HISTOIRE DE CALA-YAVANA
(tirée du harivamsa.)
La mort de Gâla-Yavana appartient à une époque que l'on regarde comme historique :
c'est un épisode de la guerre de Djarâsandha contre Crichna. Le mot Vaçana, qui rappelle l'antique nom de Javan et celui à' Ionien, a fait soupçonner à quelques personnes que ce prince était Alexandre, ou quelque autre conquérant grec. Ce raisonnement tendrait à faire placer, à une époque plus moderne de mille ans , et Crichna et les poètes qui l'ont célébré. Le fait est que par ce mot Vavana les Indiens désignent un peuple occidental, et ils ont appelé de ce nom les différens envahisseurs de leur pays, et les Mahométans et les Anglais eux - mêmes. Par un excès contraire , Wilford retrouvait l'antique Deucalion dans Déva Câla-Yavana. Il est peut-être plus naturel de ne voir dans les Yavanas que les Assyriens ou les Perses , qui , à différentes époques, parurent dans l'Inde, et précisément , à peu près vers le temps présumé de Crichna , la dynastie babylonienne
nous présente un Chalaiis , successeur d'Ara- Bélus ' . J'ai cru devoir mettre ce fragment sous les yeux du lecteur, pour lui montrer jusqu'à quel point peut égarer l'esprit de système. Il jugera s'il est possible de voir danô Câla-Yavana, ou le macédonien Alexandre , ou Darius le roi des Perses ; car, dans l'opinion de quelques savans , le personnage de Crichna ne serait autre que le conquérant grec, vainqueur de l'Asie, défiguré par les fictions indiennes. Au reste , ce Câla-Yavana paraît avoir régné dans la contrée que les anciens nommaient Arachosie , aujourd'hui le Candahar. Fils simplement adoptif du prince son prédécesseur, il avait hérité dé ses états, et jouissait d'une certaine renommée. Il était seigneur suzerain d'un grand nombre de nations , que nous verrons marcher sous ses ordres. Il n'est donc pas étonnant que , dans leur détresse, les rois , qui habitaient au-delà de l'Indus, soient venus implorer son secours contre leur ennemi commun. Si le fond de ce récit est historique , n'oublions pas que c'est un poète qui parle.
' Voyez Vuért de vérifier les dates.
DE CÂLA-YAVANA.
JLes roié unis ensemble contre Crichna *, avaient vu plus d'une fois tous leurs efforts échouer contre la valeur du chef des Yâdavas. Non content de leur enlever la victoire sur le champ de bataille^ il était encore venu à la cour de Bhicbmaka, roi de Vidarbhâ ', disputer et
' Crichna est un des dieux les plus célèbres de la mythologie indienne. Son nom signifie noir, et les peintres, qui» comme les poètes , ont le pouvoir de mentir, donnent à sa figure une teinte bleuâtre. Ses exploits forment le sujet du JlfahdShdrata, Crichna fut un soldat heureux de ces temps anciens, qui, par sa valeur et ses exploits , se fit craindre des rois et admirer des peuples. Il fut fondateur de villes et législateur, et ses partisans l'ont déifié. Un de ses ancêtres s'était nommé Yadou : de là le nom d'Yàdava, donné et à lui et à ses compagnons. On a cru trouver de la ressemblance entre ce mot et le mot /(Ei^/ari;. quelques autres noms offraient aussi des allusions du même genre. On en a conclu que l'histoire de Crichna , dans quelques uns de ses récits merveilleux, n'était qu'une mauvaise imitation de nos histoires sacrées.
* Vidarbhâ, contrée et ville au sud-ouest du Bengale, aujourd'hui Barra-Nagpour ou Bérar. Ce mot désigne une contrée privée de l'espèce de gazon appelée Darbha, On prétend qu'un saint , blessé par une tige de ce gazon , Tavait maudit , et qu'il avait disparu de cette contrée.
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ravir le cœur de Roukminl ' aux jeunes amans rassemblés pour fixer le choix de cette belle princesse. Bhichmaka^ vieux et pacifique^ aurait volontiers accepté pour gendre le héros que la gloire lui recommandait; mais son fils Roukml^ jeune et impétueux, s'opposait aux vœux de son père et de sa sœur, et voulait avoir pour beau-frère un de ces princes qui luttaient avec lui contre l'ascendant de Crichna.
Celui-ci venait de quitter Coundina *, capitale du royaume de Vidarbhâ, où, par la splendeur de sa gloire et la magnificence de son cortège divin, il avait humilié tous ses rivaux. Il partait; et déjà frémissant de honte et de courroux, ses ennetnis méditaient la vengeance.
Les princes des régions du centre, du nord, de l'orient et de l'occident ont pris congé de Bhlchmaka pour retourner dans leurs contrées. Mais ceux du midi, Djaràsandha ^, Sounltha,
' Roukmini signifie dorée. Ce mot nous rappelle l'épithète donnée par les Latins à Vénus , aurea Venus, Le nom de Bhîchmaka forme un contraste avec celui de Roukmini : il signifie terrible.
* Les poètes confondent Vidarbhâ et Coundina ; mais le cent quatorzième chapitre du Harivansa indique que Vidarbhâ , situé dans la partie méridionale du Vindhya , était le nom d'un pays et celui de Tancienne capitale de Vidarbhâ, aïeul de Bhîchmaka , et que celui-ci résidait à Coundina.
^ Djaràsandha , roi de Magadha ou Béhar méridional , est fa-
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le yaillant Dantayaktra *, Sàlwa, roi deSôbha^ le noble Mahâcoùnxia^ le Rédjarchi * Yènoudâri, souverain de Càsmira ^ et d'autres encore, infatigables adversaires de Crichna, se sont rassemblés en conseil auprès de Bhlchmaka.
a Princes, leur disait ce monarque, vous avez l'âme trop grande pour ne pas supporter avec
meux par la résistance qo'il opposa à Crichna. On montre eucore les ruines de son palais y et une antique statue qu'on dit être la sienne : elle représente un homme nu et armé d'une massue. On chante en son honneur des chansons maiiiales , et on lui fait dés offrandes de fleurs. Le nom de Djarâsandha signifie union opérée par Djard , et à ce sujet on raconte la fable suivante. Son père avait deux femmes , auxquelles un saint pénitent donna une mangue qu'elles se partagèrent : elles conçurent , et firent chacune une moitié d'enfant. Djarà, un de ces esprits malfaisans appelés Rdkchasa, exhuma ces deux parties , les réunit et en forma Djarâsandha.
■ Le nom de Dantavaktra désigne sans doute un défaut naturel de ce prince. Il est formé de deux mots qui signifient tUnt et Bouche : il parait qu'il était remarquable par ses dents. Sounîtha veut dire vertueux, Sâlwa est le nom qu'on donne au peuple d'une province centrale de l'Inde, dont sans doute dépendait le royaume de S6bha. Mahàcoûrma signifie grande tortue : les Indiens supposent que le monde est supporté par une tmtue. Vénoudâri veut dire briseur de roseaux,
* Un ràdjarchi est un prince élevé à la dignité de richi , personnage sanctifié.
' Il ne faut pas , je crois , confondre ce pays avec la province septentrionale du même nom , aujourd'hui encore connue sous le nom de Cachmîr. Plus loin Vénoudâri est appelé roi d'Asmaka.
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courage le triomphe d'un rival. Je vois avec peine, avec inquiétude même, la résistance opiniâtre de mon fils. Quand je pense à nos malheurs passes , je ne puis que trembler pour l'avenir. Nous devons nous soumettre à la nécessité : nous n'avons rien à opposer à la fortune de Crichna. »
Ainsi raisonnait le roi de Vidarbhâ. Sàlwa prit la parole.
« Roi, vous venez d'adresser à votre noble fils tm reproche qu'il n'a point mérité. 11 s'est souvenu qu'un guerrier {Kchatrijra) devait savoir vaincre ou supporter les revers avec fermeté; poursuivre son .triomphe ou se relever de sa défaite. Toujours combattre, même sans espoir de succès, voilà notre devoir. Et, si nous exceptons Crichna et Balaràma * , dont je ne veux pas contester ici le courage, quel mortel peut $e flatter de pouvoir combattre avec avantage votre généreux fils? Seul, dans la plaine couverte de chars innombrables, armé de son arc, il efiraie et terrasse ses ennemis. Qui soutiendrait la force de son bras , quand il balance dans
' Balaràma est le frère de Crichna , et son compagnon d'armes. Dans les combats , îl se sert d'une arme en forme de soc. Balaràma est THercuIe indien : le mot Bala signifie fort, robuste ('validusy On le nomme aussi Bala-Déya.
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Fair Farme terrible et divine que lui donna le petit-fils de Bhrigou^ le puissant Ràma * ? Mais s'il est vaillant^ il sait aussi qu'il est des obstacles que la valeur elle-même ne peut surmonter. Instruit par la lecture de nos livres sacrés ^ il sait que ce Crichna, dont nous sommes obligés de reconnaître la nature divine, peut être attaqué par d'au très bras que les nôtres. Oui, opposons à notre vainqueur un ennemi protégé par sa propre destinée. Le mouni Gârgya, en se soumettant à une pénitence rigoureuse de douze années, a obtenu de Siva ' un fils qui, par un don particulier de ce dieu , ne doit pas succomber sous les coups des guerriers de Mathourâ^. Ce mortel privilégié, c'est Câla^-Yavana. C'est à lui qu'est réservée la gloire de vaincre Crichna, compris, par sa naissance, dans l'arrêt qu'a
' Jl y eut trois Ràmas ; le premier, Parasonràma ; le second , Râmatchandra ( c'est celui dont il est ici question); le troisième , Balarâma , dont nous venons de parler plus haut.
* Siya ou Mahâdéya (grand dieu) est une des divinités de la triade indienne ; c'est le dieu terrible et destructeur.
^ Mathourâ est la ville où naquit Crichna ; aujourd'hui Matra ou Matura, sur le Gange, dans la province d'Agra. C'est un lieu de pèlerinage pour les Indiens.
* Cala est le nom que l'on donne au temps qui détruit tout , ou au dieu de la mort. Sous ce rapport aucun nom ne convenait mieux à l'ennemi de Crichna.
porté le dieu Siva. Princes, tel est le conseil que j'ai cru devoir vous donner. Je l'abandonne à vos reflexions : si vous l'approuvez , qu'un ambassadeur aille de votre part auprès du roi des Yavanas * , et qu'il sache à quel honneur il est appelé par vous. »
Par un murmure flatteur, les princes approuvent cet avis. Chef de tous ces rois, le grand Djaràsandha répond avec un air d'embarras qui montre que son orgueil est blessé.
<i La crainte de l'ennemi commun avait réuni autour de moi des princes effrayés. Leurs armées se sont rassemblées sous mes ordres , et leurs trônes^ quoique ébranlés, sont encore debout. Cependant ils veulent aujourd'hui recourir à un autre auxiliaire, et l'on voit chez eux cette légèreté, cette inconstance que l'on n'est accoutumé à trouver que dans une femme. Je sais que le destin se déclare pour Crichna; mais serait-ce une raison pour moi d'aller implorer les secours d'un étranger? Non, plutôt la mort. Si je dois périr de la main de Crichna,. de Balaràma ou de quelque autre, je veux seul aller au-devant de mon sort. Combattre, et mourir s'il le faut , telle est la loi de Brahma , tel
* C'est le nom donné par les Indiens aux mUtchhas ou barbare* occidentaux.
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est mon devoir, je n'en connais point d'autre.
« Mais si d'un côte je rougirais pour moi-même de compter sur un autre bras que le mien, je me fais aussi un scrupule de m'opposer à ce que vous croyez être le bien général. Je consens à envoyer au prince des Yavanas un ambassadeur qui lui portera votre prière royale. Mais il faut qu'il franchisse rapidement les distances. Crichna peut reparaître, et nous punir de nos délais. Roi de Sobha, c'est vous-même que je charge de cette mission délicate. Allez, montez sur votre char étincelant comme celui du soleil.
Rendez-vous promptement auprès du prince Yavana, et que de votre bouche il apprenne que l'assemblée des rois le convie à venir triompher de Crichna. D est grand, il est généreux, et nous ne doutons point du succès de votre entremise. »
En même temps Djaràsandha , saluant Bhlchmaka, reprend avec son armée le chemin de son royaume. Sâlwa s'élance sur son char, et semble fendre l'air, porté sur l'aile des vents. Les autres princes se retirent également : ainsi se termina ce conseil, d'où devaient éclore tant de maux.
Or, ce Cala-Yavana, espoir et refuge de ces princes, était un roi plein de courage et de sa-
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gesse. Il avait eu pour père le sage Gârgya, maître spirituel (gourou) des enfans d'Yadou , qui, par piété , avait voulu rester dans l'état de brahmatchâri ' , et ne s'était point marié. Syâla un jour, se moquant de lui, avait attribué à une autre cause cet excès de vertu , et le saint mouni *, sensible à cette injure, avait souhaité un fils qui pût par sa valeur faire repentir ceux qui avaient tourné son père en dérision. Par les rigueurs d'une mortification inouïe, il avait cherché à s'attirer la faveur du dieu qui porte le trident ^ : douze ans il avait vécu dans la solitude, couchant sur la poussière ou sur un lit hérissé de pointes de fer. Touché de ses pénitences, Siva lui avait annoncé qu'il aurait un fils, puissant dans les combats, et non moins fort que tous les enfans d'Yadou. Le roi des Yavanas était sans successeur. Il entendit parler de cet oracle, attira dans ses états le pieux solitaire, et l'établit dans une campagne (ghocha) entourée de pâturages fertiles et habitée par de riantes bergères. Une d'entre elles ( et c'était
' C'est le premier degré de la vie du brahmane : c'est le temps qu'il met à étudier. Il passe ensuite à l'état àegrihastha^ ou maître de maison.
* Ainsi s'appellent les personnages qui vivent dans les œuvresde piété et de sagesse.
3 Ce dieu , c'est Siva.
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une apsara ' déguisée ) fixa ses regards et devint mère de Cala-Yavana. L'enfant fut élevé dans le gjnécée du roi, qui l'adopta et lui laissa ses états. Prince juste et vertueux, Câla-Yavana régissait son royaume avec autant de force que de modération; instruit, éclairé, religieux, c'était un héros brave à la guerre et prudent au conseil. Il était tranquillement assis au milieu de ses courtisans et des pieux brahmanes. Tour à tour chacun racontait une histoire, dont les dieux le plus souvent étaient les héros. En ce moment un vent doux et parfumé rafraîchissait les airs. Tout à coup leurs yeux sont frappés d'un objet qui attire leur attention. Un char s'approchait, du côté du midi, tout brillant d'or et de pierres précieuses, sfurmonté d'une bannière éclatante, et orné de peaux de tigres. Les chevaux qui l'entrainaient paraissaient aussi rapides que la pensée. On examine, on reconnaît de loin le roi de Sôbha. « Qu'on prépare les présens d'honneur {argha ") et le bain de pieds » , dit Câla-Yavana à l'un de ses officiers; celui-ci se lève en entendant l'ordre du roi , prend les présens et va se
' Les apsaras sont des musiciennes célestes de la cour d'Indra. Voilà comme la poésie sait embellir les détails grossiers de ces naissances vulgaires , si communes dans l'Orient , et produites par 1« caprice des sens.
' V Argha ou Arghya est une offrande de riz, de fleurs, d'eau.
placer sur le passage du nouvel hôte qui arrive. Sâlwa a remarqué tous ces mouvemens, et dans son cœur il s'en réjouit. Il descend de son char, entre dans le palais , et en voyant les honneurs qu'on veut lui rendre : w Attendez, s'écrie-t-il , noble prince ; je ne viens pas seulement auprès de vous comme votre ami, je suis l'envoyé des rois et du sage Djaràsandha. Voyez si, k ce titre, je dois être accueilli de vous. >»
Gâla-Yavana lui répond : « Ce titre , que vous a donné la juste confiance d'une assemblée royale, est sacré. En vous honorant, je prétends honorer et le roi de Magadha et les princes ses alliés. Daignez accepter ces offrandes, cette eau, ce trône : prenez place près de moi. »
A ces mots les deux rois se serrent la main , se parlent avec affection ; et, entourés de toute la cour , ils vont s'asseoir sur le trône.
« La confiance, dit Câla-Yavana, que nous mettons en un roi protecteur^ ressemble à la confiance des dieux en leur souverain, le juste et puissant Indra ' : elle doit être entière ; elle
de graines de sézame , d'orge et de bois de Sandal rouge , qjie Ton présente dans un vase en forme de bateau à la personne que Ton yeut honorer. Ces objets sont utiles , ou pour la toilette , ou pour apaiser la première faim.
' Le paradis des Indiens (swarga) et l*empire sur les divinités
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doit exclure toute espèce de crainte. En quoi donc le prince qui vous envoie peut-il tromper vos espérances? Dites-moi toute la vérité. Quel est l'objet de votre mission? Usez de ma puissance : quelle que soit votre demande , je n'ai rien il refuser à celui qui vous envoie. »
i< Roi des Yavanas, répond Sâlwa, je vous dévoilerai toute la pensée du prince de Magadha. C'est lui qui vous parle par ma bouche; et^ pour mieux vous intéresser en notre faveur, je crois d'abord devoir vous faire le pénible récit du dernier combat que nous avons eu à soutenir contre un ennemi qui semble né pour triompher de tous nos efibrts. Crichna (c'est le nom de ce rival qui résiste à toute la puissance de Djaràsandha)^ Crichna était retranche sur le mont Gomanta. Enveloppé par les forces de tous nos princes révirnis, il semblait que sa perte était certaine. Pour mieux l'assurer, Djarâsandha fait mettre le feu aux bois qui environnaient la montagne, et la flanune qui s'élève de
Recond2âTes (déças) sont confies à un souyeraîn, nommé Indra : il est amoTÎble ; il peut être déplacé par le prince qui aurait fait le sacrifice de cent chevaux, ou par le saint qui aurait accompli des austérités extraordinaires. Cette considération le rend jaloux du mérite des mortels dont il redoute la vertu et qu'il cherche à faire succomber. Ce prince des dieux change à chaque révolution de temps, nommée numwtuitara.
tout côté ressemble à celle qui doit un jour consumer le monde à la fin de cet âge (jouga) *. Balaràma^ frère de Crichna, du haut de la montagne , a mesuré le danger : il s'élance à travers le feu, et tombe au milieu des rangs de notre armée qu'on aurait pu prendre pour les flots d'une vaste mer agitée. Chevaux, éléphans, chars et guerriers, rien ne résiste à ses coups. Comme un serpent rapide , son soc ' guerrier va et revient, traçant dans nos bataillons un sillon ensanglanté : ou bien sa massue tombe et porte la mort avec elle. Il renverse, il entasse l'éléphant sur l'éléphant, le fantassin sur le fantassin, le char sur son conducteur, le cheval sur son cavalier. Il est partout , et si dans la mêlée nos princes brillaient comme des soleils resplendissans, pour lui, il ressemblait au soleil d'été qui brûle et qui îiévore. Non moins éclatant que Balaràma, à quelque distance on distinguait Crichna. Du haut de la montagne embrasée, qui tremble sous ses pieds, il est descendu avec impétuosité, pénétrant au loin dans nos rangs , et pareil à la pierre qui jaillit
' Les Indiens, comme les Grecs , comptaient quatre âges. Noas sommes dans le dernier, appelé caUyouga,
* Nous ayons déjà dit que l'arme de Çalarâma avait la forme d'un soc de charrue. ^
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du sein d'un nuage ^ et poussée par la tempête^ laboure profondément la terre qu'elle brûle en passant. Soldats et princes^ tous succombent^ moissonnés de loin par son tchakra % ou de près abattus par sa massue. Le sable est couvert des cadavres d'hommes^ d'éléphans^ de chevaux qu'il a terrassés. En un moment deux ennemis ont semé le désordre et la destruction dans une grande armée ^ tout d'un coup emportée par le vefnt de leur colère et consumée , comme par les feux de leur tchakva ou de leur soc meurtrier.
(c Djarâsandha voyant ses troupes dispersées et tremblantes^ se présente lui-même au combat^ entouré d'un grand nombre de chars guerriers. Balaràma est devant lui; comme un lion furieux, il l'attaque, et prétend achever une victoire remportée sur une armée entière. Ses coups sont comme la foudre, et portent la terreur jusqu'au fond de Fàme. A le voir on dirait Cârtikeya * combattant Crôntcha. Ses yeux ar-
' Le tchakra est une arme en forme de roue , dont les bords sont aigus et tranchans. Cette roue , lancée avec force , était sans doute ramenéee par le moyen d'une courroie qui la retenait. Sur les peintures , elle paraît comme ûxée au bout d'un long manche.
* Cârtikeya est le dieu de la guerre. Crôntcha est un géant qu'il a yaincu. Cârtikeya a six faces et douze bras , et il est monté sur un paon.
dens semblaient dévorer son ennemi. Qui pouvait résister à ce guerrier, tenant sa massue élevée et menaçante , comme le dieu de la mort * tient son sceptre terrible? Je ne sais quels pleurs nous aurions eu à verser sur l'issue de ce combat, si une voix divine, partie du sein d'un nuage, si Brahma lui-méine n'eût séparé les deux héros : (c O toi qui lances le soc destructeur, s'écrie un être invisible , cette victime ne doit pas tomber sous tes coups ; à un autre est réservé l'honneur de l'immoler. » A ces mots la fureur des deux guerriers s'apaise; Balaràma s'éloigne, et Djaràsandha reste interdit et ft^missant.
« Instruits par leur malheur, lés rois qifi m'ont envoyé auprès de vous, grand prince, cèdent à l'empire de la destinée; et, puisque leur valeur est impuissante contre Crichna, ils ont recours à un autre moyen de défense. Cest vous qui pouvez leur offrir ce secours. Un oracle vous met à couvert de tous les coups portés par les guerriers de Mathourâ. Balaràma et Crichna, nés tous les deux dans cette contrée , sont condamnés par vos destins. Venez, prince, la victoire vous est réservée ; et nous vous invitons
' Le dieu de la mort se nomme Yama , ou Kâla. Il est noir et d'un aspect terrible.
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à remplir votre sort Cest a vous qu'il appartient d'arrêter Crichna dans le cours de ses triomphes. Cest une gloire que vous ne sauriez refuser. Jaloux de votre honneur , tel est sans doute l'avis que vous donneront vos sages conseillers. Oui, Crichna doit être vaincu par vous ; il va disparaître à votre aspect comme la rosée aux rayons du soleil.
« — Je me trouve trop fortuné, répondit Câla- Yavana , de pouvoir remplir votre attente. Je rends, grâce au destin qui m'appelle à réprimer l'ambition de Crichna. Quoi! les trois mondes, les Souras * et les Asouras se réuniraient vainement pour le vaincre ; et c'est moi que la fortune désigne pour un triomphe si glorieux I Oui, je m'associe à la cause que soutiennent des rois si magnanimes; je me rends à leur voix qui m'invite j et si l'on pouvait jamais se réjouir d'une défaite , je me féliciterais de celle qui va être pour moi la source d'une pareille victoire. Sans balancer, je m'engage dans une guerre honorable. Ce jour, la constellation % l'aspect des
' C'est on nom des déçcu ou dieux, dont les ennemis sont appelés Asouras.
^ Chez les Indiens, le mois , qui est lunaire , est sous l'empire de 37 constellations i plus ou moins heureuses. Les jours de la semaine, consacrés aux mêmes planètes que les nôtres , ne sont pas
astres, tout nous favorise. Je marche sur Matbourà; c'est marcher au triomphe. »
n dit, et lui-même présente au roi de Sôbha de riches et précieux cadeaux. Il donne aux brahmanes et à son grand-pontife (pourofUta) de fortes sommes d'argent , en les chargeant de faire des vœux pour le succès de ses armes.
Lui-même , il s'empresse d'of&dr un sacrifice au Feu, et se dispose à poursuivre son projet.
Sâlwa , heureux d'avoir réussi dans sa négociation, embrasse le roi des Yavanas, et reprend la route de son royaume.
également favorables , et , parmi les mois , il y en a qui sont notés comme malheureux. Ainsi les mardiset les samedis étaient des jours néfastes. Dans un jour heureux, la onzième heure et midi et demi sont des heures funestes. A l'apparition de Saturne , les Indiens sont tremblans : si on les insulte alors , ils le supportent comme un résultat naturel du temps. Saturne , dans la neuvième constellation lunaire , présage de grands malheurs. Suivant le mois où Ton se marie , on est riche on pauvre , malade on bien portant , aimé ou trompé par sa femme , heureux ou malheureux en enfans. La superstition et la crédulité sont de tous les temps. Les Mahométans , qui ont succédé aux Indiens , n'en sont pas plus exempts. En 1554» le sultan Humaioun, revenant dansTIndostan, voulut savoir quel serait le succès de son entreprise. Il envoie en avant trois cavaliers avec l'ordre d'arrêter chacun la première personne qu'ils rencontreraient (c'était , disait-on , l'ancien usage), et de lui demander son nom. L'un rencontra un voyageur dont le nom siga\iisà.t prospérité; l'autre , un homme dont le nom voulait dire inclination ; et le troisième , un villageois qui s'appelait hom» hêur. C'étaient là des présages favorable» pour son expédition.
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Cependant Crichna retournait à Mathourà^ et pensait à l'orage qui allait fondre sur cette ville. Depuis long -temps le divin Nârada * l'avait averti des destinées de Câla-Yavana, et Crichna, qui avait sans cesse les yeux ouverts sur cet ennemi, dont il était un jour menacé, suivait de loin ses mouvemens. Une tarda pas à connaître sa dernière résolution , ,et il sentit que Mathourâ aurait de la peine à résister à cette invasion , dans laquelle Câla-Yavana , s'avançant à la tête de son armée et des troupes des princes coalisés, se trouverait encore défendu par le sort. De quels désastres vont être accablés ces généreux enfans d'Yadou! Crichna saura les mettre à couvert des fureurs de ses ennemis. A l'extrémité occidentale de la chaîne du Rêvata ' est une contrée appelée Cousasihalî ', et habitée par les Ràkchasas * ; contrée agréable et baignée
' N&rada est on saint , fils de Brahma et ami de Crichna. U est TinTenteur du luth indien , appelé vinâ,
* C'est le nom de la partie occidentale des monts Vindhyas , qui séparent la presqu'île occidentale de l'Inde de l'Indostap. Le Bé- -?ata tire son nom de la rivière de Bévâ , qui y prend sa source.
' C'est un nom qu'on a donné à plusieurs contrées. C'est ici la partie du Guzarate au fond du golfe de Cutch.
^ Ce sont des êtres malfaisans et voleurs, qui habitent les cimetières 9 troublent les sacrifices, et déyorent même les hommes. Leur contrée est au sud-ouest.
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par rOcéan; riche , fertile, couverte de plantes et d'arbres divers, peuplée d'animaux destinés à partager les travaux de l'homme ou à devenir sa nourriture. Crichna envoie Garouda * la visiter, et le charge d'y choisir un emplacement pour une ville nouvelle. Pour lui, il poursuit son chemin vers Mathourà, où l'attendaient les honneurs du triomphe.
Sur des autels étaient placées les ofirandes (poudjd) que la reconnaissance des hommes présentait aux dieux. Le palais de Vasoudéva * , père de Crichna, était orné d'un arc de triomphe, couvert d'étendards, de bannières et de guirlandes. La porte de la ville brillait d'un vernis formé avec la poudre jaune du mjrrobalan. A l'endroit où le héros devait s'arrêter, on avait placé des bayadères avec des drapeaux et des couronnes, des musiciens, des chanteurs, et des comédiens qui devaient exécuter des danses. Dans les rues, qui étaient pavoisées, on avait étendu des tapis et des étoffes précieuses, par-
' Garoada est un être moitié homme , moitié oiseau , qui sert de monture à Crichna. Il est fils de Casyapa et de Yinatâ.
• Yasoudéya, père de Crichna, était gendre du roi de Mathourà. Sa femme se nommait Déyakî. Vasoudéva est formé de vasou, riche, et de déya, dieu, titre de respect que l'on donne aux princes et à des personnages renommés par leur sainteté. De même les empereurs romains prenaient le titre de diçus.