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Soixante-Meuvième Grand-Maître,
A MALTE
Ferdinand (Joseph-Antoine-Herman-Louis) de Hompesch, au nom duquel est attachée la triste célébrité d'être le dernier chef à Malte de ces chevaliers dont on vient de parcourir les annales, était né au château de Bolheim, près Dusseldorf, le 9 novembre 1744, d’une des plus anciennes familles du Bas-Rhin ‘. Ayant commencé par être
* Le père de Hompesch était grand-veneur héréditaire des duchés de Berg et de Juliers, et avait épousé la comtesse Isabelle de Bylandt, dont il eut trois fils. L’aîné (François-Charles) hérita des charges de son père, et mérita, comme premier ministre de l'électeur Palatin, et, plus tard, du roi de Bavière , l’estime et l'affection de ses concitoyens. Le second (Charles-Arnaud), chanoine et prévôt de l’église de Liége, fut
page du Grand- Maître Pinto, à l’âge de seize ans, il parvint rapidement à la dignité de Grand- Croix, et fut nommé ensuite ministre de l’ordre à la cour de Vienne, où il séjourna environ vingt-cinq ans sous le même titre. A son retour il se trouva, en sa qualité de Grand-Bailli de Brandebourg, chef de la langue de Bavière, créée en 1780.
Un extérieur agréable et imposant, une extrême politesse,un caractère ouvert, une probitéreconnue, lui avaient attiré l’affection et l'estime des membres de l’ordre , surtout des Maltais, dont il parlait parfaitement la langue , et auxquels il était accessible à toute heure; il passait aussi pour brave, quoique manquant de ce courage moral, si nécessaire dans les circonstances difficiles. On lui accordait peu de capacité, mais on le croyait disposé à s'entourer de personnes versées dans l’administration. Il n'avait donc ni ennemis, ni détracteurs, au moment où la maladie de Rohan fit songer à remplacer ce prince; d’ailleurs les concurrens qui auraient pu balancer l'élection de Hompesch se retirèrent; l'un, le Bailli de Loras, grand-châtelain
enlevé par une mort prématurée, au moment où il allait être élu prince évêque de cette ville. Enfin, le troisième (Ferdinand) fut destiné à l’ordre de Malte. Il était d’une haute taille, blond, mais sans physionomie.
d'Emposte, était âgé, et regardait la grande-maitrise comme au-dessus de ses forces; il ne fit au— cune démarche. Il en fut de mème du Bailli de Vento des Pennes, et ensuite du Bailli de Frizari, Napolitain, qui préféra demeurer indépendant avec une grande fortune. Les Baillis Tommasi, de Belmont , et le prince Camille de Rohan‘, ne croyant pas obtenir assez de suffrages, s'éloignèrent également, et toutes ces chances, réunies aux démarches de ses partisans, favorisèrent Ferdinand de Hompesch, qui d’abord avait peu pensé à se mettre sur les rangs. Il fut élu Grand-Maitre le 17 juillet 1797, se trouvant le premier Allemand qui eût occupé le siége des d’Aubusson, des l’Ile-Adam et des La Valette, et l’un des plus jeunes, car il atteignait à peine cinquante-six ans.
Le nouveau chef suivit d'abord le plan tracé par son prédécesseur, dans ses relations politiques avec la Russie. Peu de jours après son élection, d'accord avec le conseil, il ratifia le traité conclu entre Malte et Paul I”, et envoya à ce souverain la grande croix de dévotion, en mème temps
‘ Le prince Camille, neveu du Grand-Maïître défunt, était porté par le peuple de Malte, en souvenir de son oncle. Il espéra un moment, dit-on, se faire élire par acclamation, ce qui n’eût pas été impossible dans la disposition où les idées révolutionnaires avaient porté les esprits. On assure qu’il y eut beaucoup d'argent répandu à cet effet.
que celle d'or aux princes ses fils, ainsi qu’à plusieurs seigneurs de sa cour ‘; ce fut en quelque sorte le dernier acte d’une souveraineté expirante, et l'appui que l’ordre espérait s'être donné sembla même hâter la catastrophe qui se préparait.
Hompesch avait paru justifier d’abord l’assentiment des chevaliers. Ses premières nominations furent applaudies ; il appela aux différentes places du gouvernement et de la magistrature de l’île des hommes estimables. Mais, timide à force de circonspection, il ne conserva pas long-temps sa confiance à des hommes dont la franchise blessait les intrigans qui cherchaient à s'emparer de son esprit; dès-lors, livré à lui-même, on jugea trop tard qu'on s'était trompé sur le compte du nouveau Grand-Maitre.
Jamais cependant l’ordre n'aurait eu autant besoin d’un chef courageux et habile, car l’état de crise signalé pendant les dernières années du magistère de Rohan s’accroissait de jour en jour. Persévérant dans ses principes de corruption, le gouvernement directorial obtenait journellement de
* Le chevalier de Rasinski , Polonais , fut chargé d’emporter les diplômes. L'empereur, par un second traité, accorda à l’ordre des biens considérables, et de la valeur de 1,200,000 rixdalers de revenu, à la condition que ses sujets schismatiques pourraient se faire recevoir dans le prieuré de Pologne. Ce traité fut signé par le bailli comte de Litta.
nouveaux partisans au milieu des Maltais, même parmi les membres de l’ordre : quelques-uns de ces derniers occupaient des emplois dont ils abusaient pour égarer des subalternes ; on allait, diton, jusqu'à se faire inscrire chez l'agent connu du Directoire, comme sollicitant un changement de gouvernement.
Malte offrait à cette époque un mélange extraordinaire d'opinions et d'intérêts; il s’y manifestait une exaltation portée au plus haut degré chez les vieux chevaliers attachés à l’ordre , et une exagération non moins forte parmi les novateurs. Personne ne s’accordait sur la véritable position de l'ordre vis-à-vis de la France; on ne s’entendait pas davantage sur les moyens de défense en cas d'agression, et tandis que les uns blämaient vivement le système de neutralité adopté, d’autres y applaudissaient comme le seul point de sécurité pour Malte.
Le faible Grand-Maïtre, imprévoyant, trompé, négligeait les avis, prenait le change sur les démonstrations hostiles de la France dont on lui persuadait qu’il n'avait rien à redouter, s'exagérait ses forces, l'amour de ses sujets, et s'endormait paisiblement au bruit des orages qui se formaient de toute part. Au lieu de visiter lui-même les arsenaux, qu'on disait être vides, de passer les troupes en revue, de s'assurer que les forts étaient appro-
visionnés, il laissait ce soin à des chefs aussi indolens que lui. Saisissant toutes les occasions de se montrer dans les cérémonies publiques avec les insignes de la souveraineté, il faisait jeter de l'argent au peuple , manifestait, dit-on, une dévotion qu'on ne lui connaissait pas auparavant, et ren— trait dans le palais magistral, radieux des vivat qui l'avaient salué sur son passage.
Cette sécurité fut troublée par l'apparition d’une escadre française signalée à la fin de février 1798, et qui stationna devant l'ile, comme pour en reconnaître les côtes; elle était commandée par l’amiral Brueys ‘, revenant alors de Corfou, et se composait de dix-huit vaisseaux de guerre ou frégates. Un de ses bätimens, maltraité par le mauvais temps, fut reçu dans le port, où on lui pro-
* L’amiral Brueys, se trouvant sur l'Orient, avec le marquis de Chanaleilles ( seul chevalier embarqué pour Égypte sur ce vaisseau ), lui avoua être venu alors à Malte d’après les ordres du Directoire, et afin de sonder les dispositions des esprits. Il avait reçu l’instruction de se tenir prêt à seconder tout mouvement insurrectionnel de la part des Maltais, ou des chevaliers. S'il avait eu lieu alors, la catastrophe de l’ordre eût été devancée de quelques mois. L’amiral ne doutait point des intelligences du Directoire avec des individus influens à Malte. D'ailleurs, les arrêtés du Directoire publiés dans la Correspondance inédite et officielle de Napoléon (1819) ne laissent aucun doutesur les ordres qu'avait reçus Bonaparte, de s'emparer de l’île.
cura tous les secours nécessaires. On remarqua alors de fréquens rapprochemens entre plusieurs Maltais et des Français débarqués de ce vaisseau; des hommes sages et clairvoyans crurent surprendre quelques fils de la trame machiavélique qui s’ourdissait alors; ils en instruisirent Hompesch, qui sembla sortir un instant de son apathie habituelle, mais dont les dispositions de défense parurent encore insuffisantes, ou ne furent pas exécutées ; de leur côté, les chevaliers éprouvaient des privations pénibles ; l'agitation gagnait sensiblement les esprits, et la langue d’Espagne, influencée par la cour de Madrid, alors alliée du Directoire, commença à faire scission avec celle de France. |
Ce fut vers ce temps que des bruits d'armemens à Toulon ‘, à Gênes, à Civita-Vecchia, commen-
: M. Doublet, chef de la secrétairerie d'État, danslarelation manuscrite qu'il a publiée , assure que le Grand-Maïître reçut, par un courrier extraordinaire, une dépêche écrite en chiffres, adressée par le bailli de Schenau, ministre de l’ordre, au congrès de Rastadt. Le paragraphe concernant Malte était ainsi conçu : « Je vous préviens, Monseigneur, que l'expédition qui se prépare à Toulon regarde Malte et l'Egypte. Je le tiens du secrétaire intime de M. Treilhard, l’un des ministres de la république française. Vous serez sûrement attaqué. Prenez toutes vos mesures pour vous défendre. Les ministres de toutes les puissances alliées de l’ordre, quisontici, en sont instruits comme moi; mais ils savent aussi que la place de Malte est inexpugnable, ou du moins en état de résister durant trois
cèrent à circuler, grossis par l’épouvante, ou méprisés par ceux qui avaient intérêt à ce qu’on n’y crût point. Néanmoins les Grands-Croix furent d'avis de songer sérieusement à se mettre à l'abri de toute attaque, en prenant une attitude digne de la chevalerie de Saint-Jean. Des mesures énergiques eussent été adoptées avec enthousiasme , mais on parvint à persuader à Hompesch que rien ne faisait présumer que ces armemens, s’ils avaient en effet lieu, dussent être dirigés contre Malte; on savait qu'une escadre anglaise, sous les ordres de Nelson, était attendue dans la Méditerranée , et on ne pouvait penser que les Français eussent l’imprudence de s’exposer à un combat avec des forces inégales. Rien, ajoutait-on, n’a encore altéré l'harmonie qui règne entre ces derniers et l’ordre. Quel motif plausible existait-il de la détruire, et d’épuiser des finances déjà délabrées en des prépa-
mois. Que Votre Altesse Éminentissime y prenne garde. Il y va de votre propre honneur , et de la conservation de l’ordre. Si vous cédiez sans vous être défendu, vous seriez déshonoré aux yeux de toute l’Europe. Au surplus, cette expédition est regardée ici comme une disgrâce pour Bonaparte. Il a deux puissans ennemis dans le Directoire qui ont profité de cette occasion de l’éloigner , Rewbell et Laréveillère-Lepaux. » |
Ce n’est qu’avec la plus extrême réserve quenous ferons usage des documens laissés par M. Doublet, qui, acteur intéressé dans cette catastrophe, a dû la voir à travers ses propres opinions.
ratifs extrèmes et prématurés ? On répétait enfin à satiété que l'expédition n'avait d'autre but que d'opérer un débarquement en Irlande ou en Angleterre. En vain essayait-on de mettre le Grand- Maître en défiance. Sa réponse habituelle était : « Je suis informé de tout; ma prévoyance s'étend à chaque objet : on peut demeurer tranquille ‘. » Les amis de la vérité, gémissant d’une telle incurie, cédèrent alors entièrement la place aux flatteurs et aux intrigans, tandis que la population mältaise témoignait un courage et une résolution telles, qu'il n’eût. fallu que se montrer pour l’électriser et rappeler les jours glorieux où Soliman échoua devant les mêmes remparts.
Les choses en étaient à ce point quand, le mercredi 6 juin 1798, parut devant le port de Marsa- Scirocco un convoi francçaissorti de Civita-Vecchia, composé de soixante-dix bâtimens de transport, escortés seulement de deux frégates et de plusieurs
‘ La veille du jour où l’on apprit à Ethersein (chef-lieu du Grand-Prieuré d'Allemagne ) la nouvelle de l’occupation de Malte, on y avait reçu une lettre de Hompesch. Il assurait aux chevaliers allemands qu'ils pouvaient être tranquilles sur le sort de l'ile; qu'on avait pris les précautions nécessaires pour repousser toute attaque; qu’il était d’ailleurs certain que le gouvernement français n'avait point de projet hostile contre l’ordre ; qu’ainsi ils ne devaient ajouter aucune foi aux bruits qui pourraient se répandre sur la prise de l’île.
barques canonnières, dont il eût été facile de s'emparer. Arrivés à portée du canon, ils virèrent de bord, excepté une polacre et un autre vaisseau qui demandèrent à faire de l’eau, ce qui leur fut accordé. Questionnés sur l'usage des échelles attachées en dehors de toute la longueur du bâtiment, les matelots répondirent qu’elles étaient destinées au siége d'Alexandrie, et qu'ils attendaient la grande flotte de Toulon.
Malte avait alors en croisière dans le canal qui la sépare de la Sicile un vaisseau et une frégate qui reçurent ordre de rentrer dans le port. Le Bailli de Suffren et le chevalier de Félix qui les commandaient attestèrent que le convoi au milieu duquel ils avaient passé était chargé de troupes de débarquement ; c'était lesignalostensible pour ceux qui, trempant dans le complot , n’attendaient que l’occasion pour lui imprimer un nouveau degré d'énergie ‘ ; ils ne négligeaient rien, surtout auprès
* « Les intelligences pratiquées d'Europe péndant etaprès les négociations de Campo-Formio, dit M. de Bourrienne (Mémoires, tom. II, pag. 63), n’avaient pas réussi au point de nous faire ouvrir tout de suite les portes de cette île célèbre. Bonaparte témoigna beaucoup d'humeur contre les personnes envoyées d'Europe pour préparer les voies... M. Poussielgue avait fait tout ce qu'ilavait pu dans cette tentative de séduction; mais le succès ne fut pas complet. » — « Les chevaliers, répétait Napoléon à Sainte-Hélène, ne firent rien de honteux. Nul
des membres de l’ordre, connus pour avoir déjà penché, avant ses excès, pour une révolution dont l'aurore avait séduit quelques ames généreuses , mais ardentes et irréfléchies. Les conspirateurs agissaient avec d'autant plus d'activité, que les chevaliers désignés pour commander, en cas d'attaque, dans l’île ou dans les forts élevés sur la côte, devaient se rendre sur-le-champ à leurs postes respectifs ‘ ; mais, afin de défendre une
n’est tenu à l'impossible. Maïs ils furent livrés. Le succès de la prise de Malte était assuré avant de quitter Toulon. Il vaut mieux prendre une île par des intrigues qu'en répandant du sang. » X
1 Le Bailli prince Camille de Rohan, sénéchal du Grand- Maître, devait commander en dehors des fortifications dépendantes de La Valette. Ses lieutenans-généraux étaient les Baïllis de Clugny et Tommasi. Le Goze était confié au chevalier de Mesgrigny, gouverneur; l'ile de Cumin, au chevalier de Vallins; la Tour-Rouge, au chevalier de Saint-Simon. Le chevalier de Bizieu avait la défense des retranchemens de la Melleha; celle du fort Saint-Paul regardait le chevalier de la Panouze, et celle de Saint-Julien, le chevalier de Gras-Préville.. ( Ces deux derniers postes devaient recevoir les ordres du chevalier de Saint-Félix, capitaine de vaisseau.) Le chevalier du Pin de la Guérivière avait le commandement du fort Rohan et des port, batterie et rade de Marsa-Scirocco, à l’est de l’île. Le Bailli de Loras, de la langue d'Auvergne, maréchal de l’ordre, commandait à La Valette ; le Baïilli de Belmont à la Floriana; le chevalier de Guron-Rechignevoisin, au fort Saint-Elme;
Je Bailli dom Rodrigue Gorgao au fort Manoël; le Baïlli de La
aussi grande étendue de points isolés, éloignés les uns des autres, il eût fallu une armée entière, et, pour protéger huit lieues de côte, les troupes disponibles ne s’élevaient pas à 7,000 hommes, dont la moitié de différentes armes et de milices nouvelles ‘; d’ailleurs, la plupart des forts étaient dépourvus de munitions de guerre et même de vivres. Au milieu de la stupeur et de l'agitation produites à la vue du convoi français , un chevalier qui déjà, sous le Grand-Maïître Rohan, avait fait naître de graves sujets de mécontentement, et que de fortes pertes au jeu entraînaient dans une sorte d’abîme, le commandeur de Bosredont Ran-
Tour Saint-Quentin , au fort Tigné; le Bailli du Tillet, au fort Ricazoli; le chevalier de Castellane, au fort Saint-Ange ; le chevalier de Gondrecourt , à la cité Victorieuse; le Bailli de Suffren Saint-Tropez, à la cité La Sangle ; le chevalier de Sobirats, à Burmola, et le Bailli de La Tour du Pin, à la Cotonnère. Mais on n’y avait point placé d'artillerie. Le commandeur de Bardonnenche commandait l'artillerie, et le chevalier Tousard, le génie militaire.
1 Le régiment de Malte, sous les ordres du chevalier de Fiffer, offrait cinq cents hommes disponibles ; celui des gardes du Grand-Maître, deux cents; le bataillon des vaisseaux , quatre cents; celui des galères, trois cents; on comptait cent vieux canonniers, douze cents chasseurs de la milice, commandés par le Bailli de Neveu, grand-fauconnier; douze cents matelots des galères et vaisseaux , servant de canonniers; enfin, trois mille hommes de mauvaise milice. Total, six mille neuf cents hommes.
sijat de la langue d'Auvergne, écrivit à Hompesch « qu'étant membre de l’ordre, son devoir était de combattre les mahométans ; mais que son intention n’était pas de prendre part à ce qui serait dirigé contre les Français ses compatriotes; » il offrait en même temps de quitter la charge de secrétaire du trésor (ministre des finances). Le Grand-Maïître crut déployer de la fermeté en acceptant cette démission, et en envoyant le chevalier au fort Saint- Ange; mais, ne poussant pas plus loin ses prévisions, un tel exemple produisit le plus fâcheux effet sur des esprits déjà portés à la révolte.
Le 8 juin, de nouvelles voiles furent signalées, et l'effervescence s’augmenta quand le lendemain samedi 9, au matin, les divers convois partis des ports de Provence (le 19 mai) et de l'Italie, commencèrent à se joindre au premier. Le soir, l’escadre française, sous les ordres de l'amiral Brueys, se trouva totalement ralliée en vue de Malte. Le général en chef Bonaparte commandait l’armée destinée à combattre dans ces mêmes lieux où l’héroïsme des chevaliers français avait laissé tant de glorieuses traces.
Depuis Soliman, Malte n'avait pas vu réunie sous ses remparts une escadre aussi nombreuse ‘.
‘ La flotte française était composée de dix-huit vaisseaux de ligne, quatre-vingt-dix autres bâtimens de guerre, frégates,
La mer était au loin couverte de bâtimens dont les mâts rapprochés la faisaient ressembler à une vaste forêt. Vers quatre heures et demie du soir, le général en chef, monté sur une frégate qu'il quitta pour passer sur l’Orient , et qui avait longé et observé en passant la rade de l’est, arriva à miportée de canon de la place, et envoya un de ses aides-de-camp à terre ; celui-ci abordant au môle de la Santé, chargea l'agent consulaire français Caruson, de demander verbalement au Grand- Maitre de recevoir l’escadre et les convois dans les ports de l’île, afin d’y réparer les bâtimens, de faire de l’eau et des provisions; il réclamait aussi la faculté de débarquer les malades et de descendre à terre pour les officiers, matelots et soldats. « À six heures, dit M. Denon, nous vimes Malte. La nuit vint, aucune lumière ne parut dans la ville ; on ordonna de mettre toutes les embarcations en mer. À neuf heures on signala de prendre position ; le vent était presque nul; l’armée fit des signaux de nuit relatifs à ces mouvemens et à ceux du convoi; ontira des fusées , puis le canon, ce qui fit
corvettes, chaloupes canonnières et galiotes à bombes. Il y avait en outre plus de trois cents bâtimens de transport, portant environ quarante mille hommes de débarquement. Cette flotte s’'étendait depuis le Goze jusqu’à Marsa-Scirocco, menaçant tous les points attaquables de la côte, sur l’espace de plusieurs lieues.
éteindre jusqu’à la dernière lumiere du port. Les capitaines des vaisseaux allaient à bord du général, mais les ordres qu’on leur donna ne transpiraient point. »
Hompesch, que l'apparitioit de la flotte entière avait frappé de terreur, et qui dès-lors sembla avoir perdu la tête, convoqua sur-le-champ la congrégation d’ État ‘, qui, à son tour, réclama l'opinion du conseil *; tous ensemble furent d’avis de refuser l'entrée à la totalité de l’escadre, en vertu du traité de 1768 , existant entre la France, Naples , l'Espagne et l’ordre, et qui ne permettait qu’à quatre bâtimens à la fois de pénétrer dans les ports. On offrait néanmoins des magasins pour déposer les malades, et des rafraîchissemens en tout genre à l’armée. Le conseil finissait sa protestation en disant « que l’ordre s’en remettait à la loyauté de la nation française , avec laquelle il avait toujours vécu dans la plus parfaite intelligence. »
Le consul porta cette réponse à bord de /’Orient, et le général en chef recut en même temps, dit-on, une lettre signée de quatre mille individus qui promettaient de se joindre à ses troupes, et de massacrer tous les chevaliers au premier signal.
* Composée des Baillis Sarrio, de Vento des Pennes, Frisary et Neveu.
2 Voyez Pièces justificatives.