A PÉTERSBOURG
Paul Ier ‘ (Petrowitz), né le 1°° octobre 1754, fils de Pierre III, empereur de Russie, et de Catherine II, s'était, comme on l’a vu, déclaré le protecteur de l’ordre, sous le magistère d'Emmanuel de Rohan. « Jaloux, dit M. d’Avalos, d'élever la puissance russe au-dessus de toutes les autres, il pensa que la possession de Malte donnerait à sa marine un boulevard assuré.» Ayant donc déterminé la cour de Vienne à forcer Hompesch à abdiquer un vain titre, il s’en empara aussitôt, à la satisfaction gé-
* Ne devant considérer Paul I que comme Grand-Maïtre, nous nous abstenons de tous les détails de sa vie étrangers à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
nérale des chevaliers, que sa bienfaisance avait attirés à Saint-Pétersbourg, et qui le reconnurent par acclamation. Quoiqu’une élection pareille fût évidemment contraire aux statuts fondamentaux de l’ordre, le pape n'éprouva pas une trop vive répugnance à la reconnaitre et à la ratifier; il sentait que, dans sa disgrâce, une institution qui avait si bien mérité de la chrétienté tout entière avait besoin d’un protecteur puissant qui eût la volonté et les moyens de la secourir.
L'entrée publique du Bailli comte A. de Litta, choisi pour apporter à l'Empereur les insignes de la souveraineté de Malte, eut lieu à Pétersbourg le 8 décembre 1798, et deux jours après, Paul Ier, voulant donner le plus imposant éclat à la réception de l'ambassadeur , l’admit en sa présence entouré de tous les grands officiers de la couronne : lui-même était assis sur son trône , ayant à sa droite la couronne, le globe et le sceptre *.
Le comte de Litta, précédé d’un commissaire impérial et du grand-maitre des cérémonies, s’avança vers l'Empereur, suivi de son secrétaire d’ambassade, chargé des lettres de créance. Trois chevaliers de Saint-Jean, vêtus de l’uniforme de la Religion et de la cotte-d’armes, marchaient im-
3 Voyez Campagnes du corps sous les ordres du prince de
Condé, par le marquis d'Ecquevilly, t. IT, p. 263.
médiatement après, portant, sur des carreaux de drap d’or, des croix apportées de Rhodes à Malte, celle du Grand-Maître La Valette, et une cotted'armes destinée à Sa Majesté Impériale. Plusieurs autres décorations devaient être offertes à l’Impératrice et à Leurs Altesses Impériales.
Paul I ayant accepté avec le titre de Grand- Maître , la couronne, le grand sceau et le glaive des croyans, se revêtit de la cotte-d’armes, puis suspendit sur sa poitrine la croix de La Valette par son antique chaîne d’or‘. Le grand-duc Alexandre
‘ Après les discours d’usage, l'ambassadeur supplia Sa Majesté Impériale de revêtir de l’ordre l'Impératrice et les princes de son auguste famille. Puis, ayant pris la cotte-d’armes, ils’approcha de Sa Majesté Paul I‘, et passa sur son habit ce vêtement religieux et guerrier que le Grand-Maître de la garderobe fixa par des cordons. De là, l'ambassadeur fut admis devant Sa Majesté l’Impératrice et Leurs Altesses Impériales ; puis il retourna dans la salle du trône, où arrivèrent Sa Majesté l’Impératrice et Leurs Altesses qui reçurent les décorations.
Erxtrait de la Gazette de Ratisbonne, mardi 8 janvier 1799.
Pétersbourg, 11 décembre 1798.
« Hier, la proclamation par laquelle les chevaliers de Malte, qui sont ici, ont déclaré leur union sainte et solennelle avec Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, a été lue au pied du trône du monarque de la manière la plus solennelle par le comte Litta. Après cela, le vice-chancelier fit lecture du traité,
reçut alors l’ordre et l’accolade à genoux, et le prince de Condé ‘ fut investi en même temps de la dignité de Grand-Croix et de Grand-Prieur catholique de Pologne. Paul T°”, créant un nouveau prieuré russe pour la bles de ses États qui suivait le rit grec, fit notifier par ses ministres sa nouvelle promotion à toutes les cours étrangères. Il s'occupa activement ensuite du moyen d’arracher Malte aux mains des Français, et d'y rétablir les chevaliers; il annonça qu'il fonderait en Russie une quantité de riches commanderies qui soutiendraient l’ordre et le rendraient même plus illustre que jamais. Il comptait trouver des appuis
par lequel Sa Majesté accepte cette dignité. Ensuite on rendit au nouveau Grand-Maître les hommages qui lui étaient dus. Tous les chevaliers le saluèrent avec le drapeau et leur épée, et lui baisèrent la main. Enfin, le Grand-Maïtre, pour exercer un premier acte de souveraineté, reçut le comte Cobentzel et dix autres chevaliers, commandeurs de cet ordre. »
# « Trois cents ans après (la mort de Mahomet), dit l’auteur de la Chute de l’Empire Grec , un prince de la maison de France reçut d’un souverain dont les aïeux étaient unis par les liens du sang aux monarques grecs de Bysance, et dont les fils semblaient menacer de loin les sultans de Constantinople, un présent où se rattachaient pour ainsi dire et ses souvenirs et ses espérances : ce présent, c'était l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem , et celui qui le donna portait, dit-on, la cotte-d’armes de La Aa la croix de l’Ile-Adam et lé épée de Pierre d’Aubusson. » » (Pag. 357. Paris, 1829, 1 vol. in-8.)
nombreux dans la plupart des États de l'Europe intéressés à la conservation des chevaliers, et espéra dès-lors réaliser le projet qu’il méditait depuis long-temps. Mais les Anglais ne se méprirent pas sur ses intentions de se rendre maître absolu de Malte, et de procurer à la Russie les ressources qu'elle ambitionnait dans la Méditerranée ; aussi firent-ils échouer les tentatives du prince Volkonski commandant des troupes russes dans les îles Ioniennes, auquel Paul I: avait ordonné de concourir à la prise de Malte, de concert avec l'Angleterre et Naples. « Un changement inattendu survint dans le système des puissances bellisérantes, ajoute M. d’Avalos, et les mêmes troupes russes, qui se préparaient à agir dans la Méditerranée avec les Anglais, durent au contraire se tenir prêtes pour s'unir aux Français, et aller en Asie attaquer les riches possessions britanniques dans les Indes- Orientales. » On en explique ainsi les causes : l'Angleterre s'empara de Malte par famine (1800), et, malgré les stipulations du traité d'Amiens, malgré les promesses particulières et positives qu’on assure avoir été faites à Paul I”, elle persista à vouloir posséder seule cette ancienne souveraineté. Ce prince témoigna hautement son mécontentement de ce manque de parole, et le premier consul Napoléon Bonaparte profita avec une rare habileté de ce commencement de mésintelligence.
Il fit complètement habiller des Russes faits prisonniers en Hollande, et offrit de les échanger contre des Français qui gémissaient dans des pontons anglais ‘. La paix entre la Russie et la France devait, dit-on, être la suite naturelle de cette démarche et d’un rapprochement d’une haute importance; mais tout fut arrêté par la mort violente de Paul I‘, arrivée au mois de mars 1801.
Armes de Russie.
‘ Le premier consul poussa plus loin encore ses avances; selon M. de Bourrienne (Mémoires , t. III, p. 269), « on avait refusé de comprendre dans un cartel d'échange fait précédemment avec l'Angleterre sept mille Russes, qui avaient été faits prisonniers en Hollande. Bonaparte les fait tous habiller à neuf avec l'uniforme des corps auxquels ils avaient appartenu, et les renvoie en Russie, sans rançon, sans échange, sans condition aucune. Cette ingénieuse munificence ne fut pas perdue. Paul I y fut profondément sensible : d’allié qu'il avait été, 1l se montra tout-à-coup l'ennemi déclaré de l'Angleterre. il voulait même provoquer en duel tous les rois qui ne feraient pas cause commune avec lui.
JEAN DE TOMMASI ,
Goixante-Omième et dernier Drand-Maître,
À CATANE
L’abdication de Hompesch et la fin tragique de Paul I” ayant laissé le magistère vacant, la nomination du chef des Hospitaliers fut déférée au Saint- Siége, sur la présentation des Prieurs de l’ordre. En conséquence de cet arrangement, dit la Biographie Universelle, le Pape nomma, au mois de septembre 1801, le Bailli de Ruspoli, prince romain, né en 1754, et qui avait été, durant quatre années, général des galères maltaises. Jeune encore , joignant de grandes qualités à une éducation soignée, ce choix devait être généralement ap-
4 Ou Thommasi.
330 JEAN DE TOMMASI.
prouvé. Ruspoli voyageait alors pour son agrément, avec un de ses neveux, fils de l’ambassadeur d'Autriche à Naples, et ce fut à Londres qu'il reçut la nouvelle de son élection ; mais, n'ayant pas assez de dévouement pour accepter la haute dignité qu’on lui offrait, il préféra demeurer riche, indépendant, et continuer ses voyages.
Le refus du Bailli de Ruspoli détermina, dit-on, à nommer pour lieutenant du magistère le Baiïlli de Carracciol di San-Eramo, qui, en 1788 et 89, avait commandé une des galères de l’ordre, puis le commandeur Romagnoso. Plus tard (19 février 1802), Pie VIT, sur la recommandation du roi de Naples et de l'empereur de Russie, choisit pour Grand-Maître Jean de Tommasi, connu par une grande fermeté et un caractère loyal.
Il était né à Crotonne, royaume des Deux-Siciles, le 6 octobre 1731, et avait été envoyé à Malte dès l’âge de douze ans, en qualité de page d'honneur du Grand-Maître Emmanuel Pinto. Son mérite l'avait fait parvenir ensuite aux plus hautes dignités et au commandement suprême de la marine de l’ordre. Malheureusement , dans les con— jonctures difficiles où ce dernier Grand-Maïître fut élevé au magistère, il ne lui restait à faire preuve que de patience , les intérêts de l’ordre de Malte disparaissant devant les intérêts plus grands de l'Europe menacée. Aussi la vie politique de Jean
JEAN DE TOMMASI. 331
de Tommasi se réduit-elle à de bien courtes ob- servations : le successeur de l’Ile-Adam n'avait hérité, pour ainsi dire, que des insignes de sa dignité ; le pouvoir échappait à ses mains, et jusqu’à l'espérance de le ressaisir un jour pour la gloire d'un ordre dispersé et désuni.
Quelques mois après sa promotion , Jean de Tommasi, qui avait vainement cherché à obtenir la restitution de l’ile de Malte, convoqua une assemblée générale de tous les chevaliers dans l’église prieurale, à Messine, le 27 juin 1802. On y lut la bulle pontificale de son élection, « et lorsque le Grand-Maïître, ayant prêté à genoux le serment accoutumé, eut reçu le baiser de chacun des assistans, il prononça un discours dans lequel il les exhortait à la concorde, si nécessaire pour redonner à l'ordre son existence et ses anciens statuts. »
Il fut qstion ensuite de M cfécer la cour du Grand-Maître à Corfou; mais, ce changement présentant des obstacles, Tommasi fixa dB vement sa résidence à Catane en Sicile; ce fut là que la plupart des chevaliers endeure à Malte, ou qui avaient déjà rejoint leur chef, se rendirent avec la chancellerie et les archives de l’ordre. Le couvent des Augustins fut alors mis à leur disposition; le Grand-Maitre habita un palais voisin, attendant de jour en jour des temps plus propices,
332 JEAN DE TOMMASI.
et offrant l'exemple de la résignation; il mourut le 13 juin 1805 :.
Armes : de gueules à trois fasces d’or.
* On n’a pas pu se procurer le dessin, ni linscription du monument élevé à ce dernier Grand-Maître. On ignore même s’il en existe.
GUEVARA SUARDO,
Premier Lieutenant Du Magistire,
A CATANE
À la mort du Grand-Maïître Tommasi, le cheflieu de l’ordre ne se trouva pas légalement composé pour procéder à la nomination de son successeur; il y manquait le nombre nécessaire de chevaliers et la réunion de langues. Le pape ne paraissant pas vouloir continuer à se reconnaître en possession d'élire un Grand-Maitre, l'assemblée générale, réunie dans l’église conventuelle de Catane , déclara son insuffisance, mais reconnut le droit du sacré conseil de proclamer un lieutenant du magistere; il choisit alors, le 15 juin 1805, Son Excellence M. le Bailli Innico-Maria Guevara Suardo, né à Naples le 4 juin 1744. Reçu chevalier au berceau, il était devenu capitaine des galères de
334 GUEVARA SUARDO.
l'ordre, puis colonel d’un régiment de Sa Majesté sicilienne, et ilétait en même temps lieutenant de l'amiral, Jean de Tommasi l'avait désigné lieutenant du Grand-Maître lorsqu'il résidait encore à Messine.
Guevara a gouverné les débris de l’ordre à une époque où la Sicile était totalement séparée du continent; et par sa fermeté et son crédit il parvint à empêcher la vente des commanderies déjà exposées en loterie par le ministère napolitain. Il surmonta aussi les attaques du Parlement anglais, dirigé par lord W. Bentinck, tendantes à dissoudre entièrement l'institution de Saint-Jean de Jérusalem.
Guevara mourut à Catane le 25 avril 1814 :.
* On lit cette épitaphe sur son tombeau, dans l’église conventuelle de Novaluce à Catane :
FRATRI INNICO MA. GUEVARA SUARDO , EX DUCIBUS BOVONI, ORDINIS HIEROSOLYMITANI BAJULIVO , ET NAVIUM LONGARUM PRÆFECTO , IN REGNI UTRIUSQUE SICILIÆ COPIIS MILITUM TRIBUNO; CATINÆ QUO ORDINIS SEDES TRANSVECTA FUIT MAGNA CRUCE DECORATO , IBIQUE MAGNI MAGISTRI POST THOMASII MORTEM LEGATO FACTO , DUM PRÆ- FUIT SEMPER PIO, HUMANO, PRUDENTI, DE ORDINE IN REBUS ANGUSTIS OPTIME MERITO ; FRATRES MÆRENTISSIMI. L. P.