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Soixante- Sixième Grand - Maître,
A MALTE
Emmanuel Pinto de Fonséca, Portugais, créé Bailli d’Acre par le Grand-Maître Caraffa, succéda à Despuig le 18 janvier 1741.
Les premières années de ce magistère furent calmes et heureuses, et la tranquillité dont jouissait l’île ne se trouva troublée un instant que par les tracasseries occasionées par l'expulsion des jésuites. Le marquis de Pombal, premier ministre du roi de Portugal, et le marquis Tannuci, ministre régent des Deux-Siciles durant la minorité de Ferdinand IV, obtinrent l'adoption de cette mesure, qui devait plus tard être presque généralement suivie dans les autres royaumes.
Des événemens bien autrement importans fu-
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rent à la veille d’éclater en 1748, et, le 6 juin de cette année, on découvrit à Malte une conspiration dont les suites pouvaient être des plus dangereuses. Elle avait été tramée dans le plus profond mystère par Mustapha, pacha de Rhodes, prisonnier de guerre des chevaliers, et reçu avec les plus grands égards dans le chef-lieu de l’ordre. Agent secret du sultan Mahomet V, qui cherchait à s’emparer de l'ile, il résolut d'exécuter par la trahison ce que les officiers de son maître n'auraient pu obtenir les armes à la main. Ayant entraîné dans son complot deux Juifs et deux Grecs qui, à leur tour, séduisirent le capitaine de la frégate Nazareth, le pacha, aussi fourbe qu'audacieux, répandant l’argent à pleines mains, conçut le projet de renverser le gouvernement et l’ordre même, de faire périr le Grand-Maître, d’empoisonner les fontaines, et, à limitation des Vèpres siciliennes, d’égorger, à un signal convenu, tous les chevaliers et les maîtres d'esclaves turcs. Ces derniers se trouvaient en nombre hors de proportion; car, outre ceux attachés au service des galères et des arsenaux, les chevaliers , les principaux Maltais, de simples ouvriers mêmes, en avaient pour domestiques. Mustapha se proposait, dès qu'il aurait brisé leurs chaînes, de les armer, de mettre tout à feu et à sang, et de s'emparer de Malte avec leur secours réuni aux troupes que fourniraient le pa-
cha de Tripoli et les régences barbaresques. Un Turc nommé Ymseletty, chambrier de Pinto, devait lé poignarder avec un stylet empoisonné ; mais trois fois il recula d’effroi à la vue du prince endormi. Un autre Turc devait mêler du poison, fourni par le bacha, dans les alimens du Grand- Maître, et hésita à commettre ce crime. Enfin , un des Juifs et un soldat persan, qui faisaient partie de la conspiration, dénoncèrent leurs complices afin d'obtenir leur grâce : le bacha, appliqué à la torture, avoua tout, et sur deux cents de ces misérables qui furent arrêtés, trente — quatre périrent sur-le-champ du dernier supplice. Une vigilance plus sévère éclaira alors les démarches des esclaves, et cet événement donna l'éveil aux Maltais ainsi qu'au Grand-Maître, pour arriver au moyen d’abolir l’atroce coutume de plonger ainsi les captifs dans les fers. La fermeté et la prudence déployées par Pinto, dans ces circonstances difficiles, attachèrent une telle célébrité à son nom, que la Corse désira l'avoir pour souverain : ce vœu lui fut même transmis par le fameux Paoli, qui venait de délivrer sa patrie du joug tyrannique des Génois. Le Grand-Maitre , flatté d’un semblable témoignage d'estime, envoya au brave général un commissaire et des troupes. Mais l’habileté du duc de Choiseul parvint à faire échouer un plan qui contrariait les vues politiques de la France.
Pinto eut, peu de temps après, une vive altercation avec le royaume de Naples, auquel il contesta, avec une juste obstination, le droit d’exercer aucun acte d'autorité à Malte comme suzerain de l'ile. Charles III fit aussitôt séquestrer les biens de l'ordre dans ses États, et la peine de mort fut ordonnée contre ceux de ses sujets qui porteraient des vivres aux Maltais. Mais le Grand-Maître demeura inébranlable, et ces dissensions ayant subsisté durant quatre années consécutives, il fallut que le roi des Deux-Siciles abandonnût ses vaines prétentions.
C'était vers la même époque (1753) ‘ que le grand Frédéric venait de s'emparer de la Silésie. Ce monarque, d’après les instances de Pinto, con-
‘ Deux années plus tard (octobre 1755), on éprouva à Malte un ouragan terrible. L'église de la Melleha , où s'étaient réfugiés une foule de paysans (dit le manuscrit de M. le comte de Cadolle), s’écroula, et les malheureux périrent sous les décombres. En reconstruisant cette église, on découvrit le tombeau du Grand-Maître Villiers de l’Ile-Adam; le conseil se transportant à la Melleha avec le Grand-Maïtre, ils assistèrent à l'ouverture du cercueil, et les restes du héros français furent transférés en grande pompe dans l’église de Saint-Jean. Nous avons dit précédemment (page 34) que le mausolée du célèbre défenseur de Rhodes avait été élevé dans une chapelle du chàäteau Saint-Ange, mais son corps avait pu être inhumé ailleurs. L'exemple de ces translations est fréquent dans l’histoire des
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sentit à ce que la langue d'Allemagne conservât les commanderies qu’elle possédait en cette province. Il manifesta constamment depuis un vif in térêt pour l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem , dont l'institution belliqueuse plaisait à son imagination.
L'an 1760, vers le milieu de septembre, le pacha Méhémet, allant lever des tributs dans les iles de l’Archipel, mouilla à Stancio, et y débarqua avec la plus grande partie de son équipage. Mais, profitant de son absence, les esclaves chrétiens se révoltent, coupent les câbles du vaisseau amiral, qui était du premier rang et portait une riche cargaison, puis font voile vers Malte. On les vit entrer dans le port le 6 octobre, au nombre de soixante-treize , après dix-huit jours de navigation. Ces courageux matelots offrirent le bàätiment capturé au conseil de l’ordre, qui leur distribua toutes les marchandises qu’il renfermait. Irrité de cette perte, le sultan résolut d’en tirer une éclatante vengeance, et des deux côtés on se livrait à de grands préparatifs de guerre, lorsque Louis XV réussit à détourner l'orage. Le Bailli de Fleury vint de sa part à Malte, acheta le vaisseau turc au nom du roi, et, le 11 décembre 1771, l’expédia en don à Mustapha IIT. Aïnsi la guerre entre les Hospitaliers et l'empire ottoman semblait être dégénérée en querelles de leurs esclaves.
Emmanuel Pinto, qui, jusqu’à son dernier soupir, conserva une prodigieuse force de corps et d'esprit, mourut le 25 janvier 1773, âgé de quatre-vingt-douze ans. Peu fertile en événemens d’un haut intérêt, le règne de ce Grand-Maître est “un des plus longs dont il soit fait mention dans les annales de l’ordre, et il y déploya un esprit étendu et entreprenant. Élevé dans des idées de gouvernement absolu , il s'était opposé constamment à la tenue d’un chapitre général, et disait à ce sujet : « Si j'étais roi de France, jamais je ne réunirais les états-généraux ; si j'étais pape, je ne convoquerais point de concile : chef des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem , je ne veux pas de chapitres-généraux; je sais que ces assemblées finissent presque toujours par porter atteinte aux droits de ceux qui en ont permis la réunion. » Jaloux d’un rang qu’il soutenait dignement et avec une magnificence royale, il obtint que ses ambassadeurs jouissent, dans les cours de l'Europe, des mêmes prérogatives que ceux des têtes couronnées.
Sous ce magistère, le titre d’Altesse Éminentissime fut donné au chef des chevaliers par les membres de l’ordre et les ministres étrangers ; jusqu'alors ils n’accordaient aux Grands-Maîtres que la qualification d’Eminence ‘. Pinto eut aussi
* Les Maltais, d’après une autorisation donnée par l’empe-
le premier le droit de placer une couronne fermée au-dessus de ses armes. Benoît XIV l’affec— tionnait beaucoup.
Ce prince était d’une humeur enjouée ‘, et ai— mait les lettres et les sciences ; il donna des soins éclairés à l'instruction de la jeunesse, et encouragea puissamment le Baïlli de Tencin à former la belle bibliothèque publique de Malte, pour laquelle’ Louis XVI ordonna, dans la suite, qu'on déposerait un exemplaire de chaque ouvrage sorti de l'imprimerie royale.
On lisait sur le tombeau de ce Grand-Maiître : A DIEU, TRÉS-BON ET TRÈS-GRAND.
FRÈRE EMMANUEL PINTO, GRAND—MAITRE DE L'ORDRE DE JÉRUSALEM, À GOUVERNÉ TRENTE-UN ANS,
reur d'Allemagne à Alof de Wignacourt, les appelaient Altesse Sérénissime.
‘ Ayant eu besoin d'argent dans les dernières années de sa vie, il se fit apporter un capital considérable appartenant à la confrérie des ames du purgatoire. Les administrateurs lui représentant humblement « que, s’il prenait cet argent, les ames en souffriraient : — Je suis bien vieux, répondit-il gaiement ;
sous peu j'irai les rejoindre, et je vous promets de m’arranger avec elles. »