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Quarante-Lieuvième Grand-Maître,
Jean l’Évèque de La Cassière, né en 1503, était chef de la langue d'Auvergne et Grand-Maréchal de l’ordre, quand il fut élu le 27 janvier 4572.
On a déjà retrouvé plusieurs fois son nom dans l’histoire de ses prédécesseurs , et l’on a vu que sous Jean d'Omédès, à la retraite de Zoare, il portait le grand étendard. Le tenanttoujoursélevé afin d'y rallier les chevaliers, La Cassière le sauva malgré les flèches et les feux des Infidèles. Sous Pierre de Monte, sa fermeté rétablit la paix dans l’ordre ;. heureux si elle n'était point dégénérée en opiniâtreté et en aigreur |
Les premières années de ce magistère furent paisibles. On craignit un moment la guerre du côté
des Turcs; mais Sélim tourna ses efforts ailleurs. L’inquisition s'établit à Malte en 1574, et il sembla dès-lors que les princes chrétiens , jaloux de la paix dont jouissait l’ordre, eussent à l’envi conspiré contre lui. La république de Venise, donnant le signal, commença par réclamer des marchandises appartenant à des juifs du Levant, et qui avaient été prises à bord d’un vaisseau vénitien. Sur le refus du conseil, les biens de l'Hôpital furent séquestrés sur tout le territoire de la république, et il fallut céder pour éviter de plus grands maux. Puis, tour à tour, le pape, l'Empereur, les rois de France et d'Espagne s’arrogèrent le droit de nommer aux Prieurés situés dans leurs États , Ce qui enlevait les dignitaires à l'autorité du conseil. Quelque chose de plus grave encore fut proposé à la diète germanique. On y agita la question de réunir la langue d'Allemagne à l’ordre Teutonique. L’ambassadeur de Malte parvint heureusement à faire échouer ce projet.
Ainsi tourmenté au-dehors, l’ordre ne tarda pas à l'être au-dedans. La Cassière , poussant la fierté jusqu’à la hauteur , la fermeté jusqu'à la rudesse, et peu maître de ses premiers mouvemens, avait indisposé une foule de chevaliers. Les Espagnols, qui poursuivaient dès-lors le dessein de détruire à Malte le pouvoir de la France, comme leur maitre tentait de ruiner lui-même ce malheureux
royaume, ourdirent une révolte tendant à détrôner le Grand-Maître. Afin de mieux voiler leur dessein, ils mirent à la tête du parti un valeureux chevalier de la langue de Provence, nommé Romégas, séduit par l'espoir de succéder à La Cassière. La rebellion sé développant peu à peu, des Hospitaliers castillans accusèrent, en 1578, Jean de La Cassière, devant le conseil, d’avoir ratifié des nominations injustes faites par le pape et les princes chrétiens. N'ayant obtenu qu’une sévère réprimande, ils s’y prirent autrement l’année suivante. L'évèque de Malte, créature du roi d'Espagne, prétendit être chef de l'hôpital de la cité Notable, et excommunia les administrateurs qui refusèrent de le reconnaitre. Sous prétexte d'appuyer l'autorité de l'Église, il eut soin de tenir toujours son palais rempli de gens armés qui faisaient des sorties sur les citoyens, comme d’une citadelle assiégée. Le Grand-Maitre ayant invoqué l'intervention du pape, on vit arriver l’archevèque de Palerme, chargé par le souverain pontife de pacifier ces troubles fâcheux. Il ne put réussir, car la soif du pouvoir faisait oublier tout sentiment d'honneur, et excitait aux plus grands crimes. Trois familiers de l’inquisition se chargèrent d'empoisonner La Cassière ; mais, ayant été découverts, on les entendit avec horreur nommer, parmi leurs complices, un inquisiteur et des Grands-Croix de l’ordre. Ce fut une occasion
d’insulter le Grand-Maître en plein conseil, et enfin, en 1581, on ne garda plus de mesures. On rougit de dire quelle cause précipita la révolte : ce fut une ordonnance des chefs des Hospitaliers qui chassait du bourg et de la cité Valette toutes les femmes de mœurs décriées. Les plaintes, les murmures éclatèrent : il fut décidé qu'il était ur— gent de nommer un lieutenant du magistère, et on intima à La Cassière l'ordre de le désigner lui-même. Comme il s’y refusa, on élut unanimement Romégas, qui devint alors l’ame et le chef ostensible de la rebellion. On n'en demeura point là. Le Grand-Maître, arrêté dans son propre palais, fut traîné avec opprobre au château Saint- Ange où on le renferma étroitement. Ses sceaux furent brisés, on fit son procès, on l’accusa de prodigalité, de perfidie, d’'indolence ; on calomnia sa vie et ses mœurs; on prétendit enfin qu'il était tombé dans une sorte de décrépitude morale et physique. Un Mémoire accusateur , renfermant tous ces griefs en cinquante-trois articles, fut ré— digé, signé, et trois ambassadeurs partirent surle-champ pour aller le présenter au pape Grégoire XIIT. |
Si La Cassière n'avait pu conquérir l'affection de tous les chevaliers, du moins il avait obtenu l'estime d’un grand nombre, surtout de ceux qui l'approchant de moins près n’avaient pu autant
souffrir de l’impétuosité de son caractère. Quatre d’entre eux vinrent s’offrir pour lui servir à Rome de députés et de défenseurs. Chabrillan, chef des galères , revenant d’une expédition , accourut , plein d’indignation de la conduite des révoltés, prendre l'engagement d'armer deux mille soldats pour la cause du Grand-Maitre. Enfin le roi de France, irrité d’une telle violence à l'égard d'un Français, et croyant y reconnaître l’astuce espagnole, dépècha deux ambassadeurs, l’un à Rome et l’autre à Malte, chargés de reproches et de menaces. À ces nouvelles, les factieux s’effrayèrent. Romégas , plutôt entraîné -qu’instigateur de la sé— dition, reconnut sa faute, et fit prier La Cassière d'oublier le passé et de reprendre la souveraineté. Mais le vieillard, demeuré impassible au milieu des outrages, resta inflexible dans sa vengeance, et persista à demeurer en prison jusqu’à l’arrivée du nonce du pape, qui lui en ouvrit les portes le 10 septembre. Le conseil ayant été assemblé , Romégas lui remit la lieutenance, prenant à témoins ses compagnons qu'il ne l'avait acceptée que par obéissance pour ce même conseil. La Cassière n’y parut point. Il faisait tout préparer pour son départ, et, le 14 septembre, malgré les représentations du nonce, malgré les vents contraires, il mit à la voile. Déjà, dans l'espoir de profiter de ces troubles, les Espagnols avaient introduit des troug*
pes dans l’île. Le nonce leur commanda d'en sortir.
Cependant, Romégas partit pour Rome où il arriva même quelques jours avant le Grand-Maître. Son nom illustré par une foule d’exploits, le cortége des chevaliers qui l’entouraient, attirèrent d’abord le peuple sur ses traces; mais, dès que La Cassière parut, cet empressement s'évanouit ; le héros ne fut plus qu’un rebelle, et celui qu’il avait retenu captif, entra dans la ville sainte suivi de huit cents Hospitaliers , entouré de cardinaux, de princes et d'ambassadeurs de divers royaumes. Le pape accueillit le Grand-Maître avec les plus grands honneurs , le combla de prévenances et fit poursuivre sa justification avec vigueur. Romégas, ne supportant pas l’idée d’être regardé comme un traître, mit fin par son trépas à des dissensions qui paraissaient inévitables, car les chevaliers l’aimaient, Grégoire XIII et l'ambassadeur de France estimaient son courage , tandis qu’on s'accordait généralement à trouver dans La Cassière un caractère dur et violent, À Malte même, les révoltés s'obstinaient à le rejeter comme Grand-Maiître, le nonce était peu écouté, et l’on entravait les démarches qu'il faisait pour obtenir des informations positives.
Dans ces conjonctures , la mort termina toutes les incertitudes, en enlevant La Cassière, le
" JÉAN. DE LA CASSIÈRE. £ 417
21 décembre 1581, à l’âge de soixante-dix-huit ans.
Pendant près de dix ans que dura son magistère, il construisit à ses frais l’église de Saint-Jean- Baptiste dans la cité Valette, et y attacha, de son propre trésor, un revenu de mille écus. Il fit creuser en dehors une chapelle souterraine où l’on transporta le corps et les tombeaux de ses prédécesseurs.
Le corps de Jean de La Cassière fut d’abord porté avec pompe dans l’église de Saint-Louis des Français où son cœur demeura depuis. Le célèbre Antoine Muret y prononcça son oraison funèbre, en présence de seize cardinaux et des ambassadeurs de France et de Pologne. Il lui composa cette épitaphe par ordre du pape:
A DIEU, TRÉS—-BON ET TRÈS—GRAND
À FRÈRE JEAN L'ÉVÊQUE, GRAND-MAITRE DE LA MILICE DE JÉRUSALEM, HOMME TRÉS—-COURAGEUX, TRÉS—PIEUX, TRÈS—MAGNI- FIQUE, DONT L'INTÉGRITÉ, MISE AU GRAND JOUR ET ÉPROUVÉE PAR LA CALOMNIE COMME L'OR PAR LE FEU, BRILLA D'UN NOUVEL ÉCLAT....