SEPTIEME LECTURE
L'œil du monde ^ le soleil venait d'amener au ciel la troisième heure. Crichna apparaît dans l'air, porté sur Garouda, dont le vol est aussi rapide que le souffle du vent. U quitte sa monture divine pour se placer à côté d'Indra, et fait entendre le son redoutable de sa conque guerrière (pântchadjanja)*. A ce signal Pradyoumna se rend auprès de lui.
« Le moment est venu , dit le dieu ; va , monte sur Garouda, que Vadjranàbha soit immolé, n Le héros salue avec respect et son père et le roi des Dévas, s'élance sur Garouda; et, avec la promptitude de la pensée, il arrive près de son rival. De sa massue il frappe VadjranâMia à la poitrine. Le Détja chaacelle , son sang coule
■ Le Gange dans Ife ciel porte le nom de Mand&kinî.
* Oe mot est formé du nom d'un géant ^ I^antchadjana , que Crichna avait vaincu, et dont la retraite était une énorme coquille. Crichna , après avoir tué le monstre , prit cette coquille dont il fit sa trompe guerrière. Le mot pantchad/ana est composé de panteha, cinq, et de djana, genre d'éiémens. Les Indiens reconnaissent cinq élémens : Tàkàsa , ether, est le cinquième* I/homme en mourant rentre dans lepantchatwam, c'est-à-dire est rendu aux cinq élémens.
ÏJJÔ MORT
en abondance, il va s'évanouir, u U respire encore », dit Pradyoumna. « Oui , s'écrie Vadjranâbha en revenant à lui, à ce coup j'ai reconnu la force des Yâdavas : c'est bien; mais pare celui-ci , ton heure est venue. » En même temps, avec le bruit de la tempête, avec la rapidité de l'éclair, de sa massue lourde et noueuse, il frappe au front Pradyoumna, qui, tout sanglant, se sent défaillir. Crichna le voit; il sonne de sa trompe guerrière, et lui rend sa force et son ardeur. Tous les yeux sont fixés sur lui : son père lui remet ce terrible tcJiakra, dont le cercle tranchant a tant de fois porté la mort dans les rangs des Dêtyas. Pradyoumna s'incline d'abord devant Crichna, puis devant le prince du ciel; il lance le tchaAra fatal, et abat la tête de Vadjranâbha, aux yeux des Dânavas épouvantés.
De l'autre côté du palais, Gada combattait contre Sounàbha furieux et désespéré. En vain le malheureux cherche à soutenir une lutte inégale, il subit bientôt le sort de Vadjranâbha. Sâmba, de ses flèches aiguës, perce les Dêtyas que le roi des morts a marqués pour ses victimes. Nicoumbha ' , autre frère du prince des
* Ce mot signifie vivant sur on dans la terre. Pour Chatpoare, ce mot y eut dire ville composée de six bourgs.
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Asouras , frappé de terreur, va se cacher dans Chatpoure. Les Dévas triomphans entrent dans la ville que Vadjranâbha vient de leur abandonner par sa mort. Les prisonniers sont passés au fil de répée : mais l'on accorde la vie aux enfans et aux vieillards déjà vaincus par la crainte. Indra et Crichna délibérèrent ensuite pour savoir ce qu'ils devaient faire de leur conquête : par le conseil de Vrihaspati , ils divisèrent le royaume de Vadjranâbha en quatre parties. L'une fîit donnée au fils de Djayanta , deux autres aux fils de Pradyoumna et de Samba, et la quatrième à Tchandraprabha. On fit aussi le partage de tous les bourgs magnifiques, des villes nombreuses et aussi riches que Vadjrapoure , qui composaient le domaine du prince des Asouras. Les tapis, les étoffes, les fourrures précieuses et les pierreries furent réunis en quatre lots , et assignés aux quatre jeunes princes. Bientôt au bruit du Dévadoundoubhi (tambour divin), ces nobles rejetons de la race desRichis reçurent dans les eaux du Gange le baptême ' royal de la main d'Indra et du sage Crichna.
■ Pour sacrer les rois , on les faisait asseoir sur un trône , et on répandait sur leur tête de l'eau prise à un fleuye révéré, et dans laquelle on mêlait du miel, du beurre clarifié, une liqueur spiritueuse , deux espèces de gazon et des épis nouveaux.
Pour couronner la fête , le monarque des Dévas, après avoir recommandé à Djayanta de proté* ger ces nouveaux rois qui allaient en ces lieux perpétuer sa race et celle de Crichna, leur accorda le privilège d'être invulnérables contsre les attaques de tous les autres êtres, et de pouvoir, à leur gré, se transporter par les routes de l'air, au ciel' et à Dwârakà. Pradyoumna jouissait déjà de cette heureuse faculté , et pour que Gada et Sâmba ne fussent point privés du plaisir de visiter leur famille , il mit à leur disposition deux éléphans i^s de l'éléphant céleste Éràvana , et nommés Sakrandjaya et Pourandjaya ', des chevaux de la race d'Outchêssravas ^, et des chars fabriqués de la main de Tvyachta ♦. Indra reprit ensuite le chemin du ciel et Crichna celui de Dwàrakà. Gada et ses deux neveux restèrent encore six mois à Vadjrapoure, où les ramena souvent dans la suite un intérêt bien puissant. Ces royaumes , fondés des débris de
' Ce ciel est le Swarga ou paradis d'Indra.
^ Sakrandjaya signifie 'victoire d'Indra : car le mot sakra (puissant) est un nom d'Indra. Pourandjaya veut dire victoire de la "ville,
^ Ce mot signifie />oar(^ii de hautes oreilles. C'est un dieval blanc, qui , ainsi que l'éléphant Êràyana , était né de la mer, lorsque les dieux rayaient baratée.
* C'est un nom de Viswakarroâ , ouvrier des dieux.
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la puissance de Vadjranâbha^ subsistent encore^ et subsisteront aussi long- temps que le monde. Os sont situes sur le côté septentrional du mont Mérou. Ainsi triompha Pradyoumna par ta grâce de Crichna, maître du monde, Crichna dont le nom est immortel, dont les ennemis furent anéantis et les enfans comblés d'honneurs et de richesses. Gloire, gloire à Crichna et à la parole de Dwêpâyana ! *
' C'est tm surnom de Vyâsa , auteur du Mahâbhârata : il lui fut donné, parce qu'il vint au monde dans une ile de VYamounâ, riy ière qui se jette dans le Gange. (
ENLEVEMENT DE BHANOUMATI
(extrait du HARIYAIfSA.)
Le3 Indiens , comme tant d'autres peuples , ont cru aux magiciens. La philosophie leur enseignait que tout dans ce monde est illusion , que l'homme est soumis à l'influence d'une féerie continuelle ; et , dans leur crédulité, plus excusables que tout autre, ils concluaient assez naturellement qu'une science merveilleuse pouvait substituer sans peine une erreur à une autre erreur. Ils attribuaient un semblable pouvoir aux dieux , et surtout à leurs terribles ennemis , qui ne s'en servaient que pour le mal. Se rendre invisible, traverser rapidement les airs, séparer son âme de son corps , ce sont là les jeux ordinaires de ces êtres puissans et redoutables. Les Hvres sont remplis des tours miraculeux des enchanteurs indiens; mais il faut avouer qu'ils ne sont pas très
ao4 variés , et que ce genre de merveilleux lasse à force d'être monotone. J'ai choisi le récit qui suit, parce qu'il peut donner une idée générale de ce genre d'invention poétique , et surtout parce que la dernière métamorphose du magicien m'a paru singulière.