‹ Monumens littéraires de l'Inde, ou, Mélanges de littérature sanscriteChapitre 18 sur 24 · DÉVOUEMENT · texte numérisé non relu

DÉVOUEMENT

DE VÎRAVARE.

U N guerrier nomme Vîravare * , arrivant d'une province dont j'ignore le nom^ se présenta à la porte royale , et dit à l'offîcier qui en avait la garde : « Je suis fils de Ràdja * , mais sans emploi. Je demande à voir le prince, et veux lui offrir mes services. » L'oflScier le présente au roi Soubhraka^ « Prince, dit Vîravare, si mes services peuvent vous être agréables, daignez leur assigner une récompense. — Et quelles sont vos prétentions? dit Soubhraka. — Quatre cents souvamas * par jour, répond Vîravare. — Quels sont donc , reprend le roi , tous les secours que vous m'offrez? — Mes deux bras, dit le guerrier, et mon épée. — Vous demandez, répond le roi, une chose impossible. » A cette réponse, Vîravare s'incline respectueusement

' Vîravare signifie irat^e héros.

' Ràdja veut aire prince, roi; de là le mot latin rex, régis.

^ Je crois que Soubhraka veut dire heureux soutien, ou resplendissant.

^ C'est une monnaie d*or, dont il est difficile d*estimer la valeur, parce que les mesures qui en sont la base ont varié.

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et se retire. Lies canseillers du prince lui dirent alors : u Seigneur, on pourrait donner à cet homme la paie de quatre jours, et savoir ce qu'il vaut. Si son service vous convient , consentez à sa demande; s'il vous déplait, vous pourrez le congédier. » D'après l'avis de ses conseillers, le roi rappelle Vlravare , lui présente le bétel d'honneur, et lui accorde la solde de quatre jours; mais en secret il surveille l'usage qu'il va en faire. Vlravare en donne une moitié aux dieux et aux brahmanes : l'autre moitié est partagée en deux portions, l'une distribuée aux pauvres, et l'autre dépensée en festins et en plaisirs. Après avoir ainsi employé de suite tout son argent, le guerrier s'arme de son épée, et se rend au palais du roi, qu'il ne quitte plus ni le jour ni la nuit, attendant toujours l'ordre du prince lui-même pour aller se reposer dans sa maison.

On était à la quatorzième nuit de la lune noire \ Le roi Soubhraka entend des cris plaintifs, et s'écrie : « Quel est le guerrier de garde? — Prince , c'est moi , dit Vlravare. — Voyez , reprend le roi, d'où viennent ces gémissemens. — ^Vos ordres seront exécutés, répond Vlravare. »

' Les mois sont partagés en deux portions , la blanche et la noire , suîyant Tapparence de la lune.

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En même temps il sort du palais. Le roi se dit alors en lui-même : « J'ai envoyé ce guerrier seul au milieu d'une nuit obscure pour aller à la découverte : j'ai eu tort; je veux moi-même suivre ses pas et tout voir par mes yeux. » Il prend ses armes, suit de près son émissaire et arrive hors de la ville. Cependant Viravare a rencontré une jeune et beUe dame, toute couverte d'omemens brillans. 11 lui demande : « Qui êtes- vous? quel est le sujet de vos pleurs? » Cette dame lui répond : (c Je suis la fortune {Lakchmt) du roi Soubhraka. A l'ombre de mon bras il jouit d'un bonheur que j'ai long-temps soutenu. Je suis fatiguée de mon repQs; aujourd'hui je pars, et je m'en afilige. — Mais, dit Viravare, ô déesse, n'est-il aucun moyen de vous retenir, et de conserver encore votre protection au prince qui vous doit sa prospérité? — Il est un moyen, répond la Fortune ; c'esf de m'immoler ton fils Saktivare ' , cet enfant doué de tant d'heureuses qualités. A cette condition je puis consentir à rester encore ici long-temps. » Elle dit, et disparaît. Viravare retourne dans sa maison. Son épouse et son fils étaient endormis : il les réveille; ils se lèvent et s'approchent de lui : le guerrier leur répète les paroles de la Fortune. A ce dis-

' Saktivare veut dire habile à lancer le javelot.

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cours ^ Saktivare, transporté de joie, s'ëcrie : « Que mon sort est heureux ! je suis appelé à sauver le royaume : qui peut m'arrêter? Mourir pour une semblable cause est un destin glorieux. — Ce sacrifice est douloureux, dit la mère de Saktivare , mais il est digne de notre sang. Par quelle autre preuve de reconnaissance pouvons-nous payer les bienfaits du prince? »

Cette résolution une fois prise , tous les trois se rendent à l'autel de la déesse : Vlravare se prosterne et s'écrie : « O déesse, que votre courroux s'apaise, que le grand roi Soubhraka soit triomphant; et agréez cette victime! » Il dit, et frappe son fils. « O prince , se dit alors Vlravare, me voilà sans doute acquitté envers vous! » Mais le malheureux père , réduit désormais à vivre privé d'un fils, s'immole aussi lui-même, et sa femme, qui vient de perdre à la fois et un fils et un époux , imite un tel exemple.

Cependant le roi voyait et entendait tout, il se dit : « Que de princes, ainsi que moi, vivent et meurent sans avoir rien fait pour la gloire ! Comme le ver, ils ont rampé inaperçus. Mais est-il dans le monde, existera-t-il jamais un homme tel que celui-ci? Après avoir perdu un pareil serviteur, quel plaisir puis-je trouver à régner? » Il tirait son épée pour se frapper. La

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Fortune apparaît , lui retient le bras et lui dit : K Mon fik^ je suis satisÊdte , c'est assez de sang : ton royaume ne périra point , il est désormais à l'abri de la tempête. » Le prince tombe à genoux ^ il s'écrie : w O déesse, le trône ne m'oflFre plus aucun plaisir. Si vous avez quelque amitié pour moi, prenez ma vie^ et faites que ce noble guerrier puisse revivre avec son fils et sa femme. Autrement je consomme le sacrifice que vous venez d'arrêter. » La déesse lui dit : « Ton bon naturel et ton amour pour tes sujets m'ont touchée. Va et sois heureux. Que le fils du guerrier, que lui-même avec sa femme recouvrent la vie. » A ces mots la déesse disparaît; et le roi, après l'avoir adorée, se retire sans avoir été aperçu. Il rentre dans son palais , et va se livrer au repos , tandis que Viravare , rendu à la lumière avec sa famille , retourne dans sa maison. 11 vient ensuite reprendre son poste à la porte du roi, qui lui demande :

<f Eh bien, que s'est-il passé? — Seigneur, dit Vîravare, cette femme éplorée, en me voyant , a disparu , et certainement on n'en entendra plus parler. — Que cet homme est noble et vertueux! se dit le roi en l'entendant. Parler peu, être modeste, généreux et ennemi de l'injustice, voilà les traits

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qui distinguent le yéritable héros , et tel est le caractère de cet homme. » Le roi^ dès le matin, assemble toute sa cour; il raconte en détail l'événement de la nuit^ et pour faire éclater sa justice et sa reconnaissance , il donne à Vlravare le gouvernement de Gamata (Carnate).

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