‹ Monumens littéraires de l'Inde, ou, Mélanges de littérature sanscriteChapitre 13 sur 24 · CINQUIÈME LECTURE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LECTURE

On était alors dans le mois de Srâvana (juilletaoût), le ciel était couvert de nuages; l'aimable Pradyoumna, en contemplant le spectacle d'une nature majestueuse , s'adresse en ces termes à la belle Prabhâvatî : « Le soleil descend vers l'horizon , et de l'autre côté s'élève la lune. Regarde comme cette lune , dont ton beau visage me représente l'éclat, a couvert de nuages son disque argenté : ainsi les tresses de ta chevelure cachent quelquefois à mes yeux les traits de. ma bien-aimée. L'éclair se dessine dans le ciel, et ressemble à cet or qui brille dans ta parure : du sein de la nue qui le porte , il se dégage avec rapidité , comme ces reflets éblouissans qui jaillissent de tes bracelets et de ton collier. Vois sur le sombre nuage cette ligne d'oiseaux blancs comme la neige : aussi blanche

' Je voulais passer cette lecture» qui est une longue peinture de la saison des pluies; mais mon but étant plutôt d'instruire que d'amuser, je me suis décidé à donner une idée du genre descriptif chez les Indiens.

est la rangée de tes dents pures et charmantes. Les dépouilles de nos bois troublent la clarté des ondes limpides : les torrens se gonflent et se précipitent. Tour à tour formés et détruits par le vent , les nuages se heurtent dans l'air, comme les éléphans dans les forets. Sur ce fond noir et orageux se peignent les trois nuances de l'arc céleste, pareilles à ces trois lignes sacrées qui parent ton front *. Oui, cette saison est vraiment l'ornement des cieux et l'espoir de la terre.

Cependant la tempête gronde au loin : à ce bruit les paons relèvent leur aigrette éclatante , poussent un cri, et, rassemblant les trésors d'une queue riche et superbe^ ils vont rejoindre leurs compagnes. Quelques uns, tranquilles et abrités sur le haut de ces palais que dorent déjà les rayons de la lune , se promènent fièrement , et développent avec orgueil les couleurs variées et changeantes de leur riche plumage. D'autres , moins prévoyans, ont attendu l'orage sur le sommet des arbres; et, l'aile tout humide,

' Trois lignes courbes tracées sur le front avec du limon du Gange , ou de la poussière du bois de sandal, ou des cendres de bouze de vache, sont le signe des sectateurs de Siya. Ceux de Vichnou n'en ont que deux. Ceux de Râroa ont une espèce de trident.

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cessant de faire briller les pierreries qui étincellent sur tout leur corps, tremblans, effrayés, ils s'abattent sur la terre couverte d'un gazon nouveau. La pluie cesse un instant, et laisse régner un air doux et frais , embaumé de l'odeur du sandal, et chargé des parfums suaves, ravis aux fleurs du cadamba, du sardja, de l'ardjouna : air délicieux , qui promet à la terre une pluie nouvelle, et délasse nos membres fatigués par le plaisir. Ah! ma bien-aimée, respirons avec joie l'haleine de ce zéphyre bienfaisant : qu'il ranime nos forces , et prenons notre part dans le bonheur du monde. Le lit desséché de nos fleuves se remplit, et les oiseaux que les chaleurs avaient exilés sur les bords du Mânasa * , le cygne , la grue voyageuse , le héron , descendent dans nos climats, et couvrent la surface de nos rivières, en poussant des cris* joyeux.

En ce moment le maître du monde, Crichna, repose paisiblement dans l'asile solitaire de ses plaisirs. A ses côtés est la divine Lakchmi; le Sommeil s'approche avec respect, et berce doucement les deux époux. La Lune , que les nuages voilent aujourd'hui, et qui ne peut briller au

' C'est un lac qui se trouve sur l'Himalaya : on l'appelle quelquefois Mânasaroyara.

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ciel, descend sur la terre; le flambeau des nuits devient l'auréole du dieti , et forme autour de sa tête comme une guirlande de lotus. Des branches odorantes de cadamba, de nipa, d'ardjouna, de këtaca l'entourent et le couronnent , et les autres fleurs de la saison lui adressent le tribut de leurs parfums. Le serpent lui-même partage cet empressement de toute la nature, et s'approche des fleurs, sur lescpielles reposent les pieds de Crichna : à côte de l'abeille, il semble s'enivrer, comme elle, du plaisir de regarder le dieu. Et cependant le ciel, de tout côté cerné de nuages, précipite ses ondes sur la terre ; on dirait qu'il prçnd plaisir à renouveler l'eau de cet étang où Crichna, à son réveil , doit baigner son beau corps.

Que ce spectacle est ravissant! que de trésors épars sur le sein de la terre ! quelle espérance d^une récolte heureuse! De même que le prince, armé du tchakra^ pousse ses éléphans privés contre les éléphans sauvages encore et superbes ha-r bitans des bois, ainsi le Vent, orgueilleux dominateur des airs, allume la guerre daps les plaines célestes, et charge les nuages avec d'autres nuages. De leurs flancs déchirés jaillit une onde salutaire et pure, que par leurs cris de joie appellent et accueillent le paon, et le tchâ-

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taka % et tous les autres habitans de l'air. L'hôte des marais^ deses rauques accens, excite ses compagnes à célébrer le retour de la pluie : ainsi le sage brahmane^ entouré de ses élèves, leur apprend à répéter, après lui les louanges du grand Etre (les prières du Rik^-Véda). *

O toi, dont la vue charme mon cœur comme la vue du nuage réjouit la nature ; que j'aime cette saison , quand, amenant à sa suite l'orage et le tonnerre, elle réveille deux époux, leur fait chercher dans les bras l'un de l'autre un asile contre la terreur, et prépare ainsi un triomphe à leur tendresse! Mais que je hais aussi cette saisoS, quand d'un sombre voile elle cache la lune à tous les regards ! L'astre des nuits, apparaissant entre deux nuages, est comme un ami qui sort d'une maison étrangère pour retourner vers ses amis. La lune est la confidente de l'amant abandonné et le témoin

' C'est le passereau.

^ Cette comparaison paraîtra bien extraordinaire pour un peuple religieux ; mais nous prenons nos images dans les idées qui nous sont familières. J'ai adouci quelques traits : ainsi Ton représente la grenouille comme entourée des seize personnes employées dans les sacrifices. J'ai ignoré le sens de ce passage jusqu'au moment où , dans un autre endroit du Harivansa , j'ai tu Dieu commençant la création du monde par celle des seize officiers qui assistent le brahmane dans les sacrifices solennels.

discret de son désespoir : elle est le guide mystérieux de Famant fidèle et impatient qu'elle dirige vers l'asile du bonheur. Elle est encore le flambeau y l'ornement , le charme du rendezvous. Elle-même, enfermant dans un corps mortel un de ses rayons lumineux y a daigné sur la terre donner naissance à une race de héros '. Tchandramas (c'est le nom qu'on lui donne) mérita par ses austérités d'être roi des Brahmanes, et d'être à jamais invoqué dans leurs hymnes. U fut père de Boudha , qui eut pour fils un homme divin, Pouroûravas. C'est lui qui , du sein du Samî % apprit à tirer le feu ; lui qui aima Ourvasi, la plus belle des Apsaras. Parmi ses descendans se distinguèrent et Ayous^,

' Il faut se rappeler que les Indiens distinguent deux dynasties de princes : Tune, la dynastie solaire ( soûryavansa)^ l'autre la dynastie lunaire (tchandra on somwansa), Crichna appartenait à cette seconde famille. La Lune ou Tchandramas ( et la Lune en sanscrit est du genre masculin ) , s'incarnant sur la terre , devint fils d'Atri et père de Boudha, qui fut régent de la planète de Mercure. Boudha signifie sage, savant; Pouroûrayas yeut dire retentissant.

^ Le sami est un arhre avec le bois duquel on fait un instrument nommé arani; c*est une pièce de bois cubique, de cinq pouces de diamètre, avec un petit trou dans la partie supérieure ; on y introduit un morceau de bois que tirent deux personnes , et la friction produit du feu.

' Ayons signifie ancien, âgé, etNahoucha, guerrier qui en^ chaîne.

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et Nahoucha^ roi parmi les Dëvas; noble époux des filles de Dakcha ' , il eut encore pour descendant le plus grand des Dévas, Crichna, héros terreur de ses ennemis et orgueil des Souras. Faut -il nommer encore et l'illustre Vasou ' qui, par ses exploits, acquit le titre de Tchakravartti y Vasou aussi puissant qu'Indra; et Yadou % honneur de sa race , monarque commandant à de nombreux vassaux ; et les Bhodjas enfin, les premiers des mortels par leur valeur comme par leur rang? Dans cette heureuse famille aucun roi n'a paru ami de la fraude , de l'impiété et du vice : tous se sont illustrés par leur foi, leur bravoure et leur générosité, tous ont .été des modèles de vertu. Mais pardessus tout, ô ma bien-aimée, révérons celui

' Dakcha est le père de vingt-sept n jmphes , .qui président aux constellations lunaires , et qui sont regardées comme les Couses du dieu Lunus.

' Vasou y eut dire riche. Le titre de tchakrwartli se donne au prince qui règne sur un tchahra, c'est-à-dire sur une proyince qui s'étend d'une mer à l'autre.

^ Yadou ( ce mot signifie énergique et courageux ) était l'aîné des fils du prince Yayâti , cinquième roi de la race lunaire ; il fut privé par son père de tout droit à la couronne. Mais ses descendans , malgré cette défense, devinrent très puissans : ce sont eux qu'on appelle Yâdavas. Les princes appelés Bhodja étaient de cette famille. Ce fut encore le nom de princes plus modernes , et même ce peut être un simple titre ; car Bhodja signifie protecteur.

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qui est à la fois le maître du monde et Famour des hommes justes. Homieur a Nàràyana , toujours vivant; ilestTàmedu monde ^ le premier entre les dieux , le plus grand de tous les êtres ! Épouse de Pradyoumna, honneur à Crichna notre père!»

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