‹ Monumens des grands-maitres de Saint-Jean de Jérusalem ... Accompagnés de notices historiques sur chacunChapitre 76 sur 105 · TSI · texte numérisé non relu

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Le vainqueur de l'Italie , révolté d’une semblable proposition, ne voulut pas devoir la prise de Malte à une pareille infamie; mais ses mesures étaient arrêtées. Dès le soir même le Grand-Maître recut du sieur Caruson ‘ une dépêche annonçant les projets du général en chef.

‘« 9 juin 1798. Eminence, ayant été appelé, pour aller à bord du vaisseau amiral porter la réponse que Votre Eminence avait faite à ma proposition, de permettre à l’escadre de faire de l’eau, le général en chef Bonaparte a été indigné de ce qu’elle ne voulait accorder une permission qu’à quatre bâtimens à la fois ; et, en effet, quel temps ne faudrait-il pas à quatre à cinq cents voiles, pour se procurer, de cette manière, l’eau et d’autres choses dont ils ont un pressant besoin ? Ce refus a d'autant plus surpris le général Bonaparte, qu’il n’ignore point la préférence accordée aux Anglais, et la proclamation faite par le prédécesseur de Votre Eminence *. Le général Bonaparte est résolu de se procurer de force ce qu’on aurait dû lui accorder, en suivant les principes d’hospitalité qui sont la base de votre ordre.

» J'ai vu les forces considérables qui sont aux ordres de Bonaparte, et je prévois l'impossibilité où se trouve l’ordre de résister. Il eût été à souhaiter que, dans une circonstance aussi majeure, Votre Eminence, par amour pour son ordre et ses chevaliers, et toute la population de Malte, eût pu proposer quelque moyen d’accommodement. Le général n’a point voulu que je retournasse dans une ville qu’il se croit désormais en droit de traiter en ennemie, et qui n’a plus d'espoir que dans la loyauté du général Bonaparte. Il a donné les ordres les plus

* Cette proclamation, publiée dans quelques journaux, a toujours été

désavouée par l’ordre.

Cependant chacun eut l’ordre de se tenir à son poste. La cité fut en armes, et l'aspect de La Valette semblait présager une honorable défense : mais en même temps la faction, s’agitant de plus en plus, commençait déjà à persuader aux Maltais, indignés de l'agression des Français, qu'ils allaient être trahis par plusieurs de leurs chefs; on leur présentait comme dérisoire d’opposer aux jeunes et entreprenans généraux de l’armée d’Italie de vieux Baillis qui n'avaient presque jamais servi que sur mer. Ces insinuations perfides germaient d'autant plus, que le chargé d’affaires d’Espagne, influencé sans doute par le Directoire, prescrivait en même temps aux chevaliers espagnols, au nom de Sa Majesté Catholique, de ne point prendre parti dans cette lutte; scission étrange qui acheva de porter le trouble dans les esprits. La nuit se passa à tirer des fusées, à échanger quelques volées de canons.

Hompesch, voulant essayer de tardifs prépara-

précis pour que la religion , les mœurs et les propriétés soient scrupuleusement respectées. »

M. Caruson prétendit ensuite avoir prié le général de le laisser retourner à Malte, dans la crainte que sa famille n’y füt insultée. « S'il lui arrive quelque chose, reprit Bonaparte, le Grand-Maître m’en répondra. Il me refuse l’eau que je lui de-

mande; j'irai la prendre moi-même, et nous verrons sil saura m’en empêcher. »

tifs de défense, en chargea le Bailli de la Tourdu-Pin-Montauban, auquel on adjoignit seize chevaliers; mais à peine purent-ils réunir deux cents Maltais pour effectuer le transport des poudres, qui ne commença même que le lendemain à la pointe du jour; d’ailleurs le plan arrêté était impraticable , puisqu'il consistait toujours à défendre l'ile entière au lieu de concentrer ses forces dans La Valette.

Le dimanche 10 juin ‘, dès quatre heures du matin, les Français, au avaient ordre de n’em- Re la baïonnette qu’en cas de défénse obligée, commencèrent à opérer leur débarquement sur onze points différens, par une ligne demi-circu-

laire d'environ trente bâtimens, qui s’avancèrent sur les tours de Saint-George et Saint-Julien ; une extrémité aboutissait à la pointe Sainte- Cahints l’autre, à une lieue à gauche de la ville, en bloquait le port.

De l’escadre on voyait le grand étendact de la Religion déployé sur le château ; on apercevait les chevaliers en grande tenue ; on jugeait de la communication perpétuelle de la ville aux forts : tout annonçait la guerre.

Bientôt deux forts sont pris sans résistance ; les affüts des canons placés sur les batteries étaient

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vermoulus , et volèrent en éclats au premier feu; on avait mis à portée des pièces, des boulets d’un autre calibre; les soldats avaient à peine quelques cartouches humides. L'absence de toute précaution ne justifie que trop alors la méfiance conçue par les Maltais; persuadés que leurs chefs sont d'intelligence avec les ennemis, ils se replient et fuient en désordre, abandonnant d'eux - mêmes leurs postes, malgré les efforts des chevaliers : la marine imite cet exemple; une galère, une chaloupe canonnière et deux galiotes sorties du port y rentrent aussitôt. À dix heures, les Français étaient maîtres de presque toute la campagne, dont les habitans s'enfuyaient épouvantés ‘. Bientôt ils eurent en leur possession les différens forts isolés, à l'exception du fort Rohan (Saint-Lucien) dans le port de Marsa-Scirocco. Vers midi, à peu près 15,000 hommes avaient débarqué, et une colonne de l’armée entra même dans la cité vieille , laissée sans commandant, sans troupes, sans canons et sans vivres; plusieurs chevaliers pris dans les forts furent aussitôt conduits au général en

chef *?.

* « On leur avait peint les Français, dit M. Doublet, comme des bêtes féroces. Aussi, répétaient-ils entre eux en faisant le signe de la croix : Si c'était des Turcs, nous ne les craindrions pas ; mais des Français !.…. »

? On prétend qu'il dit à l’un d'eux, qu’étant Francais, il

Le témps pressait de plus en plus; le bruit se répandait que la ville serait cernée la nuit et foudroyée par l'artillerie française. Les soupcons du peuple sur la connivence des chefs avec les ennemis se changeaient en certitude et exaspéraient les esprits : mais, au lieu de démentir ces alarmes, au lieu de se montrer, Pépée à la main , aux soldats, de réparer les fautes commises jusqu'alors par la plus coupable négligence ; au lieu de res-

méritait d’être fusillé pour s'être défendu contre une armée du gouvernement français, mais qu’il lui faisait grâce. « Comment pouvez-vous croire, ajouta-t-il en s'adressant aux autres, qu’il vous füt possible de vous défendre avec de misérables paysans contre les troupes qui ont vaincu et soumis l’Europe? » M. Denon ( Foyage en Egypte, tom. I, pag. 16) rapporte qu'il s’écria d’un ton indigné :« Puisque vous avez pu prendre les armes contre votre patrie, il fallait savoir mourir; je ne veux point de vous pour prisonniers ; vous pouvez retourner à Malte, tandis qu’elle ne m’appartient pasencore. »

« Une barque sortit du port, ajoute M. Denon; nous envoyämes la héler et la conduire au général. Quand je vis cette petite barque, portant à sa poupe l’étendard de la Religion, cheminant humblement sous ces remparts qui avaient si victorieusement résisté deux années à toutes les forces de l'Orient, commandées par le terrible Dragut; quand je me peignis cette masse de gloire, acquise et conservée pendant des siècles, venant se briser contre la fortune de Bonaparte, il me sembla entendre frémir les mânes de l’Ile-Adam, de La Valette, et je crus voir le temps faire Le plus illustre sacrifice à la philosophie de la plus auguste de toutes les illusions. »

FERDINAND DE HOMSPECH. 295

serrer sur un seul point la population de l'ile, réfugiée dans la capitale, et qui y répandait une fermentation extraordinaire , le Grand-Maître demeure seul, avec un aide-de-camp, enfermé dans son palais : il hésite à donner des ordres qu’on réclame de toutes parts, on en transmet de contradictoires ; il ne songe pas même à nommer un lieutenant, et chaque chef de poste reste dans l’inaction, n’osant prendre sur lui le poids d’une fâcheuse responsabilité. Une complète désorganisation se manifeste partout ; l'anarchie se glisse de rang en rang; les soldats désertent, le peuple s’ameute , et les cris de trahison se font entendre ; on apprend, avec les progrès des Français, que le chevalier de Vallin a disparu, jeté à la mer, après avoir été égorgé; que les troupes du poste de la pointe de Benissa ont assassiné le chevalier de Montazet ; que le chevalier d'Ormy a également péri de la main des Maltais ; enfin, que plusieurs de ses amis, ayant voulu le secourir, sont dangereusement blessés ‘. Au milieu de ces nouvelles qui jettent l'alarme, le chevalier d'Andelard, de garde à la Porte-Royale, aperçoit un de ses camarades maltraité par la populace, qui ne voit plus que des traîtres sous l'uniforme rouge; il ré-

‘ Entre autres le Bailli de Neveu, les chevaliers de Grimaldi, de Rigaud, de Guébriant, de Roux, du Quesnoy et du Châtel.

pond en vain de lui.« Toi aussi tu trahis ,» s’écrie son caporal, en l’ajustant à bout portant. Le brave d'Andelard tombe baigné dans son sang; il est aussitôt horriblement massacré par ses propres troupes, et on traine son cadavre comme un tro— phée sous le balcon du palais magistral : d’autres chevaliers y sont également amenés de force, ainsi que de vils criminels.

. En vain a-t-on prétendu, pour justifier Hompesch, que les Grands-Croix lui avaient représenté de ne pas exposer sa personne sacrée qui appartenait à l’ordre entier; pouvait-il ignorer les horribles scènes qui se passaient presque sous ses yeux? S'il en gémit amèrement, comme on l’assure, ne devait-il pas trouver en son ame l'énergie nécessaire pour en empècher de nouvelles, et aller lui-même dissuader un peuple égaré ? IL versa, dit-on, des larmes sur le sort de d’Andelard ; mais aucun ordre ne sortit de sa bouche pour punir un tel crime, ni en prévenir de semblables. Un silence aussi inexplicable fut interprété comme une sorte d’assentiment , et la populace s’enivra d'idées de vengeance. |

Cependant quelques chevaliers percent la foule, pénètrent jusqu’au Grand-Maître, lui rappellent ses devoirs, l’exhortent à changer une conduite qui va le déshonorer : « Soyez tranquilles, répond-il en affectant beaucoup de sang-froid, je

sais ce que j'ai à faire. » Il n’en demeure pas moins irrésolu ; fidèle aux formes et aux usages de l’étiquette, il conserve ses vêtemens noirs, ses cheveux longs, et rien n’annonce, dans le chef des chevaliers, le désir d’étouffer la sédition. On lui réitère la demande de faire arrêter les individus sur lesquels planent de justes soupçons, d'envoyer tous les chefs à leurs postes au lieu de les obliger à attendre des ordres autour de lui; on le conjure surtout de concentrer la défense à La Valette, après en avoir chassé les partisans des Français; on lui démontre que ce parti sauvera la ville; que l’escadre française, ne pouvant demeurer stationnaire, s’enfuiera à l'apparition de la flotte anglaise commandée par Nelson. Rien n'émeut Hompesch , dont l’inconcevable apathie semble s’accroître enraison de la gravité des circonstances.

Cependant la ville se remplit des habitans de la campagne qui se dérobent aux excès des soldats ", et l’'épouvante qu'ils sèment sur leur passage gagne de proche en proche. Un détachement du régiment de Malte est envoyé pour arrêter la marche

‘ Les femmes, selon M. Doublet, maudissant à la fois les Français et le Grand-Maïître, appelaient à leur secours {a madona e tutti santi. Le clergé voulait faire des processions. Il y eut différentes émeutes, dans l’une desquelles périrent deux Français accusés d'avoir donné asile à la famille du consul Caruson ,; et quatre Turcs esclaves rachetés.

des troupes; mais, à la vue des tirailleurs français, il se replie, repoussé jusque dans les murs et sous les batteries, en abandonnant ses drapeaux. La fusillade dura jusqu’au soir; et n’épargnant rien pour exciter l’effroi ou la rebellion parmi le peuple , déjà en fureur contre les chevaliers français, tantôt on affirmait dans la ville qu'elle était envahie, tantôt que les bombes allaient la réduire en cendres. Le bruit ayant alors couru que les Grecs établis à Malte étaient d'intelligence avec les ennemis, la populace fondit sur ces malheureux étrangers, dont un grand nombre furent horriblement assommés. On apprend en même temps que la division Desaix est parvenue à La Cotonnère et au fort Ricazoli ?; que le général Baraguai-d’Illiers occupe tout le midi de l’ile ; que le général Vaubois est maitre de la cité Notable, et que le général Regnier est entré au Goze. L’ap-

* Un bulletin, répandu à cette époque, prétendit que, dans une reconnaissance, où une sortie faite par les chevaliers, le chef de brigade Marmont (depuis duc de Raguse ) s’empara du grand étendard de la Religion. L'erreur de cette assertion se dément d’elle-même.

2 Les forts qui ne se rendirent qu'après une honorable résistance, furent celui de Ricazoli, où commandait le Bailli de Clugny ; le fort Manoël, dont le Bailli Gorgao était le chef; le fort Tigné, où se trouvait le chevalier de Rechberg ; et surtout le fort Rohan, commandé par le chevalier du Pin de la Guéri-

vière.

proche de la nuit augmente la confusion, les inquiétudes et le désordre; les patrouilles, qui se croisent dans tous les sens, se fusillent entre elles; de fausses alertes se succèdent , et l'agitation qui règne dans l’intérieur de ces remparts, laissés sans défense , est à son comble.

Vers minuit, à la lueur des flambeaux, une députation, composée du tribunal de la Rote et de plusieurs notables Maltais, réputés les chefs du complot, se rend au palais magistral; Hompesch lui accorde sur-le-champ audience, et on li enjoint , plutôt qu'on ne le prie, de demander une suspension d'armes, et de consentir à capituler au lieu d'exposer Malte à un bombardement d'autant plus dangereux, qu’il serait le signal d’un affreux massacre. Les motifs allégués sont : « Qu’une trahison est palpable; que les ordres ét le plan de défense ne s’exécutent point ; que les vivres, les munitions , les rapports sont interceptés; que le massacre de plusieurs chevaliers et celui des Grecs notamment, prouvent que le peuple a déjà contracté un caractère de férocité redoutable; qu'il est à craindre ( que l’on doit même supposer ) que le parti français finira par porter ce même peuple à un soulèvement universel; que dès-lors on ne peut plus répondre du sang qui va être versé ‘. »

‘ M. Doublet prétend qu’à peine la supplique de la députa-

Ces prétendus députés auraient dû ajouter que ces faits, malheureusement si vrais, étaient leur propre ouvrage.

Malgré sa faiblesse , Hompesch répugne à un tel acte. Honteux de sa nullité, il veut faire un essai tardif de son autorité méconnue; mais il sait que la masse d’habitans réfugiés cherche à se procurer par force les clefs des portes, et que le mouvement qu’ils impriment, et qu'on aurait dû prévenir dans une ville resserrée, a été aussi prompt que la foudre ; la crainte d’un massacre général lui ferme la bouche, il se contente d’un refus, et dès qu'il l’a prononcé , la députation écrit au général en chef, lui offrant de lui livrer la cité Valette au premier signal qu’il en donnera.

Une seconde députation, plus ardente encore, plus nombreuse et composée d’habitans influens, revient au palais, déclarer que, si l'on n’a pas égard à sa demande, elle va traiter d'elle-même avec Bonaparte.

tion, interrompue par des murmures, était-elle achevée, qu’un des dignitaires de l’ordre s’oublia jusqu’à dire aux envoyés : «Que le pas hardi qu’ils venaient de se permettre était digne de la potence, et que, s’il était Grand-Maiître, il les y ferait attacher. —M. le Bailli, reprit l’orateur, on ne pend plus que les voleurs et les assassins; mais on écoute les députés d’une nation telle que la nôtre. J’en appelle à l'équité et au cœur paternel de Votre Eminence, » ajouta-t-il, s'adressant à Hompesch.

Attéré, comme si de ce seul moment le pouvoir échappait à ses mains débiles, le Grand-Maitre rassemble sur l'heure le conseil ‘, qui se trouve incomplet, mais qui est d'avis de faire demander une suspension d'armes au chef de l’armée française. Une députation spéciale ? se rend sur-lechamp auprès de lui *, et il fait répondre qu'il en-

1 Il devait être composé de tous les chefs des langues, des Grands-Croix, et de deux anciens chevaliers de chaque langue, ce qui ne fut pas fait. Les Baillis Gorgao, la Tour Saint-Quentin , Augny et Tigné, n’y furent point appelés. Voyez le nom des membres qui en firent partie, Pièces justificatives.

2 Elle se composait de M. le Bailli Saousa, des chevaliers Miari et Monferret, du baron d’Aurel, Maltais, de M. Fremeaux, consul de Hollande, et de M. Poussielgue, consul de Raguse.

3 En même temps, le Grand-Maître avait fait écrire par le chevalier Miari (son secrétaire des commandemens ), au commandeur de Dolomieu (Malte, 11 juin 1798) la lettre suivante, depuis déposée à la Bibliothèque royale :

« Citoyen, Son Altesse Royale Monseigneur le Grand-Maïtre, dans la circonstance douloureuse où nous nous trouvons ici, m'offre l’occasion au moins agréable pour moi de me rappeler à votre souvenir. Son Altesse connaissant la vive affection que vous portiez autrefois à l’ordre , et le constant attachement que dans les dernières années vous avez conservé pour l’ordre même, malgré la direction différente que vous avez suivie ; n’ignorant pas non plus la part que vous avez à la confiance et à l’amitié de l’incomparable général Bonaparte, Son Altesse vous prie de vouloir bien employer auprès de lut

verra des personnes chargées de communiquer ses instructions. D’après ce rapport, l’ordre est expédié à chaque poste de faire cesser le feu , et bientôt le plus grand silence règne sur tous les points

toutes les instances et tous les bons offices que pourra vous inspirer votre ancien zèle pour cet ordre, relativement aux négociations que le Grand-Maïtre et son conseil sont sur le point d'entamer avec le général Bonaparte. Vos lumières et votre esprit vous montreront tout ce qui peut le iieux convenir aux intérêts de l’ordre, qui, depuis neuf ans, n’a pas cessé de supporter les pertes et les disgrâces les plus douloureuses. Je ne me permettrai donc pas, citoyen, de vous suggérer tout ce que vous pouvez demander à votre illustre général ; la confiance du Grand-Maître et la mienne se reposant en grande partie sur votre crédit et votre zèle pour nous obtenir de la générosité et de la loyauté françaises, les conditions que vous désireriez pour vous-même , si malheureusement vous vous trouviez dans le même cas que nous. Je suis, avec l’attachement et l’estime que je vous ai voués depuis vingt ans, votre serviteur et ami. » Le commandeur de Dolomieu s’embarqua sur le vaisseau le Tonnant, en qualité de minéralogiste, et ravi d’aller explorer l'Egypte. « De douloureuses réflexions, dit M. le baron Cuvier ( Biographie Universelle, tom. Il, pag. 495 ), vinrent toutefois troubler sa joie, quand il vit la flotte s'arrêter près des côtes de Malte. Effrayé de l’idée qu’on pourrait le soupconner d’avoir sciemment concouru à une opération contre son ordre, il avait résolu de ne pas quitter son vaisseau , lorsqu'il recut, en même temps, l’ordre du général de prendre part à la négociation qui allait s’entamer, et une lettre du Grand-Maître, qui lui témoignait le plus vif désir qu’il acceptât cette mission. Il s'y détermina dans l'espoir d’adoucir au moins des maux qu'il

de l'ile, excepté au fort Rohan, qui défendait le port de Marsa-Scirocco.

On ne tarda pas à voir paraître au palais le chef de brigade Junot, aide-de-camp du général en

jugeait inévitables , et de rendre des services personnels à ses confrères. Mais, comme il n’arrive que trop souvent dans ces combinaisons machiavéliques, celui qu’on avait cru propre à faciliter l'entrée en négociation, fut mis à l'écart dès que la négociation fut ouverte.

» Cependant ceux qui ignoraient ces secrets détails, ceux qui se souvenaient des démêlés antérieurs de Dolomieu avec quelques ministres de l’ordre , pouvaient le croire un agent volontaire de cette catastrophe. Sa position lui ôtait tout moyen de se justifier , et cette idée effrayante le mettait au désespoir. Elle ne lui laissa aucun repos pendant le court séjour qu’il ft en Egypte; les reproches de l’Europe, sans cesse présens à sa pensée, y troublèrent toutes ses jouissances. » (Il mourut le-26 novembre 1801.)

Ajoutons à ces lignes de lillustre savant, qu’en 1786, Dolomieu s'était trouvé à la tête d’un parti d'opposition dans la langue d'Auvergne. Ces divergences dans les discussions d’intérêt particulier qui arrivaient quelquefois, devinrent alors plus animées que de coutume, et laissèrent de longues traces. En quittant Malte, Dolomieu résida à Rome, où sa société fut très-recherchée. Quelques propos inconsidérés l'avaient fait exiler de Naples, et ces antécédens ayant fait impression sur l'esprit des chevaliers, on fut persuadé à Malte qu’il était le zélé partisan des idées révolutionnaires, en apprenant son arrivée avec le général français.

Nous devons à la vérité, de dire que nous tenons d’un des commandeurs demeurés fidèles à l’ordre, que Dolomieu appelé

chef , le commandeur de Dolomieu , embarqué sur l’escadre en qualité de minéralogiste , et M. Poussielgue, contrôleur de la trésorerie, chargés de régler les articles de la suspension d'armes; ils arrivèrent entourés d'une multitude de gens du peuple qui les considéraient avec une inquiète curiosité. |

Le Grand-Maître les reçut, entouré de la congrégation d'État, fit asseoir le chef de brigade, et le Bailli de Vento des Pennes, prenant la plume, demanda à Hompesch quel était le préambule convenable. « Il n’en est pas besoin, reprit Junot; quatre lignes suffiront, et Poussielgue va les rédiger. » Le secrétaire écrivit alors :

Article 1”. Il est accordé vingt-quatre heures (à compter depuis six heures du soir d'aujourd'hui 11 juin 1798, jusqu'à demain six heures du soir du même mois), une suspension d'armes entre l’armée de la république française, commandée par le général Bonaparte, représenté par le chef de brigade Junot, aide-de-camp dudit général, et entre Son Altesse Eminentissime et l’ordre de Saint- Jean.

sur le vaisseau l'Orient, où l’on s'était réuni pour recevoir la députation maltaise, y tint une conduite sans reproche , qu'il sy montra en chevalier loyal, aimant son ordre, ses anciens confrères, et cherchant à leur être utile.

Art. 2. Dans les vingt-quatre heures, il sera. envoyé à bord de /’Orient des députés pour faire la capitulation.

Fait double à Malte, 11 juin 1798.

Siné JunorT. Hompesc.

Dès que cet acte fut signé, l’aide-de-camp demanda la permission de visiter les appartemens, la salle d'armes, et les galeries du Palais; puis les envoyés français conférèrent avec le Grand-Maitre, paraissant persuadés que le général en chef était disposé à avoir les plus grands égards pour l’ordre et les chevaliers. Quand ils s’éloignèrent, la garde du Grand-Maître se rangea sur deux files pour faire honneur à Junot; en même temps le conseil nomma la députation ‘ chargée des intérêts

‘ Ceux qui en firent partie, étaient : pour l’ordre, le Bailli de Turin, Frisary ; pour la nation maltaise, le marquis Mario Testaferrata, l’ex-auditeur Nicolas Muscat, l'auditeur Benoît Schembri, l'avocat François Bonnano, etle commandeur de Bosredont-Ransijat, qu'à cet effet on fit sortir du fort Saint-Ange. Le Grand-Maître leur adjoignit M. Doublet, sous la médiation de Sa Majesté Catholique représentée par le chevalier Amat, chargé d’affaires d'Espagne. Aussitôt leur arrivée, et quoique malades de la mer pour la plupart, le général commença (après leur avoir fait servir des rafraîchissemens) à rédiger la capitulation qu'il lui plut d'intituler convention par ménagement, dit-il, pour l'honneur chevaleresque. Le commandeur Bosre-

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de Malte auprès de Bonaparte, et qui ne partit qu'après des débats prolongés. Avant que le conseil se fût dissous, de jeunes chevaliers, qui frémissaient de rage en songeant aux suites de cette démarche précipitée, dont le but avait transpiré, vinrent conjurer le Grand-Maître de les laisser s’enfermer, au nombre de trois cents, dans le fort Saint-Elme, préférant s’ensevelir sous les ruines plutôt que de survivre à la honte qui allait rejaillir sur l’ordre entier. e

Il se trouva donc auprès de Hompesch, en ces momens orageux, quelques hommes doués d’une ame forte, qui lui firent entendre de généreux conseils... Peut-être même les écouta-t-il avec la résolution de les suivre; mais il semble que la Providence ait assigné aux institutions humaines un terme qui ne saurait être dépassé sans enfreindre ses mystérieuses lois ; elle fait alors surgir des chefs qui détruisent par leur faiblesse, comme ceux qui brisent par la force.

Quoi qu’il en soit, le souverain de Malte laissa s'éloigner la députation chargée de consentir à une capitulation que rien ne justifie, et à laquelle, espérons-le du moins, un Grand-Maître français

dont-Ransijat publia en 1800 un Mémoire justificatif de sa conduite. Mais rien ne l’absoudra d’avoir signé la capitulation de Malte, et d’avoir accepté ensuite la présidence de la municipalité.

n'aurait jamais souscrit. Malte était alors dans une sombre stupeur; un silence effrayant y régnait ainsi que dans les environs. Toutefois, à l’est de l'ile, le canon du fort Rohan s’entendait par intervalle, ce qui inquiéta un moment le général en chef :.

Bientôt l'antique étendard de la Religion fut remplacé par le drapeau tricolore, et, à ce dernier signal, une morne consternation succéda parmi les chevaliers à l’effervescence qui jusqu'alors s'était manifestée parmi eux.

Le mardi 13 juin, celui que de nouveaux lauriers attendaient sur les bords du Nil, et qui, ceignant la couronne impériale, devait faire courber sous un sceptre de fer une nation aussi confiante qu’avide de gloire, Bonaparte débarqua sur le quai de Malte, où une immense population s'était rassemblée. Il avait auparavant fait prendre possession de la ville par une demi-brigade. S’élançant de son canot, en uniforme de colonel de dragons : « Quel est l'officier qui commande ici ? s'écria-t-il d’un ton impérieux. Pourquoi n’a-t-on pas mis des gardes? » Puis, escorté d’un faible

1 Voyez, Pièces justificatives, le récit de M. du Pin de La Guérivière. Ce brave officier, qui reçut deux sommations, n’avait plus de vivres depuis vingt-quatre heures. Enfin, il dut capituler, et se rendit, le 11 juin, au capitaine de génie Garbé: il sortit du fort Rohan avec tous les honneurs de la guerre.

état-major, il traversa une double haie de Maltais silencieux, et se dirigea vers l'hôtel du baron Paolo Parisio, près de la Castellanie, où il établit son quartier-général.

Le conquérant de l'Italie se dispensa de rendre visite au prince dont il venait de briser le trône; mais le malheureux Ferdinand de Hompesch, passant par tous les degrés de l’humiliation, ne crut pas pouvoir éluder une démarche inconvenante. Le 16 juin, il voulut être admis auprès du jeune général, et désira paraître devant lui accompagné de tous les chevaliers ‘. Un grand nombre déférèrent à sa prière; mais ce fut la consternation peinte sur le front, ne portant plus sur la poitrine la croix qui les avait distingués jusqu’à ce jour, et presque tous au désespoir d’avoir ainsi vu enchaîner leur valeur par la scélératesse de quelques factieux, qu’ils suivirent un chef indigne de marcher à leur tête; lui-même était pâle, défiguré, tremblant. L’entrevue fut courte : le Grand- Maître descendait à peine l'escalier de l'hôtel, quand un soldat des Guides le rappela seul, de la part du général français. Cette fois, Bonaparte reconduisit Hompesch jusqu’à l'escalier, mais ne

1 On dit aussi, mais c’est une erreur, que le général Bonaparte prévint le Grand-Maître, qui lui rendit sa visite le lende-

main,

souscrivit à aucune des demandes qui l'avaient sans doute engagé à provoquer un aussi pénible entretien. L'ordre fut donné sur-le-champ aux chevaliers russes et à M. O-Hara, ministre de Paul I+, de sortir de l’ile dans trois heures; on en accorda quarante-huit aux Portugais. Les chevaliers de France devaient s'embarquer sous trois jours *. Ainsi, sans la moindre résistance, tandis qu’on demandait ardemment à se défendre, qu'il suffisait même d’en exprimer la volonté, s'effaça du rang des puissances souveraines un ordre qui comptait sept siècles d'existence, et dont Montesquieu disait : « Il est peut-être le plus respectable qu'il y ait dans l'univers, et celui qui contribue le plus à entretenir l'honneur et la bravoure dans toutes les nations où il est répandu. » Une infâme intrigue *, quelques traîtres, l'impéritie du chef, suffirent pour l’anéantirenquelquesheures. Exemple unique, peut-être, dans l’histoire, d’une catastrophe aussi prompte, et dont jadis la chrétienté entière eût frémi. L'état de crise qui agitait l'Europe lui permit à peine alors d’y être attentive;

* Ce fut, dit-on, le chevalier Picot de Moras, embarqué sur l’escadre française, qui leur signifia cette mesure.

? « Nous pûmes juger ( dit M. le duc de Rovigo, Mémoires, tom. [, pag. 41) aux indiscrétions qui échappaient autour de nous, que tous les membres de l’ordre n'étaient pas étrangers au succès que nous venions d'obtenir. »

on ne la considéra mème que comme une simple halte militaire du général de l’armée républicaine.

Forcés de songer à leur sûreté, disséminés violemment sur différens points du globe, loin du rocher dont jusqu'alors rien n'avait terni la gloire, les chevaliers ne purent échanger leurs mutuels souvenirs sur le théâtre de leur malheur; de là la diversité des récits, les contradictions qu'on y remarque, et cette obscurité que trente années n’ont pu complètement dissiper. L'opinion égarée flétrit alors du même mépris les victimes et leurs oppresseurs; mais, en attendant que le jour de la justice se lève , l’ordre entier doit être lavé d’une tache qui n’a pu souiller que quelques-uns de ses mem bres; qu'on cesse surtout d’imputer aux seuls chevaliers français la capitulation qui livra Malte *. Ce fut avec douleur, avec effroi, avec désespoir, qu’ils virent succomber comme par enchantement,

1 Les Français y trouvèrent quinze cents pièces de canon, dont mille en bronze, trente à trente-cinq mille fusils, douze cents barils de poudre, des approvisionnemens de toute espèce , deux vaisseaux, une frégate , trois galères, et pour plus de trois millions de matières d’or et d'argent.

Le lendemain de son arrivée à Malte, Bonaparte se promenait autour des remparts avec le général Caffarelli , un de ses aides-de-camp. « Il faut convenir, général (lui dit-il, à la vue de ces remparts fameux, herissés de fortifications), qu'il est bien heureux qu’il se soit trouvé du monde en cette ville pour nous en ouvrir les portes. »

FÉRDINAND DE HOMPESCH. 811

au nom du vainqueur d’Arcole, les remparts formidables qui leur servaient d’asile ; qu'ils ne redoutent donc point de tardives révélations : plus éclairée que l’histoire contemporaine, la postérité saura signaler les traîtres et les lâches sur lesquels bre doit retomber.

Le surlendemain de son entrevue avec le général en chef (17 au 18 juin), Hompesch, après avoir écrit à Bonaparte une lettre ‘ dont plus tard

% . à lettre si reprochée à Hompesch :

« Citoyen général, j'eusse mis un grand empressement à aller vous offrir l'expression de ma reconnaissance des constantes attentions que vous avez euês pour moi, et de la manière infiniment prévenante avec laquelle vous avez accueilli les diverses demandes que j'ai cru pouvoir vous faire, si, par une délicatesse qui n’a pour objet que de ne rien faire qui puisse rappeler aux Maltais et ma personne, et leur ancien attachement, je ne m'étais déterminé à éviter cette occasion de me montrer en public. Veuillez donc recevoir, par écrit , l’expression de ma sensibilité, mes adieux, et mes vœux pour vous.

» C’est par une suite de la confiance , citoyen général, que m'a donnée la connaissance particulière de votre généreuse manière de penser, que je vous présente, pour la dernière fois, mes vives instances pour l'exécution de la promesse que vous avez bien voulu me faire hier, relativement aux passeports des membres français de l’ordre.

» Je joins séparément le projet d’une formule générale, qui, si vous l’adoptiez, remplirait les vœux les plus ardens de tous

les chevaliers, à la tranquillité et aux désirs desquels 1 mon bonheur est de coopérer.

il désavoua les termes, quitta Malte à deux heures du matin sur un bâtiment marchand , n'emmenant avec lui qu'environ quinze membres de l’ordre, la a .le . , . A plupart officiers de son palais, et s’opposant à ce qu'un plus grand nombre s’embarquât sur son bord *. Fugitif, abandonnant de fidèles serviteurs,

» Désirant partir à l’heure la plus tranquille de la nuit, je vous prie, citoyen général, de donner les ordres nécessaires pour que les portes de la ville me soient ouvertes à deux heures du matin, et je me rendrai à bord, sous l’escorte de … que vous avez eu l’intention de me destiner, etc., ete.

On accusa le Grand-Maître d’avoir fait enlever et emporter sur des chariots couverts ou des tonneaux fermés, toute sa vaisselle, ses meubles et les objets précieux du palais, et d’en avoir fait charger un bâtiment impérial, alors dans le port, qu'il

nolisa pour Trieste. Mais cette imputation ne paraît pas prouvée. Hompesch obtint, dit-on, en partant, /a main de Saint- Jean, le tableau de la Vierge de Philerme, etce., mais privés de leurs riches reliquaires. Une partie des reliques dont s'étaient emparés les Français, fut embarquée sur la frégate la Sensible, qui fut prise par les Anglais. Ils remirent ces objets précieux au Bailli Franconi , ambassadeur de l’ordre à Naples. »

‘ Les personnes qui sembarquèrent avec Hompesch , furent : MM. les Baillis de Lombard-Montauroux et de Saint- Tropez; les Commandeurs et chevaliers François de Ligondés (chambrier-major) et Amable de Ligondés; de Bosredont; dt la Garde Saint-Angel (sous-maître d'hôtel); de Saint-Priest, : Français ; de Miari (secrétaire des commandemens), Italien ; de Sceau, Navarrois; Desbrull, Espagnol; et le chevalier de Roquefeuille, page; plus, deux servans d'armes, Prépaud et Le Normand (sous-maître écuyer).

une population dévouée, livrant à la merci du vainqueur ses religieux , les archives de l’ordre, les trésors de Saint-Jean, Hompesch arriva à Trieste après trente-neuf jours de traversée. Ce n'était pas ainsi qu'on vit jadis les premiers chefs des Hospitaliers quitter les remparts encore fumans de Jérusalem, d’Acre, de Césarée. Ce ne fut pas ainsi surtout que l’Ile-Adam, arrachant des pleurs d’admiration au grand Soliman, s’éloigna de Rhodes, suivi de toute la population , et, précédé d ine immortelle renommée, recut partout, jusque dans la ville des Césars, les honneurs d’un triomphe si glorieusement obtenu; alors aussi la trahison d’un seul chevalier avait causé la perte de la résidence de l’ordre.

Aussitôt après le départ de Hompesch, Bonaparte , ému à la vue du malheur de jeunes chevaliers proscrits de France parce que leurs pères les avaient conduits sous les drapeaux de la fidélité, fit engager plusieurs d’entre eux à le suivre. Sans asile, dénués de tout, encouragés par leurs vieux chefs à prendre ce parti, quarante-deux n'hésitèrent pas à s'attacher à la fortune des armes françaises, espérant perdre ainsi la fatale qualité d’émigré; c'étaient d’ailleurs encore des périls à affronter, des palmes à cueillir sur ces mêmes rivages teints jadis du sang des héros chrétiens leurs frères. L'honneur leur permettait, sans doute, de

s’enrôler sous des étendards que la gloire avait purifiés *. La flotte, qui couvrait tout le canal de Malte , les emmena dans la nuit du 18 au 20 juin ? (1° au 2 messidor an VI).

* Un nombre plus considérable se rendit à Antibes, lieu fixé pour ceux qui avaient obtenu des passe-ports. Mais là, on les mit en surveillance, et, sans égard pour la capitulation, ils furent transférés à Perpignan. On les y laissa peu de temps, et on les déporta pour la plupart sur le territoire espagnol, dont le gouvernement refusa de s’en charger, disant qu’il était dérisoire pour lui de vouloir laisser dans ses Etats des individus qui devaient rentrer librement en France d’après une convention faite sous la médiation du chargé d’affaires d'Espagne à Malte. On les reconduisit alors dans la citadelle de Perpignan, dont la chute du Directoire leur ouvrit les portes au 18 brumaire.

? Le général Bonaparte, après la reddition de Malte, y demeura encore cinq ou six jours, pendant lesquels il se promena souvent dans les jardins du Grand-Maïître. Durant cet intervalle et par son ordre du 13 juin, des commissaires (le citoyen Berthollet, le contrôleur de l’armée et un commis du payeur), enfermés quatre jours et quatre nuits dans l’église Saint-Jean, la dépouillèrent des richesses qui faisaient l'admiration des étrangers ; l'or en fut fondu en lingots dès le lendemain. Outre ces commissaires, d’autres étaient employés à la conservatorerie, à inventorier et emballer la prodigieuse quantité de vaisselle de toute espèce, et argenterie de luxe, qui y étaient déposées. Îl y avait aussi une quantité surprenante de chaînes d’or, pierreries, bijoux, croix de toute grandeur en diamans, provenant après leur mort, depuis des siècles, de la dépouille des Profès, Grand-Croix et Commandeurs de toutes les langues étrangères et françaises; plus, toute la vaisselle plate de l’hô-

Quant au chef déchu, dans lequel on avait cru, à son départ, entrevoir le sentiment d’une secrète satisfaction, excité par l'espoir de la principauté qu'on lui avait promise en Allemagne, il

pital, des auberges, etc. On y enleva aussi un amas considérable de draps d’or et d'argent, l'épée et le poignard donnés à La Valette par Philippe IT, différentes coupes antiques en or et en vermeil, l’estoc et le casque bénits, envoyés par Benoît XIII à Manoël. On vendit, dit-on, la vaisselle des langues au profit des chevaliers, ce qui leur rapporta à peu près trois cents francs à chacun. Ce fut leur unique ressource. Quel- -ques-uns se trouvaient même tellement obérés, que le général en chef, peiné de leur abandon, leur fit compter quatre-vingts écus maltais ( deux cent cinquante francs ).

Le premier acte du gouvernement provisoire de Malte, après avoir expulsé tous les chevaliers, dont plusieurs obtinrent avant leur départ des certificats de loyale conduite, fut de planter un arbre de liberté devant le palais du Grand-Maïtre , et de détruire ou mutiler toutes les armoiries des souverains de Malte, sans excepter celles qui ornaient les édifices publics. On assure qu’on renversa le buste de La Valette en présence du Grand-Maïître Hompesch : le Commandeur Jean de Bosredont-Ransijat était président de la municipalité de La Valette. À Rhodes, les Tures ont laissé subsister les écussons de l’ordre, des langues, et même des chevaliers. Triste sujet de réflexion sur les révolutions où les passions populaires jouent le premier rôle!

Le général en chef, en s’éloignant de Malte, y laissa quatre à cinq cents hommes de garnison, sous les ordres du général Vaubois. L'importance de cette possession, qu'il n’était guère possible à la France de conserver , donna l'éveil aux Anglais ,

continua, en arrivant à Trieste, à se regarder comme Grand - Maître ; et le ministre de Russie O-Hara prit son parti avec chaleur. Hompesch, voulant se laver de l’imputation flétrissante d'une

qui à leur tour s’en emparèrent par famine, le 4 septembre 1800, et qui, malgré les articles du traité d'Amiens, n’ont jamais voulu la rendre. Ainsi la seule nation chrétienne qui ne faisait plus partie de l’ordre, devint maitresse de la résidence des chevaliers.

Voyez, sur l'expédition française et la reddition de Malte, {a Correspondance secrète d’un chevalier de Malte (1800), in-8. Histoire des dernières années de l’ordre, par M. Tousard, 1805. Le Moniteur des 12 et 13 brumaire an VI duodi et tridi ( 2 et 3 octobre 1798 ) n. 42 et 43 , renfermant, d’après une lettre de Londres, du 12 vendémiaire, les détails officiels de la prise de Malte ( c’est la prétendue lettre désavouée par le Bailli de Tigné). Voyage en Égypte, par Denon, tom. [*, in-8. Mémotres du duc de Rovigo, tom. I, pag. 41. Mémoires de M. de Bourrienne, tom. I*. Correspondance inédite officielle et confidentielle de Napoléon Bonaparte, tom. 1%, (1819 ), etc.

Outre ces ouvrages, je me suis servi dans ces Notices de la relation manuscrite du Commandeur Muller, des manifestes du Grand-Maître Hompesch et du prince Camille de Rohan, d'une correspondance autographe très-étendue entre M. le baron de Mayer-Knonau, Hompesch, et plusieurs membres de l’ordre, que je dois à M.Villiers, homme de lettres et ancien capitaine de cavalerie. Je suis également redevable à l’obligeance parfaite de deux membres de l’ordre de Saint-Jean, MM. les comte de Cadolle et vicomte du Pin de La Guérivière, de documens précieux sur les règnes de Rohan et Hompesch. Je ne puis non plus passer sous silence mes obligations envers

perfide connivence avec des traîtres, fit publier dans les cours de Vienne et de Russie, le 15 octobre 1798 , une protestation contre tout ce qui s'était passé à Malte; osant donner des éloges à sa conduite, à sa fermeté même, il inculpa gravement, dans ce manifeste très-étendu, quelques chevaliers français et des Maltais , qui, à la vérité, s'étaient fortement compromis ; d’autres s’y trouvaient signalés comme n'ayant pas fait leur devoir ; il incriminait également ceux qui acceptèrent des emplois à Malte après l'entrée du général Bonaparte ; réclamant hautement contre une capitulation sur laquelle sa signature n'avait point figuré, il déclara s’y être opposé de tout son pouvoir, et n'avoir cédé qu’à la force ; s'obstinant enfin à nier qu'il eût rien reçu du vainqueur, il avoua seulement avoir touché cent mille francs sur les six cent mille qu’on lui devait en compensation de ses propres effets, et sur cette somme,

M. le Commandeur R.... : s’il m’a imposé la loi de ne pas le nommer, qu'il trouve du moins ici l'expression de ma profonde gratitude. J'ai puisé en outre des renseignemens précis dans plusieurs entretiens avec quelques chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui se trouvaient à Malte en 1798, et dont l'opinion ne pouvait qu'être d’un grand poids pour éclairer la mienne. J'entre dans ces détails pour donner la mesure des précautions dont je me suis entouré afin d'approcher le plus près possible de la vérité dans le récit d’une catastrophe environnée à dessein d’obscurité et d'incertitude.

trois cent mille furent , disait-il, retenus par des créanciers : le reste avait été soldé en billets qu’on n’'acquitta point. Selon ce manifeste, « le citoyen Bonaparte, demeurant inflexible, acheva de navrer le cœur du Grand-Maître, qui d’ailleurs, ayant vu le même jour abattre les armes de la Religion sur la porte de son propre palais, crut devoir s’éloigner sans retard... Avant de quitter Malte il demanda d’emporter trois principaux objets de la dévotion de l'ordre, conservés dans l’église de Saint-Jean : la main du précurseur, l’image miraculeuse de Notre-Dame de Philerme, et un morceau de la vraie Croix; ils lui furent remis par le général français, mais dépouillés de leurs riches ornemens. Ce fut, ajoutait-il , sous la sauvegarde de ces saintes reliques, que, suivi des officiers de son palais, accompagné de deux membres du sacré conseil et de quelques commandeurs et chevaliers, il s'embarqua pour Trieste. »

Mais l'impression laissée par la conduite de Hompesch était trop profonde et trop récente pour être détruite par ces protestations ; d’ailleurs les chevaliers inculpés en publièrent à leur tour, afin de repousser les reproches qu'on leur adressait, et leur malheureux chef n’y fut pas épargné. Pie VI, auquel les mêmes déclarations avaient été adressées dès le 2 septembre , rendit un bref foudroyant contre le Grand-Maître, et dès-lors il

cessa d’être regardé comme tel. Les chevaliers abandonnés, cherchant un asile et un appui, se réunirent au grand-prieuré de Russie comme à l'arche de salut. Paul I”, déjà protecteur de l’ordre, et dont l'esprit avait déjà été circonvenu par des dignitaires arrivés à Pétersbourg, vit dans la Grande-Maitrise un moyen d'acquérir Malte pour ses États, et, des négociations s'étant ouvertes à ce sujet, la cour de Vienne intima à Hompesch l’ordre d’abdiquer. Il quitta alors Trieste, et vécut retiré dans les environs, soit à Neustadt, à Gortschard, à Porte-di-Fumo, ou à Citta-di-Castello. Repoussé de sa famille, qui ne lui pardonna jamais d’avoir survécu à la chute de Malte, assailli par ses créanciers, ne touchant point d’argent, il conçut néanmoins encore l'espérance de recouvrer la dignité suprème après la mort de Paul I”; il fit même des démarches à cet égard, en réclamant l'exécution entière du traité d’Amiens. On lui avait persuadé que les Maltais, toujours affectionnés à sa personne , n’attendaient que son apparition dans l’île pour s’insurger : aussi ne paraissant point éloigné de s'embarquer, il chercha à s'attirer les bonnes grâces du général Murat, qui pouvait protéger cette entreprise. Mais, cette dernière illusion s'étant évanouie , il vint en France dans la vue d'obtenir des secours du gouvernement consulaire, et choisit

Montpellier pour sa résidence, afin d’y rétablir sa santé altérée par les chagrins. Il y arriva vers la fin de 1804, et y vécut dans une retraite absolue, ne recevant que son médecin et deux chevaliers de sa maison, les seuls qui ne l’eussent point abandonné. Dans l’épanchement de l'intimité , soit dans ses entretiens, soit dans sa correspondance privée, Hompesch persista constamment à repousser les imputations dont on l’accablait ‘, et ne cessa de répéter que sa conscience ne lui reprochait aucun tort volontaire. Atteint d’un asthme nerveux, il mourut subitement au bout de six mois, le 42 mai 1805 ?, au moment où Napoléon s'occupait d’améliorer sa situation pécuniaire.

* On assure qu’un Bailli allemand fut l’auteur de la lettre attribuée au Bailli de Tigné, et que ce dernier démentit formellement avant sa mort.

2 Du 25° jour de floréal ( 12 mai 1805 ). Acte de décès de Son Altesse Eminentissime Ferdinand-J oseph-Herman-Antoine de Hompesch, ancien Grand-Maître de Malte, décédé le jourd’hui à trois heures après midi, dans la maison de Jardin Guidais, sise sous le peyrou , au faubourg Saint-Dominique, âgé d'environ soixante-un ans, étant né le 9 novembre 17/44, originaire de Bolheim, dans le ci-devant duché de Juliers, demeurant à Montpellier depuis six mois.

Sur la déclaration à moi faite par M. Jean - Baptiste Becker, ex-chevalier de Malte, âgé de trente-trois ans, ‘et par M. Léonard-Claude Normand , ex-Commandeur de l’ordre, âgé de cinquante-quatre ans, habitans de cette ville depuis six

Telle fut la fin obscure d’un Grand-Maitre qui, dans un temps calme, eût laissé un nom, peu illustre sans doute , mais auquel du moins des souvenirs de bonté fussent demeurés attachés. Quelque étrange, quelque inexplicable qu’ait été sa conduite, on ne pourra jamais croire « qu’il ait été

mois, lesquels ont dit être les gentilshommes de Son Altesse, et ont signé après lecture dûment faite du présent acte ; constaté par Jean-Baptiste Dupy, adjoint à la mairie de Montpellier.

Extrait des Registres de la succursale de Sainte-Eulalie :

« Le 13 mai 1805, aété déposé sans cérémonie, avec simplicité, le corps de Son Altesse Eminentissime F.-J.-H.-A. de Hompesch, Grand-Maître de l’ordre dit de Malte, décédé ce jourd'hui, âgé d'environ soixante-un ans. Le corps a été déposé dans un caveau à lui seul destiné; le cercueil en bois blanc, scellé aux armes de Son Altesse Eminentissime, a été lié par un cordon blanc en fil, formant sept tours 172, avec cinq sceaux en cire d'Espagne; et le caveau a été clôturé d’une pierre carrée, et arrêtée par une bande de fer, placée à fleur de terre, en présence de MM. Joseph Milion , aumonier de Son Altesse Eminentissime, Jean-Baptiste Sabatier, ancien garde-ducorps ; Vincent Soulier, marguillier de l’œuvre. Signé Cambon, prêtre ; les susdits, le Bailli de Suffren Saint-Tropez, le chevalier Le Normand, le chevalier Becker Vincent Gravagna, »

Hompesch s'était fait recevoir, le 25 décembre 1804, membre de la confrérie des pénitens bleus de Montpellier , et c’est dans la chapelle qui leur appartenait qu’il fut inhumé, sous le maître-autel. Il était entièrement habillé de drap noir, avec un chapeau français, des souliers de peau bronzée avec des houppes de maroquin rouge; il portait l’écharpe de l’ordre,

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assez insensé ou assez vil pour se livrer au mépris de ses contemporains , à l’exécration de la postérité, en trahissant l’ordre dont il était le chef. » Le soupçon d’une telle infamie ne doit pas planer sur la mémoire de Ferdinand de Hompesch; elle reste assez flétrie par la honte d’avoir reculé devant les glorieux exemples encore vivans autour de lui.

Le lendemain de sa mort, son corps, accompagné des deux chevaliers de sa maison, et d’un commandeur qui se trouvait par hasard à Montpellier, fut déposé, sans nulle cérémonie, dans un caveau de la nef de l’église de la Merci, paroisse de Sainte-Eulalie. Aucun monument, aucune inscription, pas même le nom de celui qu’on appela prince de Malte, n’a été placé au-dessus de cette dépouille mortelle, comme si l'oubli seul devait désormais lui servir de sauvegarde *.

Les armes de Hompesch sont : de gueules à la Croix d'argent dentelée en sautoir.

sur laquelle les mystères de la Passion étaient brodés en or, ct un grand ruban en sautoir, d’où pendait l’aumonière. Les pénitens lui firent rendre quelques honneurs funèbres.

Ses ressources étaient tellement épuisées au moment de sa mort, que ses médecins et chirurgiens ne purent recevoir aucuns honoraires pour leurs soins. Il ne resta rien non plus pour fournir aux dépenses de son enterrement.

1 C’eût été une sanglante ironie de graver sur sa tombe la hautaine devise de sa famille : Frangor non flector!

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