PHILOSOPHIE ET RELIGION
Dans le discours qui suit , et qui fut lu en i8iî4? le jour de la réunion générale de la Société Asiatique , j'ai cherché à réunir dans un cadre resserré les idées les plus saillantes du système philosophique et religieux des Indiens. Ce sont des. pensées extraites de différens ouvrages , entre autres des Lois de Manou et du Bhagavat-Gîtâ. Ainsi dégagées de ces détails où elles peuvent être moins apparentes, jose espérer qu'elles auront quelque intérêt pour le lecteur. Pour leur donner un'peu plus d'attrait , j 'ai cru pouvoir appeler la fiction à mon secours : mais je me flatte qu'en cette occasion elle ne sera pas l'ennemie de la vérité. J'ai noté avec soin les différens passages dont je me suis servi. Bh. signifie Bhogavat-Gîtâ ; M. , les Lois de Manou; Tchand. , le Tchandî; Hit. , VHitopadésa.
OU RELATION DU VOYAGE DVN GREC DANS l'iNDE MILLE ANS AVANT J.-C.
Plus on étudie Fantiquitë^ plus on reconnaît la justesse de cette maxime devenue triviale à force d'être vraie : rien n'est nouveau sous le soleil. Il y a long-temps que ce mot a été dit pour la première fois , et les siècles n'ont fait qu'en confirmer la sagesse. L'homme se ressemble à lui-même dans tous les temps ^ dans tous les lieux : toujours les mêmes besoins , les mêmes passions; toujours le même cercle d'idées et de systèmes tendant vers la folie ou la raison d'une marche sans cesse uniforme , et l'histoire de l'esprit humain peut être comparé à un long drame ^ dont la représentation, plusieurs fois achevée, aurait déjà été reprise plusieurs fois depuis le commencement du monde. Si la scène et les costumes varient, les acteurs n'y changent pas : c'est toujours l'homme avec son ignorance et son désir de connaître, avec sa faiblesse et son envie de s'élever; trop à l'étroit dans un monde physique rempli pour lui de mystères
et s'élançant par la pensée dans un monde tout intellectuel , bien autrement mystérieux.
Fatigué des vices de l'homme en société , pénétré de l'importance d'une morale religieuse, et effrayé du sort qui menace le pécheur impénitent; l'un s'écrie : « Fuyez, cherchez la soUtude^ venez dans les forêts : comme la tache qui s'étend sur l'étoffe , l'œuvre de l'homme qui habite les villes, souille et corrompt son âme. Abdiquez les fonctions de la vie civile, livrez-vous à la contemplation du grand Etre ' , et d'avance confondus en esprit avec son essence divine, attendez paisiblement l'heure où , dégagés des liens terrestres , vous serez identifiés avec lui. » — « La retraite ne suffit pas , dit un autre, punissez, comme des esclaves révoltés, ces sens qui doivent obéir à l'âme '. Tourmentez votre corps , et sacrifiez ces organes matériels qui enchaînent l'esprit. » — « Imprudens ! s'écrie un troisième, le désert est pour celui qui a payé sa dette à Dieu, à l'humanité. Faites- vous une solitude au-dedans de vous-mêmes ^ , domptez vos passions, mais sans cesser de remplir les devoirs qui vous sont imposés par une loi divine. Voyez dans ce ruisseau cette fleur du lotus : est-elle souillée par le contact de l'eau
' Bh,, l.wi. — »7^., 1. VI. - ^/^.,1. VI.
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qui renvironne? Tel est l'homme au milieu du monde. U agit suivant son état, c'est sa première vocation ; mais il n'oublie pas aussi que la prière, l'aumône, la mortification sont des devoirs divins qui servent à le purifier '. Tranquille et retenu, doux et modeste, libre de toute affection particulière , il aime également ses semblables, il se voit lui-même , il voit Dieu dans les autres. » '
. M'éloignant tout à coup de mon sujet, ai-je emprunté ces paroles à ces saints personnages que l'Église catholique révère , philosophes étonnans sans le vouloir, sans même le savoir? Est-ce en ces termes que s'adressaient à leurs contemporains l'anachorète de la Thébaïde , le solitaire du mont Cassin, l'apôtre de la Savoie, ou le prêtre modeste , héros pieux de la charité chrétienne? Est-ce un discours prononcé il y a quelques siècles, il y a mille à quinze cents ans, que je viens de traduire ? Non , tel était le langage que des philosophes indiens tenaient , il y a, dit-on , trois mille ans , aux hommes de ces temps inconnus. Ainsi parlaient un Capila^ fondateur d'une doctrine toute contemplative ; un Vjrâsa^ réformateur plein de modération et père d'une école conciliatrice.
* BK, 1. XVIII. — » 7^. , 1. T, VI et xiii.
2^4^ PHILOSOPUIE
Loin de moi cependant l'idée de vouloir établir le moindre rapprochement entre les principes de notre religion et ceux des théosophes indiens. Quoi qu'en ait pensé lord Hastings, ce parallèle serait défistyorable à ces derniers. Ils ont professé la bienveillance universelle , mais ils retendaient jusque sur les animaux y entraînés par les conséquences du dogme de la métempsycose. Leur cosmogonie est belle , mais confuse et poétique. Ils étaient spiritualisteSy mais ce spiritualisme n'établissait pas des limites bien distinctes entre la matière et l'esprit. Ils croyaient à l'existence d'un seul Dieu ; mais ce Dieu n'était autre chose que l'universalité des êtres , confondant ainsi la créature avec le créateur, le principe actif avec le principe passif y l'esseince visible et périssable avec l'essence invisible et étemelle. Je m'abstiendrai de toute controverse sur de pareils sujets. Je donnerai seulement un aperçu des notions que les Indiens pouvaient avoir sur les principaux dogmes religieux et philosophiques; et, pour m'interdire à moi-même toute espèce de discussion, je vais simplement donner la relation d'un voyage dans l'Inde, entrepris à cette époque, c'est-à-dire il y a trois mille ans. Par des raisons que l'on saura apprécier, je m'abstien-
drai de dire le nom du voyageur : ce nom ne peut guère intéresser autant que le récit des choses qu'il a vues.
Je venais, dit notre voyageur, de quitter le pays des Mlétchkas occideitaux : tel est le nom que les Indiens donnent aux étrangers. Une barque m'avait transpcurté au-delà du Saraswatî^ y et j'avais mis le pied sur cette terre de Brahmq " , oli^t de ma vive curiosité. Ce pays, surnommé la région sacrée y est appelé ordinairement Vadjgnijra ^ Il s'étend depuis la contrée de Finasana^ à l'occident jusqu'à celle de Prajrdga ^ à l'orient , et sa frontière de ce côté est marquée par le fleuve Drisadwati ^. Borné au nord par la chaîne de XHimâlay il a pour limites au midi les monts Plndhjras, dont le pied, à l'orient comme à l'occident, est baigné par la mer, et au-delà desquels se prolonge une vaste presqu'île que sa position méridionale a Êdt nommer le Dakckùia ^ . A mesure que j'avançais, j'étais firappé du calme et de la tranquil-
' C'est ane rivière , le Sarsoad , au nord-ouest de la proyince de Dehli , et qui disparait dans les sables — * Man, , 1. i. — > Yadjgniya yeat dire pajrs des sacrifices, — ^ Pays au nord*oaesl de Dehli , dépendant du moderne Panniput. ^^ ' Place où l^Yamonnâ se jette dans le Gange, aajourd'hui Allahâbad. — * Rivière qoi coule au nord-est de Dehli. Drisadwati vent dire plein de pUrres. — ' C'est ce qu'on appelle le Dékan.
lité qui régnait sur cette terre favorisée du ciel. Paisiblement attachés à leurs devoirs , les habitans n'étaient point tourmentés par cette ambition vague , qui est un des fléaux de notre occident. Tandis que le Brahmane enseigne la jeunesse et dirige les sacrifices, le Kchatrijra sait qu'il est né pour rendre la justice au peuple et pour le défendre, le Vésya pour enrichir sa patrie par le commerce et l'agriculture , et le Soûdra pour être l'esclave de ses frères aines. Personne ne cherche à enfreindre un ordre invariable et divin. Tous, ils sont les enfans de Brahma : mais il lui a plu de former ' là première classe de sa tête, la deuxième de son bras, la troisième de sa cuisse, et la quatrième de son pied. La soumission est le premier devoir de l'Indien, et, pour prix de son obéissance, après sa mort il renaît dans le corps d^un être d'un rang plus honoré. Ceux des premières classes ne sont pas astreints à supporter toujours les travaux de la vie civile. Après avoir été dans leur enfance Brahmatchdris ou disciples d'un brahmane, plus tard Grihasthas ou che& de maison, ils peuvent se retirer des affaires et devenir T^anaprasthas ou anachorètes. Aussi n'est-il point rare de rencontrer dans les forêts
■ Mon., 1. I.
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majestueuses qui couvrent cette contrée, des vieillards respectables ' , qui , délivrés des soins de la société , ne vivent plus que pour soigner leur âme. Quelques uns restent seuls, toujours disposés à accueillir et à consoler les malheureux. D'autres, dans un asile simple et agreste, réunissent quelques élèves dociles , et il semble que les monstres des forêts soient touchés de la sainteté de ces pieux ermites'. On dit que ces animaux féroces n'en approchent qu'avec respect et jouent doucement avec leurs disciples. Ce pays est partagé en quatre royaumes, Kouroukchétra y Matsya^ Pantchâla et Soûror séna^. Un jour, après avoir visité cette dernière contrée, je descendais vers le Vindhja , traversant tantôt des plaines fertiles, couvertes de moissons de riz et entrecoupées de ruisseaux limpides où brillait la fleur odoriférante du lotus; tantôt des forêts magnifiques, habitées par l'antelope noire, indigène dans ce pays^. Ces bois étaient peuplés d'arbres d'espèces innombrables; mais surtout j'admirais un figuier merveiUeux; on le nomme aswattha^. De son tronc large et immense s'élève un cercle de branches, qui , redescendant en berceau , s'approchent du
' Tchand.^X. I. — ' Ihid, — ' Jtfan., 1. i. — ^ Ihid, -^ * J?A., l.xv.
246 ' PHILOSOP01£
sol, y reprenBent racine, et poussent de non-' veaux jets destinés à devenir des arbres aussi féconds qme le pi^emi^, et à augmenter la fistmille qui s'étend autour de lui, et forme a elle seule une foret distribuée en arcades régulières et toujours verdoyantes, A cette vue je pousse un cri d'admiration , et je tire de sa rêverie un vieillard vénérable que je n'avais pas aperçu , et qui était assis au pied de cet arbre sur une peau qui recouvrait un siège de gazon, appelé causa ' . Sur ses épaules était la dépouille d'une antelope noire, et parolessous une robe de lin d'une blancheur éclatante'. Autour de son corps il avait une ceinture formée d'un triple fil de moundja, et de son épaule gauche à son côté droit descendait un cordon dont le cotonnier avait fourni la matière. A côté de lui était un petit vase pour les ablutions ^ , et un bâton de bois de palâsa , couvert de son écorce , droit et non brûlé par le bout. Ce.bâton, lorsqu'il le tenait, pouvait aller jusqu'à la hauteur des cheveux qui descendent sur le front ^. Le regard de ce bon solitaire était doux, son air bienveillant, et sur son visage recueilli étaient empreintes en longs sillons les traces des efforts qu'il avait faits pour dompta:* ses désirs. Il leva sur moi ses yeux avec bénignité , et sur ses lèvres
• Bh. , l. V et VII. — • Mon. , 1. ii. — ' Ibid. — ♦ ibid.
expirait la syllabe sacrée aum ^ son mystérieux et divin. '
Je reconnus aussitôt à son costume que c'était un de ces saints brahmanes appelés Mounis. Je m'approche avec respect , je veux m'excuser et lui dis : w Docte et pieux Atchârjjra... ' » — w Arrêtez , étranger, s'écrie-t-il , votre langage est trop flatteur. Le sage Manou a dit : Fuyez la louange comme le poison , aimez l'humilité comme l'ambroisie ^ Mais quel dessein vous amène dans nos contrées? Le commerce, le malheur peut-être? » — « Non, mon père, lui dis-je, c'est le désir de m'instruire. » — « C'est bien, reprend-il; il est trois choses qui ne portent qu'un vain nom, c'est un éléphant de bois, une antelope de paille et un homme sans instruction ^. Rien ne doit coûter pour acquérir la science; vous êtes digne de l'obtenir; en creusant la terre 00 trouve l'eau , en travaillant on rencontre la science ^. » — « Ah I m'écriai-je, si le désir d'apprendre était un titre à vos yeux , je pourrais adirer au bonheur d'emprunter quelque chose aux richesses de votre savoir. »
— (c Prenons garde, voyageur. La science dit au Brahmane^ : Je suis un trésor dont la
• BA. , 1. XVII ; Mon. , l. ii. -^ * Ce mot signifie guide spirituel.
— ' Han,,\ II. — ♦ Ibid, -^ ^ Ibid. — ^ Ibid.
garde t'est confiée, ne vas pas le livrer à l'homme vicieux, il en gâterait tout le prix; mais qu'un homme, par et modeste se présente, sans danger tu peux me ^remettre entre ses mains, je suis un dépôt qu'il saura conserver... Vous rougissez, jeune étranger. Ah ! je n'ai point voulu vous ofienser : je ne vous crois pas du nombre de ceux dont on dit : Semer la science dans une âme qui n'est ni vertueuse, ni avide de s'instruire, c'est jeter une bonne semence dans un terrain pierreux '. Parlez donc^ que voulez-vous de moi? » — « Bienveillant Gourou ' , lui dis-je , transporté dans une terre admirable et nouvelle pour moi , que j'ai de questions à vous faire ! Les heureux habitans de la plus belle contrée de l'univers doivent sans doute, mieux que nous, en connaître l'auteur. Qui a Êtit ce monde qui nous environne? quel est ce monde lui-même? » — (( Ce monde visible n'est autre chose que la manifestation de l'être invisible, de l'être unique et suprême, du grand Brahma^, qui, tour à tour se produisant au-dehors ou rentrant en lui-même, crée ou anéantit le monde. L'intervalle de temps qu'il reste comme enseveli dans l'inaction , s'appelle une nuit de Brahma^. Nous
» Mon,, 1. II. — ' Ce mot signifie mai'tre. — ^ Bh., 1. vu et ix.
appelons un jour de Brahma , le temps qu'il daigne se manifester; un Kalpa se compose d'un jour et d'une nuit, et cette période sainte renferme quatre cent trente-deux millions de nos années humaines. Mais qui peut connaître le nombre de ces kalpas^ puisque Brahma est étemel? Oui, quand ce dieu, comme fatigué d'avoir soutenu sa création, commence à se replier sur lui-même', tout disparait, et les siècles s'écoulent sans être mesurés par les révolutions du soleil. D dort : tous les êtres s'endorment avec lui, l'âme de la nature est assoupie, le mouvement du grand esprit a cessé, les ressorts matériels se brisent, et les élémens confondus sont absorbés dans le grand Être. Mais il s'éveille, le monde renaît, tout reprend avec l'existence une forme nouvelle ; un esprit vital est semé dans toute la nature, une secrète énergie anime la matière, et tout proclame le réveil de Brahma^ qui semble en jouant former l'univers. Mais avant tout, le dieu, avide de créer, a produit les eaux, au milieu desquelles il a jeté un germe : c'est un œuf d'or, brillant de mille rayons. Dans cet œuf, Brahma , souffle vivifiant, se renferme lui-même et flotte long-temps sur les eaux. I^e dieu pendant un an habite ce
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séjour; alors par sa puissaoce il coupe cet oeuf en deuxparties, dont il formelecielet la terre.» — « Mon père, lui dis-je en souriant, j'attendais de vous la vérité : vous ne me croyez pas capable de l'entendre , et vous avez voulu m'éprouver en me racontant les fictions allégoriques de^os poètes. Je viens de l'occident, où, dans le pays de ceux que vous appelez Yavanns^ on prête aussi à un poète qui pouvait vivre il y a deux cents ans, à un certain Orphée, cette fiction de l'œuf symbolique que sans doute il vous avait empruntée. Ces poètes avec leur imagination ont tout gâté : premiers instituteurs du genre humain, ils ont, en les embellissant, dénaturé toutes les traditions. En ce moment, ces mêmes peuples ont un grand poète que j'ai eu le bonheur d'entendre , et dont les ouvrages, riches d'inventions ingénieuses , de pensées sublimes et de tableaux agréables, passeront sans doute à la postérité la plus reculée. Mais je crains bien que le bon Homère , car c'est ainsi qu'on le nomme, moraliste exact, poète distingué, mais théologien non irréprochable, ne soit un jour puni par les dieux pour avoir souvent travesti leur histoire *. Daignez m'apprendre quelque chose de moins frivole. N'est-il dans
' Diog. Laër; , 1. viii.
£T RELlOtON. a5l
VOS sciences rien de plus réel? » — c Eh bien! Toulez-Yous que je vous explique la formation et les qualités des cinq grands élémens^ des Mahâbhoutas ', l'éther, l'air, le feu, Feau et la terre ? Vous dirai-je que, disposés dans un ordre méthodique , les premiers concourent à la production de ceux qui occupent les échelons inférieurs? Au plus haut degré parait l'éther pur et tranquille : pour qualité il a le son. 11 donne naissance à l'air agité, remuant et chargé de transporter les odeurs : sa propriété est le tact. Réunis ensemble, ils produisent le feu , ardent et lumineux, dont la qualité particulière est la forme. De ces trois élémens provient l'eau, dont la vertu est la saveur. Enfin tous les quatre s'unissent pour enfanter la terre, dont la propriété spéciale est l'odeur. »
— w Savant Mourd^ lui dis^je, laissons, si vous le permettez , cette science physique, dont le temps seul peut nous découvrir les principes cachés. Nos neveux en sauront peut-être là-dessus beaucoup plus que nous. Dans notre occident nous n'admettons pas tout-À-fait vos divisions et vos conséquences. Vous venez de me dire des choses singulières : l'observation éclairera les hommes; et qui sait si cette idée, que vous
' Mon. , 1. I.
venez d'énoncer et qui m'a choqué au premier abocd; de faire naître l'eau du feu et de Fair en contact , ne deviendra pas pour nos descendans une vérité démontrée? Qui sait si, changeant à leur gré l'eau en air et l'air en feu , ils ne parviendront pas à tirer ainsi le feu du sein même de l'eau? Occupons-nous plutôt de ces sciences métaphysiques, dans lesquelles du moins l'homme peut s'égarer sans trop de danger pour lui-même , s'il est soutenu par la bonne foi et par la crainte des dieux ; de ces sciences morales qui doivent être de tous les temps. Que suis-je? où suis-je? où vais-je? Voilà des questions qu'on se fera bien des siècles encore après nous. »
— ce Tu me demandes qui tu es, ô homme, ô admirable Pouroucha ' ^ ô intelligence commandant à des organes et à des facultés matérielles? Qui tu es? ah ! ne t'arrête pas à cette enveloppe extérieure , vois en toi autre chose qu'un corps périssable ; vois en toi , non pas seulement l'image de Dieu , mais une portion de l'âme universelle^ mais une émanation du grand esprit '. Ton âme n'est assujettie ni à la naissance, ni à la mort : on ne peut point dire
' Ce mot signifie être : Pourouchottama , c'est le grand Être. — •i?A.,l. II,
qu'elle a été , qu'elle est ou qu'elle sera ; elle ne connait point là distinction des temps ^ elle est étemelle. Immuable et libre, quand son habitation terrestre est détruite, elle n'éprouve point d'altération. Incorruptible et pure, elle n'est point souillée par le contact de la matière.
Comme un vieux vêtement que l'on quitte pour en prendre un autre, l'âme laisse un corps pour en revêtir un nouveau. Le fer ne saurait la couper, le feu la brûler, l'eau la mouiller, l'air la dessécher. EUe échappe aux atteintes de tous les élémens; et, victorieuse de la mort, invulnérable, invisible, universelle, elle est dans tous les lieux, elle est de tous les temps. »
— (( Mais, mon père, est-ce bien l'âme de l'homme dont vous venez de chanter les louanges? N'est-ce pas plutôt Dieu lui-même que vous avez célébré? »
— « Oui, mon fik, c'est Dieu, c'est le grand Brahma^ c'est Pourouchottama qui vit en nous ' ! Voudrions-nous donc , par une lâche soumission à nos désirs , asservir à la matière cette intelligence suprême, habitante passagère de ce corps périssable *? Non , comme la tortue retire et cache ses membres sous son écaille , le sage se replie sur lui-même , et détache ses sens
' Bh. , 1. XV. — • /*«/.,!. XIII.
des objets qui peuyent ks séduire ' . Qu'un seul de nos sens^ par notre imprudence^ vienne à secouer le joug, la raison dans notre âme est comme Feau versée dans un vase sans fond " :
elle fuit, et nos efforts pour retenir la fougue de nos passions sont aussi superflus que les e^ forts de l'ccuyer pour retenir des coui^iers indomptes ^ Plus les sens sont satisfaits, plus ils sont insatiables. Le feu^ qui brûle doucement sur l'autel, s'allume avec violence^ quand le Brahmane y répand le beurre consacré. Résistons, résistons aux désirs; ne souffrons pas qu'ils entraînent notre raison , comme les flots emportent la barque trop légère au milieu d'une mer orageuse. » ^
— « Pieux Dwidja ^ , vous voulez donc que l'homme , uniquement occupé du soin de mortifier son corps , abandonne tous ses autres devoirs; et que, voyageur indifférent sur la terre', il passe sans avoir fait attention à ceux qui raccompagnent sur ce triste chemin? »
— « Ce serait se tromper étrangement. Quelques sages Mourus ont cependant professé cette
' Bh. , 1. II. — ' Mon, , l. II. — ' Ibid. — * Ibid. — ^ Bh., 1. ii. — ® Ce nom se donne aux hommes des trois premières castes qui , par finvestiture du cordon , ont reçu une espèce de seconde naissance. — ^ Bh, , 1. viii.
doctrine. Mais un saint prophète^ suscité par le ciel, vint ramener les esprits dans la bonne voie dont ils ne s'écartaient que par excès de zèle. Fils du pieux Parâsara et de la vertueuse Satjravatî , 6 FfâsUy 6 toi dont j'eus le bonheur d'être le disciple, ton nom doit vivre à jamais parmi ceux des sages qui honoreront l'humanité! C'est toi qui enseignais que le premier culte que nous devons au grand Brahma, est de l'emplir notre destinée * : que Thomme n'a pas été fiait seulement pour adorer " , et que c'est tuer la société , ouvrage de Dieu lui-même, que de vouloir renoncer aux actions civiles ^ ; qu'il jr a un temps pour agir, un temps pour se reposer au sein de la dévotion, et que la sagesse consiste à distinguer ces deux époques de la vie humaine. Fidèle aux leçons de Ffâsa, j'ai fréquenté les palais des Rddjas^ j'ai élevé leurs enfans, je les ai suivis dans les combats, leur rappelant toujours que leur obligation est de protéger le faible , de fuir l'injustice et de veiller pour le salut de tous. Je leur ai dit qu'un bon prince est pour les peuples ce que le nuage qui renferme la pluie est pour les plantes de la terre^. J'ai rempli ma mission, et maintenant
• Bh.^ 1. XVIII. — » Ibid., 1. ra. — ' Ibid, , 1. iv. — ♦ifi/., ch. I.
je puis me reposer en attendant ma délivrance étemelle. -
Fjrâsa avait vu de son temps , les uns , effrontés matérialistes, athées audacieux, soutenir que ce monde visible est éternel '; qu'il n'existe dans la nature que des causes physiques; et, par suite de leur opinion, se livrer à tous les déréglemens : les autres , égarés par de fausses interprétations de nos VédaSy ou livres sacrés^ ne pratiquer que de simples cérémonies ' , ou bien , entraînés par une piété imprudente, se retirer dans les déserts, et exercer sur leurs corps d'horribles cruautés. Il avait même remarqué que parmi ces Tapaswis y ou zélés, quelques uns n'étaient que des hypocrites, remplis d'incrédulité et d'orgueil ^ Les uns sacrifiaient, sans hésiter, leurs yeux, leurs oreilles, les organes enfin de leurs sens, ou bien, en les conservant, les frappaient d'insensibilité ^; d'autres, par une immobilité prolongée, se condamnaient à une espèce de paralysie volontaire. Quelques uns , comprimant ou relâchant leur haleine, semblaient commander à l'air qu'ils avaient respiré ; d'autres , par de longues abstinences , se laissaient peu à peu consumer. Vjrdsa^
' Bk,, 1. II. et XVI. — * JBid. , 1. iv et pass. — ^ Ihid, , 1. xvii. — < Jbid, , 1. IV.
ET RELIGION. aSy
pour confondre les premiers^ proclama hautement l'existence toute spirituelle du grand BraJima : pour éclairer les autres, il commenta les T^édaSy et au risque de passer pour impie ^ il distingua nos dogmes de nos rites , démontrant la nécessité des uns et l'importance toute secondaire des autres. H modifia la doctrine exagérée du Sannjdsa , ou renoncement aux œuvres ^ , pour fonder celle de l' Yoga^ dans laquelle l'homme agit et renonce seulement au fruit de ses actions y ne travaillant que dans la vue de concourir au grand œuvre de la création , et de compléter l'ensemble du plan conçu par Brahma \ Tout en approuvant les austérités des pénitens , il en blâma l'excès ^ ; il disait qu'un devoir ordinaire bien rempli vaut mieux qu'un devoir plus relevé et mal accompli ^ , et il savait que l'ambroisie elle-même est mortelle , quand elle est mêlée au poison. » ^
Je me permis ici de faire au brahmane une réflexion : w Sage Vipra^y lui dis-je, si je vous ai bien compris , si je ne me méprends pas sur le système de vos autres docteurs que j'ai pu entendre^ il me semble que vous distinguez deux
« Bh., 1. VI et XVIII. — =• Ibid., 1. m. — » Ibid. , 1. vi. — * Ibid. , 1. III et XVIII. — * Hit., ch. i. — * Ce mot est synonyme de brahmane.
furincipeSy la matière^ que tous appelez Prakriti, et l'esprit, que vous nommea jétma * ; mais que la première n'est qu'une modification du second ' , que tous les deux, par une conséquence nécessaire , sont étemels ^ puisque de £adt vous ne reconnaissez qu'un seul Être, qu'un seul tout , et que toutes les apparences physiques ne sont que des formes de Brahma devenu visiUe.
Puisqu'ainsi tout est Dieu , je «erais curieux de savoir comment vous accordez avec ses perfections infinies l'existence du bien et du mal. Comment le grand esprit peut-il faillir en morale ? conwnent Brahma , revêtu de sa îorme matérielle, peut-il offrir des parties défectueuses? » — (f Je veux bien vous révéler un grand mystère , que peu de mortels sont appelés à connaître. Le mal est à la nature ce que la filmée est au feu ^ : ils n'existent point l'un sans Tautre. Brahma^ en produisant la matière, lai donna en même temps trois qualités ^, que nous appelons Goima. C'est Suti^a^ la vérité ; Ra^aSy la passion; et Tamas , l'obscurité. La nature, abandonnée à l'actiœi de ces trois pouvoirs, subit à chaque instant des changemeiis inattendus et merveilleux. Partout, vainqueurs tour à
' Bh.yV \ii. — ^ Ihid,, l.xiiï. — '/**</., 1. XTiii. ^^JM.,