‹ Monumens des grands-maitres de Saint-Jean de Jérusalem ... Accompagnés de notices historiques sur chacunChapitre 14 sur 105 · LAPS SU ELLES · texte numérisé non relu

LAPS SU ELLES

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Lith. de M Formentir, rue des SéPères PLU

MU TUN Ne

| MDN ISRG JEAN DE LA il qu sie | VALET'TE. |

Quarante - Septième Grand - Maître,

A MALTE

‘Jean de La Valette-Parisot ‘ , de la langue de Provence, né en 149/. (ou 1495) d’une illustre famille du Quercy, avait pris l’habit des Hospitaliers à l’âge de vingt ans. Depuis, adoptant pour ainsi dire le couvent pour patrie, il ne quitta les différentes résidences de Rhodes, de Viterbe ou de Malte, que pour aller en course contre les Infideles. Toujours le premier au danger, le sort ne favorisa pas constamment son ardent courage, et, dans une rencontre avec un corsaire nommé Abda- Racman Cusdagli, il fut fait prisonnier et traité fort durement. Délivré de sa captivité, son mérite

! Ou de Valette, Valetta.

l'éleva aux premières dignités de l'ordre. On Pa vu d'abord, Commandeur, se charger de défendre Tripoli quand tous les gouverneurs de cette place avaient demandé leur rappel. Il fit alors lever un plan exact de la ville et des côtes voisines, et l'en— voya à l'Empereur, afin de lui montrer l’importance de cette forteresse pour couvrir le royaume de Naples et de Sicile. Rappelé à Malte, il fut suc cessivement nommé Bailli de Lango, Grand-Croix, Grand-Prieur de Saint-Gilles, et Lieutenant-Gé-— néral des galères au temps de l'expédition de Zoare. Il s'était, dès cette époque, acquis les droits les plus mérités au glorieux titre de Père des soldats, qu’on lui décerna depuis, et il a été déjà fait mention de ce Maure, qui, ayant servi sous lui, ne balança pas à trahir le secret des siens pour l’avertir du danger qui le menaçait. A la retraite de Strozzi, nul ne parut plus digne de le remplacer, et le nouveau général des galères justifia pleinement un si honorable choix. Chassant les corsaires de la Méditerranée, ravageant leurs États, il remplit le port de Malte de. bâtimens conquis, les chiourmes d'esclaves, et enrichit également le trésor. Malte se trouvant en proie à une disette de blé, La Valette alla jusqu'aux embouchures du Nil saisir trois vaisseaux sarrasins qui en étaient chargés.

De ses prises multipliées, la plus éclatante fut

sans doute celle d’une galère commandée par Abda-Racman, ce rays impitoyable dont il avait été l’esclave, et qui devint le sien à son tour. François de Lorraine, Grand-Prieur de France, étant venu à Malte, La Valette lui céda la dignité d’Amiral ; mais, peu après, Claude de La Sangle le nomma son lieutenant. Enfin, ce Grand-Maître étant mort, les suffrages unanimes se tournèrent vers La Valette, qui fut proclamé le 21 août 1557. Ses premiers soins eurent pour objet le rétablissement de la discipline , relâchée surtout parmi les chevaliers d'Allemagne et de Venise, qui s’abstenaient de payer leurs responsions. Ferme et juste à la fois, il fit revoir le procès inique du Maréchal de Valier, reconnut publiquement son innocence, lui rendit tous ses honneurs, et y ajouta le titre de Baïilli de Lango. Voulant aussi montrer aux Infidèles que la prospérité n’amollissait point son courage, il forma, de concert avec le Vice- Roi de Sicile, le projet de reconquérir Tripoli, dont Dragut avait fait la place la mieux fortifiée de toute l'Afrique. Cette ville offrait aux Turcs la même importance que Malte aux Chrétiens. En décembre 1559, quatre cents Hospitaliers et quinze cents soldats de l’ordre se rendirent à Messine, d’où la flotte entière mit à la voile au mois de février suivant. Mais, contre les avis formels du Grand-Maître, le vice-roi, homme présomp-

tueux et entêté, employa son temps à conquérir l'île de Gelves, où sa vanité le porta à vouloir faire élever un fort auquel il donnerait son nom. Durant cet intervalle , les maladies dépeuplèrent la flotte et son armée, et quatre-vingt-cinq vaisseaux turcs étant venus le cerner, lui prirent trente galères et quatorze petits bâtimens. Le conquérant de Gelves s’'échappa à peine, seul, de nuit, abandonnant aux ennemis son fort, son armée, dont quatorze mille hommes avaient péri. Peu auparavant, La Valette avait fait revenir ses chevaliers, ne laissant au vice-roi que trois galères, qui se firent jour à travers les Musulmans.

Le Grand-Maître, retenu à Malte par la crainte d’une guerre, n’assista point au concile tenu à Trente en 1563, et où il envoya deux ambassadeurs. Soliman, importuné chaque jour de plaintes nouvelles contre l’ordre, se préparait à en tirer une éclatante vengeance. C'était tantôt une descente, tantôt un pillage, une ville prise dans ses États. En cinq années,on comptait plus de cinquante bâtimens turcs capturés. Gomère de Veliz, ville d'Afrique, venait d’être conquise par le roi d'Espagne avec l'aide des Hospitaliers : une autre entreprise, tentée par eux sur Malvasie (l’ancienne Épidaure), n'avait échoué que par hasard. Une dernière insulte mit le comble à la fureur du Sultan. Ce fut la prise d'un riche galion chargé de mar-

« chandises précieuses, et dont la cargaison appartenait au chef des eunuques et aux odalisques du sérail. À cette annonce, tout s’émeut dans Constantinople : les agas, les imans, le mufti même, crient vengeance ; les odalisques embrassent les genoux de Soliman, et la guerre est résolue. Ignorant encore quel pays menaçaient les immenses préparatifs du Sultan, le vice-roi de Sicile et le Grand-Maître convinrent de se secourir mutuellement, si l’un d'eux était attaqué. La Valette tira alors du blé et des soldats de la Sicile.

Des avis certains ayant appris que l’expédition se préparait contre Malte, on y cita tous les Hospitaliers , on leva des troupes, on emplit les magasins , et tout y prit un aspect belliqueux. Le Grand-Maître forma même des compagnies des habitans de l’île, commandées par ses officiers. Il demanda également des secours à plusieurs princes de l’Europe. Pie IV envoya dix mille écus; le roi d'Espagne, plus rapproché du danger, ordonna des levées dans ses Etats d'Italie, qui furent prêtes à marcher au besoin. A la voix d’un péril glorieux, six cents chevaliers accoururent. Tous les intérêts, toutes les passions s’oublièrent. On vit ces généreux guerriers se confesser, s’agenouiller à la Sainte-Table avec la ferveur des premiers temps, et, de-là, se rendre aux postes qui leur étaient assignés. L'ile compta bientôt huit mille

cinq cents soldats et sept cents chevaliers, répar= ve tis dans les forts de La Sangle, de Sainte El Saint-Ange, dans le bourg, la cité Notable, le chàteau du Goze. Les galères furent placées à l'entrée

du port, et un corps de troupes resta en dehors, chargé de harceler l'ennemi et de s'opposer à la descente.

Le 18 mai 1565, cent quatre-vingt-treize vaisseaux, portant huit mille marins et trente-huit mille hommes de débarquement, commandés par le capitan pacha Paoli et Mustapha, chef de larmée de terre, se déployèrent en face de Malte, et, dans un instant, des feux allumés sur les divers châteaux annoncèrent l'ennemi. À ce signal, les habitans des hameaux s’enfuirent dans les deux villes ou dans des cavernes, après avoir, selon l’ordre du Grand-Maître, empoisonné les sources, les puits et les citernes. Les Turcs, trouvant le rivage entier bordé de soldats, n’osèrent débarquer. Mais, pendant la nuit, Mustapha détacha trentecinq galères, qui prirent-terre dans l’anse de Saint- Thomas, à deux milles du bourg; trois mille hommes y descendirent. Ayant surpris un chevalier nommé de La Rivière, qui s'était mis en embuscade, Mustapha le fit appliquer à latorture, afin d'en tirer des lumières sur l’état de la place, et, quelques jours après , s'étant aperçu que le noble captif l’avait trompé à dessein, il le fit expirer sous le

on. Il tint ensuite conseil, et, alarmé des ren-

"forts d'Europe dont La Rivière l’avait menacé, il se détermina à attaquer le fort Saint-Elme, bâti sur la pointe qui séparait les deux ports, et dont la prise ouvrirait à sa flotte le port de Marsa-Mus-

cet, asile assuré contre les ennemis du dehors.

Ce fort, peu considérable, mais défendu par une nombreuse artillerie, était accessible aux secours du côté de la mer, et, du côté de terre, la tranchée devenait impraticable en quelque sorte, à cause de la dureté du sol. Rien ne rebuta Mustapha : là où il ne put creuser, il éleva des parapets avec des planches et des poutres épaisses, y fit trainer du canon, et, le 24 mai, dix pièces énormes de bronze, deux couleuvrines, et un basilic lançant des pierres du poids de cent soixante livres, battirent sans relâche les murs du fort. Toutes les défenses extérieures ayant été ruinées en peu de temps, le Bailli de Négrepont, qui commandait, envoya demander des renforts, et La Valette, convaincu que le salut de l’ile dépendait de la durée de ce siège, fit passer plusieurs fois des troupes fraiches et des munitions au fort Saint - Elme, tandis qu’il dépèchait son neveu en Sicile pour rappeler sa parole au vice-roi. En même temps, du château Saint-Ange, élevé en face, l'artillerie maltaise tonnait continuellement sur le camp ennemi : un des généraux

turcs fut grièvement blessé d’un éclat de pierre. De leur côté, les assiégés se défendaient avec une égale vigueur; mais, après avoir chassé les . Turcs de la tranchée, dans une sortie, contraints de reculer à leur tour, le vent détourna contre eux la fumée des canons, en enveloppa le fort, et les ennemis , inaperçus, purent s'emparer de la contrescarpe. À ce fatal événement succéda l’arrivée de Dragut , avec quinze galères et mille six cents hommes : le fameux Ulucciali avait précédé, suivi de six vaisseaux. Ces célèbres chefs de corsaires auraient préféré qu’on eût attaqué d’abord le chàteau du Goze ou la cité Notable; mais, voulant soutenir intact l'honneur du Sultan, ils déclarèrent qu’il fallait continuer le siège. Dragut, lui-même, prit soin de placer sur la pointe qui, du côté opposé au fort, resserrait l'entrée du port Muscet, une batterie qui fit de grands ravages. Depuis, ce lieu a retenu le nom de Pointe-Dragut.

Cependant les Turcs, enflés de leurs premiers

succès, déployaient une ardeur toujours croissante. Chaque jour ils livraient de nouveaux assauts, dont l’un faillit leur assurer la conquête de la place; heureusement que les échelles se trouvèrent trop courtes. Néanmoins, les Musulmans demeurèrent maîtres d’un ravelin où le feu des chevaliers ne pouvait les atteindre. Le vieux Bailli de Négrepont , tenant tête à l'orage, refusa le congé

que lui offrait le Grand- Maître; il demanda seulement que ses blessés fussent transportés au bourg, et qu’on lui fit passer des troupes fraiches.

Les mines tentées par Mustapha n'ayant obtenu aucun succès, il essaya la sape, qui lui réussit mieux, et forca les assiégés à élever de nouveaux retranchemens derrière leurs murs en ruines. De la contrescarpe et du ravelin, tombés au pouvoir des Turcs, des tours en bois dominaient sur l'intérieur du fort, et obligeaient les Hospitaliers à se tenir à genoux contre le parapet, afin de se soustraire au feu continuel qui partait de ces tours. Vingt-trois sentinelles furent tuées dans un seul jour, et l’on n'’osait plus en faire paraître. Bientôt les remparts se trouvèrent détruits, l'artillerie démontée, la garnison harassée de fatigue et couverte de blessures, et l’on regarda comme un prodige que le fort pût tenir encore.

C'était d’ailleurs en vain qu’on attendait de Sicile un secours qui semblait s'éloigner tous les jours. Le vice-roi exigeait même que les galères maltaises vinssent le joindre, et le chevalier Salvago, envoyé cinq fois vers lui par le Grand-Maître à travers la flotte ottomane, n'avait rapporté que des promesses sans effet. Dans cette extrémité, les assiègés firent demander à La Valette un nombre suffisant de barques, afin de repasser dans le bourg avant l'assaut décisif. Sur son refus, cinquante-trois che-

valiers protestèrent que, s’ils n'avaient pas de barques la nuit suivante, ils feraient une sortie l'épée à la main, plutôt que de mourir sans gloire et sans vengeance sur un amas de ruines. Le danger était pressant. Trois commissaires de l’ordre vinrent du bourg examiner si le fort pouvait encore tenir. L'un d’eux, Castriot, descendant de Scanderberg, affirmant qu'il y existait des ressources, proposa de s’y enfermer avec une nouvelle garnison. Le Grand-Maître accepta, et écrivit aux chevaliers : « Revenez au couvent, mes frères, vous y serez plus en sûreté; et nous, quand vous serez remplacés par les chevaliers, les soldats, et même les simples habitans qui se présentent en foule, nous serons plus tranquilles sur le sort d’une forteresse dont dépend le salut de l’île et de l’ordre. » Mais à l'aspect des barques qui venaient les recevoir, le cœur des assiégés fut saisi d’une vive indignation; et, honteux alors d’avoir paru céder un moment à la crainte, ils jurèrent tous de mourir plutôt que de céder leur place à d’autres défenseurs.

Le siége durant depuis vingt-trois jours, le bacha résolut de tenter un dernier assaut, et fit battre la brèche vingt-quatre heures de suite; enfin, le 16 juin, il donna le signal. Le combat fut terrible : debout sur les ruines, les chevaliers attendaient l'ennemi la pique à la main, et, quand cette arme était brisée, ils tiraient l'épée ou le poignard;

d’autres lançaient du soufre, de la poix, de l'huile brûlante, mais surtout de larges cercles enflammés, invention du Grand-Maitre, et qui souvent retenaient et blessaient trois soldats à la fois. Du haut des remparts du bourg et du château Saint- Ange, une foule avide, tour à tour muette d’espérance et de terreur , contemplait avec anxiété cette scène sanglante. Trente officiers musulmans, quittant alors l'attaque principale, se dirigent sur un boulevard que les assiégés oubliaient de défendre : un cri d'alarme s'échappe. A l'instant, deux canons, pointés par La Valette lui-même, tonnent du château Saint-Ange, tuent vingt Turcs et dispersent les dix autres. Enfin, après avoir épuisé durant plusieurs heures tous les efforts du courage et de la ruse, les Ottomans reculent devant une poignée de vainqueurs, et les deux rives retentissent de cris de triomphe. Deux mille ennemis gissaient sans vie sur la brèche ou dans les fossés. Malte avait à regretter trois cents soldats et dix-sept chevaliers, dont le plus brave fut inhumé parmi les Grands-Croix, par ordre du Grand- Maître, qui savait que l'honneur ne se paie que par l'honneur. Cent cinquante hommes de renfort furent envoyés dans le fort victorieux. Peu de jours après, les Turcs éprouvèrent une perte bien sensible : l’intrépide Dragut, atteint d’un boulet parti du château Saint-Ange, succomba promp-

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tement à sa blessure. Mustapha cacha cette mort avec soin, et, voulant fermer la route à tous les secours , il poussa la tranchée jusqu'au bord de la mer, et cerna entièrement le fort. Dès ce moment il devint évident que, sans une prompte assistance, Saint-Elme ne pouvait plus être sauvé, car il tirait du bourg non-seulement des soldats, mais encore ses vivres et ses munitions. Pressé de nouveau, le vice-roi envoya à Malte quatre galères, mais elles revinrent en Sicile sans avoir débarqué un seul homme. D’autres canots de renfort tentèrent le passage ; le canon des Turcs les foudroya, et tout espoir fut anéanti. Alors un généreux sacrifice se consomma. Les assiégés passèrent leur dernière nuit à recevoir les sacremens; puis, s'embrassant avec une vive émotion, ils volèrent ensemble à la brèche fatale. Les blessés mêmes s’y firent porter. Aux premiers feux de l'aurore du 23 juillet, le signal se donna, et l'assaut suivit avec un bruit horrible, qu'accompagna le plus épouvantable carnage... Au bout de quatre heures, les chrétiens se comptèrent : ils étaient soixante, et vingt mille hommes les attaquaient !.… les chevaliers n’en demeurèrent pas moins fermes à leur rang. Un choc plus terrible encore les écrasa entièrement, et le fort fut enlevé quand il ne resta plus un seul guerrier pour le défendre. On rapporte qu'en prenant possession de ces ruines désertes, le bacha sécria :

« Que fera donc le père, si le fils, qui est si petit, me coûte mes plus braves soldats ! » Dans la soif de vengeance qui dévorait ce barbare, il fit arracher le cœur aux Hospitaliers morts, ordonna qu’on traçàt sur leur poitrine une profonde croix avec la pointe du cimeterre, et les fit jeter dans la Méditerranée. Poussés par les vagues, ces restes héroïques vinrent s'offrir aux yeux de La Valette, qui ne put retenir ses larmes. On assure même que treize chevaliers, blessés ou estropiés, et hors d’état de se défendre, priant dans une chapelle, fu— rent écorchés vifs et crucifiés : on cite entre autres François Fleurac, dit La Strade; Pierre de Gadagne; George du Haultoy, qu’on pendit d’abord par un pied ; de Bonlieu, maître-d’hôtel du Grand-Maître, etc. Parmi les guerriers qui périrent également dans le fort, on remarquait le Commandeur Jean de Choiseul, Baptiste du Châtelet,

de Gondi, François de CAE qui éoribathätt un crucifix à la main; Jean de GO Annibal de Médicis, Montbazon, etc. Malte répondit à Mustapha par une effroyable représaille. On égorgea tous les esclaves turcs, et le canon lança leurs têtes, en guise de boulets, jusque dans la tente de leur général impie. Le Grand-Maître assembla ensuite ses troupes, ranima leur courage par une énergique exhortation, et défendit de faire à l'avenir aucun prisonnier. Se préparant ensuite au siége,

il tira quatre compagnies de la cité Notable, et emplit les magasins de tout ce qui se trouva de blé ou de vin chez les particuliers, auxquels le prix en fut payé avec exactitude.

Bientôt le chateau Saint-Ange, le bourg, le fort La Sangle, sont investis du côté de terre; les tranchées s'ouvrent, et un officier musulman, chargé de sommer le Grand-Maitre de se rendre, n'ayant pas même été admis dans la place, les murs de Malte sont ébranlés par une décharge de soixantedix canons. Les chevaliers, les gentilshommes, les vieux soldats qui montaient les galères de Sicile, ne pouvant résister à ce signal, débarquent aussitôt malgré leur commandant, gagnent le port par des chemins détournés, et abordent au bourg sur des canots envoyés par La Valette. Pour ravir aux assiégés cette voie sûre de communication avec le dehors, il eût fallu que la flotte ottomane occupât le grand port, dont le château Saint- Ange défendait l'entrée. L’amiral turc projeta alors de faire transporter, par ses chiourmes, une multitude de barques à travers l’isthme qui séparait les deux ports. C’en était fait de Malte, s’il eût réussi; mais un officier transfuge nommé Lascaris, issu, dit-on, de la famille impériale de ce nom, divulgua ce dessein au Grand-Maïître. Le conseil s’assembla, et, d’après l'avis des plus fameux pilotes maltais, on enfonca de grands pieux à une

certaine distance dans la mer; puis, les unissant par une forte chaîne de fer, le passage se trouva intercepté aux embarcations du pacha. En neuf nuits, cet ouvrage fut achevé. Mustapha essaya en vain d’arracher cette barrière; dès que les Turcs osaient s’en approcher, des nageurs, formés par l'amiral de Monte, se jetaient à l’eau, le poignard entre les dents ,-et leur audace avait bientôt dispersé les du es

Lassés de ces tentatives inutiles, les Déohians recommencèrent, le 5 juillet, leur feu interrompu. Des hauteurs voisines de Sainte-Marguerite, de Coradin, de Salvator et de Calcaro, les boulets, les quartiers de roche pleuvaient sur les remparts, et bientôt on aperçut une foule de brèches prêtes à favoriser l'assaut. Pour comble de fatalité, Hascen, roi d'Alger, fils de Barberousse et gendre de Dragut, arriva dans le camp des Musulmans avec deux mille cinq cents hommes, anciens soldats surnommés les Braves d’ Alger. Le nouvel allié, avec la présomption d’un jeune homme, bläma les opérations du siége, et se vanta d’'emporter le fort de La Sangle à la première attaque. L’ayant fixée au 45 juillet , il fut convenu qu’un vieux renégat, appelé Candelissa, tenterait le premier l'assaut du côté du port, et qu'Hascen se réserverait d'assaillir l'autre point. Ce jour arrivé, Candelissa, suivi de quatre mille Turcs, se jette dans les bar-

ques préparées par l'amiral, et s’'avance au bruit des instrumens de guerre... Mais la chaîne formée par les pieux arrête l'armée flottante; en vain cherche-t-on à former un pont : le rivage est trop éloigné, et le renégat ordonne de rompre la barrière à coups de hache. On se disposait à exécuter ses volontés , quand l'artillerie du château Saint- Ange et des batteries tonne avec furie , foudroie les travailleurs et les force à s'éloigner. Cependant Candelissa aperçoit, à la pointe de l’île de La Sangle, un endroit où la chaîne est interrompue. Six canons cachés en défendaient l'approche. Les chevaliers laissent arriver les premières barques, et lâchant tout-à-coup une bordée horrible, les brisent, les coulent à fond, et quatre cents Musulmans sont ensevelis dans les vagues. Sans s'étonner, les autres gagnent le rivage; mais une seconde décharge, tirée à cartouches et presque à bout portant, en fait un carnage affreux. La voix de leur chef les empêche de prendre la fuite, et, pour leur ôter tout espoir, il fait éloigner les barques. Ivres de rage, les Turcs, furieux, courent alors aux retranchemens : le fer, le feu, rien ne les intimide. Repoussés , renversés, les corps de leurs compagnons mourans leur servent d’échelles ; enfin, après cinq heures de combat, les chevaliers allaient céder au nombre; déjà flottaient sur les créneaux sept enseignes du Croissant, quand un

secours arrivé à temps tombe sur les vainqueurs et les précipite avec leurs bannières. L'épouvante les gagne; Candelissa lui-même appelle ses barques pour la retraite. Toutefois entassés sur les bords de la mer, foudroyés par l'artillerie, hachés par l'épée des Hospitaliers , les Turcs ne peuvent échapper à la plus horrible boucherie. Selon l’ordre du Grand-Maitre, on n'épargna aucun prisonnier. Aux prières, aux supplications des Musulmans, les Chrétiens ne répondaient que par ces mots : « C’est la paie de Saint-Elme! » A peine se sauva-t-il cinq cents soldats de cette troupe naguère si florissante. Mais une foule de chevaliers, entre autres le jeune Frédéric de Tolède, fils du vice- roi de Sicile; Henri de La Valette, neveu du Grand-Maître; le chevalier François de Polastron, son ami; Scipion des Ursins, Grand-Prieur de Castille; La Tour d'Auvergne; Jean de Beaumanoir; Aubin de Malicorne; Ximenez et Zacosta, parens du Grand-Maître de ce nom ; le Commandeur François de Boulliers de La Tour d’Aigues; Gaspard de Pontevez, tué d’un coup de canon qui Jui emporta un bras; Jérôme et Philippe Doria ; Jean Digueras, Bailli de Négrepont, dont la tête fut portée sur une pique en vue du fort, avaient péri glorieusement ‘. La Valette avait vu tomber

‘ On cite encore Honoré de Vintimille-Figuenière, Louis

également le sergent-major espagnol Jean de Mugnatones, et s'était écrié : « J'ai perdu mon bras droit ! » On vint alors lui dire que Mustphs avait juré de l'épargner seul, pour le présenter à Soliman : « Je saurai bien l'en empêcher, reprit-il vivement ; si la ville est prise, je me jetterai dans la mêlée vêtu en soldat, et je mourrai avec mes enfans et mes frères. »

Des faits d'armes semblables éclataient du côté de terre, où les Infidèles, pénétrant par une brèche voisine de la principale , avaient planté leurs drapeaux sans résistance. Avertis par leurs cris de triomphe , les Hospitaliers accourent, les vainqueurs de Candelissa les rejoignent , et la brèche est reconquise. Espérant venir à bout des Chrétiens par la lassitude, Mustapha dirigea aussitôt de nouvelles troupes pour un dernier assaut. Mais l'enthousiasme de tant d’exploits exalta tellement les habitans de la place, que chacun combattit, jusqu'aux enfans, et les janissaires épouvantés rentrèrent en grande hâte dans leur camp.

Quelques jours après, les chevaliers, dans une sortie, brülèrent une haute machine de bois qui dominait leurs murailles ; cependant un autre ne-

du. Puget, Jean de Châteauneuf, Claude de la Roche-Aymon,

Antoine de Solar, Balthazar de DPNer Cure, Scipion d'Urre, etc.

veu du Grand-Maître y périt. La constance de La Valette ne fut point ébranlée ; son génie croissait avec les dangers, et les dangers se multipliaient à chaque instant. Il n'était plus question de veiller à repousser des attaques isolées : des assauts continuels se livraient partout à la fois. Au pied des remparts écroulés du fort La Sangle, on voyait le bacha Mustapha, rugissant de colère, le cimeterre sanglant à la main, frapper au visage ceux qui paraissaient hésiter, et les chasser à l'assaut. Le 7 août , après un choc de quatre heures, les chevaliers semblaient fléchir, quand tout-à-coup les Musulmans vainqueurs s’enfuirent , ayant à leur tête le bacha, qui faisait sonner la retraite ; une heureuse inspiration devint la cause de cet étrange changement. Ému du danger du fort La Sangle, le gouverneur de la cité Notable donna ordre à une troupe de cavaliers de sortir de la cité, emportant chacun un fantassin en croupe. Arrivés au camp des Turcs, ils tombent sur le quartier des blessés, égorgent tout ce qui ne peut fuir, et les autres, épouvantés , s'éloignent rapidement , semant le bruit que le vice-roi de Sicile a débarqué. Mustapha accourt à son camp, mais déjà les Chrétiens s'étaient retirés sans avoir perdu un seul homme. Toutefois, ce qui avait contribué à leur salut démontrait en même temps aux Hospitaliers leur extrême faiblesse. Des brèches étaient ouvertes de

toute part, et le nombre des assiégés était considérablement diminué ; des mines, qu’on savait creusées jusque sous leur fort, pouvaient éclater d'un instant à l’autre ; aussi des vœux unanimes, se tournant vers la Sicile, appelaient le secours promis à la fin du mois. Philippe, après avoir si long-temps temporisé, craignit enfin que Malte , au pouvoir des Turcs, ne mît à découvert ses États de Sicile et d'Italie.

Cependant, deux assauts sont tentés à la fois le 18 août, et l'amiral Piali attaque au même instant le bourg au poste de Castille. Fout-à-coup , une mine inattendue renverse la muraille, fait reculer les chevaliers, et les Musulmans, au cri répété d’Allah! plantent sur la brèche leur grand étendard, dont les plis de pourpre se déploient majestueusement au gré des airs. La consternation est à son comble parmi les Chrétiens, et l'alarme arrive jusqu'au Grand-Maître. Sans s'émouvoir, il prend son Casque , ceint une épée, saisit une pique, et n'ayant pas le temps de revêtir sa cuirasse : « Allons , dit-il, car cette journée est encore à nous! » Les Hospitaliers frémissaient; de Mendoce, l’un d'eux, le conjura, à genoux, de se retirer :« Quand les enseignes des Ottomans n’y seront plus, » reprit le héros. Les Turcs furent repoussés victorieusement; mais, le lendemain, on les vit revenir plus nombreux et plus terribles. Le Grand-Maitre,

oubliant ses soixante-douze ans, avait dormi sur la brèche, et l’intrépide vieillard reçut encore les Musulmans. Une sorte de frénésie semblait s'être emparée de tous les cœurs. Chacun enviait le premier rang, et jamais on ne vit une pareille ardeur de part et d'autre. La Valette, atteint à la jambe d’un éclat de grenade , ne permit qu’on le pansât qu'après avoir chassé l'ennemi. Le jour suivant, 20, l'assaut recommença, mais sans succès, et les Turcs, épuisés de fatigue, prirent dès-lors quelque repos. On les croyait mème découragés, quand un billet jeté dans la place donna au Grand-Maître cet avis important renfermé dans un seul mot : « Jeudi lp

En attendant ce terme fatal, La Valette visita tous les postes avec le plus grand soin. Quelques-uns manquaient de défenseurs, tant les rangs avaient été éclaircis ; mais les blessés non encore guéris accoururent. Enfin, le jeudi arriva, et un ciel de feu et de fer sembla s'étendre sur la ville entière. L'attaque fut aussi vive que la défense : les Chrétiens et les Turcs se défiaient ou s'exhortaient les uns contre les autres, et chaque chef se trouvait en premiere ligne. L’héroïque Grand- Maître y avait sa place, et on le voyait appuyé d'une main sur un bâton et frappant de l’autre avec une longue pique. La nuit seule fit cesser un combat si épouvantable , que le conseil de

l'ordre, effrayé, voulait persuader à son chef de s’'enfermer dans le château Saint-Ange, avec le trésor et l'élite des chevaliers. C'était une dernière ressource; mais La Valette, ne calculant point sa vie, et sentant que cette mesure découragerait ses soldats : « Non, dit-il, c’est ici qu'il faut vaincre ou mourir! » Et toute la nuit il fit creuser des fossés, élever des retranchemens, dirigeant en personne tous ces ouvrages. Il redoutait surtout l’effet d'une plate-forme construite par les Turcs, et qui dominait le parapet : avant le jour elle fut attaquée, emportée d'assaut, et les Hospitaliers s’y fortifièrent. Surpris d’un tel acte de vigueur, et las de donner des assauts inutiles, Mustapha avait résolu de réduire la place par famine, quand il s’aperçut lui-même que ses vivres et ses munitions tiraient à leur fin. Redoutant la colère de son maitre, s’il revenait sans avoir triomphé, il partit avec quatre mille hommes pour tenter l'escalade de la cité Notable, qu'on lui avait dite peu fortifiée et dégarnie de troupes. Quel fut son étonnement d’en trouver les murailles bordées d’une garnison nombreuse, et hérissée de canons, de fusils, de piques, d’étendards!... Cette garnison venait d’être créée subitement par le gouverneur Mesquito, chevalier portugais, qui avait fait revêtir l’habit de soldat à tous les citoyens et aux femmes mêmes. A l’approche des Turcs, une décharge générale éclata,

et le bacha, effrayé, retourna sur ses pas sans oser pousser plus loin son entreprise; :! tomba méme de grande furie trois fois de son cheval, dit Naberat, en s’arrachant la barbe et s’écriant : Allah! Allah ! |

Cherchant de nouveaux moyens de succès, il fit construire une machine extraordinaire qui, appuyée contre le rempart, s'élevait au-dessus pour laisser l'artillerie libre , et s’abaissait aussitôt en mettant ses canonniers à l'abri. André Canar, habile charpentier maltais, l’examina avec soin, et, ayant pratiqué une étroite ouverture vers le milieu du rempart, la brisa d’un coup de couleuvrine. Les Turcs inventèrent alors de nouvelles mines; les chevaliers les éventèrent, en creusèrent à leur tour jusque sous les postes ennemis, et, enhardis. par ce succès, ils opérèrent plusieurs sorties vigou— reuses.

Enfin, le 1° (ou 6 septembre), après trois mois d’hésitation, la flotte espagnole, commandée par le vice-roi Garcie de Tolède, portant près de huit mille hommes, entre dans le canal de Goze, et débarque le lendemain dans l'anse de La Meleka. Les généraux turcs Piali et Mustapha, consternés, ne cherchent point à s'assurer des forces des Chrétiens, et abandonnant leur camp, leurs travaux, leur conquête de Saint-Elme , ils regagnent précipitamment leurs vaisseaux; mais bientôt la

honte d'avoir fui, la crainte du terrible Sultan, leur font ouvrir les yeux. Un espion leur assura que les renforts n'étaient pas de six mille hommes, et ils en avaient trois fois autant. Toutefois, ils voyaient leurs batteries détruites, les enseignes de l'ordre flottant sur le fort Saint-Elme, et le canon chrétien grondant sur les deux ports. Le sentiment de l'honneur l’emporta chez eux. Sürs que, si le secours était battu, les chevaliers étaient en trop petit nombre pour résister, ils mirent seize mille hommes à terre, et Mustapha marcha à leur tête vers les Chrétiens. Ces derniers accouraient à sa rencontre Comme sur une proie certaine , et, à sa vue, on les vit fondre contre les Turcs avec une impétuosité sans exemple. Ce ne fut point un combat : les Infidèles, saisis de terreur, jetèrent leurs armes dès le premier choc; on les poursuivit la pique et l'épée dans les reins jusqu’à leurs vaisseaux, et il en demeura environ mille sans vie sur le champ de bataille. Le même jour, 13 septembre, leur flotte fit voile vers Constantinople. La perte des Chrétiens ne fut que de quatorze soldats. Peu de temps après (le 18 septembre), le chevalier Jean de Malespine, voyant les Turcs s’en aller, récitait le psaume : Zn te, Domine, speravt, quand une arquebusade partie du camp ottoman l'ayant frappé à la tête, il tomba roide mort. Ainsi furent glorieusement délivrés, après deux

mois et demi de siége, ces remparts devant lesquels étaient tombés plus de trente mille hommes, l'élite et la force de l’armée ottomane. Mais, de leur côté, les assiégés se trouvaient réduits de neuf mille à six cents. Depuis plusieurs jours, ils étaient presque sans vivres, sans poudre et sans fortifications, et c'était ainsi qu'ils résistaient !.…

Le bruit d'un héroïsme couronné de tant de succès, répandit une joie universelle dans les États chrétiens; Rome fut spontanément illuminée , et les hommages les plus touchans rendus aux intrépides chevaliers. Le bourg qu'ils avaient défendu prit alors le nom de Cité-Victorieuse, et le pape Pie IV voulut honorer La Valette du chapeau de cardinal, qu'il refusa par modestie, ou peut-être par prudence. Le roi d'Espagne , Philippe IT, lui fit présenter en plein conseil, par son ambassadeur, un poignard et une épée dont la garde était d’or massif, enrichie de pierreries, en le priant de s’en servir pour protéger la chrétienté : La Valette les déposa au trésor, et depuis on les porta devant lui dans les grandes cérémonies.

Mais le soin de dédommager les vaillans soutiens de Malte, et de guérir les blessés, occupait en entier cette ame généreuse. Le Grand-Maître ne voulut garder pour lui que la gloire, et, pour nous servir des expressions d’un vieil historien, « il vuida son cabinet, ses garde-robes et ses coffres,

et donna tout ce qu’il possédait de rare et de précieux. »

Néanmoins, l'avenir était encore plein d’orages et de menaçantes tempêtes. Soliman, furieux, avait juré d’accourir au printemps venger en personne l’affront recu par ses armes, et des préparatifs im menses eurent lieu, tandis qu’à Malte le trésor épuisé n’offrait aucune ressource pour la défense; un parti extrême sauva l’ordre. La Valette parvint à faire sauter l'arsenal des galères, à Constantinople , et l'expédition de Soliman ne put s'effectuer.

Le Grand-Maître songea alors à exécuter un vaste dessein, qu’il méditait depuis long - temps; c'était de bâtir une ville nouvelle, le dernier siége ayant fait sentir toute l’importance de la presqu’ile appelée le Mont-Sceberras, commandant à la fois la mer et les deux ports. Là, sous le fort Saint-Elmie , fut tracée une vaste enceinte ; la cité devait occuper ce terrain, et de trois côtés la mer baignerait le pied des remparts. La plupart des souverains, à l’envi, voulurent contribuer à l’entreprise, et le roi de France seul donna cent quarante mille livres. Malte et la Sicile fournirent des ouvriers, et, le 28 mars 1566, le Grand-Maître, suivi des dignitaires et des chevaliers, vint en grande pompe poser lui-même la première pierre; des médailles portant pour exergue : Melia renascens , furent en même temps frappées en mé-

moire de cet événement. Depuis ce jour, huit mille hommes travaillèrent sans relâche; et quand l'or manqua pour les payer, on y suppléa au moyen d'une monnaie de cuivre, à laquelle on attribua une valeur factice. Elle avait pour emblème deux mains entrelacées; sur le revers les armes de La Valette, avec cette légende : Non æs, sed fides (non par l'argent, mais par la fidélité), et on la retirait exactement à mesure que la générosité des chevaliers, des commandeurs et des princes, ramenait des ressources au trésor. Un an suffit pour élever les murailles et tracer le plan des rues; aussitôt les particuliers commencèrent à bâtir, et, afin d’exciter le zèle des Hospitaliers, un statut permit de disposer par testament des maisons situées dans la nouvelle ville. On lui donna le nom de cité La Valette, en l'honneur de son illustre fondateur.

Quelques traverses vinrent affliger la fin d'une vie si glorieuse. De jeunes chevaliers espagnols, accusés d’avoir chanté, dans une partie de débauche, des chansons infamantes contre des dames, des membres de l’ordre, et même le Grand-Maître, se révoltèrent, brisèrent la plume du Vice-Chancelier, et jetèrent son écritoire par la fenêtre. Une prompte fuite les déroba au châtiment ; néanmoins ils furent privés de l’habit. Cette affaire était encore récente, quand La Valette apprit que le

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pape, sans l'avis du conseil, conférait les bénéfices de l’ordre, et dispensait même les titulaires de payer les responsions. Il en écrivit avec fermeté à Pie V sans obtenir aucune satisfaction. Épuisé de fatigues et de chagrins, tourmenté par la crainte d’une nouvelle guerre de la part des Turcs, le vénérable Grand-Maître, se trouvant à la chasse, fut frappé d’un si violent coup de soleil, qu'il ne put le lendemain assister à l'office divin selon son usage. Une fièvre ardente se déclara, et, sentant sa fin prochaine, il appela le conseil auprès de son lit. Il lexhorta à l'union, à une entière obéissance envers son successeur, fit quelques donations pieuses, légua le resté de sa dépouille à l’ordre, et, ayant achevé de régler les choses de la terre , il ne s’occupa plus que des biens impérissables. Après un mois de maladie, et onze années de gouvernement, il expira, le 21 août 1568, l’anniversaire du jour où il avait été élu :

Le corps de La Valette fut d’abord déposé dans l'église de la chapelle du château Saint-Ange, et, le 2b août, son successeur, suivi des chevaliers et de tout le peuple, le fit transporter avec le plus grand apparat sur la galère Capitane, richement

1 Les crédules annalistes du temps racontent que divers prodiges avaient annoncé la fin du Grand-Maître, et rangent gravement dans ce nombre la mort de son perroquet.

pavoisée, et remorquée par deux autres, également couvertes de drap noir, dans la cité Valette, ainsi qu'il en avait témoigné le désir. Il y fut enterré dans une chapelle qu’il avait fondée et dédiée à Notre-Dame-de-la-Victoire.

Les Hospitaliers furent inconsolables de la perte de Jean de La Valette-Parisot, un des plus illustres Grands-Maîtres que l’ordre ait offert à l'admiration de la postérité. Doué des plus hautes qualités , elles brillaient encore davantage au sein du danger. Habile à prévoir, prompt à se résoudre, il était aussi hardi à entreprendre qu’à exécuter. Ménager du sang des soldats, il avait soin de s’entourer de conseils avant de le hasarder; aussi était-il aimé comme un père de tous les guerriers qui lui donnaient ce nom. Le célèbre doge de Gènes, André Doria, portait une vénération extrême à La Valette, et souvent, à sa prière, il relàcha des prisonniers français. À tant d’avantages, le Grand-Maître joignait un air ouvert, des manières chevaleresques, et sa générosité surpassait sa fortune. Il avait la réputation du premier homme de guerre de son siècle, et du plus pieux de tous les chevaliers. On rapporte que, voulant reconnaître les services rendus à l’ordre en 1565 par les familles de Rhodes, il ordonna que l’épée et le chapeau qu’il avait portés durant le siège, fussent déposés dans l’église de Borgo , la

première que les Grecs eurent dans l’île de Malte. Cette fois , l’'épitaphe tracée sur une tombe ne pouvait être qu'au-dessous de celui qu’elle célébrait.

On lisait sur le mausolée de Jean de La Valette :

A DIEU, TRÈS-BON ET TRÈS-GRAND, ET À LA MÉMOIRE ÉTERNELLE DE TRÈS-ILLUSTRE FRÈRE JEAN DE LA VALETTE, FRANCAIS, QUI, APRÈS UNE FOULE DE CHOSES MÉMORABLES ET DIVERSES ; FAITES AVEC COURAGE ET AVEC SUCCES, TANT PRÈS DE TRIPOLI EN AFRIQUE, ET DANS TOUTE LA NUMIDIE, QUE PAR TOUTE LA GRÈCE SUR MER ET SUR TERRE; PAR L'UNANIME CONSENTEMENT DE L'ORDRE ENTIER ÉLU MAITRE El CHEF, ACCRUT TELLEMENT LA HAUTE OPINION QUE DÈS LONG—TEMPS ON AVAIT CONÇUE DE LUI, QUE, L'AN DE NOTRE — SEIGNEUR 1565, QUAND LES PRINCES CHRÉTIENS HÉSITAIENT ET TEMPORISAIENT, IL DÉLIVRA MALTE, ASSIÉGÉE PAR SOLIMAN; SAUVA LA VIEILLE CITÉ ET LES CHATEAUX; CHASSA LES TURCS DE TOUTE L'ILE; PURGEA LES DEUX MERS DES PIRATES ; ET CONSTRUISIT, AVEC UNE IN— CROYABLE CÉLÉRITÉ ET UN ART ADMIRABLE, LA NOU— VELLE CITÉ LA VALETTE, BOULEVARD ASSURÉ CONTRE LES ENNEMIS DE NOTRE FOI, ET MONUMENT ÉTERNEL DU NOM DE LA VALETTE ET DU NOM FRANCAIS.

IL EST MORT LE 21 AOUT 1568, LE MÊME JOUR QU'IL ÉTAIT ENTRÉ AU MAGISTÈRE DE L'ORDRE, ONZE ANNÉES AUPARAVANT.

TERRIBLE AUX ENNEMIS, ET CHER AUX SIENS, IL MÉRITAIT UNE AUSSI LONGUE VIE.

LE SOUVENIR SI GRAND D'UN SI GRAND HOMME, ET UN SI PUISSANT AIGUILLON DE COURAGE POUR LES SOLDATS DE JÉRUSALEM , ÉTAIENT COMME ENFOUIS DANS LA TERRE : FRÈRE LOUIS DE MAILLAC— SACQUENVILLE , ET FRÈRE JEAN DE SOUBIRAN—ARIFAT, ONT ÉLEVÉ CE MO- NUMENT POUR LES METTRE AU PLUS GRAND JOUR, L’AN DE NOTRE-SEIGNEUR 1611.

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