surnommèrent Rhodes. Pindare l’appelait l'le-aux-Trois-Tétes,
* Description des Monumèens de Rhodes, dédiée à Sa Majesté le Roï des Pays-Bas, par le colonel B.-E. - A. Rottiers. Bruxelles, imprimerie de Tencé frères; 1'° livraison, p. 27.
» Cependant le vent nous avait portés vers la droite, et, au lieu d'entrer directement dans le canal, nous étions descendus le long de la côte occidentale, un peu plus bas que l’île de Carchi. Nous remontions en louvoyant et serrant le rivage de plus près : un paysage ou plutôt une longue rangée de paysages magnifiques se déroulait devant nous. Des coteaux s’arrondissaient doucement et entrecroisaient leurs courbes gracieuses. Souvent leur sommet était nu, sablonneux; mais le tout revêtu de cette teinte d’azur quelquefois dorée que l’on retrouve seulement sous ce beau ciel de l'Asie-Mineure. La pente des hauteurs était couverte de bois, formés des mêmes arbres, mais plus touffus et plus verts que ceux de nos pays; soit que réellement la végétation se développe plus vigoureuse et plus fraîche, soit plutôt que la vivacité de la lumière renforce les couleurs, et que la transparence de l'air permette aux rayons d'arriver dans toute leur pureté jusqu’à l’œil. Cà et là, des palmiers se balancaient au - dessus de la forêt, ou s’élevaient isolés au milieu d’une plage sablonneuse, comme des signaux qui annonçaient de loin au voyageur une terre d'Orient. La mer ne baïgnait pas toujours le pied des hauteurs : des prairies et des guérets s’étendaient quelquefois sur le rivage, et presque partout des rochers y formaient un véritable rempart. La nature semblait avoir pourvu d'elle-même à la défense de son chefd'œuvre. |
» Nous aperçümes les villages de Cremasto et de Villanova. C’est dans les environs de ce dernier que se récolte en grande partie le froment nécessaire à l’approvisionnement de Rhodes. Un château dont les ruines s'élèvent encore à côté de Cremasto défendait aux pirates l'accès de ce rivage. Selon Dimitri‘, Hé-
: Personnage introduit dans l’ouvrage comme interlocuteur. Ainsi qu'on l’a déjà vu dans l’/rtroduction, les Monumens de Rhodes renfermeront, outre la vue de la grande mosquée, autrefois l’église de Saint-
lion de Villanova, nommé Grand-Maître en 1323, après l’abdication de Foulques de Villaret , bâtit cette forteresse. Il eut aussi près de là une maison de plaisance également tombée en ruines. On y voitsur quelques corniches les armoiries d'Emery d'Amboise, Grand-Maître en 1503, ce qui prouve que cet édifice aurait été restauré vers cette époque. Quant à la fondation primitive de la forteresse , je crois pouvoir la faire remonter bien plus haut que le XIV® siècle, c’est-à-dire à la première domination des Arabes dans l’île, à commencer du VII. Son origine est la même que celle de ces petites tours blanches de la forme d’un cône tronqué, que l’on aperçoit de distance en distance sur toute la côte : elles étaient toutes destinées à signaler l'apparition des flottes byzantines.
» Une trentaine de familles grecques résident encore à Cremasto. Leurs habitations sont distribuées sur le penchant de la montagne jusqu’au bord de la mer. La culture de la terre fait leur occupation et pourvoit à leurs besoins. Souvent leur récolte est détruite par un fléau que le vent du sud apporte de l'Égypte. Des nuées de sauterelles la dévorent en un moment. C’est ce qui est arrivé en 1815, et les pauvres gens, dont nous apercevions les chétives demeures, devaient être dans la plus
Jean, etc., le couvent des chevaliers ; la châtellenie où fut jugé d’Amaral ; l’église de Sainte-Catherine, où les restes mortels de Marie de Baux, femme de Humbert-le-Dauphin, furent inhumés avec pompe; l’église de Notre-Damede-Philerme, à deux lieues de la ville; les fresques du caveau des chevaliers ; la fresque de Dieudonné de Gozon; les vitraux peints de Saint-Jean et de Sainte-Catherine ; « en un mot, ajoute M. le colonel Rottiers, Rhodes sera représentée dans cinquante-cinq planches.» Celle du dernier cahier représentera quelques monnaies de l’ancienne Rhodes , et celles des chevaliers depuis Hélion de Villeneuve jusqu’à l’époque où ils ont abandonné l'ile. C’est d’après une deuxième livraison, dont les dessins seuls viennent dé paraitre,
que M. Blaise a pu ajouter celui de la loge de Saint-Jean, qu’il n’avait point promise.
affreuse misère. Du temps des chevaliers, quand toute la surface de l’île était couverte d’une nombreuse population , à l’approche du fléau que l’on aperçoit de loin comme un nuage noir, on s’assemblait sur la côte, en poussant des cris et frappant sur des ustensiles de cuivre. La terrible phalange épouvantée passait alors à côté de l’île, et bientôt, épuisées de fatigue et toujours poussées par le vent , les sauterelles allaient se noyer dans la mer. Aujourd’hui que Rhodes a perdu ses guerriers, elle n’a même plus assez d’enfans et de femmes pour tenter cette facile défense; les sauterelles la dévorent impunément comme les Turcs. »
C’est à regret que nous bornons là LA citations, la première livraison des Monumens de Rhodes ayant seule paru. Mais on aura facilement pu juger de l'intérêt de cet ouyrage que nous signalons d'avance à l'attention des amis des arts et de la saine littérature.
Nous continuerons l’article de Rhodes, guidé par un des officiers distingués de la marine française ; son récit, tracé pour lui seul, et comme un véritable croquis d’après nature, peut se placer, de même que ces derniers, à côté des tableaux les plus richement composés.
Extrait du Journal de M. de Robillard, capitaine de frégate, commandant alors la corvette la Truite.
6 février 1826.
« . . . . . . Le temps a été orageux toute la nuit : au jour j'ai forcé de voiles pour tâcher d'atteindre Rhodes. J’ai lutté avec la persévérance d’un homme qui voulait absolument contempler le théâtre des anciennes prouesses des chevaliers. J’ai prolongé de fort près la côte nord de l’île, dont l’aspect général est riant, qui est bien cultivée, très-boisée, et offre
plusieurs villages pittoresquement situés. J’ai vu des ruines sur le bord de la mer et sur quelques hauteurs. Leur genre de construction et leur masse me les ont fait attribuer’é à l’époque du fameux siége.
» À quatre heures du soir nous approchions une pointe de
sable très-basse et très-étendue , couverte de moulins à vent qui semblent sortir de la mer. Au-dessus s’élevaient au loin les montagnes neigeuses de la côte de la Caramanie.... Peu à peu les maisons parurent et la tour du fanal... puis, le pavillon blanc du consul s’'arbora pour répondre au mien. Ces signaux instantanés ont, surtout en mer, quelque chose de touchant. Il semble qu’on se voit, qu’on se rapproche, qu’on se tend déjà une main amie, dans un pays inhospitalier où l’on a mutuellement besoin d'appui.
. » À six heures du soir , au milieu des UT et de la grosse houle qui venait dete en écume au rivage, j'ai donné dans le très-petit port de Rhodes qui se ferme tous les jours. J’y ai mouillé sans accident : il est nuit, les ténèbres m’environnent, je ne distingue plus rien.
7 février.
» Me voilà sur le port, et au pied de cette belle et massive tour de Saint-Nicolas... Partout je suis entouré par des murs, des quais, des édifices solidement construits avec une gothique élégance. Partout des tours portant des croix et couvertes d’armoiries sculptées... J'ai donc sous les yeux les fortifications de cette héroïque ville de Rhodes, si vaillamment défendue par ses chevaliers!.. Mais, à côté de ce souvenir qui fait battre un cœur français, l'ame sattriste à la vue des ravages du temps et de l’apathie musulmane. Tout s'écroule près du port... Les Turcs semblent ignorer l’art de conserver, et quelques minarets de mosquées, des têtes de palmiers élancées dans les airs, des cyprès
d'un vert noirâtre, offrent leurs grêles pyramides àu milieu des masses énormes de maçonnerie du XV®siècle..…. 4
: » Parcourant la ville et les forts où tout atteste encore le séjour des Hospitaliers de Jérusalem, nous entrons dans la rue dite des chevaliers. Elle est montueuse, assez large, et excite le plus haut intérêt. Les maisons, fort belles pour la plupart, qui la bordent des deux côtés, étaient les logemens des anciens preux dont la France s’honore d’avoir vu naître l'élite. Leurs écussons, armoriés sur de grandes plaques de marbre blanc, y sont si merveilleusement empreints, qu'on les dirait placés de la veille. Les casernes de ces soldats religieux, leur hôpital, existent encore avec des inscriptions latines, et d’autres en caractères gothiques. Sur l’hôpital est la date de 1484. Sur des maisons , je lus successivement celles de 1492, 1498, 1518. Un vaste bâtiment offrait ces mots : Pour l’Oratoire, 1511. Les fleurs de lis dominent dans les divers blasons. On en remar-
que presque à tous.
» À l'extrémité de cette longue et intéressante rue se trouveun grand bâtiment en ruines... Des pans de murs, des arceaux sont pourtant demeurés debout. C’est la loge de Saint-Jean où s’assemblait le conseil des Hospitaliers ; un peu au-delà, sur la gauche, on arrive à l’église de Saint-Jean, aujourd’hui convertie en mosquée. J’en vis l’intérieur par une fenêtre. Le elocher, maintenant terminé comme un minaret, porte le millésime 1509 ; au-delà, on rencontre les remparts qui sont d’une parfaite conservation et d’un travail prodigieux. Que de pierres, que de fossés creusés dans le roc, d'ouvrages extérieurs , de forts avancés! Rhodes, à l’époque où elle fut ainsi fortifiée, dut paraître imprenable. Mais elle est dominée.
» Nous passâmes devant le palais encore debout des Grands- Maitres. IL était tellement solide et fort, qu'il soutint un siége après que la ville futrendue.
» Le long des remparts on continue d’apercevoir des croixsans
nombre et des figures de saints, entre autres à la tour de Saint- Paul, au fort Saint-Nicolas, ete., ete. Les Tures n’y touchent point, et ce peuple n’est pas naturellement destructeur ; mais, s'il démolit rarement , il ne répare jamais. On croirait qu'il porte un égal respect au temps et à la fatalité. J'ai remarqué des portes d'église, ainsi que de quelques maisons, dont le bois n’a subi aucune altération. Elles sont ciselées avec un soin et une délicatesse infinis. Auprès des bastions on m'a montré plusieurs de ces anciens basilics des chevaliers, espèces de canons d’une long démesurée, portant des boulets de marbre d’une énorme grosseur. Les piles de ces boulets sont à côté des pièces, sous le poids desquelles s’affaissent leurs vieux affüts vermoulus.-Je remarquai encore au-dessus d’une porte des armoiries intactes.et l'inscription : d’Amboise, 1512.
» Nous fûmes visiter le bey qui commande Rhodes et les îles environnantes, car les Turcs ont maintenu à cette île les mêmes dépendances qu’elle avait du temps de l’ordre de Saint-Jean. Les rues par lesquelles. nous passâmes sont payées de petits cailloux blancs et noirs, dont on forme, devant les portes et dans les cours, des espèces de mosaïques d’un assez joli effet.
» C'était le mardi gras, et je l’appris à table chez le consul de France. Des musiciens entrèrent ; l’un d’eux avait une lyre sur laquelle il frottait un archet garni de grelots; un autre râclait une sorte de mandoline en levant les yeux au ciel. . . . . … .
8 février.
» Nous allâmes voir l’église du couvent des capucins, où existe un tableau peint sur marbre, représentant une Vierge et l'enfant Jésus. Le Grand-Maître Pierre d'Aubusson le fit placer, en 1480, dans la chapelle dédiée à Notre-Dame de la Victoire, en mémoire de la levée du siége. Beaucoup d’ex-voto, de col-
à sm
liers d’or, de bagues, de couronnes d'argent, sont appliqués sur ce tableau. |
» Delà, lancés dans la ville avec un drogman et un janissaire, nous nous rendimes à la première ou petite rue des Chevaliers. On l'appelle ainsi parce qu’elle est antérieure à la Grande, dont on la dirait une annexe. Ses maisons sont pareillement symétriques, rangées en forme de tentes, et portant des armes à leurs frontons. Nous arrivâmes ainsi à la châtellenie , grand bâtiment en très-bon état où se rendaient les jugemens. Nous passâmes près d’une fontaine, dont le réservoir en marbre blanc fut le tombeau d’un ancien Grand-Maître. Ony lit : Robert de Julliac, mort le 29 juillet 1377. Nous nous dirigeâmes ensuite vers une rangée de beaux édifices voütés et symétriques; c’étaient les casernes. Tout à côté, se trouve le couvent, dans l’intérieur duquel nous pûmes pénétrer. C’est un vaste cloître, renfermant des terrasses et un jardin au milieu. Tout y est si parfaitement intact, que les bois de la charpente et des planchers semblent comme neufs. L'hôpital, que nous revimes en repassant, fut érigé par les soins du commandeur Clouet, en l’an 1484, comme une inscription l'indique.
» Revenus devant le palais et sortant par la porte d'Amboise, nous fimes, hors de la troisième et dernière enceinte, le tour complet des remparts. Mais cette promenade a lieu à travers un cimetière continuel. Après la prise de Rhodes, un pacha demanda, dit-on, que l’on consacrât désormais ce terrain aux sépultures, à cause de la grande quantité de sang musulman qui y avait coulé. Ce fut à la vue de ces mêmes fortifications, de ces créneaux, de ces mêmes canons, que nous lûmes quelques passages de l’histoire de ces célèbres chevaliers, et nous foulions sans doute à chaque pas les victimes d’une guerre aussi acharnée qu’éclatante d’exploits-héroïques. Si cette masse de morts qui repose sous ces tours se füt levée à la fois, elle eût été plus que décuple de la population actuelle de la ville.
Mais ces ossemens gissent en silence, surmontés de colonnes de marbre, terminées par le turban, et entourées de sombres cyprès. Rien n’en troublaitsle silence éternel que le bruit de nos pas, du vent et des vagues. A STES #5
» Une des églises des Hospitaliers a été transformé. n synagogue. Plus loin, et en entrant par une maison particulière, nous aperçûmes les ruines d’une autre église assez vaste, où les murs offrent encore des armoiries peintes à fresque.
* »On nepeutparcourir Rhodes sans penser au fameux colosse *, dont l'architecte ( Charès, élève de Sisiphe } était de Lindes ou. Lyndes. On croit en retrouver des vestiges dans le sud-est de l’île. On pense qu'il était de maçonnerie, recouvert de lames en bronze. Il représentait Apollon, haut de cent cinq pieds, et avait sur sa tête un énorme réchaud contenant du charbon allumé qui formait ainsi un fanal pour diriger les barques sur le port pendant la nuit. Les deux pieds du colosse étaient à environ trente-cinq pieds l’un de l'autre. On sait que Pline en a laissé la description et qu'il fut renversé l'an 654 de Jésus- Christ. Neuf cents chameaux suflirent à peine pour en porter les débris. »
Ce fut le 15 août 1309, jour de l’Assomption, que les chevaliers prirent possession de Rhodes qu'ils assiégeaient depuis quatre ans, ce qui a fait penser à quelques auteurs que les Hospitaliers y étaient établis dès 1306.
Depuis la conquête de Rhodes par Soliman, le palais des Grands-Maîtres a souvent servi de prison aux Turcs de distinction. On voyait encore sur pied, dit le père Sébastiano Paoli en 1737, la maison du Grand-Commandeur, où les
* Jusqu'à présent on avait indiqué à l’entrée du port la place de ce colosse. M. le colonel Roîtiers promet une « dissertation curieuse sur cette merveille du monde, et démontrera la fausseté de l’opinion reçue sur son véritable
emplacement.»
armes de Pierre d’Aubusson étaient parfaitement conservées. La langue d'Angleterre se trouvait placée auprès d’une église d'architecture gothique. On voyait ensuite celle de Provence avec le blason de France incrusté sur la porte; puis celle de France, dont le fronton est semé de fleurs de lis. On reconnaissait moins celles d'Italie, d'Aragon et d'Espagne. Il y a plusieurs portes remarquables dans cette ville. L’une est gardée par le bastion de Saint-Jean; une autre, appelée *Saint-Michel, répondait directement au palais des Grands-Maîtres ; celle de Saint-Georges, du côté de la mer, était flanquée d’une tour offrant cette inscription :
REVEREND. DOMINUS FRATER ;, PETRUS DE AUBUSSON, RHODIENSIUM EQUITUM MAGISTER ; HAS TÜRRES ÆDIFICAVIT {: TES NS ANN. MCCCCLXXXVIII.
Pierre d'Aubusson ayant fait raser toutes les maisons de plaisance des environs de Rhodes, à l’époque du siége, fit porter dans la ville l’image miraculeuse de Notre-Dame, qui avait rendu célèbre l’église de Filerme. Elle fut ensuite transférée à Malte.
Le fort de Sant ARS bourg voisin de Rhodes, est dû à Jacques de Mill. Le Grand-Maître des Ursins fit restaurer les fortifications du château de Catavia.
Sous le Grand-Maître Hérédia, les chevaliers, privés de Vhabit, étaient relégués au château de Ferraclo où Fando. On les transférait aussi à Lango ou au château Roux. Ferraclo fut assigné pour demeure à Amurat , fils du prince Zizim.
Le château de Villanova fut trouvé si fort, en 1470, lorsque le vénérable conseil le fit visiter, qu’il parut n'avoir rien à redouter des Turcs.
Lango est une île voisine de Rhodes et fut consacrée à Esculape qui y avait un temple. Les chevaliers l’acquirent en 1314, et elle fut d’abord administrée par la langue de Provence. Sous Hélion de Villeneuve, ses habitans s'étant révoltés, le Grand-Maître la soumit de nouveau par les armes, et on lui donna le titre de bailliage. Elle suivit Le sort de Rhodes.
Quelques historiens avaient écrit que le château de Saint- Pierre datait de l'époque où Hélion de Villeneuve s’empara de Smyrne; mais il paraît certain que ce fut Philibert de Naillac qui le fit construire en 1399. On lisait sur une porte :