‹ Monumens des grands-maitres de Saint-Jean de Jérusalem ... Accompagnés de notices historiques sur chacun (volume 2)Chapitre 81 sur 84 · NISI DOMINUS CUSTODIERIT, FRUSTRA VIGILAT QUI CUSTODIT · texte numérisé non relu

NISI DOMINUS CUSTODIERIT, FRUSTRA VIGILAT QUI CUSTODIT

Parmi les autres îles qui dépendaient de l’ordre, én remarque Calamo , Castello-Rosso, cédé à la Religion en 1450, Calchi, Scimmie, Nixaria, Limonia (Telos), etc., etc.

Pace 4141.

Habitait un énorme reptile, que les habitans nommaient dragon.

« En ce temps, dit Boissat (Histoire de Malte), il y avoit en l’île de Rhodes ung grand dragon en une caverne, d’où il infectoit l’air de sa puanteur, et tuoit les hommes et les bestes qu'il pouvoit renconstrer, et estoit défendu à tous religieux soubs peine de privation de l’habit, etc., et à tous subjects, de passer en ce lieu qui sappeloit Waupas. Le dragon estoit de la grosseur d’ung cheval moyen , la teste de serpent, les oreilles de mulet, recouvertes de peau fort dure et d’escailles, les dents

fort aiguës, la gorge grande, les yeux caves, luysant comme

feu avec ung regard esfroyable. Quatre jambes comme ung crocodile; les griffes fort dures et aiguës; sur le dos deux petites aisles, dessus de couleur d’ung dauphin, dessoubs jaunes et verdes comme estoient le ventre et la queue comme ung lézart. Il courroit, battant de ses aisles, autant qu’ung bon cheval avec ung horrible sifflement.

» Le chevalier de Gozon ayant entrepris de le combattre, s’en alla à Gozon, chez son frère, où il fist ung fantôme qui représentoit naïfvement le dragon, et accoustuma son cheval et

deux chiens à l’approcher et l’attaquer courageusement sans.

crainte.

» Après retourné à Rhodes, fist ung jour porter ses armes à

l'esglise Saint-Etienne, près Maupas, et y envoya son serviteur, et luy, avec un seul serviteur, s’y en allast, sans qu’on recognust so? dessein. Il laissa ses serviteurs sur le costeau, et leur commanda qu'ayant veu le combast, s’il estoit vaincu et tué, ils s’en fuissent, sinon qu’ils vinssent à luy pour le secourir. Et lui armé de toutes pièces, la lance sur la cuisse, marcha vers la caverne, laquelle il trouva suivant contre le courant d’ung ruisseau qui en sortoit. Dans un peu de temps, le dragon vint à lui la teste levée et bastant des aisles avec son bastement accoustumé. Le chevalier luy courust courageusement contre, et baissant la lance, l’atteignit à une espaule qu’il trouva couverte d’escailles si dures, que la lance se mist en pièces sans rien l'offenser. Cependant les chiens assaillent vivement le dragon de tous costés, et l’un d’eux l’affera soubs le ventre, chose qui vexa et retarda aulcunement le dragon ; de sorte que le chevalier eust loisir de mettre pied à terre, et retourna l’espée au poing contre le dragon, et la luy plongea dans la gorge où la peau se trouva tendre, et la maniant et l’enfonçant toujours de plus en plus, luy trancha le gosier et soubtint ainsy son espée, et soy-mesme butté contre le dragon jusqu’à ce qu’il eust jecté et perdu tout son sang. Et lors le dragon, se sentant faillir, se

laissa tomber à terre et accueillit dessoubs soy ce chevalier à qui la force failloit de lassitude et de la puanteur et pesanteur de ceste espouvantable charongne. Ses serviteurs voyant le dragon par terre, y accoururent, et voyant-qu'il ne bougeoit plus, avec grand peine ettravail l’ostèrent de dessus leur maistre qu'ils trouvèrent tout pasmé. Mais voyant que le poulx luy battoist encore, luy rafreschirent promptement avec de l’eau du ruisseau, et incontinent il reprist ses esprits et ses sens. Ses serviteurs le désarmèrent et Le remirent à cheval, ets’en retourna plein d’allégresse, telle qu’on peut penser, ayant mis si heureusement fin à si haulte entreprise.

» Il s’alla présenter au Grand-Maistre et lui raconta tout ce combat. Le Grand-Maistre, tout resjoui et ravi en son ame d’une si remarquable vertu, se contint néantmoins pour l'heure, et pour observer la sévérité de la discipline, monstra en apparence une grande indignation de ceste désobéissance , et Le fist mettre en prison et luy oster l’habit pour avoir contrevenu à ses défenses. Mais peu de temps après, le délivra et luy rendist l’habit, ses commanderies, et fust depuis infiniment honoré et réputé pour ses mérites du Grand-Maistre de Villeneuve. » (Hélion était cousin-germain de saint Elzéar de Sabran.)

« Sous le Grand-Maître Philibert de Naillac, vers 1401, dit le même auteur, il y avoit une race de gros chiens qui gardoient le chasteau de Rhodes et avoient ung tel sens qu’ils devinoient les chrétiens d’avec les Turcs, et abboyoient et saultoient sur les Turcs, et au contraire cognoissoient et caressoient les chrétiens et les conduisoient jusque sur les murailles du chasteau. Il y a de graves historiens qui l’assurent ct racontent qu’ung pauvre chrétien courant pour se saulver au chasteau, fustsuivy de si près avant qu'il pust arriver, qu'il fust contraint de se jecter dans une cisterne où il fust mort de faim, n’eust esté qu’ung de ces chiens l’aperçut et luy porta despuis chaseun jour une partie de son pain ordinaire, et dans peu de jours après, le

valet qui le nourrissoit recognust qu’il maïgrissoit sans sçavoir la cause; et enfin il le suivit tant qu’il le trouva portant son pain à la cisterne où l’on trouva le chrétien qui déclara qu'il n’y avoit vescu plusieurs jours que du pain du chien. »

Pace 9219.

Enfin, le 23 mai, la flotte turque, retardée par

l'embarquement des troupes, parut devant Rhodes.

Lettre du Grand-Maiïtre Pierre d’ Aubusson à l'Empereur

d'Occident , pour lui faire connaître les détails du siége et de la défense de Rhodes.

An 1480.

Grand et sérénissime prince ,

Aujourd’hui que le nom chrétien est sorti victorieux de la lutte qu’il a eu à soutenir contre les Infidèles, Votre Majesté lira, sans doute, avec intérêt les détails de tout ce que les Turcs ont entrepris durant le siége de la ville de Rhodes, et de ce que nous avons fait nous-mêmes pour la défendre. Ainsi je m’empresse de vous informer des différentes victoires que nous avons remportées, convaincu que Votre Majesté en éprouvera une grande et véritable joie.

À peine arrivés sous les murs de notre antique cité, les Turcs en examinent avec soin les divers côtés, et bientôt ils se proposent de la détruire par un bombardement général. Déjà la ville est entourée de boulets et de mortiers; déjà l’airain a frappé de toutes parts; neuf tours ou bastions sont détruits, le palais des Grands-Maîtres est ébranlé et s'écroule avec fra-

cas. Cependant l'ennemi a cru s’apercevoir que la forteresse offre quelques parties faibles, et aussitôt 1l décide d’assiéger la tour du môle Saint-Nicolas, d’où il pense se rendre facilement maître de tout le reste.

En effet, cette tour, située à l'extrémité septentrionale du môle , domine le port dont il garde l'entrée; à l’ouest se trouve l’oratoire Saint-Antoine, qui en est'séparé par un détroit d'environ deux cents pas de largeur. Connaissant toute l'importance de ce poste, les Infidèles n’oublient rien pour s’en emparer. D’abord ils établissent sur la chapelle Saint-Antoine trois bombardes d’airain d’une grandeur et d’une force extraordinaires, et de-là lancent contre la tour Saint-Nicolas des masses de pierre de neuf palmes de circonférence. Hélas! cet ouvrage admirable qui paraissait devoir résister à mille attaques, commence à chanceler ; des pans de murs se détachent successivement, et, après quelques jours d'efforts continuels, la majeure partie tombe sous trois cents coups de balistes. A la vue de ces ruines, l'ennemi, transporté d’une joie féroce, pousse des cris d’allégresse; mais ces démonstrations sont pour lui un prélude de deuil.

Quant à nous, occupés de la défense de ce poste, nous cherchons à réparer autant que:possible le dommage qu'il a éprouvé. Bientôt, consternés de son état déplorable, nous l’abandonnons pour soutenir le môle Saint-Nicolas. Mille ouvriers sont employés nuit et jour avec un zèle et une ardeur incroyables à tailler des fossés dans le roc, à élever des parapets aux deux extrémités, au milieu, autour des ruines mêmes, et, par ce moyen, nous parvenons à renfermer, à très-grands frais, le môle et la tour dans une ligne inexpugnable. Une garde, composée de nos plus braves guerriers, est placée par mes ordres au centre, ainsi qu'aux deux pointes de lorient et de l'occident, qui, n'étant fermées que par de simples murailles, dans un endroit où la mer était guéable, pou-

vaient permettre aux Turcs de passer, et de nous surprendre par derrière. En même temps, je fis disposer sur les remparts de la ville des bombardes qui devaient agir pendant le combat, ainsi que de légers esquifs destinés à lancer du feu sur la flotte ennemie. Cependant les Turcs, enhardis par un premier succès, recommencent leur attaque contre la tour en ruines; toutefois, simaginant pouvoir l’occuper sans difficulté, ils n’y envoient d’abord que peu de monde. Les vaisseaux qu’ils avaient détachés à cet effet arrivent avant l'aurore et engagent le combat. Les nôtres soutiennent le choc avec valeur, et forcent l'ennemi vaincu à se retirer. Au rapport des transfuges, sept cents Infidèles périrent dans cette affaire. Quelques jours après, ils reparaissent en plus grand nombre, et cette fois, ils emploient tout ce que l’art ou le génie leur inspirent pour parvenir à leur fin. Les bombes qu’ils lancent contre nos ouvrages en ébranlent plusieurs, et en renversent quelques autres; mais nous réparons avec une extrême célérité le mal qu'ils causent.

Pour mieux réussir, ils font avancer des trirèmes très-bien équipées, ainsi que différens bateaux de transport, dont une partie était chargée de bombardes et de pierres destinées à armer la tour et le môle qu’ils regardaient comme étant déjà en leur pouvoir , et de-là battre la ville et la détruire.

Dans le même temps, les plus courageux d’entre eux, montés sur des barques, reçoivent l’ordre d'opérer une descente, tandis que d’autres construisent, avec un art admirable, un pont qui offre un passage du haut de l’église Saint-Antoine sur le môle. Pour nous, plus convaincus que jamais de l’importance de ce poste , d’où dépend le salut de la cité, nous n'avions cessé, nuit et jour, depuis la première tentative, de travailler à en augmenter la force, soit en faisant de nouveaux retranchemens, soit en y envoyant de nouveaux défenseurs; enfin, nous n'avions épargné ni soins, ni dépenses pour en assurer la conserva-

ton.

Cependant, le 13 des calendes de juillet, les Turcs, enflammés d’une ardeur toujours croissante, s’'avancent au milieu de la nuit dans le plus profond silence, s’'approchent de la citadelle , et l’attaquent vigoureusement de tous les côtés à la fois. Nous étions sur le qui vive et personne ne s'était livré au sommeil. À peine l’ennemi s'est-il présenté, que nos machines lancent sur eux une grêle de pierres; nos balistes et nos frondes lesbalayent,etnos guerriers, lépéenue à la main, les repoussent victorieusement. Le combat dure avec un acharnementincroyable jusqu’à dix heures du matin ; la plupart des barbares, descendus destrirèmes et des bateaux sur le môle, y sont massacrés ; le pont-volant, chargé de Tures, est abattu , et ceux que le fer a épargnés sont engloutis dans les ondes. Quatre trirèmes et les bâtimens qui portaient les projectiles sont également coulés à fond. Enfin, le feu est mis à la flotte ottomane qui se voit forcée de s'éloigner. Ainsi les Infidèles, vaincus de toutes parts, commencent la retraite, regrettant la perte de leurs meilleurs officiers, perte qui fut vivement sentie dans leur armée. Des transfuges, amenés après l'affaire , assurèrent que le carnage avait été terrible parmi les Turcs, et qu'ils avaient perdu plus de deux mille cinq cents hommes.

L’ennemi n’espérant plus se rendre maître de la tour Säint- Nicolas, tourne tout son génie et ses forces contre la ville, dont les remparts, ayant beaucoup souffert des différens assauts, se trouvaient dans un état méconnaissable. Cependant, il choisit pour point d'attaque la partie appelée le quartier des Juifs vers l’orient, et celle qui conduit à la tour d'Italie. Les huit énormes machines sont disposées, et nuit et jour vomissent contre les murs une nuée de masses destructives. Dans le même temps, une foule de bombardes et de mortiers, placés tout autour de la cité, ne cessent d'y répandre la terreur et la mort. Pour diminuer le nombre des victimes de ce désastre, je fais renfermer les enfans, les vieillards et les femmes dans des lieux

souterrains et autres endroits à l'abri des machines. Mais les Tures ont inventé un nouveau genre de destruction. Des torches enflammées et des flèches de feu, lancées par leurs canons et leurs balistes, portent l'incendie dans nos édifices. De notre côté, des hommes aussi braves qu'habiles se chargent d’éteindre ces projectiles au moment même de leur chute, et par ce moyen nous épargnons à Rhodes un dommage considérable. Bientôt les barbares tentent de s’en approcher par des chemins cachés, et creusent à cet effet des fossés tortueux qu’ils recouvrent en partie de bois et de terre,. d’où ils peuvent parvenir secrètement aux pieds de nos murailles. Ils élèvent aussi un grand nombre de redoutes, d’où leurs flèches , leurs couleuvrines et leurs serpentins portent la mort dans nos rangs. Enfin, imaginant qu'il leur serait avantageux de combler une partie de nos fossés, et par-là s’introduire dans la ville, ils réunissent quantité de pierres qu’ils entassent sous nos remparts. Déjà ils pensent en atteindre la hauteur; déjà ils croient pouvoir entrer sans obstacle et achever notre ruine. Témoins de leurs efforts, nous redoublons de vigilance, et, après avoir tout disposé autour de la cité et dans le château , nous volons au secours du quartier menacé. L’ennemi, nous voyant , feint de se retirer, et aussitôt nous travaillons à réparer le mal qui a été fait. Des pieux solides, entrelacés de fascines ét soutenus de terre, sont enfoncés pour empêcher l'effet des machines et prévenir notre perte, si le mur venait à s’écrouler; nous suppléons aux parapets en construisant des terrasses qui puissent à la fois protéger nos combattans et arrêter les Tures dans leurs assauts. Enfin, nous préparons des torches artificielles et d’autres moyens que nous croyons propres à repousser les tentatives de l’ennemi. Il restait à enlever les pierres entassées dans les fossés; mais, comme nous ne pouvions le faire sans être remarqués et harcelés, la mine nous ouvre un passage

sous les remparts, et nous permet de rentrer les pierres dans

la ville sans être inquiétés. Cependant les Turcs préposés à la garde de leurs ouvrages ne tardent pas à s’apercevoir que le tas diminue , et qu'ils sont sur le point de perdre toute possibilité d'exécuter un assaut de ce côté, s'ils ne le tentent promptement.

Nous avions employé trente-trois jours aux divers préparatifs dont je viens de parler, et, durant ce temps, environ trois mille cinq cents masses de pierres avaient été lancées contre la ville. Déjà les Infidèles se préparent à une nouvelle attaque qu'ils ne peuvent plus différer, et, pendant deux jours, huit bombardes ne cessent de battre en brèche cette partie de nos remparts. Bientôt terrasses et retranchemens sont renversés; nos sentinelles et la plupart de nos guerriers tombent morts; et il ne reste sur les murs que ceux qui, se cachant avec précaution , montent ou descendent les échelles au signal que leur donne une cloche. Ce fut en vain que nous essayâmes d'élever de nouvelles redoutes ; les bombardes de l’ennemi ne discontinuèrent pas un instant de jouer, et elles vomirent plus de trois cents pierres durant ce court intervalle. Les cruelles machines s'arrêtent enfin, et les Turcs se précipitent à l'assaut le 7 des calendes d'août. L’étendard de Mahomet flotte sur le haut de nos murailles, avant que nos guerriers aient pu monter les échelles. Les Infidèles occupent également la tour d’Italie, dont ils poursuivent les défenseurs. Des cris nombreux s'élèvent alors, on se confond, on se bat avec un courage mêlé de désespoir. Tout-à-coup, nous précipitant à droite et à gauche sur les Ottomans, nous les repoussons valeureusement, et les empêchons de s'étendre davantage. Par mes ordres, les quatre échelles qui offraient une issue dans le quartier des Juifs, sont retirées, et tous, nous n'avons plus d'autre désir que de vaincre ou de mourir glorieusement. R

Le nombre des Turcs qui occupaient nos remparts était d’abord d'environ deux mille, tous très-bien armés, et montrant

un courage digne d’une meilleure cause. Bientôt une foule d’autres Infidèles qui couvraient tout le camp, les ruines et les fossés voisins, se joignent aux premiers, et leur nombre, au rapport des transfuges, s'élève à quatre mille. Nos guerriers n’en sont point effrayés ; leur bravoure s'accroît encore, et déjà ils ont précipité dans le quartier des Juifs plus de trois mille barbares, qui sont massacrés à l'instant. Au même moment, nous plantons devant l'ennemi l’étendard de Notre Seigneur Jésus-Christ et de notre sainte Religion, et c’est autour de ce signe sacré que nous combattons pendant deux heures. Enfin les Turcs, vivement pressés, et abattus autant par de nombreuses blessures que par la fatigue et la frayeur, cherchent à se sauver; leur fuite est si précipitée, qu'ils augmentent eux-mêmes leur confusion et leurs pertes. Les nôtres les poursuivent jusque dans leur camp, et reviennent ensuite sains etsaufs. Il périt dans cette attaque environ trois mille cinq cents Infidèles, dont les cadavres furent trouvés soit dans l’intérieur de la cité, soit sur les remparts ou au bord de la mer. Tous furent brülés, crainte de la peste, et les dépouilles partagées entre nos soldats.

De notre côté, nous perdimes plusieurs guerriers et baïllis que leur ardeur avait poussés plus avant dans la mêlée. Quant à moi, après avoir placé une forte garde sur les murs, je retourne au palais avec mes frères d'armes dont la plupart étaient blessés, et tous, nous nous empressons de rendre grâces à Dieu qui, par son puissant secours , avait seul pu nous préserver d’une perte certaine, en ne permettant pas qu'un peuple chrétien tombât sous la domination des sectaires de Mahomet.

Nous avons appris depuis, que les Turcs, persuadés que bientôt la ville serait en leur pouvoir, avaient déjà préparé des cordes pour lier les captifs, et un grand nombre de poteaux pour les y attacher vifs. En effet, ils avaient décidé de faire

périr par ce genre de supplice tous les habitans, hommes et femmes, de l’âge au-dessus de dix ans, de conduire lesenfansen esclavage et de les forcer à renoncer à la foi; enfin, de ne plus laisser aucune trace de notre sainte religion dans une ville qui désormais devait leur appartenir. Mais, trompés dans leur horrible calcul, eux-mêmes ont été égorgés comme de vils troupeaux. On porte à neuf mille le nombre de ceux qui périrent, soit par l'effet de nos machines, soit dans les différens combats qui furent livrés, ainsi que dans les sorties que nous fimes, tant pour les empêcher d'approcher, que pour les forcer à évacuer les fossés, ou à nous procurer les choses qui étaient nécessaires à la cité. Il y eut aussi une foule considérable de blessés, parmi lesquels on cite plusieurs capitaines : l'Allemand Balfe et un gendre du Sultan sont morts depuis.

Après ce combat meurtrier, les Turcs, ayant détruit leurs retranchemens, allèrent camper au-delà de /a première pierre, et là ils employèrent quelques jours à embarquer leurs équipemens, leurs machines et leurs munitions; enfin, après qu’une partie d’entre eux eut mis à la voile pour la Lycie, le reste quitta le rivage de Rhodes pour cingler vers leur capitale antique. Cest ainsi qu’ils se retirèrent, chargés de honte et d’ignominie.

Que le Dieu tout-puissant ait Votre Majesté Impériale dans sa sainte et digne garde.

Donné à Rhodes, le 13° jour de septembre, l’an de Notre-Seigneur 1480. De Votre Majesté les humbles serviteurs,

Maître des Hospitaliers de Jérusalem, et son Conseil”,

de ® Codice diplomatico, 1. IL, fol. 149.

Nous avons cru devoir rapporter cette lettre, monument de la modestie comme de l’héroïsme du Grand-Maître d’Aubusson : c'était la meilleure manière de confirmer le point de vue favorable sous lequel ce prince est présenté dans le texte.

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