‹ Monumens littéraires de l'Inde, ou, Mélanges de littérature sanscriteChapitre 20 sur 24 · LE JEUNE PRINCE · texte numérisé non relu

LE JEUNE PRINCE

ET LE MARCHAND AMBITIEUX

JJaws la contrée de Canyàcoubdja ' (Canouge) régnait un monarque nommé Virasène*. Il avait donné le gouvernement de la ville de Vîrapoure au prince héritier du trône ^ nommé Tourangabale ^ Ce prince, jeune et fort riche, se promenant un jour par la ville , remarqua une femme distinguée par sa jeunesse et sa 1)eauté , nommée Lâvanyavati : c'était l'épouse d'un jeune marchand. Il retourne dans son palais , le cœur rempli d'amour. Bientôt il dépêche vers elle une messagère de ses sentimens.

L'homme à ses passions sait imposer un frein : Il coule des jours purs dans un calme serein ,

' On l'appelle aussi Cousa et Mabodaya. On donne une singulière étymologîe du nom de Canyàcoubdja, qui signifie demoUelU bossue : on dit que le dieu du vent , Vàyou , rendit bossues les cent filles d'un roi de cette ville qui avaient résisté à ses désirs.

* Vîrasène veut dire chef d'une armée de héros, et Vîrapourc, la "ville des héros.

^ Tourangabale signifie un prince dont la force est dans sa ca'^ Valérie. Lâvanyavati veut dire charmante.

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Tant que, pour son bonheur, les beaux yeux d'une femme De detix tMiks enflamiiiés n^oift point percé son âme.

Làyanjayati avait fait attention aux regards du jeune pHnce^ et la même flèche d'amour avait blessé son cœur. Depuis ce moment elle était sans cesse occupée de lui.

Faut-il que , trop souvent , au cœur de la beauté Règne tant d'inconstance et de légèreté !

Lavanyavati ayant entendu la confidente de Tourangabale^ lui répondit : « Je suis fidèle à mon époux ^ jamais un autre homme ne me fera oublier mes devoirs. »

Complaire à son époux est le bonheur suprême : Qui sait le contenter^ contente le ciel même. L'homme , s'il est instruit , est laid impunément : La Toix du rossignol , voilà son ornement ; £t lorsqu'à son devoir elle reste fidèle , Manquât-elle d'attraits , la femme est toujours belle.

« Pour moi , continua Lavanyavati , tout ce que m'ordonne le maître de ma vie^ je m'empresse de le Élire et m'abstiens de raisonner, n — « Cela est-il bien vrai? » dit la messagère. « C'est la vérité, » répondit Lavanyavati.

La confidente revint alors près de Tourangabale, et lui rapporta toute la conversation. « Eh bien ! s'écrie le jeune prince après l'avoir

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écoutée, il faut qu'dle me soit présentée par son mari lui-même. Mais comment exécuter cette idée? » — « Il n'est qu'un moyen, reprend son émissaire. Là où la force est inutile, on réussit par U ruse. L'éléphant, attiré dans le bourbier, devint la proie du chacal. » — « Comment cela? » dit Tourangabale. Sa confidente reprend :

« Dans la forêt de Brahma vivait un éléphant nommé Carpoûratilaque '. Les chacals, en le contemplant, se disaient entre eux : « Si, trompé par quelque ruse, il pouvait trouver la mort, son corps nous servirait de nourriture pour quatre mois entiers. » Alors un vieux chacal s'écrie : « C'est moi qui, par mon adresse, saurai lui faire trouver cette mort. » En éfifet le traître s'approche de Carpoùratilaque, et lui faisant un salut respectueux : « Seigneur, dit-il, accordez-moi l'honneur de votre présence.. » — « Qui es-tu? répond l'éléphant; d'où viens-tu? » — « Je suis, reprend le fourbe, de la race des chacals; tous les animaux de la forêt m'ont député vers votre Seigneurie. Il ne leur est plus

' Carpoùratilaque est un mot composé de Carpoûra , camphre, et de tilaka , qui est ce signe que les Indiens se peignent sur le front.

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possible de rester sans roi, et c'est vous, Seigneur, doué de toutes les qualités d'un bon souverain, qu'ils ont résolu d'élever à cette dignité.

<^ui peut de nos travaux nous assurer les fruits ,. Nous garantir des biens péniblement acquis ?

C'est un roi qui conduit , d'une main ferme et sage. Les méchans qu'il contient , les bons qu'il encourage. Dans l'amour de son peuple il met tout Aon trésor. Des timides vertus il seconde l'essor.

Pour un état , d'un roi la puissance adorée Est comme le nuage à la terre altérée.

Venez, Seigneur, le temps presse, daignez promptement vous rendre au milieu de nous. »

Il dit, se lève et se retire. Alors Carpoûratilaque , avide de régner, suit les pas du chacal , et bientôt se trouve engagé dans un bourbier. « Ami, s'écrie-t-il, que faire? je suis tombé dans un bourbier. » Le chacal lui répond en souriant avec malice : « Que votre Seigneurie avec sa trompe s'attache à ma queue, et se relève.*, recueillez maintenant le fruit de votre crédulité. » li'éléphant, une fois enfoncé dans la boue, devint la proie des chacals.

« Je vous le répète donc, continua la confi-

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dente ; là où la force est inutile^ on réussit par la ruse. »

Suivant le conseil de cette femme, le jeune prince attire chez lui Tchàroudante ' : c'était le nom du jeune marchand, et l'admet dans sa plus grande intimité. Un jour, sortant du bain, tout parfumé d'essences et brillant d'or, il lui dit ; « Pendant un mois on va célébrer la fête de la déesse Grorl\ A commencer de ce soir, présente-moi chaque jour une jeune dame de la ville; elle sera la reine de la fête, et recevra de moi tous les honneurs convenables. »

Tchàroudante, en effet, lui amène une jeune dame, comme il le demandait, et se cache ensuite, observant la conduite du jeune prince. Tourangabale, plein de respect pour elle, la comblé de présens magnifiques, robes, bijoux et parfums, et lui donnant un garde, la fait reconduire avec honneur. Le jeune marchand, qui a tout vu^ abandonne son àme à la confiance et à la cupidité , et se décide à lui présenter aussi son épouse. Mais à peine Tourangabale a-t-il reconnu la dame de ses pensées, qu'il se précipite au-devant d'elle. Le bonheur

' Tchàroudante veut dire un homme qui a de belles dents, * C'est un nom de la déesse Pârwatî.

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brille dans ses yeux : il la prend dans ses bras et l'entraine loin de son mari> qui , à cette vue, demeure stupéÊadt, immobile comme une statue; malheureux par sa propre folie ^ il gémit ^ mais trop tard y et se livre au désespoir.

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