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Ouarante-fjuitième Grand - Maître,
Dès qu’on put prévoir la fin prochaine de Jean de La Valette, une cabale s'était formée, ayant à sa tête deux Grands-Croix de l’ordre, qui, n’espérant point la dignité suprême pour eux-mêmes , voulaient du moins s'attacher par la reconnaissance celui auquel ils la feraient obtenir. Leur choix se fixa sur Pierre de Monte ‘, Prieur de Capoue, dont le véritable nom était Guidalotti; mais il l’avait changé pour plaire à Jules IT, de la maison de Monte, et son grand-oncle maternel. Aussi recommandable d’ailleurs par sa valeur que par sa naissance, le Prieur de Capoue s'était ac-
‘ De Monte ou du Mont. .
quis la plus honorable renommée par ses exploits sur mer. Le pape l'avait investi de la place de gouverneur du château Saint-Ange. Nommé, en 1558, général des galères, il avait chassé le redoutable Dragut qui infestait les côtes de Malte; et, depuis, créé amiral et gouverneur du fort La Sangle, il avait défendu ce poste avec un tel courage, qu'après La Valette on lui devait la victoire. Il était alors très-âgé, et ayant été député à Rome, après la levée du siége, en qualité d’ambassadeur, le souverain pontife, touché de sa vieillesse et de sa gloire, ne voulut point permettre qu'il lui parlât à genoux, selon la coutume. Il fut élu Grand- Maitre le 23 août 1568, à la pluralité des suffrages, et l’on regrette qu’il ait eu besoin de brigue pour y parvenir. Mais, s’apercevant bientôt de l'empire que ses protecteurs cherchaient à prendre sur son esprit , il envoya l’un en ambassade à Rome, et nomma le second Grand-Commandeur en Espagne.
Une heureuse paix, fruit du gouvernement de La Valette, régnait au-dehors et au-dedans : Monte en profita pour accroître la marine de l’ordre, et achever de bâtir la cité La Valette. Il montra à cette époque autant de générosité que de-désintéressement; car, quoique plusieurs galères eussent été construites à ses frais, il voulut qu’elles appartinssent à Malte et non au Grand-Maitre. D’un autre côté, quelques Hospitaliers, jaloux de la gloire de
son prédécesseur , ayant prétendu que la nouvelle cité ne servait qu'à dévorer le trésor commun, Monte les reprit sévèrement, et déclara qu’il ne souffrirait jamais qu'on entravât les desseins formés par un si grand homme.
Cependant, las de l’inaction, plusieurs jeunes chevaliers coururent sur les corsaires et revinrent chargés de butin. Ce succès enflamma le courage des autres, et, le Grand-Maïître ayant permis à chacun de croiser pour son propre compte, on les vit sortir en foule du port de Malte. Ils parcoururent victorieusement toute la Méditerranée jusqu'aux bouches du Nil, et nul pirate ne put se croire à l’abri de leurs vaisseaux.
La fortune sembla changer en 1570. Deux galères maltaises firent naufrage, trois autres devinrent la proie des corsaires, et, afin de réparer les pertes autant que pour se mettre en défense (car le bruit courait que Sélim IT ‘, l’indigne fils du grand Soliman, allait attaquer Malte), l’ordre fut réduit à emprunter soixante-dix mille écus.
Heureusement cette menace ne se réalisa point, mais avec la sécurité semblèrent renaître les anciennes discordes. Les langues d’Espagne se divisèrent ; chaque chevalier embrassa l’un ou l’autre parti, et l’on eût vu journellement des batailles sanglantes,
* Surnommé West, ou l’Ivrogne.
si le maréchal de la Cassière, parcourant la ville avec le bâton de justice , et suivi d'une troupe armée, n’eût rétabli l'ordre et la discipline. Toutefois quelques Hospitaliers furent tués, et les auteurs de. ces dissensions condamnés à perdre lhabit.
Les événemens de l’extérieur n'étaient pas de nature à rassurer. Saint-Clément, général des galères, osa, malgré l'avis des plus sages matelots, tenter, avec quatre galères chargées de provisions, le passage de Trapani à Malte, que Luciali, corsaire tunisien, gardait avec douze vaisseaux. La lâcheté du général égala son imprudence, et,voyant deux galères prises, il abandonna celle qu’il montait pour s'enfuir à terre avec son or. Il oublia même son étendard; mais un jeune Maltais plein de bravoure s’en saisit, passa l'épée à la main au travers de la chiourme révoltée, et gagna le rivage en se jetant à l’eau. Montés sur les bâtimens de l’ordre, les corsaires s’aperçurent avec étonnement qu'on n'avait pas même tenté de les alléger en abandonnant d’inutiles provisions. Soixante-deux chevaliers périrent dans ce désastre. Saint-Clément fut accusé, condamné à perdre l’habit, livré à la justice séculière et étranglé dans sa prison. Son corps, enfermé dans un sac, eut la mer pour sépulture. À Malte comme à Sparte, la lâcheté trouvait des lois de fer.
Ces revers, joints à ses infirmités, déterminè-
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rent le Grand-Maître à demander à Pie V sa démission qu'il ne voulut point lui accorder. Il songea alors à exécuter une entreprise qu’il avait à cœur depuis son avénement au pouvoir. C'était la translation du couvent dans la cité Valette; elle eut lieu le 18 mars 1571 avec la plus grande magnificence; toutefois ce ne fut pas sans objection de la part des chevaliers, car la nouvelle ville était si peu avancée encore, que le palais du Grand-Maitre, élevé en bois recouvert de maçonnerie, n’avait qu’une salle et deux chambres.
Mais le premier dessein, conçu et adopté dans cette demeure, fut d’un heureux présage pour l'avenir. Ce fut de là que Pierre de Monte envoya à la flotte chrétienne, commandée par don Juan d'Autriche, trois galères auxiliaires. Elles prirent part à la célèbre bataille de Lépante qui, survenue après le siége de Malte, acheva de ruiner pour long-temps la marine ottomane. Elle se livra le 7 octobre 1571 ; les Turcs y perdirent cent soixante et une galères, soixante autres vaisseaux et trentedeux mille hommes :.
* Le grand-visir, en apprenant une si grande perte, fit venir le Baile de Venise, qu’il retenait prisonnier contre le droit des gens. Sache, lui dit-il, que les forces de l’empire ottoman sont toujours renaissantes. Nous avons coupé ur bras à Venise en lui enlevant Chypre. Nous tuer des hommes et nous enlever des vaisseaux, c’est nous couper la barbe : elle en croitra plus touffuc.
Le Grand-Maitre survécut peu à cette mémorable victoire. Il termina sa carrière le 27 janvier 1572, âgé de soixante-seize ans.
A la mort de Pierre de Monte se termina ce siècle d’héroïsme et de grandeur , de revers et de gloire, commencé en 1476, alors que d’Aubusson était appelé à la dignité suprème. Pendant cette courte période, l’ordre, établi pour le soulagement des pélerins et des pauvres, brilla d’un éclat que n’eurent pas toujours les plus grandes monarchies. Trois fois assailli dans ses remparts, le sort de l'Europe et de l'Asie fut attaché à son courage. Deux fois, cette formidable puissance ottomane, qui, débordée comme un torrent, menaçait de tout envahir, et de faire pour l'Occident ce que son prophète avait fait pour l'Orient, vint se briser devant l'épée et la croix blanche des Hospitaliers. Deux immenses armées disparurent, et deux célèbres conquérans virent évanouir leur renom d’invincibles devant un millier de chevaliers; et, si la trahison livra une fois les héros chrétiens, le sort ne permit pas à leur vainqueur de s’enorgueillir long-temps d’avoir triomphé d'eux.
Nous avons dû nous étendre sur les événemens de ce siècle, parce qu’ils forment à eux seuls presque toute l'histoire héroïque de l'ordre, qui paraît, dans cet intervalle, avoir atteint la force de l'age mür, et qui auparavant se ressentait de la
jeunesse, comme il toucha ensuite à sa décadence. Les chefs sont la gloire des nations et des réunions guerrières. Après Pierre de Monte, il ne s’en trouva plus d’assez éminens en génie, ou du moins ils furent mal servis par les circonstances. D'ailleurs l'influence de la cour de Madrid remplit plus souvent le trône de Malte de Grands- Maîtres espagnols ou étrangers à la France, et, quoiqu’on ne puisse accuser la plupart d’entre eux de lâcheté ni de perfidie, néanmoïns on se sentira frappé d’une réflexion involontaire. Trois fois, sous des chefs français, l’ordre, engagé dans une lutte terrible, en sortit victorieux, ou la défaite fut aussi belle que la victoire. Malte n'aura plus qu’une attaque à soutenir. Alors deux siècles auront été consacrés à la fortifier, alors elle aura pour chef un Allemand renommé brave, que l'Espagne aura appuyé, et cependant elle ouvrira ses portes sans chercher mème l'honneur de la résistance! On lisait sur le tombeau de Pierre de Monte :